ARTICLE
hma.2011.0563
Auteur(s) : Amine Boudil, Vanessa Zepponi, Lamia Skhiri,
Sophie Ezine sophie.ezine@inserm.fr
Inserm U1020,
Université Paris-Descartes,
Faculté de Médecine Necker,
156, rue de Vaugirard,
75730 Paris cedex 15
Tirés à part
Contrairement aux autres lignées sanguines, les cellules T se
développent à distance de la moelle osseuse, source de leurs
progéniteurs. C’est dans le thymus que ce développement se déroule
pour aboutir à la génération de cellules T matures éduquées pour
échapper aux processus auto-immuns. Par ailleurs, un nombre sans
cesse croissant de progéniteurs est identifié dans plusieurs sites,
intermédiaires probables de différentes populations en route vers
leur destination ou appartenant à une même voie non encore
identifiée.
Parce qu’il ne contient pas de cellules ayant la potentialité de
s’auto-renouveler, le thymus doit importer périodiquement des
progéniteurs hématopoïétiques. Sur ce site spécialisé, un réseau
complexe de facteurs régulateurs va interagir pour inhiber les
potentiels non T et produire le précurseur T (pré-T), à l’origine
de tous les thymocytes. La compréhension des mécanismes qui
contrôlent la génération des pré-T permettrait d’améliorer
l’immunité cellulaire chez les patients âgés et de promouvoir la
thymopoïèse pour augmenter les cellules T matures en périphérie. De
plus, les méthodes récentes permettant de générer in vitro
des précurseurs T vont ouvrir de nouvelles voies
thérapeutiques ; en effet, ces progéniteurs sont immédiatement
compétents pour restaurer une réponse immune et peuvent être
manipulés génétiquement pour le traitement des déficits
immunitaires.
Origine de la voie lymphoïde T
Till et Mc McCulloch ont démontré que toutes les cellules du
sang dérivent d’un type cellulaire unique, la cellule souche
hématopoïétique (CSH) localisée dans la moelle osseuse [1]. Les CSH
sont capables de s’auto-renouveler et de se différencier [2]. Ce
sont des cellules immatures qui n’expriment pas les marqueurs des
cellules matures appelés « lignage » (Lin, Lineage).
Spangrude et al. ont été les premiers à identifier le
phénotype des CSH. Ce phénotype sert de référence pour identifier
les populations hématopoïétiques chez la souris, Lin-
Sca-1+ (Stem-Cell Antigen) c-kit+ (récepteur
à tyrosine kinase, c-kit, dont le ligand est le SCF (stem-cell
factor) (LSK) [3].
Les voies de différenciation utilisées par les CSH pour passer
d’un état multipotent vers des progéniteurs engagés ont été
longtemps débattues pour la voie lymphoïde T et le sont encore. Au
cours de l’hématopoïèse adulte, de multiples routes ont été
décrites au cours desquelles les progéniteurs s’engagent dans des
lignées ayant des potentiels de développement très distincts. Dans
un premier temps, les CSH à long terme (LT-CSH : long
term), douées d’auto-renouvellement et qui peuvent reconstituer
le compartiment hématopoïétique de façon infinie, se différencient
en progéniteurs à durée de vie plus limitée (ST-CSH : short
term). Ces CSH donnent par la suite des progéniteurs
multipotents (MPP) qui ont perdu leur capacité
d’auto-renouvellement et sont à l’origine de précurseurs de plus en
plus restreints dans leur potentiel de développement. Un schéma
initial de l’hématopoïèse avait postulé qu’après les MPP, deux
voies sont possibles pour les progéniteurs : la voie de la
lignée lymphoïde (CLP [common lymphoid progenitor] générant
les populations B et T, NK [natural killer]) et celle de la
lignée myéloïde (CMP [common myeloid progenitor] qui génère
les granuleux-macrophages) (figure
1).
Cependant, de nouvelles données suggèrent un schéma de
différenciation hématopoïétique différent. Dans ce nouveau schéma
hématopoïétique, la population CLP descendrait directement de la
sous-population de MPP VCAM-1- Flt-3high
(LMPP) [4, 5] ; ainsi, cette nouvelle population (LMPP
[lympho-myeloid progenitors]) génère principalement les
cellules de la lignée lymphoïde [6]. En amont, les MPP
VCAM-1+ Flt-3low vont perdre le potentiel
mégacaryocyte/érythroïde (en produisant le CMP), avant de générer
les LMPP. Ainsi, dans cette nouvelle configuration les
granulocytes/macrophages seront issus des CMP et des MPP.
Plus récemment, une population de progéniteurs multipotents (MLP
[multilymphoid progenitor]) possédant les capacités T, B, NK
et myéloïdes a été identifiée chez l’Homme [7]. Ces données
rejoignent celles obtenues chez la souris adulte rapprochant les
lignées T et myéloïdes [6]. Cependant, ces travaux viennent d’être
reconsidérés et les données récentes révèlent une séparation nette
des lignées lymphoïdes et myéloïdes [8]. En effet, ici, les auteurs
ont généré une souris exprimant la Cre recombinase sous le contrôle
du promoteur du récepteur alpha de l’interleukine 7 (IL7r)
(récepteur de cytokine le plus important lors de la lymphopoïèse)
permettant de suivre le développement des lymphocytes. Ainsi, les
cellules pro-T descendent de cellules ayant exprimé ce récepteur,
contrairement aux cellules myéloïdes. Ceci permet de démontrer que
les lignées lymphoïdes et myéloïdes ne partagent pas de
progéniteurs communs.
La lymphopoïèse thymique
La thymopoïèse est un processus complexe et dynamique au sein
d’une structure contenant des cellules épithéliales (originaires de
l’endoderme) et un mésenchyme (originaire de la crête neurale). Ces
tissus attirent des progéniteurs dont ils vont assurer la
différenciation et la maturation fonctionnelle [9].
Avant l’établissement de la vascularisation, les progéniteurs
migrent dans le mésenchyme avant d’atteindre le compartiment
épithélial. Certains expriment des récepteurs pour les chimiokines
(CCR7, CCR9 et CXCR4) [10]. Après vascularisation, un grand nombre
de molécules sont retrouvées sur les progéniteurs récemment entrés
dans le thymus [11]. En l’absence de cellules capables de
s’auto-renouveler, ce recrutement est relativement continu [12]. La
nature des cellules qui s’implantent dans le thymus et leur stade
d’engagement vers le lignage T sont des questions encore débattues
et qui pourraient trouver leur solution dans les nouveaux modèles
du poisson zèbre [13].
