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La quête du docteur Denis Burkitt


Hématologie. Volume 16, Numéro 1, 24-8, janvier-février 2010, Revue

DOI : 10.1684/hma.2009.0398

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Patrick Berche, Jean-Jacques Lefrère , Faculté de médecine Paris-Descartes, 15 rue de l’École de Médecine, 75015 Paris, Institut national de la transfusion sanguine, 6 rue Alexandre-Cabanel, 75015 Paris, Laboratoire d’hématologie, Centre hospitalo-universitaire d’Amiens, 80000 Amiens.

Résumé : À la fin des années 1950, l’Irlandais Denis Burkitt parcourut l’Afrique pour élucider l’épidémiologie et la genèse de ces tumeurs de la face auxquelles son patronyme a été associé sous le nom de « lymphome de Burkitt ». L’article retrace l’histoire de cette aventure médicale et scientifique, qui aboutit, grâce à ce médecin Irlandais, à la découverte, par Anthony Epstein et Yvonne Barr du virus responsable de la tumeur. Malgré les faibles moyens thérapeutiques dont il disposait en terre Africaine, Burkitt parvint à obtenir les premières guérisons de cette pathologie jusque-là mortelle.

Mots-clés : lymphome de Burkitt, virus d’Epstein-Barr, Afrique, cancer

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Patrick Berche1, Jean-Jacques Lefrère2,3

1Faculté de médecine Paris-Descartes, 15 rue de l’École de Médecine, 75015 Paris
2Institut national de la transfusion sanguine, 6 rue Alexandre-Cabanel, 75015 Paris
3Laboratoire d’hématologie, Centre hospitalo-universitaire d’Amiens, 80000 Amiens

Un jour de 1957, Denis Burkitt,médecin Irlandais de 46 ans, assure, comme à l’accoutumée, sa consultation à l’Hôpital Mulago de Kampala. Pour un chirurgien, il y a de quoi faire en Ouganda. Bien qu’il soit borgne, ce qui lui a valu quelques déboires, à ses débuts, avec l’administration coloniale, Burkitt est un excellent praticien, qui opère énormément — amputations, jambes cassées, luxations, abcès à inciser, etc. Ce jour-là, il examine un garçon Africain de cinq ans, que lui adresse un de ses collègues, Hugh Trowell. Lui qui travaille dans le pays depuis plus de onze années, est stupéfait et bouleversé par l’aspect de ce patient qui va, en quelque sorte, changer sa destinée : « Sa face était fortement gonflée, avec des lésions bizarres envahissant les deux côtés de ses mâchoires supérieures et inférieures. Je n’avais jamais vu quelque chose comme ça auparavant. » Défiguré par ces tuméfactions énormes, l’enfant souffre apparemment beaucoup. Méticuleux, Burkitt note soigneusement ses constatations cliniques, prend des photographies et effectue une biopsie des lésions. Le hasard, ensuite, va suivre son cours. Deux mois plus tard, alors qu’il participe à un enseignement à Jinja, à 80 kilomètres à l’est de la capitale, on lui amène une petite fille qui présente exactement les mêmes anomalies faciales, associées de surcroît à une masse abdominale. Burkitt n’en revient pas : à peu de jours de distance, il a observé deux cas de cette tumeur exceptionnelle. Son intérêt est immédiatement éveillé : « Une curiosité pouvait survenir une fois, les deux cas indiquaient plus qu’une curiosité. » Burkitt conduit l’enfant à l’Hôpital Mulago pour observation, et constate que les tumeurs grossissent et s’étendent rapidement. Les deux petits malades meurent d’ailleurs quelques semaines plus tard. Dès lors, Burkitt ne va avoir de cesse de comprendre l’origine de cette étrange maladie — et de la guérir.

