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Les mécanismes de régulation de l'hémoglobine fœtale


Hématologie. Volume 16, Numéro 3, 235-43, mai-juin 2010, Mini-revue

DOI : 10.1684/hma.2010.0428

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Dominique Labie , Institut Cochin, Université Paris-Descartes, CNRS (UMR 8104), et Inserm U1016, Paris.

Résumé : L'expression de l'hémoglobine fœtale (HbF) résiduelle chez le sujet adulte est extrêmement variable et ses modalités ont fait l'objet de nombreuses études. La diversité d'évolution ontogénique est en effet un modèle d'étude, et le taux d'HbF est un élément majeur de la gravité des hémoglobinopathies. Des éléments régulateurs, identifiés en cis du gène β-globine, s'avèrent insuffisants pour expliquer cette variabilité. Des travaux récents ont mis en évidence une régulation quantitative en trans, qui est sous le contrôle de plusieurs locus (QTL). L'un de ces locus, BCL11A sur le chromosome 2, subit lui même une régulation au cours du développement ontogénique, expliquant la commutation HbF → HbA à l'état normal et ses dérèglements pathologiques possibles.

Mots-clés : hémoglobine fœtale, ontogénie, contrôle quantitatif, régulation en trans

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Dominique Labie

Institut Cochin, Université Paris-Descartes, CNRS (UMR 8104), et Inserm U1016, Paris

L'hémoglobine fœtale (HbF) α2γ2 est le constituant majeur exprimé au cours de la vie fœtale, substituée dans la période périnatale par l'hémoglobine adulte (HbA) α2β2. La substitution est normalement achevée vers 6 mois, l'HbA est alors le constituant majeur, l'HbF ne représentant le plus souvent que moins de 1 % de l'hémoglobine totale. Cette HbF résiduelle continue, cependant, à être synthétisée pendant la vie adulte, et des taux très variables ont pu être observés. Il est maintenant admis que ces variations quantitatives sont liées à des polymorphismes. Ces variations ont fait depuis plusieurs décennies l'objet de nombreux travaux ; la commutation (switch) HBG>HBB est, en effet, un modèle d'étude, et son importance physiopathologique est majeure, car le taux d'HbF est un élément essentiel modulant la gravité des hémoglobinopathies.

Le locus β-globine, transmission mendélienne ou non d'expression de l'HbF

Les premières variations identifiées ont été des mutations à transmission mendélienne localisées au locus β-globine et responsables de syndromes de persistance héréditaire de l'hémoglobine fœtale (PHHF). On a décrit des mutations dans la région promotrice d'un des gènes HBG (HBG1 ou HBG2) et des délétions plus ou moins étendues du locus, englobant le gène HBB lui-même [1] Les taux d'HbF sont, dans ces cas, élevés (10-40 %), et son expression est pancellulaire. Au cours de la drépanocytose et des β-thalassémies, mutations affectant le gène HBB, l'élévation de l'HbF est pratiquement constante. Si cette élévation s'explique en partie par une érythropoïèse de stress due à l'anémie, l'observation de taux extrêmement variables n'avait pas reçu d'explication satisfaisante. Dans une population normale, enfin, des évaluations précises ont également révélé une hétérogénéité [2]. Ces mesures se font par chromatographie HPLC ou, de façon plus sensible, en évaluant par immunofluorescence les cellules F [3]. On a alors constaté des taux inférieurs à 0,7 % chez la majorité des individus (~95 %), mais des taux plus élevés pouvant atteindre 4-5 % chez d'autres. La distribution en est alors hétérocellulaire, et ce résultat, initialement décrit par Marti, a longtemps été qualifié de PHHF de type Suisse. Comme dans le cas des hémoglobinopathies, la transmission du taux d'HbF n'est pas mendélienne. L'expression de l'HbF se présente donc comme un trait quantitatif, génétiquement complexe, qui serait lié à l'expression de plusieurs mutations exerçant chacune un effet limité [4].