L’accessibilité du thymus est contrôlée, à la fois par le nombre
de progéniteurs intrathymiques présents [14] et la quantité de
cellules T matures en périphérie [15]. Les travaux de Rossi et
al. ont montré que l’interaction de la P-sélectine, exprimée
par les cellules endothéliales, avec son récepteur PSGL1, exprimé
par les progéniteurs T circulants, est l’une des premières étapes
de la séquence de transmigration des progéniteurs à travers
l’endothélium thymique [16]. Cependant, cette migration obéit aussi
à des périodes alternativement réfractaires et permissives,
suggérant un autocontrôle interne, probablement régulé par
l’accessibilité des niches stromales [17]. Ceci alerte sur les
conditions employées lors des études expérimentales de la
thymopoïèse, toujours abordée après une irradiation et greffe de
moelle osseuse.
Une fois dans le thymus, les chimiokines CCR7 et CXCR4 vont
guider les progéniteurs au sein des différentes zones de cellules
épithéliales [18]. La caractérisation et l’identification des
molécules de migration vers le thymus font l’objet de nombreux
travaux. Une des applications immédiate serait l’augmentation de la
colonisation thymique chez les transplantés de moelle osseuse pour
qui la régénération du compartiment T est très lente [19]. Ceci
n’est envisageable qu’avec un thymus possédant une fonction
résiduelle, ou à défaut après greffes d’épithéliums thymiques
générés in vitro.
Ainsi, en plus de la génération de cellules T matures, un rôle
essentiel du thymus est de restreindre à la lignée T les
progéniteurs multipotents qu’il recrute (figure 1).
Au cours de ce développement, les progéniteurs qui ont colonisé le
thymus vont dans une première étape acquérir la compétence T et
s’engager définitivement dans le lignage αβ ou γδ, au cours de la
phase TN2-3 (voir ci-dessous), puis proliférer avant de subir les
événements de sélection (phase DP, SP) qui vont aboutir à la
formation des cellules T matures CD4+ et CD8+ capables de quitter
le thymus et de coloniser les organes périphériques. Ainsi, la
production de cellules T est caractérisée par la différenciation de
vagues successives de progéniteurs ayant perdu leur
auto-renouvellement. Dans le thymus, chaque progéniteur subit
environ 20 divisions relativement symétriques pour générer un large
pool de cellules immatures qui seront sélectionnées ; environ
12 de ces divisions se déroulent en 14 jours au sein de la
population TN [20]. Chaque vague de différenciation dure environ 3
semaines.
La majorité des précurseurs intrathymiques n’exprime pas les
marqueurs CD3, CD4 et CD8, et est donc appelée thymocytes triples
négatifs (TN) (ou doubles négatifs DN [CD4, CD8]). Ils représentent
1 à 2 % des thymocytes totaux et sont subdivisés en 4
sous-populations selon le profil d’expression de la molécule
d’adhésion CD44 et la chaîne α du récepteur à l’interleukine 2,
CD25 (IL2Rα) [21, 22]. La population qui assure une
thymopoïèse efficace et complète est
ckit + CD44+CD25- (appelée ETP, 0,01 %
du thymus); elle s’implante dans une niche située au niveau de la
jonction cortico-médullaire, très vascularisée, et y sera abritée
pendant 10 jours, au cours desquels une intense prolifération aura
lieu [23]. Celle-ci est importante étant donné le faible nombre de
cellules qui peut accéder à l’organe. Les ETP sont multipotentes,
mais possèdent une activité B réduite ; les potentialités NK,
DC et myéloïdes sont nécessaires pour assurer, au moins
partiellement, la maturation de ces lignées dans le thymus
(notamment la présentation d’antigènes assurée par des B,
macrophages ou DC). Cependant, d’autres progéniteurs plus
restreints (en termes de potentialités) contribuent aussi à la
thymopoïèse. Ainsi, un environnement thymique fonctionnel est
favorable au développement de plusieurs lignées qui soutiendraient
(par la production de facteurs solubles et molécules
d’adhérence ?) ce développement T. Lors des conditionnements
pour les transplantations de moelle osseuse ces processus sont
vraisemblablement altérés.
Les ETP se différencient en cellules TN2 et gagnent l’expression
du marqueur CD25. Les TN2 génèrent ensuite les cellules TN3,
CD44-CD25+, qui à leur tour se différencient
en TN4 (CD44-CD25-). Durant cette
progression, ces progéniteurs vont perdre séquentiellement les
potentialités non T, et acquérir les caractéristiques de l’identité
T. C’est chez la souris que ce développement a été le mieux étudié,
mais des stades similaires sont retrouvés chez l’Homme [24]. Chacun
de ces stades est le siège d’événements cruciaux pour l’engagement
dans la voie T. En effet, les ETP ont un potentiel B réduit mais
conservent leur potentiel de développement en cellules NK
(NK1.1+) et en cellules dendritiques DC
(CD11b+CD11c+), ainsi qu’un potentiel de
génération de macrophages (CD11b+F4.80+)
[25–27]. Les progéniteurs TN2 initient leur migration de la
jonction cortico-médullaire pour se localiser au niveau de la
partie interne du cortex, où elles y résident pendant 2 jours [23].
Aucune génération de lymphocytes B (CD19+) n’a été
détectée, par contre ces cellules sont toujours capables de générer
des cellules T et myéloïdes (CD11b+) [28]. À ce stade,
l’expression de l’ARNm de Rag1 est fortement augmentée et
des réarrangements des loci du TCR-γ et du TCR-δ,
ainsi que DJβ sont détectés [29, 30]. Nos travaux
montrent que l’utilisation combinée des trois marqueurs (CD44, CD25
et cKit), permet d’identifier au sein de la fraction TN2
(CD44+CD25+), deux intensités d’expression de
cKit : cKithi (population TN2E) et cKitlo (population TN2L).
Les profils de co-expression génique révèlent que la population
TN2E est essentiellement Rag1-CD3ε-pTα-, alors que la TN2L
est Rag1 ± CD3ε ± pTα-. La population TN2L
possède donc une signature T plus avancée : elle est dépourvue
de potentialité DC et NK contrairement à la population TN2E, mais
génère efficacement des lymphocytes T. Ainsi, la population TN2L
représente le premier stade d’engagement vers la lignée T dans le
thymus. Au stade TN3, seule la potentialité T est présente ;
ces précurseurs T siègent dans le cortex externe et s’y
multiplient. Toutes les cellules sont ckit- CD25+ CD44-
et caractérisées par l’expression du pré-TCR en surface [31]. Les
populations TN3 concentrent toute l’activité pré-T dans le
thymus.
Ainsi, dès leur entrée dans le thymus, des mécanismes qui
commencent à être élucidés vont renforcer le développement T et
inhiber les autres potentiels. L’activation de la signalisation par
le récepteur Notch1 et l’un de ses ligands est l’étape initiale à
l’engagement T ; il n’est pas clair si ce signal est reçu dans
le thymus ou à l’extérieur. L’absence de cette signalisation
conduit au développement d‘autres lignées dans le thymus
[32, 33].