Ce chirurgien idéaliste, dont les amis connaissent la ferveur et le zèle religieux, est né le 28 février 1911 à Enniskillen, en Irlande du Nord, dans une famille protestante très pratiquante (figure 1). Son père, James Burkitt, est ingénieur ; c’est aussi un naturaliste et ornithologue réputé, et un modèle aux yeux de son fils. S’intéressant au comportement des oiseaux, il a introduit un système, fort original pour l’époque, de bagues aux pattes pour suivre la distribution géographique des différentes espèces. On lui doit également un travail pionnier sur la vie des rouges-gorges d’Irlande. Son fils est ainsi imprégné des travaux d’ornithologue paternels et, plus tard, saura s’en souvenir pour ses propres recherches. Le jeune Denis est éduqué à l’École Royale Portora d’Enniskillen, un établissement très populaire, qu’ont fréquenté en leur temps Oscar Wilde et Samuel Beckett. Il est un élève moyen, qui ne se distingue guère de ses condisciples. À onze ans, il perd un œil lors d’une rixe avec des gamins de son âge. Sa famille l’envoie, en même temps que son frère, poursuivre sa scolarité à l’école de Cheltelham, au Pays de Galles. En 1929, ses études secondaires terminées, Denis Burkitt s’inscrit au Trinity College de Dublin, en vue d’accéder à une école d’ingénieur, car il compte marcher sur les traces de son père. C’est un échec. Burkitt ne se sent pas suffisamment motivé. Il se décrit comme étant à cette époque « timide et écorché, manquant du sens de l’identité et de la direction ». Il ressent un mal-être, mais rencontre des amis qui l’incitent à rejoindre une association protestante évangéliste. Dans ce nouveau milieu, il trouve du réconfort — et sa vocation : s’occuper des autres en qualité de missionnaire presbytérien. Il prend alors la décision de se consacrer à la médecine et s’inscrit en ce sens au Trinity College. Ayant décroché son diplôme en 1936, il décide de se spécialiser en chirurgie et, en 1938, obtient son agrément du Royal College of Surgeons d’Édimbourg. Le voilà armé pour une vie au service des autres.

Épris de grand large, Burkitt s’embarque, cinq mois durant, sur un cargo reliant l’Angleterre à la Mandchourie. On peut difficilement aller plus loin. De retour en Angleterre, il entre comme chirurgien résidant à l’Hôpital Prince-de-Galles de Plymouth. Il y rencontre l’infirmière Olive Rogers, qu’il épousera en 1943. Son rêve est de se consacrer aux populations défavorisées, à l’exemple de son oncle Roland Burkitt, médecin en mission au Kenya. Lui-même se porte volontaire, au début de 1941, pour le service médical colonial Britannique, afin d’être envoyé soigner des malades en Afrique de l’Est. Sa demande est rejetée. Il la réitère à plusieurs reprises pour d’autres postes aux colonies. Toutes ses requêtes échouent, sous prétexte qu’il est borgne et trop âgé (il a trente ans !) — ou qu’il n’y a pas de place vacante. Il suspecte aussi que son zèle religieux, dont il ne fait pas mystère, à est l’origine de ces refus répétés. Il notera plus tard cette réflexion : « Quand je suis arrivé en Afrique, Dieu, dans sa miséricorde, me permit de voir avec un seul œil des choses que mes prédécesseurs avaient manquées avec leurs deux yeux. »

Qu’importe ! Malgré son infirmité, Burkitt se porte volontaire comme médecin militaire au Royal Army Medical Corps. Cette fois, il est accepté et envoyé comme chirurgien dans divers postes : au Kenya, en Somalie, en Ouganda, à Ceylan. Il est très impressionné par la beauté de l’Afrique et découvre l’Ouganda, protectorat Britannique depuis 1894, qui a largement échappé aux traumatismes de la colonisation.