Variations d'expression de l'HbF contrôlée en cis

Les premiers résultats ont été obtenus chez des sujets porteurs d'hémoglobinopathies, et ont mis en évidence une régulation en cis quand ont été déterminés les haplotypes entourant la mutation de HBB. On a constaté une variation statistiquement significative du taux d'HbF dans différents groupes ethniques de drépanocytaires, plus élevé chez les porteurs d'un haplotype Sénégal ou Arabo-Indien que chez d'autres Africains [5]. Parmi les SNP (single nucleotide polymorphism) constituant ces haplotypes, une mutation C>T à la position –158 du gène HBG2 (Xmn1-HBG2) s'est avérée particulièrement valable, et a été retrouvée chez des thalassémiques, l'allèle T étant associé de façon statistique à une expression élevée d'HbF [6, 7]. Il est également présent chez les sujets porteurs de la PHHF suisse. L'action directe de la mutation C>T n'a, cependant, jamais été établie, et il n'est pas exclu qu'elle ne soit en déséquilibre de liaison avec la mutation efficace elle-même. En cis également on peut signaler un polymorphisme un peu différent, la mise en évidence dans la région promotrice du gène HBB d'un microsatellite de séquence (AT)xTy, qui fixe de façon variable un répresseur BP1 [8].

Mise en évidence de sites régulateurs en trans

Si ces résultats sont incontestables, ils ne fournissent cependant pas d'explication satisfaisante à l'ensemble des résultats observés et, ces dernières années, différentes explorations ont recherché des associations avec les taux d'HbF, et identifié des QTL (quantitative trait locus), locus régulateurs en trans. La première observation a été la constatation, chez des drépanocytaires ainsi que chez des sujets normaux, d'une association avec un trait situé sur le chromosome X [9, 10]. Une autre association a été localisée au chromosome 8 [11]. Dansces deux cas, l'intervalle candidat est resté important, aucune localisation plus précise n'a été effectuée et les recherches n'ont pas été poursuivies. Les avancées techniques ont permis plus récemment l'établissement sur plusieurs populations d'une carte des SNP (HapMap), elles ont permis aussi des études d'association sur l'ensemble du génome par GWAS (genome-wide association studies). De nouveaux locus ont été identifiés, sur le chromosome 2 [12] et le chromosome 6 [13], puis leur localisation précisée. Sur le chromosome 2 une association a été constatée sur le bras court avec un site en 2p15, dans l'intron 2 de l'oncogène BCL11A, SNP A/G (r4671393) fortement associé au taux de l'HbF [12]. Le même QTL a été ultérieurement retrouvé dans trois populations différentes [14]. Dans une étude menée chez des thalassémiques de Sardaigne, il a été retrouvé statistiquement associé à l'amélioration du phénotype [15]. Sur le chromosome 6 les études d'association avec une élévation de la proportion de cellules F ont cerné sur le bras long en 6q23, à partir d'un intervalle de 1,5 b, un segment d'environ 79 kb englobant le gène HBS1L et la région intergénique entre HBS1L et l'oncogène MYB [16]. Plusieurs SNP de cette zone sont en déséquilibre de liaison et appelés polymorphisme HBS1L-MYB (HMIP). Il s'agit dans les deux cas de polymorphismes fréquents dont l'allèle mineur est retrouvé dans plus de 10 % de la population. Aucun de ces travaux n'avait jusqu'à présent établi le mécanisme moléculaire en cause (tableau 1).

Tableau 1 Les différents mécanismes susceptibles d'expliquer une expression accrue d'hémoglobine fœtale. Il peut s'agir (uniquement en cis) de dérégulations phénotypiques ou pathologiques de transmission mendélienne. On insiste ici sur les mutations (en cis ou en trans) dont l'action modulatrice a été établie par des études d'association

Expression des gènes γ-globine

En cis

En trans

- Délétion totale ou partielle du gène β-globine

- Bras court du chromosome 2, 2p15 gène BCL11A

- Mutation des régions promotrices des gènes γ-globine

- Bras long du chromosome 6, 6q23 zone HBS1L-MYB

- SNP C/T en position -158 du gène Gγ (HBG1)