Développement lymphocytaire T in vitro et intérêts
thérapeutiques
Le thymus représente donc un environnement spécifique pour le
développement et la génération en très grand nombre de lymphocytes
T à partir des progéniteurs de la moelle osseuse. Les multiples
facteurs environnementaux impliqués ne sont pas encore identifiés.
En fait, ces études ont longtemps souffert du manque d’un système
de culture in vitro, contrairement au lignage B [34]. La
présence de progéniteurs T était le plus souvent analysée in
vivo après greffe de cellules d’intérêt à des animaux irradiés
ou in vitro en culture organotypiques de lobes thymiques
fœtaux. La culture des lobes thymiques (fetal thymic organ
culture [FTOC]) permet aux CSH d’être différenciées en cellules
T, dans un environnement tridimensionnel où l’on peut moduler les
facteurs de croissance [35]. Cependant, ce système avait un certain
nombre d’inconvénients : coÛt élevé, rendement cellulaire
limité (peu de cellules étaient produites, et donc la culture de
plusieurs dizaines de lobes était nécessaire) et longue durée
d’expérimentation (préparation des gestantes contrôlées,
prélèvement de lobes thymique fœtaux à jours 12-14 de la vie
embryonnaire, de plusieurs fœtus). Plus récemment, un autre système
in vitro très performant a vu le jour.
L’échec des tentatives de production de cellules T en présence
de lignées stromales dérivées de la moelle osseuse ou bien du
thymus a montré la nécessité d’un ou plusieurs facteur(s). À la fin
des années 1990, deux articles importants ont mis en avant le rôle
de la signalisation Notch pour la spécificité T par rapport à B
[36, 37]. Parallèlement, Schmitt et Zúñiga-Pflücker ont
constaté que le ligand de Notch, Delta-like 1 (Dll-1), est
fortement exprimé par le stroma thymique du fœtus ; en
revanche cette expression est complètement absente pour le stroma
OP9 dérivé de la moelle osseuse. La lignée stromale OP9 était bien
connue pour assurer la différenciation des cellules myéloïdes, B et
NK après coculture avec des progéniteurs hématopoïétiques en
présence d’une combinaison appropriée de cytokines et de facteurs
de croissance [38, 39]. D’où l’idée de transformer la lignée
cellulaire OP9 pour lui faire exprimer le ligand Dll-1: OP9-DL1
n’est plus capable de supporter le développement de cellules B à
partir des CSH, mais a gagné la capacité d’inciter/de promouvoir
l’engagement T in vitro avec une différenciation identique à
celle observée dans le thymus [40]. Environ 2 000 à 5 000
fois plus de progéniteurs peuvent être obtenus selon cette
technique. Les cellules stromales du thymus expriment fortement un
autre ligand, Dll-4, qui semble jouer un rôle efficace dans le
développement des cellules T, avec la capacité d’inciter le
développement vers le lignage T de façon plus importante que Dll-1
[41]. Delta-like 4 est fortement exprimé dans la région
sous-capsulaire et le cortex externe, alors que Dll-1 est plus
fortement exprimé à la jonction cortico-médullaire, site d’entrée
des progéniteurs [42]. Ces travaux indiquent aussi qu’à
concentration de ligands faibles, Dll-4 est plus puissant à induire
un développement T avec une inhibition de l’activité B. Dll-4
permet une activation significative du signal Notch des CSH et donc
une meilleure activation des gènes cibles pour inciter l’engagement
T. Ces découvertes ont permis la mise en place d’un système in
vitro simple permettant de développer de façon importante des
cellules T matures à partir d’une seule cellule progénitrice. Des
résultats identiques ont été obtenus chez la souris avec des
progéniteurs Lin- et chez l’Homme avec des progéniteurs
CD34+ [43, 44]. Ainsi, la culture de CSH sur ces
stromas OP9-Dll1 ou -Dl4 en présence des cytokines IL-7 et FLT3-L
génère un grand nombre de précurseurs T et NK, en 3 semaines
environ et produit des T matures.
Contrairement à Dll-1, la force de liaison de Dll-4 avec les
thymocytes immatures semble plus importante. Par ailleurs, il a été
établi que l’interaction de Dll-4 avec son récepteur s’effectue
plus fortement, entre les TN1 et TN3, ensuite elle diminue au stade
TN4 et devient indétectable aux stades plus matures, DP et SP
[45, 46]. Afin de mieux disséquer le rôle de Dll-4, les deux
équipes de F. Ratdke et S. Habu ont permis d’établir une lignée de
souris transgénique, chez laquelle le gène Dll-4 est inactivé de
manière conditionnelle dans les cellules épithéliales du thymus
(système Foxn1-Cre) [47, 48]. Ils ont ainsi démontré
que cette délétion provoque un blocage complet du développement T
au stade TN1, accompagné par un développement ectopique de cellules
B dans le thymus.
En conclusion, même si Dll-1 et Dll-4 sont fonctionnellement
redondants dans leur capacité à promouvoir le développement T in
vitro, il est évident qu’in vivo Dll-4 est le partenaire
physiologique de Notch1 dans le processus de la lymphopoïèse T.
Cette différence d’expression de Dll-4 dans le thymus pourrait
constituer un gradient auquel l’intensité de l’interaction
Dll-4/Notch1 augmenterait progressivement de la medulla vers le
cortex. Ce gradient pourrait ainsi moduler la force de la
signalisation Notch1 lors du passage des stades pro-T (ETP et TN2)
au stade pré-T (TN3). Il serait ainsi impliqué dans l’induction
graduelle de l’engagement vers la lignée des lymphocytes T, par la
perte progressive des potentialités : B, myéloïde et NK.
La découverte du rôle clé joué par le récepteur Notch1 et ses
ligands DII-1 et DII-4 dans l’engagement T, permettrait de pouvoir
utiliser, dans la pratique médicale, les progéniteurs lymphoïdes
pour augmenter la reconstitution T [49]. Cette approche peut
accélérer la réponse immune et l’activité antitumorale chez les
patients immunodéficients, tels que ceux sous forte chimiothérapie
ou ayant subi une greffe de moelle osseuse allo- ou autologue. Ces
progéniteurs protègent aussi contre les infections opportunistes
rencontrées chez certains sujets infectés. Pour éviter de
recontaminer ces progéniteurs générés in vitro, il est
indispensable de manipuler génétiquement ces populations pour les
rendre résistantes à l’infection du patient [50]. D’autres essais
ont été réalisés dans des infections VIH [51] et des traitements
antitumoraux [52].