Démobilisé en 1946 avec le grade de major, Burkitt renouvelle sa demande auprès du Colonial Service : il est enfin agréé et se met en route pour l’Ouganda. On l’a affecté à la petite ville de Lira, dans le district de Lango, éloigné de la capitale Kampala. Il y est responsable d’un hôpital de cent lits, aussi démuni qu’isolé, distant de près de quatre cents kilomètres — et par des routes impraticables — du premier centre hospitalier équipé. Sur place, à part lui-même, il n’y a qu’un autre médecin, un Africain. Le travail ne manque pas à Burkitt, le courage non plus. Il est frappé d’observer de nombreux patients gravement handicapés par d’énormes hydrocèles et décide de dresser la cartographie de cette maladie, comme le faisait jadis son père pour les oiseaux. On le voit visitant tous les dispensaires du district, demandant aux chefs de village de rassembler la population pour une visite médicale. Il se rend ainsi compte que cette hydrocèle atteint près du tiers des hommes adultes de la région située à l’Est de Lango, alors que, à l’Ouest, un sujet sur cent seulement est touché. Il suspecte, comme agent de la maladie, une microfilaire transmise par des moustiques — une hypothèse que d’autres confirmeront par la suite. Bien que totalement isolé au fond de la brousse ougandaise, Burkitt rassemble ses observations et rédige sa première publication sur le sujet. Elle paraîtra en 1951 dans le Lancet.

Après dix-huit mois passés à Lira, Burkitt est nommé à l’Hôpital Mulago de Kampala. Il y développe une activité chirurgicale intense, tout en enseignant à l’École de médecine du Makerere College. Le nombre d’amputations des membres inférieurs qu’il lui faut pratiquer pour des ulcérations mutilantes ou des « éléphantiasis » — ces impressionnantes augmentations de volume d’un membre ou d’une partie du corps — le bouleverse. Comme l’Ouganda ne dispose pas de membres artificiels, les unijambistes sont contraints à la mendicité ou ne vivent qu’aux dépens de leurs parents. Comment leur venir en aide ? À l’occasion d’un séjour en Grande-Bretagne pour se perfectionner en chirurgie orthopédique et en rééducation, Burkitt apprend à fabriquer des membres artificiels de faible coût. De retour en Ouganda, il ouvre un petit atelier pour produire de telles prothèses, en plastique ou métalliques, qui vont améliorer la vie de beaucoup d’handicapés.

Tel est l’homme qui cherche à porter secours aux enfants atteints de cancer de la mâchoire. Bien que convaincu d’être en présence d’une tumeur nouvelle, Burkitt décide d’entreprendre une enquête dans les archives de son hôpital. Il est surpris de découvrir qu’Albert Cook, le médecin anglais qui a créé l’Hôpital Mengo en 1897, a déjà étudié, en 1905, ces tumeurs sévissant chez les enfants d’Ouganda. Il retrouve ses notes, ses dessins, et constate que ses descriptions sont tout à fait ressemblantes à ce qu’il a lui-même remarqué par deux fois. Poursuivant ses recherches, il collige d’autres observations et découvre que ce cancer a déjà été signalé dans diverses régions de l’Afrique tropicale. Le fait que la tumeur semble inégalement répartie sur le plan géographique l’intrigue : beaucoup de cas proviennent des régions Nord et Est de l’Ouganda, mais le Sud semble épargné. Un anatomo-pathologiste et épidémiologiste d’Afrique du Sud, George Oettlé, fait remarquer à Burkitt que la tumeur n’a jamais été décrite dans son pays. En compilant les données des archives de l’Hôpital Mengo entre 1897 et 1956, Burkitt note que la fréquence du cancer est restée invariable au cours de la période, suggérant que la maladie est due à des facteurs existant dans la région de très longue date. Dépouillant les rapports d’autopsie, il relève aussi que les enfants atteints présentaient très souvent d’autres tumeurs, notamment du foie, des reins ou des surrénales. Désormais, tout lui apparaît clairement : on est en présence d’un cancer gravissime de l’enfant, qui envahit rapidement tous les organes. Burkitt parvient à retrouver des échantillons de ces tumeurs et demande leur avis à ses deux collègues anatomo-pathologistes de l’Hôpital Mengo, O’Connor et Davies : selon eux, ces pathologies ressemblent tout à fait à des lymphomes.