- Chromosome X sites non

- Fixation du répresseur BP1 sur le promoteur β-globine

- Chromosome 8 identifiés

BCL11A, répresseur de l'expression des gènes γ-globine

Une étape vient d'être franchie en ce qui concerne le rôle du(des) polymorphisme(s) du gène BCL11A par l'équipe de S.H. Orkin, du Children's Hospital Harvard Medical School à Boston. Dans un premier travail, mené en collaboration avec des cliniciens, les auteurs avaient étudié chez des sujets drépanocytaires homozygotes SS la relation entre le taux d'HbF, la fréquence des crises vaso-occlusives, et l'existence des divers polymorphismes [17]. Ils avaient montré que la coexistence de trois variants de séquence, SNP sur les chromosomes 11 (cis), 6 et 2 (trans), semblait nécessaire pour modifier la gravité de la maladie et permettre une évaluation pronostique, alors qu'individuellement aucun de ces éléments n'avait de conséquences significatives.

Des travaux plus récents démontrent que l'expression de l'HbF est sous le contrôle d'un facteur de transcription codé par la séquence BCL11A, et variable lui-même au cours du développement [18]. Des aberrations de ce gène, connu depuis plusieurs années, avaient surtout été étudiées au cours d'hémopathies malignes [19]. On avait mis en évidence dans les cellules lymphoïdes l'existence d'isoformes, dues à des épissages alternatifs, dont l'extrémité N-terminale est conservée, et qui sont de longueur variable : deux formes courtes (BCL11A-S et BCL11A-XS) et deux formes longues (BCL11A-L et BCL11A-XL), et que ces formes longues ont une activité de répresseur (figure 1). L'équipe de SH Orkin a montré que le génotype de BCL11A associé à un taux élevé d'HbF correspond à une expression réduite de ce gène. Les auteurs se sont alors orientés vers l'étude de son devenir dans la lignée érythrocytaire. Il nous semble important de suivre l'évolution de leur démarche.

Variants ontogéniques de BCL11A

Se fondant sur l'observation d'un taux d'HbF variable à l'état physiologique selon les individus et les populations, et dans le cadre physiopathologique des hémoglobinopathies, ils ont fait l'hypothèse d'une action transcriptionnelle variable de BCL11A. Chez les précurseurs de cellules érythroïdes adultes on constate l'expression des deux isoformes longues L et XL les travaux cités plus haut avaient montré l'existence d'un SNP à la position r4671393 corrélé au taux d'HbF [12]. Une étude systématique de lignées cellulaires a montré une différence importante d'expression des deux allèles selon les individus. La variation d'expression des transcrits se fait en sens inverse du taux d'HbF : l'allèle associé à un taux bas d'HbF est exprimé à un taux nettement supérieur (x 3,5), des différences mineures d'expression ont donc des conséquences notables sur l'expression d'HbF.

Les auteurs ont ensuite étudié les cellules de la lignée érythroleucémique K562 (issue d'un patient en phase blastique), et ont eu la surprise de constater la quasi-absence des isoformes longues et la seule présence des formes courtes. Ils ont alors voulu savoir si ce fait reflétait le stade de développement des érythroblastes ou le caractère malin des cellules K562. Pour ce faire ils ont exploré l'expression variable des protéines CD71+/CD215+ dans des cellules érythroïdes isolées à différents stades du développement ontogénique : moelle adulte, foie fœtal au second trimestre de gestation, et érythroblastes primitifs circulants durant le premier trimestre. Dans ces deux dernières séries, qui expriment avant tout la γ-globine, l'expression des formes courtes de BCL11A est aussi largement prédominante, celle des formes longues n'est constatée que dans les érythroblastes adultes. Outre la régulation quantitative associée au polymorphisme, l'expression des deux groupes d'isoformes est donc soumise à une régulation en fonction du développement.

Quel est le mode d'action de BCL11A dans les érythroblastes ?