La restauration d’un système immunitaire dépend aussi d’une
structure thymique fonctionnelle. Ainsi, suite à une fonction
thymique qui décline, plusieurs stratégies ont été utilisées afin
d’augmenter la thymopoïèse : l’utilisation de facteurs de
croissance et d’hormones (l’IGF1 [insulin growth factor 1],
le KGF [keratinocyte growth factor], les interleukines 2, 7,
12 et 15 [53]. Ces traitements permettent de restaurer la capacité
cellulaire d’un thymus en involution (vieillissement,
conditionnement pour les greffes de cellules souches,
radiothérapies, chimiothérapies, etc.).
La machinerie moléculaire de l’identité T
Contrairement à la différenciation des lymphocytes B où Pax5 a
été intronisé comme « master gene » [54], aucun candidat
équivalent n’a à ce jour été mis en évidence pour la lignée T.
Cependant certains gènes ont déjà leur place dans le réseau qui va
conduire à l’établissement de cette identité (tableau 1). En effet, avant d’atteindre
son but (devenir une cellule pré-T au stade TN3), le progéniteur
qui a colonisé le thymus va passer par toutes les autres
potentialités depuis son entrée (stade ETP) jusqu’à ce stade
(transition TN2-TN3).
Tableau 1 Expressions et fonctions des facteurs étudiés dans la
différenciation et l’engagement vers la lignée T
|
| Spectre d’expression |
Effet de la délétion |
Effet de la surexpression |
Autres fonctions |
| Notch1 |
Forte expression de la protéine, des stades ETP à
ISP, baisse aux stades DP et SP [135] |
Délétion conditionnelle (interferon-induced
Mx-Cre), blocage au stade TN1 et développement ectopique de
cellules B dans le thymus [37] |
Surexpression chez l’adulte, génération de
cellules DP au niveau de la moelle osseuse et blocage précoce de la
différenciation B [36] |
Convertisseur du répresseur transcriptionnel
RbpSuh (CSL) en activateur [46, 136] |
| DL-4 |
Large expression protéique dans les cellules
épithéliales du cortex (cTEC) [47] |
Délétion conditionnelle (système Foxn1-Cre),
blocage total du développement T au stade TN1, développement
ectopique de cellules B dans le thymus [47, 48] |
ND |
|
| Gata3 |
Large expression du gène, des stades ETP à SP
(d’après nos résultats) |
Blocage au stade TN1 [80] Délétion conditionnelle
(Lox-Cre), blocage à la β-selection (promoteur Lck) et la
génération des T CD4 (promoteur CD4) [72] |
Surexpression chez l’adulte, différenciation des
HSC en mégakaryocytes [73] Surexpression chez le fœtus,
reconversion des thymocytes en mastocytes [74] |
Régulateur transcriptionnel des gènes Rag2, TCRs
et CD8 [6-78] |
| Bcl11b |
Induction du gène à partir du stade TN2E (d’après
nos résultats) |
Blocage au stade TN2 [93] |
ND |
|
| Hes1 |
Extinction du gène au stade TN4 (d’après nos
résultats) |
Chez le fœtus, blocage au stade TN1 [83] |
Expression constitutive (promoteur Lck),
génèration de lymphomes T thymiques [85] |
|
| E2a |
Large expression du gène, de ETP à SP (d’après nos
résultats) |
Génération défectueuse du compartiment TN2
[137] |
ND |
Régulateur positif des gènes pTα et CD4
[138, 139] |
| Aml1 |
Large expression du gène, de ETP à SP (d’après nos
résultats) |
Délétion conditionnelle (interferon-induced
Mx-Cre), blocage partiel au stade TN2 [140, 141] |
ND |
Régulateur des éléments cis-régulateurs des TCRs
[143, 144] |
|
|
| Délétion conditionnelle (Lck-Cre), blocage de la
transition TN3-TN4 [142] |
| Régulateur transcriptionnel des gènes CD4, Rag1 et
Rag2 [142, 145-147] |
| Tcf7 |
Large expression du gène, de ETP à SP (d’après nos
résultats) |
Blocage sévère de la transition TN1/TN2, défaut de
la β-sélection [94] |
ND |
Intéraction de TCF1avec la b-caténine, par son
domaine amino-terminal [148] |
| Gfi1 |
Expression génique aux stades thymiques précoces
TNs (ND aux stades tardifs) [31] |
Développement T partiellement bloqué entre la
transition TN2-TN3. Compartiment TN1 dépourvu de cellules
cKithiIL-7Rlo. Génération altérée des SP CD4,
production soutenue de SP CD8 [105, 106] |
ND |
Régulateur négatif des gènes de la famille Id
[106] Régulateur de l’activité transcriptionnel de PU1 par une
interaction protéique directe [108, 149] |
| Pu1 |
Extinction du gène après la transition TN2L/TN3
(d’après nos résultats) |
Chez le foetus, blocage au stade TN1. Compartiment
TN1 dépourvu de cellules c-Kit+ [111] |
Reconversion de pré-T thymique vers la lignée
myéloïde [32] |
|
| Ikaros1 |
Large expression du gène, de ETP à SP (d’après nos
résultats) |
Chez le fœtus, absence de développement T. Chez
l’adulte, défaut sévère du développement T [150] |
ND |
Régulateur négatif des gènes cibles de Notch,
pendant la transition TN-DP [102] |
|
|
|
|
| Activateur du gène CD8a [151] |
La spécialisation T est initiée quand les progéniteurs
rencontrent les ligands de la famille Delta-like du récepteur
Notch1 dans l’environnement thymique ou en amont. Auparavant, dans
la moelle osseuse, le passage de la CSH vers le progéniteur
lymphoïde CLP, s’accompagne de la perte de l’expression de Gata2 et
Lmo2 [55]. Le maintien de Lmo2 dans les thymocytes induit
l’expression de plusieurs gènes associés normalement aux CSH et
réprime les gènes T de différenciation [56]. Par ailleurs, la perte
de Gata2 (qui joue un rôle dans le développement et la
prolifération des CSH et MPP) est initiée dès les stades MPP, ce
qui laisse la possibilité du branchement d’une voie lymphoïde à ce
stade.
Dans le thymus, au sein des progéniteurs, la co-expression de
Notch1 et d’autres partenaires à identifier, va se mettre en place.
Ainsi au cours de leur différenciation, ces thymocytes vont devoir
prendre plusieurs décisions : après s’être affranchi des
potentiels de toutes les autres lignées sanguines, la cellule pré-T
va continuer à faire des choix d’engagement dont le plus
précoce sera celui de l’orientation vers les lignées αβ ou γδ,
réalisé au cours de la transition TN2-TN3.