Burkitt se transforme ainsi, peu à peu, en chercheur. Il commence par approfondir la distribution géographique de la tumeur. Grâce à deux contrats gouvernementaux qui lui permettent de couvrir ses dépenses postales et d’imprimerie, il envoie des questionnaires à un grand nombre d’hôpitaux et de missions en Afrique pour obtenir des informations sur la maladie, en joignant une lettre explicative et des photographies des tumeurs. Les réponses lui permettent d’établir une première distribution sur une grande carte du continent africain. Il localise ainsi quarante et un cas, et l’examen du tissu tumoral révèle que les tumeurs sont constituées de cellules lymphoïdes. La maladie frappe surtout dans la tranche six-huit ans, et la plupart des petits malades meurent quelques mois après le début des symptômes. Burkitt présente cet état de la situation à un congrès de l’association des chirurgiens de l’Est africain, qui se tient à Kampala en janvier 1958. Il conclut sa présentation de manière prophétique : « J’ai limité mes remarques presque entièrement aux faits observés, et à la présentation du problème sans offrir de solution. Ma contribution envers le soulagement de ces enfants vous apparaîtra faible ou nulle. La plus grande contribution sera faite par ceux qui interpréteront la signification de ces faits, et qui pourront, espérons-nous, découvrir un jour, et peut-être éliminer, la cause de cette croissance tumorale. »

En énonçant cela, Burkitt ignore encore le rôle central qu’il va jouer dans les recherches sur cette tumeur. Il publie ses résultats en 1958 dans le British Journal of Surgery, ayant colligé, avec son collègue Davies, un total de trente-huit cas pour lesquels des analyses de tissus sont disponibles. L’article décrit les observations cliniques et le pronostic, et précise que ces tumeurs des mâchoires représentent un cancer spécifique, associé à diverses formes cliniques. On établira plus tard que ces lymphomes correspondent à près de la moitié des cancers de l’enfant en Afrique tropicale. Comme cette pathologie semble ne pas exister dans les pays occidentaux, la communication de Burkitt et Davies suscite peu d’intérêt dans la communauté scientifique internationale et passe presque inaperçue.

Beaucoup s’en seraient tenus là, mais Burkitt est un obstiné et veut à présent entreprendre un voyage d’étude de la distribution de la tumeur en Afrique. Il persuade deux amis, médecins expérimentés, de l’accompagner : Ted Williams (qui est également expert en mécanique automobile) et Cliff Nelson, un Canadien. Tous trois partent à bord d’une vieille camionnette Ford. Les frais correspondent à une somme de 678 livres, à laquelle le Medical Research Council participe à hauteur de 250 livres. Le trio parcourt le continent africain en un safari légendaire de seize mille kilomètres, traversant l’Ouganda, le Kenya, le Tanganyika, la Rhodésie, le Nyasaland, le Mozambique, le Swaziland et le Transvaal. Les trois médecins visitent plus de cinquante hôpitaux et recueillent une moisson d’informations. La tumeur qu’ils étudient sévit chez les enfants de toutes les tribus et de tous les groupes ethniques vivant dans une bande allant de 10 ° au Nord à 10 ° au Sud de l’Équateur — et qu’on appellera la « ceinture des lymphomes ». Elle n’est jamais retrouvée au-dessus de 1 500 mètres d’altitude, ni dans les zones où la température est inférieure à 15 °C. Elle est en revanche fréquente dans les régions où la pluviosité annuelle dépasse 500 millimètres. Ces constatations épidémiologiques sont en faveur de l’hypothèse d’un agent infectieux — un virus, par exemple — transmis par les moustiques. Un temps, on suspecte une épidémie de fièvre O’nyong-nyong, qui sévit alors dans la région des lymphomes. Fausse piste. On observe aussi que la distribution du lymphome est corrélée à celle du paludisme. Piste intéressante ?