Pour comprendre le mécanisme en cause les auteurs ont exploré les interactions protéiques de BCL11A, marqué à la biotine, dans des cellules érythroleucémiques de souris MEL n'exprimant que les globines adultes. Les complexes protéiques formés ont été purifiés par chromatographie d'affinité sur colonne d'avidine. Le séquençage et la spectrométrie de masse ont montré que l'un de ces complexes était le complexe Nurd (nucleosome remodeling and histone deacetylase) dont l'action répresseur a été observée dans des lymphocytes T [20]. Une autre association existe avec la protéine de la matrice nucléaire matrine-3 qui pourrait expliquer la localisation nucléaire de BCL11A. Enfin des interactions se font avec des peptides de GATA-1 et de son cofacteur FOG-1 (friend of gata), facteurs majeurs de transcription érythroïde. L'ensemble des données biochimiques et développementales témoigne de l'association de ces divers facteurs, de leur rôle comme répresseur de transcription dans la lignée érythroïde et suggère celui de BCL11A dans l'extinction des gènes γ-globine.

Afin de tester cette hypothèse les auteurs ont entrepris de moduler l'expression de BCL11A dans des précurseurs érythroïdes CD34+ purifiés. Ils ont d'abord introduit de façon transitoire un ARN d'interférence (siARN) ciblant l'ARNm BCL11A. Cette introduction à J0 dans la culture diminue de 40-45 % l'expression du gène à J4, en même temps qu'elle induit une élévation du taux d'ARN γ-globine à J7 (x 3,5). Ce dernier effet est réduit (x 1,7-1,4) si le siARN est utilisé plus tardivement. Pour distinguer une action spécifique sur certaines cibles d'un effet plus global sur le processus de différenciation les auteurs ont examiné les profils d'expression par « micro-arrays » après invalidation de BCL11A, puis différenciation. Les profils identiques à J0 et J7 (r2 = 0,9901) ont montré que l'action du siARN est restreinte à la répression du gène γ-globine et n'est pas due à l'action d'un régulateur de transcription. Cette action spécifique est corroborée par la morphologie inchangée des cellules au cours de la différenciation.

Dans un deuxième temps, les auteurs ont provoqué une invalidation plus durable de BCL11A par l'expression permanente d'un ARN simple brin en épingle à cheveux (shARN) dont ils ont testé deux constructions, introduites par un lentivirus. Ce ciblage de BCL11A (invalidation de 97 et 60 %) entraîne une élévation nettement supérieure du taux d'HbF à J7 (x6,5 et 3,5). L'induction de l'ARN γ-globine se traduit par une élévation du taux d'HbF qu'on peut isoler par HPLC ou électrophorèse. La comparaison d'une différence d'effet quantitatif entre une extinction provisoire par siARN et l'extinction permanente par shARN, a permis aux auteurs de parler d'un effet de « rhéostat moléculaire ».

Quelle était la nature de l'interaction ? Elle pouvait être indirecte sur le cycle cellulaire ou quelque autre signal, ou être l'interaction directe de BCL11A avec des sites en cis du locus β-globine. Le problème a été abordé par des techniques d'immunoprécipitation de chromatine (ChIP) dans des cultures de cellules primaires. Aucune interaction n'a été trouvée au niveau des promoteurs γ- et β-globine, mais une forte liaison a été identifiée dans d'autres zones du locus. On les trouve entre autres au niveau du site hypersensible HS3 du LCR (locus control region), ainsi que dans la zone séparant les gènes fœtaux des gènes adultes, en aval du gène HBG2 et en amont du gène HBD (figure 2). Ces deux dernières zones correspondent à des délétions caractérisées au cours d'une PHHF, et il faut noter aussi que tous ces éléments individualisés en cis ont été à quelques occasions supposés intervenir dans l'extinction du gène γ-globine. Les auteurs concluaient à la nécessité d'une caractérisation plus précise de la localisation chromatinienne de BCL11A et de ses partenaires. Les résultats obtenus laissaient supposer que les isoformes courtes, présentes en début de différenciation dans les cellules exprimant en abondance l'HbF, ont un rôle dans la régulation transcriptionnelle du locus β-globine, et interviennent au cours du développement pour reconfigurer la chromatine.