Le gène important pour l’engagement T est Notch1. La
famille Notch comprend 4 récepteurs transmembranaires,
représentatif d’une ancienne famille très conservée de régulateurs
du développement décrite, dans un premier temps, pour son rôle dans
la neurogenèse chez l’embryon de Drosophila melanogaster
[57]. Seul Notch1 possède un rôle primordial dans les phases
précoces du développement T (voir ci-dessus). Notch2 est plus
fortement exprimé dans la moelle osseuse que Notch1, cependant
Notch1 est plus fort dans les ETP. Il n’est pas encore clair si le
rôle essentiel de Notch1 est fonction de la qualité ou de la
quantité du signal.
Chez la souris, Notch1 et ses gènes cibles (CD25, Gata3, pTα,
etc.) sont intensément exprimés dans les TN1-3 avant la phase de la
sélection-β, par la suite, leur expression baisse de manière non
négligeable [58, 59].
Les greffes par voie intrathymique et intraveineuse de cellules
de moelle osseuse de souris déficientes pour Notch1, induisent un
développement ectopique de cellules B dans le thymus des souris
receveuses, alors que le développement T est bloqué dès le stade
TN1 [37]. Par ailleurs, la transduction de progéniteurs par un
vecteur rétroviral, qui code pour une forme de Notch1
constitutivement active (Notch1IC), génère des cellules DP
(CD4+CD8+) au niveau de la moelle osseuse et un blocage précoce de
la différenciation B.
La capacité du signal Notch à bloquer l’accès aux voies de
différenciation myéloïde et DC a été clairement établie, même dans
des conditions de surexpression de facteurs myéloïdes comme
C/EBP et Pu1 [32, 33]. En réponse à la
surexpression de Pu1, l’impact immédiat de Notch est de
maintenir l’expression des facteurs de transcription nécessaires au
stade pro-T. Cela peut être interprété comme un effet
« protecteur » des gènes T par Notch, contre une
potentielle baisse d’expression médiée par Pu1. Ce mécanisme
protecteur s’étend à plusieurs gènes T, codant pour des facteurs de
transcription, comme C-myb, les protéines E,
Bcl11b, Gfi1 et Tcf1.
Aux stades plus tardifs, les molécules de la famille Notch
jouent un rôle plus complexe, à la fois au cours des événements de
sélection dépendants du TCR et la différenciation des cellules T
matures en périphérie. Des essais in vitro, ont montré que
l’interaction Notch/Delta est nécessaire au niveau de la
β-sélection, pour à la fois soutenir la prolifération et la
différenciation, complétant ainsi les signaux générés par le
pré-TCR [60–62].
Les protéines E sont des régulateurs positifs de la
transcription de Notch1 au cours du développement des thymocytes
[63, 64]. Ainsi, les lignées E2a-/- présentent une forte
réduction de l’expression de Notch1 et de ses gènes cibles (Hes1,
Deltex, pTCRa, CD25); de plus les CSH- E2a-/- ne génèrent pas de
cellules T en culture sur un stroma compétent OP9-DL1. Par
ailleurs, la signalisation par le pré-TCR augmente l’expression de
Id3 dans les TN3 et inhibe l’activité des protéines E, conduisant
rapidement à une diminution de la transcription de Notch1 [65]. Un
des régulateurs négatifs de Notch1 est la protéine p53 [66].
Un gène cible de Notch1, Gata3, est impliqué dans l’engagement T
mais sa fonction n’est pas encore déterminée. Gata3 est un facteur
de transcription à doigts de zinc qui lie l’ADN au niveau d’une
séquence spécifique composée d’une série de quatre nucléotides,
GATA [67]. Les souris Gata3 KO sont létales, au cours de la
gestation à cause de malformations cardiaques [68]. Des
oligonucléotides antisens inhibent le développement T, de
précurseurs du foie fœtal, in vitro [69]. Ainsi, Gata3 a été
considéré pendant longtemps comme le gène de l’engagement vers la
lignée T. Il contrôle aussi directement ou indirectement le
développement des cellules T [70] et des NK thymiques [71]. Il est
indispensable pendant la phase de β-sélection au stade TN3
(CD44-CD25+) et pour la génération des cellules T CD4+ matures
[72].
En dépit de son implication dans la progression du processus de
différenciation T, Gata3 n’est pas un simple gène équivalent
aux gènes « clés» spécifiques de lignée comme, Gata1
pour les érythrocytes et Pax5 ou Ebf pour les cellules B.
L’expression forcée de Gata3 dans les CSH n’améliore pas le
processus de différenciation T : elle le bloque complètement.
La forte expression de Gata3 dans les CSH de souris adultes
induit une différenciation en mégacaryocytes [73], alors que dans
les thymocytes précoces du fœtus, cela induit une différenciation
en mastocytes [74]. La conversion en mastocytes est efficacement
bloquée par le biais de la signalisation Notch1. Quand
l’interaction Notch-Delta se produit, l’expression forcée de
Gata3 bloque la survie des cellules, induisant ainsi la
rupture du processus de différenciation en mastocytes.
Cette surexpression de Gata3 provoque temporairement une
forte baisse d’expression de Pu1 dans les ETP et TN2, et une
augmentation de l’expression du gène « mastocyte »
MITF (microphthalmia associated transcription factor), ainsi
que des deux autres membres de la famille GATA, Gata1 et
Gata2. Par la suite, d’autres gènes codant pour des facteurs de
transcription « mastocytes » sont induits, SCL (Tal1)
et Gfi-1b, alors que les gènes T sont encore plus réprimés.
L’émergence de cellules viables est alors dépendante du retrait du
signal Notch. Les cellules acquièrent ainsi un phénotype de
précurseurs de mastocytes
c-KithiThy-1loCD27−. Ces cellules
achèvent leur maturation en présence de cytokines spécifiques aux
mastocytes et acquièrent le phénotype FcγRI+. Dans des
conditions normales, le facteur clé responsable de l’initiation de
la différenciation des mastocytes est Gata2. Vu la forte homologie
des séquences peptidiques entre GATA2 et GATA3, l’expression de
GATA3 à fortes doses pourrait mimer la fonction de GATA2 et
permettre d’ouvrir l’accès à la voie des mastocytes en activant des
gènes, normalement régulés par GATA2.
Gata3 est potentiellement un candidat « gardien » de
l’identité T : il serait capable d’exercer une action
antagoniste sur l’option myéloïde dans un contexte normal. La
conversion vers la voie myéloïde, sous l’influence de la
surexpression de facteurs de transcription myéloïdes comme C/EBP
et PU.1, est inhibée par la co-expression de Gata3
[32] : l’augmentation du niveau d’expression du gène codant
pour le marqueur myéloïde Mac-1 (CD11b) est bloquée. Toutefois,
dans cette étude, il reste à définir comment Gata3 inhibe l’option
myéloïde : est ce qu’il agit en empêchant une baisse
d’expression de Notch et des protéines E, qui sont requises
pour un développement T complet ?