L’ensemble des données fait l’objet d’un second article dans Cancer en 1961. À l’encontre de la précédente, cette publication suscite un grand intérêt, qui amène Burkitt à entamer une série de conférences au Royaume-Uni. Un jour de mars 1961, alors qu’il est invité à intervenir en public à l’Hôpital Middlesex de Londres pour présenter « La plus commune cause de cancer de l’enfant en Afrique tropicale, un syndrome méconnu jusqu’ici », il évoque la possibilité d’une origine infectieuse. Il se trouve qu’un de ses auditeurs est le virologue Anthony Epstein (né en 1921), qui travaille au Bland Sutton lnstitute sur des virus capables d’induire des tumeurs chez le poulet. Fort intéressé par les dires de Burkitt, Epstein est particulièrement frappé par la distribution géographique limitée de la tumeur. Cela va tout à fait dans le sens d’un agent infectieux. Les deux hommes discutent en tête à tête après la conférence et conviennent de collaborer. Burkitt accepte d’envoyer à Epstein des biopsies de tumeurs congelées, pour y rechercher la présence d’un virus. L’approche est pionnière et audacieuse, car il est largement admis, à l’époque, que les virus ne sont jamais à l’origine de cancers chez l’homme, contrairement aux cancers viraux connus chez les oiseaux et les rongeurs. Les fragments de tumeurs sont peu après acheminés de Kampala vers Londres, par des vols de nuit, à bord des De Havilland Comet de la British Overseas Airways Corporation qui relient Kampala et Heathrow. Ce détail aura son importance par la suite.

Pendant les deux années suivantes, Epstein s’acharne, avec l’aide de son étudiante australienne Yvonne Barr, mais sans parvenir à mettre en culture l’agent infectieux. Aucune des techniques classiques ne permet d’obtenir une prolifération in vitro du virus recherché. C’est la déception.

Le hasard, qui décidément, peut être la muse des chercheurs, va, à travers un incident, transformer cet échec en victoire. En raison du brouillard, un vol de Kampala transportant des biopsies est dérouté vers Manchester. Lorsque, décongelé du fait du retard, l’échantillon lui parvient, Epstein constate que le liquide surnageant, d’ordinaire limpide, apparaît opalescent — signe habituel d’une contamination bactérienne, qui aurait dû destiner ce tube à la première poubelle. Or, Epstein ne le jette pas et l’examine au contraire soigneusement. Il a la surprise de constater que l’opalescence est due en réalité à la présence abondante de cellules lymphoïdes détachées du fragment de biopsie pendant le transport et flottant en suspension après avoir proliféré dans le tube. Il n’est pas homme à laisser passer cette chance de trouver des cellules en croissance dérivant de la tumeur elle-même. Il découvre que ces cellules ont une forte capacité, quasi indéfinie, de multiplication. Avec l’aide de son collègue Irlandais Bert Achong, il les étudie au microscope électronique et identifie immédiatement des particules ressemblant à un agent viral de type herpès. En 1964, soit trois années après la conférence de Burkitt, Epstein peut ainsi publier dans le Lancet sa découverte d’un virus, jusqu’alors inconnu, dans les cellules du lymphome mises en culture. L’article fait grand bruit, car il ouvre la voie à la découverte d’autres virus humains pouvant être à l’origine de tumeurs malignes. Par la suite, ce nouvel agent infectieux sera baptisé du nom de ses découvreurs : le virus d’Epstein-Barr.

Le même Epstein collabore à l’époque avec une équipe de virologie de Philadelphie, dirigée par Werner Henle et son épouse Gertrude, auxquels il envoie des cultures de lymphomes. Les Henlé tentent de cultiver le virus en utilisant des lymphocytes normaux et constatent qu’il peut les transformer en cellules cancéreuses, ce qui explique la genèse du lymphome de Burkitt.