Action de BCL11A au cours du développement, variation selon les espèces

Un travail ultérieur de la même équipe, paru dans Nature, met en évidence le rôle de BCL11A dans le switch chez l'homme, et dans la divergence d'évolution observée entre les espèces [21]. Les souris transgéniques, contenant l'ensemble du locus β-globine humain, sont couramment utilisées pour l'étude de l'expression des gènes globine au cours du développement. Elles ont permis, ici, d'étudier la régulation d'éléments cis humains dans un environnement trans murin, et les différences d'évolution du switch. Chez l'animal transgénique, en effet, l'expression du gène γ-globine HBG est observée dans le sac vitellin à la période embryonnaire, et non dans le foie fœtal, la commutation vers la forme adulte se produisant dans le foie fœtal, et non dans la période périnatale. On avait aussi noté l'absence de réponse HbF à des agents qui normalement la stimulent chez l'homme [22]. Ce comportement embryonnaire de HBG humain chez la souris souligne les limites du modèle et le rôle du terrain génétique. Le gène γ-globine humain se comporte chez la souris comme un gène embryonnaire.

Le travail a été poursuivi en séparant selon leur taille au jour embryonnaire E13,5 les populations de GR primitive et définitive de la souris ; on constate un enrichissement (~ x 5) dans la première population de gènes embryonnaires murins, mais aussi du gène HBG humain, par ailleurs peu exprimé dans les cellules définitives. De plus, alors que toutes les cellules d'un foie fœtal humain expriment l'HbF, l'expression en est quasi inexistante dans le foie murin E13,5, limitée à quelques cellules mégaloblastiques primitives. L'hybridation fluorescente des ARN a permis ensuite de comparer l'expression des transcrits primaires des gènes murins endogènes et des gènes humains γ et β de globine à différents stades de l'ontogénie. Dans des cellules primitives E11,5 l'expression du gène γ est forte, celle du gène β faible ou inexistante. Au jour E13,5 le transcrit β est détectable, et on observe dans certaines cellules une transcription concomitante des gènes γ et β. Le niveau d'expression du gène γ humain évolue comme celle des gènes embryonnaires murins. Au jour 13,5 aussi, dans le foie fœtal l'expression de β est majoritaire, celle du gène γ et des gènes embryonnaires murins presque nulle. À toutes les étapes, donc, le gène γ humain est traité comme un gène embryonnaire dans le contexte trans murin.

Quel pouvait être le mécanisme régulateur différenciant ce contexte murin de celui d'un environnement humain endogène ? On a vu plus haut l'influence de variants du gène BCL11A dans la régulation de l'HbF et l'existence d'isoformes longues et courtes de la protéine, les formes longues, exprimées dans la moelle osseuse adulte, agissant comme répresseur. Pour explorer une différence d'espèce, les auteurs ont étudié par FACS (fluorescence-activated cell sorting) les cellules humaines et murines à différents stades de développement. Ils ont constaté l'absence de BCL11A, protéine et ARN, dans les cellules érythroïdes primitives de la souris ; les formes longues, en revanche, sont exprimées de façon comparable dans le foie et la moelle de l'homme et de la souris, chez laquelle, par conséquent, n'existent pas d'isoformes courtes. Il y a donc une différence dans le rôle des formes longues de BCL11A comme médiateur de régulation : chez la souris elles ont un rôle durant toute l'érythropoïèse, alors que chez l'homme cette régulation n'intervient qu'après la naissance (figure 3), ces changements expliquant au moins en partie la divergence évolutive constatée entre les espèces. L'hypothèse a été testée par invalidation de BCL11A endogène chez la souris. En raison de leur mort périnatale Bcl11a-/-, les souris ont été étudiées à E14,5 et E18,5, alors que le phénotype d'érythropoïèse est normal. Il n'y a pas d'extinction des gènes embryonnaires murins dont l'expression n'est plus restreinte à la lignée primitive : εγ (x 70) et βh1 (x 350) représentent ~ 50 % de l'hémoglobine exprimée vs 0,4 % chez les témoins. Cette expression se poursuit dans les cellules érythroïdes définitives.