L’établissement d’une lignée de souris exprimant le gène
rapporteur lacZ sous le contrôle du promoteur de
Gata3, a permis de montrer que son expression augmente dans
le thymus, une première fois, au cours de la phase de β-sélection
et une deuxième fois, au cours de l’engagement vers la voie des
cellules matures CD4+ [75].
Gata3 joue un rôle fonctionnel : il est impliqué dans la
régulation de l’expression de plusieurs gènes nécessaires à la
lignée T, en fixant directement le promoteur de Rag2, les
enhancers de TCR et une région régulatrice de CD8
[76-78].
La signalisation Notch1 est nécessaire pour la fonction de Gata3
et cette signalisation, seule, n’est pas suffisante pour assurer la
spécialisation T [79].
Une étude récente a montré que l’activité du gène Gata3 était
essentielle au stade ETP, et qu’il n’avait aucun rôle dans la
survie et la prolifération de ces progéniteurs [80]. Ainsi, même si
Notch1 est exprimé avant Gata3 dans les progéniteurs médullaires,
que toutes les ETP co-expriment ces 2 gènes, la relation
Notch1-Gata3 reste encore peu claire.
Un autre facteur dont l’expression est augmentée dans les
progéniteurs dès leur entrée dans le thymus, est Hes1 (hairy and
enhancer of split 1), un des gènes cibles de Notch, un facteur
de transcription de la famille bHLH. Il agit en homodimère pour
exercer une fonction de répresseur transcriptionnel, en se fixant
sur des régions appelées N boxes et en recrutant un autre
répresseur transcriptionnel Groucho [81, 82]. La souris
Hes1 déficiente meurt pendant la gestation suite à un défaut
dans le développement du système nerveux. Quatre-vingt-dix pour
cent des embryons KO sont dépourvus de thymus, alors que chez les
10 % restants, la taille du thymus est très réduite. Aucune
cellule T mature n’est détectable dans ces thymus. Les données
obtenues à partir de la souris déficiente pour Hes1
indiquent que ce facteur est requis pendant le développement T
[83]. Les souris reconstituées avec des cellules du foie fœtal
Hes1KO, ont un compartiment T complètement bloqué au stade
TN1. Par ailleurs, la surexpression de Hes1 par transduction
rétrovirale de progéniteurs de moelle osseuse, montre l’absence de
développement des lignées myéloïde et B chez les souris receveuses
alors que le compartiment des cellules T est efficacement
reconstitué avec une distribution normale entre les SP CD8 et SP
CD4 [84]. Ainsi, Hes1 pourrait avoir un rôle dans la prolifération
plutôt que l’engagement vers le lignage T.
Enfin, l’induction d’une expression constitutive de Hes1
dans le thymus, par la génération d’une lignée de souris
transgénique dont l’expression de Hes1 est sous le contrôle
du promoteur Lck, génère des lymphomes thymiques de cellules T
matures avec une faible pénétrance ; dans ces cellules, la
surexpression d’Hes1 augmente les niveaux d’expression des
gènes Notch1, Notch3 et C-myc [85]. Hes1 possède une
activité oncogénique et pourrait donc augmenter le pouvoir
tumorigène des gènes qu’il active.
Un troisième gène, Bcl11b, vient de rentrer dans cette
catégorie, grâce à la génération de souris mutantes. Bcl11b
(Rit1/Ctip2) est un gène suppresseur de tumeur. Il a été identifié
par son implication dans l’induction de lymphomes thymiques,
induits par des rayons gamma [86, 87]. Chez l’Homme, il existe
des recombinaisons chromosomiques aberrantes au niveau du locus
Bcl11b, trouvées de façon récurrente dans les leucémies T
[88, 89]. Bcl11b code pour un membre de la famille des
protéines à doigts de zinc [86] et interagit avec le complexe de
déacétylase d’histones, dont le facteur Sirt1, impliqué dans le
remodelage du nucléosome, qui représente l’un des complexes majeurs
de répression transcriptionnelle chez les cellules de mammifères
[90]. Toutefois, les gènes cibles de Bcl11b ne sont pas connus. Sa
délétion dans la lignée germinale altère les phases précoces du
développement T causant un blocage au stade TN3 et une augmentation
de l’apoptose reflétée par un nombre de thymocytes très réduits
[86]. Sa surexpression contribue à une augmentation de l’expression
de la chimiokine CCR9 dans l’embryon de poisson [91]. L’expression
de ce gène est détectée dans la population TN2, et persiste ensuite
au cours de la thymopoïèse ; les niveaux d’expression les plus
élevés sont détectés dans les progéniteurs thymiques. La délétion
de Bcl11b dans ces progéniteurs entraîne la génération de
cellules NK dans le thymus et l’expression des gènes T spécifiques
(Notch1, Gata3, TCF1) est très réduite [92]. Ainsi, son expression
empêche les cellules T de s’engager dans le lignage NK.
Bcl11b est donc appelé « gardien de l’identité
T ». La concentration en IL7 pourrait jouer un rôle dans la
surexpression de ce facteur [93].
Le facteur TCF1 (T cell Factor-1) et son partenaire LEF1
(lymphoid enhancer factor-1) sont les effecteurs nucléaires
de la voie Wnt. Ils sont requis à la fois au cours de la phase de
transition TN1/TN2 et la β-sélection [94]. Chez la souris, la
fonction de TCF1 devient de plus en plus importante en fonction de
l’âge, pour la génération de vagues de précurseurs T qui puissent
atteindre le stade TN2 [95]. En réponse à la signalisation de Wnt,
la β-caténine migre dans le noyau et converti TCF1 de répresseur
par défaut à activateur [96, 97]. Si ces antagonistes de la
voie Wnt sont introduits, la différenciation T est alors bloquée
dès le stade TN1. Il n’a pas été encore démontré si le complexe
TCF1/LEF1 fonctionne en activant les gènes de l’identité T. Les
microarrays réalisés ont montré que l’activation de la voie Wnt
dans les thymocytes induit surtout l’expression des gènes du cycle
cellulaire et ceux codant pour les molécules d’adhésion [98]. En
absence de TCF1, la cellularité thymique chute ; il pourrait
servir à réguler IL7Ra, BCL-XL et les facteurs T spécifiques CD3e
et CD4.
Une étude clé de l’équipe de Tenen a mis en évidence un élément
cis-régulateur « bifonctionnel » de l’expression du gène
Pu1 [99]. À travers cet élément, TCF1 pourrait contrôler à la fois
l’expression précoce de Pu1 et sa répression plus
ultérieurement, au cours du développement T. Pu1 peut lui même
réprimer l’expression du gène TCF1 [33]. Cela implique qu’au
cours de la transition TN2-TN3, les deux régulateurs
transcriptionnels Pu1 et Tcf1 s’opposent l’un à l’autre dans un
cycle de répression mutuelle pour déterminer le choix d’engagement
vers la lignée T versus celle des DC. Puisque l’extinction
de Pu1 au stade TN3 coïncide avec une augmentation des
niveaux d’expression des gènes spécifiques à la lignée T, le
complexe TCF1/Lef1 pourrait vraisemblablement participer à la
régulation positive des gènes.