La boucle est bouclée. C’est la première preuve qu’un virus peut causer un cancer chez l’homme. Le couple Henlé, en poursuivant sa recherche sur les anticorps produits par l’organisme contre le virus, fait une autre découverte surprenante, là encore à la suite d’un incident imprévu. En 1966, une jeune technicienne, Elaine Hutchin, qui donne régulièrement son sang pour les expériences du laboratoire, est atteinte de mononucléose infectieuse. Fait étonnant, on retrouve dans son sérum un taux élevé d’anticorps contre le virus d’Epstein-Barr, alors qu’elle en était dépourvue avant de ressentir des symptômes. Le virus du lymphome des enfants africains serait-il aussi l’agent de cette infection bénigne très fréquente en Occident, que l’on surnomme la « maladie du baiser » ? On sait aujourd’hui que le virus d’Epstein-Barr est en réalité très répandu, et que l’infection qu’il induit chez l’homme est le plus souvent sans conséquence grave. Cependant, avec ce virus, des lymphomes peuvent se développer chez des malades immunodéprimés, qu’il s’agisse de sujets atteints de sida ou venant de recevoir une greffe d’organe. Quant à l’apparition de ces lymphomes chez les enfants Africains, elle s’explique par la malnutrition, par l’exposition intense au virus et par l’effet immunosuppresseur d’autres infections, telles que le paludisme.

L’histoire du rôle cancérigène du virus d’Epstein-Barr ne se termine pas ainsi. Quelques mois avant de succomber à un cancer de l’œsophage en 1976, le ministre Chinois Chou-En Laï lance une grande enquête épidémiologique pour cartographier tous les cancers du pays. Plusieurs dizaines de milliers d’enquêteurs parcourent chaque ville, chaque village, et relèvent des données sur près d’un milliard d’habitants. De façon surprenante, il apparaît qu’un cancer rare des fosses nasales — le « carcinome du rhinopharynx » — présente une distribution géographique insolite en Chine méridionale, le long de cette « Rivière des perles » qui se jette à Canton. Des recherches d’anticorps réalisées chez les malades atteints de ce cancer indiquent une fréquence anormalement élevée des anticorps spécifiques du virus d’Epstein-Barr. Par la suite, un lien de causalité sera établi. Comme dans le cas du lymphome de Burkitt, ces tumeurs sont dues à une infection massive et prolongée par le virus responsable. Un chercheur de l’Institut Pasteur, Guy de Thé, dira que « la tumeur de Burkitt est devenue la pierre de Rosette de la cancérologie ». La formule est jolie, et certainement juste.

Après 1961, Burkitt n’en a pas fini dans son combat contre le cancer des enfants Africains. Se sentant impuissant devant cette tumeur qui s’avère toujours rapidement fatale, il emploie toute son énergie pour trouver un traitement. La chirurgie ? Elle est mutilante et n’entraîne qu’un bénéfice transitoire. La radiothérapie ? Elle est également décevante, ne donnant que de courtes rémissions. La chimiothérapie ? Il n’a pas accès à des produits anticancéreux, de surcroît très onéreux. Sans se décourager, Burkitt s’adresse aux firmes pharmaceutiques pour obtenir des médicaments capables de détruire les tumeurs. Il leur fait valoir que, ne disposant pas d’installation de radiothérapie, il peut leur offrir une occasion unique d’expérimenter l’effet de remèdes nouveaux sur des tumeurs jamais traitées auparavant. Il obtient ainsi, gratuitement, des lots de médicaments tels que le cyclophosphamide, le méthotrexate et la vincristine, qu’il utilise chez ses jeunes patients. Les résultats sont remarquables, avec des rémissions définitives. Ne pouvant faire de contrôles sanguins à Kampala, et ne disposant que de faibles quantités de médicaments, il décide de les utiliser à faible dose : même dans ces conditions, les réponses obtenues sont très bonnes. Dans certains cas, une seule dose de cyclophosphamide permet de guérir la tumeur. Lors de la conférence internationale de Kampala, en janvier 1966, Burkitt présente les observations de douze patients guéris. À l’époque, ce lymphome représente la seule tumeur curable par chimiothérapie avec une efficacité aussi remarquable.