Enfin, une dernière série d'expériences a examiné l'effet de l'invalidation de BCL11A sur les gènes de globine humains dans un environnement génétique murin, par un locus β-globine humain transgénique chez des souris Bcl11a-/- ou Bcl11a+/-. L'ARN γ-globine représente alors 76 % et 20 % respectivement de l'ARN globine total vs 0,24 % chez les témoins Bcl11a+/+. L'ensemble des résultats confirme bien le rôle deBCL11A comme régulateur quantitatif de l'expression du gène γ. Contrairement à l'hypothèse concernant le développement ontogénique d'expression des globines chez les primates, selon laquelle la distance d'un gène avec le LCR serait un élément régulateur suffisant pour assurer l'activation successive des différents gènes au cours de l'ontogénie [23]. Il s'avère donc que les éléments en cis sont insuffisants chez l'homme pour assurer cette régulation dans un contexte murin, et que les modifications d'un facteur trans ont un effet important au cours du développement, puisque BCL11A éteint le gène γ-globine différemment selon l'environnement d'un contexte humain ou murin. Ces données fournissent aussi un éclairage sur la divergence entre les espèces, et apportent des arguments aux hypothèses concernant l'évolution.

En 6q23 action régulatrice des polymorphiqmes de l'intervalle HSB1L-cMYB ?

Si BCL11A est un facteur majeur expliquant l'évolution d'expression des globines et le « switch » fœtal > adulte, iln'est pas le seul. Comme pour la majorité des régulations quantitatives, plusieurs QTL (quantitative trait locus) exercent une action coordonnée. Il est admis actuellement que la variabilité de l'HbF est un trait génétique quantitatif contrôlé par un ensemble de polymorphismes [4]. On a signalé plus haut les différents polymorphismes qui ont été décrits comme associés à l'expression de l'HbF. Parmi ceux-ci, un des plus importants se situerait sur le bras long du chromosome 6 en 6q23, et sa présence semble nécessaire, avec les marqueurs du chromosome 11 et du chromosome 2, pour stimuler la synthèse d'HbF chez les drépanocytaires [17]. L'exploration de ce site est due très majoritairement à l'équipe de SL Thein du King's College de l'Université de Londres. La première publication faite en 1998 dans une très grande famille indienne (57 membres sur 4 générations) constatait la ségrégation indépendante d'une PHHF hétérocellulaire et d'un allèle β-thalassémique [13]. On a ainsi cerné une zone d'environ 1,5 Mb incluant 5 gènes codant des protéines, dans lesquels aucune mutation n'a pu être identifiée [24]. La transcription de deux de ces gènes, cMYB et HBS1L, coïncidait avec les taux élevés d'HbF [25]. Ciblant leur recherche sur la zone intergénique, et la restreignant progressivement à un segment de 79 kb, les auteurs ont identifié des polymorphismes dans plusieurs blocs 1, 2 et 3 de cet intervalle HSB1I-cMYB (figure 4) [26]. Pouvait-on envisager une action régulatrice de l'ensemble de cette zone polymorphe appelée HMIP ? Les derniers résultats ont été obtenus en culture de cellules érythroïdes ; trois sites hypersensibles à l'activité de la DNase I ont été caractérisés, ainsi qu'une hyperacétylation des histones sur ~ 65 kb, et, coïncidant avec les sites hypersensibles, des séquences potentiellement cis-régulatrices, dont en particulier des signaux GATA-1, susceptibles de contrôler l'expression de l'oncogène MYB [27]. L'étude poursuivie de cette zone non codante, progressivement réduite à 24 kb, a corroboré l'existence d'un site régulateur distal, marqué par la colocalisation des sites hypersensibles et de signaux GATA [28]. Les auteurs suggèrent que ce site contrôlerait l'expression de l'oncogène MYB, lequel, en modulant la différenciation érythroïde, contrôlerait de façon indirecte le taux d'HbF.