De concert avec Notch, Ikaros joue aussi un rôle clé [100].
Ikaros1 : au moins deux autres membres (Aiolos et Hélios
les mieux connus) de cette famille sont exprimés dans le thymus, en
partie de façon continue depuis les stades de progéniteurs
hématopoïétiques. La lignée de souris déficiente pour Ikaros1 n’a
pas de développement T au stade fœtal mais présente un
développement T au stade postnatal [101].
Il semble donc que le facteur Ikaros1 soit indispensable pour le
développement T au cours de la vie fœtale, mais que des mécanismes
partiellement compensatoires se mettent en place à partir de la
naissance. Cependant, ces hypothétiques mécanismes ne sont pas
suffisants au cours de la vie adulte puisque les étapes de
prolifération aux stades TN et DP sont altérées, le nombre de
cellules TN3 est largement diminué et la différenciation est
complètement dirigée vers la lignée SP CD4.
Georgopoulos et al. ont produit des souris, dont le
domaine de liaison à l’ADN de la protéine Ikaros a été supprimé
[101]. Ces souris expriment donc une protéine Ikaros non
fonctionnelle appelée dominant négatif (DN de la protéine Ikaros).
Ces souris Ikaros DN KO meurent en 3 semaines d’infections graves
et aucune cellule T, B, NK ou DC n’est générée.
Les cellules DP Ikaros KO ne prolifèrent pas, indiquant
que la protéine Ikaros est également importante pour la
prolifération en réponse à la signalisation du TCRβ. Ainsi, Ikaros
serait impliqué dans la signalisation du TCR. D’autre part, les
souris Ikaros KO meurent en 3 mois de lymphomes T, cela
suggère qu’Ikaros est un gène suppresseur de tumeur en présence de
la signalisation du TCR. Une étude récente a montré qu’Ikaros peut
réprimer la transcription des gènes cibles associés à Notch ;
cela contribue probablement à sa fonction de suppresseur de tumeur
[102].
Les gènes suivant participent à la mise en place du programme T,
soit parce que leur extinction inhibe la phase TN2 (Gfi1), soit
parce qu’ils se maintiennent avec une faible expression durant cet
engagement (Pu1).
Gfi1: le facteur de transcription Gfi1 est important à la fois
pour le développement des cellules T, des DC et des neutrophiles
[103, 104] : leur génération est fortement altérée chez
les souris déficientes pour ce gène.
Chez la souris Gfi1 déficiente, le développement T est
partiellement bloqué entre la transition TN2-TN3, alors que le
compartiment TN1 est dépourvu de cellules de phénotypes
cKithiIL-7Rlo [105, 106]. De plus, cette
souris présente une production altérée de cellules SP CD4 et une
production soutenue de SP CD8, en comparaison avec la souris
sauvage. Ces perturbations sont concordantes avec le profil
d’expression de Gfi1 dans le thymus, qui est induit dans les
cellules TN2 et persiste jusqu’au stade DP [107]. Gfi1 pourrait
être impliqué dans la répression de l’expression des membres de la
famille Id, puisque dans le thymus de souris
Gfi1−/−, les gènes Id2 et Id1 sont
exprimés de manière aberrante, à des niveaux très élevés [106]. Il
semblerait que Gfi1 interfère avec l’activité transcriptionnelle de
Pu1 par une interaction protéique directe [108]. Dans le contexte
du développement T, il est possible que Gfi1 soit utilisé de façon
analogique pour maintenir l’identité T s’opposant à la fois à Pu1
et Id2, pour réprimer respectivement les autres alternatives du
développement DC et NK.
Pu1 : Pu1 possède un double rôle, il est en effet impliqué
à la fois dans la différentiation myéloïde et lymphoïde [109]. À
fortes doses d’expression, Pu1 induit une différenciation myéloïde
alors qu’à faibles doses, il favorise une différenciation vers la
lignée des lymphocytes B, par l’induction de l’expression de
l’IL7Rα [110].
La lignée de souris Pu1 déficiente est létale au stade
périnatal, suite à une forte altération de l’ensemble du système
hématopoïétique, observée également au stade fœtal [111-113].
Concernant le développement T, il a été démontré que la souris
déficiente pour le gène Pu1 présente un défaut dans la
génération des lymphocytes T. Toutefois, son expression dans les
thymocytes est exclusivement restreinte aux stades précoces TN1 et
TN2 et il semble qu’elle soit hautement corrélée avec le potentiel
myéloïde maintenu à ces stades [25, 114]. Les thymocytes Pu1
déficients ne peuvent pas générer de DC in vitro [115]. Aux
stades thymiques plus tardifs, où Pu1 est éteint, la
transduction de Pu1 restaure la capacité de développer des
monocytes/DC [32, 33, 115, 116]. Ainsi, tant que
Pu1 est exprimé, il a la capacité de préserver le potentiel
myéloïde aux stades pro-T TN2. Quand l’expression de Pu1 est
forcée aux stades TN2 et TN3, il a la capacité de
« démanteler » l’identité T des thymocytes. Au premier
jour post-transduction, Pu1 fait baisser légèrement l’expression de
plusieurs gènes T [33]. Cet effet répresseur est accompagné d’une
augmentation de l’expression du gène myéloïde CD11c. Ainsi,
l’un des rôles de Pu1 in vivo serait de ralentir le
processus de différenciation T pendant la phase intensive de
prolifération aux stades pro-T. La surexpression de Pu1 dans
les TN2 et TN3 ne permet pas la reconversion de ces cellules si
elles reçoivent un signal continu de Notch1 [32, 33]. Sous ces
conditions, elles peuvent se développer en DP. Ainsi, Notch peut
moduler la réponse à la surexpression de Pu1. Le rôle du
signal Notch consisterait donc à protéger les gènes de l’identité T
contre l’effet suppresseur de Pu1.
Comme mentionné au début, les populations ETP, TN2 et TN3 sont
dépourvues de potentialité B, ce qui démontre que cette activité
est réprimée rapidement après l’entrée dans le thymus. Notch
pourrait induire directement ou indirectement l’extinction des
gènes EBF1 et Pax5, gènes B spécifiques [117]. La suppression des
autres potentiels est orchestrée par Notch et ses gènes cibles
suivant une chorégraphie qui reste encore à déterminer ; elle
doit aussi mettre en valeur ses partenaires et la dose à laquelle
ils interviennent.