Conclusion

L'expression successive dans le temps des gènes du locus β-globine et le « switch » HBG>HBB a été un problème exploré depuis plusieurs décennies, et l'objet d'études multiples, explorant d'abord le locus lui-même quand a été mise en évidence l'existence du LCR (locus control region) et de son action régulatrice [29]. Différentes hypothèses concernant le mécanisme d'action ont été proposées, toutes, cependant, fondées sur le rôle du LCR. Le but de ces travaux a été à la fois conceptuel, car paradigmatique d'autres évolutions ontogéniques, et appliqué à la physiopathologie des maladies génétiques extrêmement fréquentes que sont les hémoglobinopathies. Les résultats de ces travaux, quoique tout à fait probants, ont toujours laissé subsister la question d'une régulation de l'expression de l'HbF qui ne s'expliquait pas par l'action des facteurs régulateurs en cis et ont incité à rechercher des associations en trans. Cette recherche, possible avec les explorations de l'ensemble du génome a maintenant mis en évidence plusieurs sites régulateurs sur plusieurs chromosomes et l'action synergique de polymorphismes relativement fréquents. L'étude d'un de ces sites, situé en 2p15 sur le chromosome 2, est particulièrement avancée et fournit une explication cohérente des faits observés. Il n'est sûrement pas unique, le chromosome 6q est aussi impliqué dans cette régulation de l'HbF. Outre ces sites régulateurs principaux, d'autres sites, on l'a vu, ont été signalés sans que l'étude puisse jusqu'à maintenant en être poursuivie. Cette longue évolution de la recherche est particulièrement significative. L'identification de l'HbS par Linus Pauling remonte, en effet, à 1949, avec la première définition d'une maladie moléculaire [30] ; l'interprétation en était binaire : HbA/HbS en fonction d'une mutation unique. Des centaines de travaux, par des approches multiformes, ont exploré la maladie drépanocytaire sans résoudre le problème d'une expression variable d'un troisième élément, l'HbF, essentiel sans doute pour permettre une approche thérapeutique chez des milliers de malades. On peut souhaiter qu'une meilleure compréhension du contrôle de l'expression des gènes globine au cours de l'ontogénie permette peut-être de découvrir comment contrôler ce contrôle.

Ce travail remet aussi en question une conception simpliste de la régulation définissant par des séquences insulatrices des domaines qui incluent le gène et les séquences régulatrices activatrices ou répressives ; la régulation de l'HbF, on l'a vu, est le résultat de l'action coordonnée d'éléments distants ou même situés sur d'autres chromosomes. Il n'est pas sans intérêt de rapprocher de cette régulation complexe une observation récente concernant le locus α-globine [31]. On sait que l'ensemble des gènes du locus est contrôlée par des sites situés en amont en cis, dont le plus important HS-40 est situé à 40 kb en 5’, dans l'intron d'un gène ubiquitaire d'orientation opposée. Un dernier travail de l'équipe de DR Higgs, au Weatherall Institute de Cambridge, montre que ce site HS-40 (ou MCS-R2) est également régulateur d'un gène NME4, situé à 300 kb en aval en dehors de la région de synténie, sans interférer avec l'expression de gènes intermédiaires. Cette activation à distance est compétitive de celle qui s'exerce sur les gènes α-globine, et se modifie de façon spectaculaire (x 8) selon que ceux-ci qui ont une spécificité tissulaire, sont exprimés ou non, ainsi qu'au cours d'états pathologiques tels que les α-thalassémies délétionnelles.

En dernière heure un article de Blood apporte une donnée de plus à l'appui de ces observations [32]. Explorant la totalité du génome chez 848 drépanocytaires, les auteurs ont identifié un nouveau QTL associé à la modulation de l'HbF. Ils ont mis en évidence une relation entre les taux d'HbF et des SNP situés en cis dans les gènes récepteurs olfactifs OR52B5 et OR52B6, en amont du locus β-globine et du LCR et au-delà d'une séquence insulatrice.Conflit d'intérêts : aucun.

Références

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