Les précurseurs extrathymiques et les fuites du thymus
Plusieurs précurseurs peuvent être retrouvés en circulation,
déjà restreints à la lignée T avant leur entrée dans le thymus, et
présents dans différents organes (dont les ganglions, le sang, la
moelle osseuse, la rate et l’intestin) ce qui suggère qu’il existe
des environnements extrathymiques favorables à la génération, la
survie et la prolifération des précurseurs T. Ces précurseurs
doivent coloniser le thymus pour terminer leur différentiation en
cellules T matures. Il est ainsi possible qu’ils contribuent au
développement T en contournant les premières étapes de
différenciation intrathymique (figure 2, tableau 2).
Tableau 2 Localisation, phénotype et fonctions des progéniteurs
des lymphocytes T
| Localisation |
Phénotype |
Potentialité |
Fonction |
Références |
| Rate |
Lin-Thy1.2+CD25+ |
T |
Plus présentes dans les souris nudes que
sauvages |
[120-122] |
|
|
|
| Environ 10 % exprime CCR9 |
|
| MO |
Lin-
Sca1lowcKitlowIL7Ra-/lowCD44+
Thy1+CD2- |
T, NK |
Génère T mature et fonctionnel |
[118, 119] |
| Sang |
Lin-Sca1+ cKitlow
IL7Ralow CD44+Flt3- |
T, NK |
Souris transgéniques pTα/hCD25 |
[124] |
|
|
|
| Exprime CCR9 |
|
| Ganglions |
Lin-c-kitlow
IL-7Rα+ |
T |
Souris transgéniques exprimant l’oncostatine
M |
[125] |
|
|
|
| Bloqués en phase G1 au stade CD44+
CD25low |
|
| Intestin |
Lin- Thy-1+c-kit+
IL-7Rα+CD25+ |
LIE, T |
Thymus indépendant |
[126] |
| Sang fœtal |
Lin-Thy1+c-kitlowCD3- |
T |
| [123] |
Dans la MO, des précurseurs T capables de générer des cellules T
matures et fonctionnelles (CD4+ et CD8+
TCRαβ+) après culture pendant 48 h ont été
identifiés par l’équipe de S. Strober [118]. Cette population a
pour phénotype Lin-
Sca1lowcKitlowIL7Ra-/lowCD44+Thy1
+CD2- [119]. Un autre travail identifie, après
greffe de moelle osseuse, des précurseurs T dans la rate
[120, 121]. Des précurseurs de phénotypes identiques sont
aussi retrouvés dans la rate de souris (C57Bl6) et nude (souris
athymique) non manipulées. La sous-population de ces précurseurs
Lin-Thy1+ CD25+ ne génère in vitro que des cellules T et est
donc complètement restreinte à la lignée T. Cette population est
ainsi engagée dans la lignée T indépendamment du thymus mais doit
compléter sa différenciation T dans le thymus [122]. La présence
des ligands Delta-like 1 dans la rate permet la génération de
précurseurs T, celle de Delta-like 4 dans l’épithelium thymique
permet d’assurer la différenciation en cellules T matures [41].
Des précurseurs T ont été aussi caractérisés dans le sang fœtal
de souris contrôles [123] et le sang adulte de souris transgéniques
[124]. Des phénotypes similaires sont retrouvés
Lin-Sca1+cKitlowIL7RalowCD44+.
Une seule étude a décrit chez les souris transgéniques exprimant
l’oncostatine M, une population de précurseurs c-kitlow
IL-7Rα+ qui sont bloqués en phase G1 du cycle cellulaire
à un stade CD44+ CD25low (TN1) [125]. Par
ailleurs, à la base de certaines cryptes intestinales, de petits
agrégats d’environ un millier de cellules lymphoides appelées
cryptoplaques, Saito et al. ont retrouvé des cellules
immatures de phénotype Lin- Thy-1+
c-kit+ IL-7Rα+ CD25+. Ces
progéniteurs, in vivo, génèrent des LIE (lymphocytes
intra-épithéliaux) de façon thymo-indépendante [126].
Il est impossible d’affirmer si l’ensemble des précurseurs
décrits ci dessus sont des intermédiaires d’une même voie de
différenciation ou s’ils proviennent de voies différentes (car ces
différentes populations possèdent des marqueurs communs). Ces
différents précurseurs extrathymiques pourraient constituer des
compartiments de réserve en cas de lymphopénie, permettant une
génération T plus rapide après colonisation du thymus que celle
réalisée par les précurseurs pluripotents de la moelle osseuse,
d’où leur intérêt majeur en thérapie. Ainsi, l’origine des
précurseurs T extrathymiques et leur relation aux précurseurs
intrathymiques nécessitent d’autres travaux.
Le thymus a toujours été considéré comme un site d’export de
cellules T matures, or il a récemment été démontré que des
progéniteurs T Lin- CD44+ pouvaient sortir du
thymus et coloniser les organes lymphoïdes [127, 128].
L’export des thymocytes matures s’effectue au niveau de la jonction
cortico-médullaire [129]. Les thymocytes exportés rejoignent la
circulation sanguine, lymphatique, ou probablement les deux à ce
niveau. L’expression de S1P1 est fortement augmentée au
niveau de la transition entre les thymocytes DP et les thymocytes
SP les plus matures [130, 131]. Le récepteur 1 de la
sphingosine-1-phosphate, S1P1
(sphingosine-1-phosphate receptor 1), couplé aux protéines
G, est impliqué dans le développement du système vasculaire [132]
et est nécessaire à l’export des lymphocytes T du thymus [131]. Son
ligand, la S1P (Sphingosine-1-Phosphate), est présent à plus forte
concentration dans le sang et la lymphe que dans les tissus
lymphoïdes. Il semble que l’export des thymocytes soit médié par un
gradient de S1P (établi par l’activité de la S1P lyase)
[133, 134]. La régulation des molécules qui participent à la
migration hors du thymus est encore inconnue.
Conclusion
Ainsi, une sous-population de progéniteurs encore à
caractériser, quitte la moelle osseuse pour entrer dans le thymus
et initier le développement de la lignée T. Au cours des étapes
extra- et intrathymiques, les potentiels non T sont graduellement
perdus sous le contrôle des facteurs de transcription et des
signaux de l’environnement. L’engagement final dans la voie T est
acquis/complété dans le thymus. Plusieurs questions sont encore non
résolues. Quels sont les signaux responsables de la sortie du
compartiment médullaire et de l’entrée dans le thymus ? Quels
sont les mécanismes qui éliminent les potentialités non T ?
Sont-ils tous différents ? Les travaux futurs apporteront
certaines réponses qui nous permettront d’avancer dans les
connaissances de la lymphopoïèse T.
Conflits d’intérêts
aucun.
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