En 1964, recruté par le Medical Research Council, Burkitt démissionne de son poste de l’Hôpital Mulago. Il reste encore à Kampala deux années, avant de retourner à Londres, où il travaille pour cette institution jusqu’à sa retraite, en 1976. C’est à son retour en Angleterre qu’on lui présente Peter Cleave, un médecin retraité de la Navy, qui lui fait part de la théorie qu’il a élaborée sur les conséquences des régimes alimentaires sur les maladies. À l’en croire, beaucoup de pathologies observées en Occident seraient liées à des régimes fondés sur des sucres raffinés et sur une consommation trop faible en fibres végétales. Encore faut-il le prouver.

L’hypothèse intéresse vivement Burkitt, qui a toujours été frappé de constater, lorsqu’il travaillait dans les hôpitaux d’Afrique, l’absence presque totale de cancers du côlon et du rectum, de diverticuloses, d’appendicites et de maladies cardio-vasculaires : cela contraste fortement avec la fréquence de ces maladies en Occident. Il décide donc de se pencher sur le problème en se centrant sur les cancers digestifs et convainc Trowell — le collègue qui lui a jadis adressé le premier enfant atteint de lymphome — de collaborer avec lui sur ce projet. Tous deux entreprennent une étude épidémiologique sur les conséquences de différents régimes sur le transit intestinal et sur les caractéristiques des selles, abondantes chez les Africains comparativement à celle des Européens. Ils font de fréquents allers-retours en Ouganda, afin d’y réaliser des enquêtes épidémiologiques de terrain, et confirment l’absence de cancers digestifs chez les Africains dont le régime est à la fois dépourvu de viande et riche en fibres végétales et en sucres non raffinés. Au contraire, les Africains vivant en Occident et ayant adopté les habitudes alimentaires des Européens ont une fréquence de cancers digestifs similaire à celle de la population du pays où ils résident. Les Britanniques séjournant en Ouganda, qui pratiquent des régimes sans fibres, riches en viande et en pain blanc très raffiné, ont, comme en Angleterre, une fréquence élevée de cancers du côlon, de diverticuloses et de maladies cardio vasculaires. Burkitt et Trowell rassemblent leurs données dans un article que publie Cancer en 1971, sous le titre Epidemiology of cancer of the colon and rectum. Ils y avancent l’hypothèse qu’un régime pauvre en fibres végétales intervient dans la genèse des tumeurs du côlon. Ils soutiennent aussi qu’un régime riche en fibres végétales protège du cancer digestif et préconisent en conséquence de consommer beaucoup de végétaux frais, haricots, lentilles et petits pois, fruits frais et secs, noisettes... Burkitt ouvre là un domaine neuf de la nutrition visant à prévenir les cancers digestifs. Il continuera à publier d’importantes données épidémiologiques sur la prévention des maladies cardio vasculaires, de l’obésité et de diverses pathologies digestives.

L’École de médecine de l’Hôpital Saint-Thomas a nommé Burkitt, à sa retraite, « chercheur senior honoraire ». Ses importantes contributions lui valent de nombreuses récompenses et distinctions scientifiques dans divers pays. Il est notamment élu membre de la Royal Society en 1972 et de l’Académie des Sciences en 1989, reçoit le prix Lasker, le Bower Award. Cet homme modeste attribue volontiers ses découvertes à ceux qui ont collaboré avec lui, comme Cleave et Trowell. Il meurt discrètement à Bisley, dans le Gloucestershire, le 23 mars 1993, à l’âge de 82 ans. Par son sens aigu de l’observation, par son opiniâtreté, ce chirurgien aura contribué à la découverte du premier virus connu comme responsable d’un cancer humain et aura réussi à guérir ce cancer par des médicaments. Il a été aussi l’un des premiers à entrevoir l’importance du régime alimentaire dans l’apparition des cancers digestifs. Il est donc impossible d’estimer le nombre de vies qu’il a sauvées par son travail d’épidémiologiste et son zèle missionnaire pour le progrès de la médecine.

Pour en savoir plus

1 Bendiner E. A missionary, heart and soul. Hospital Practice 1990 ; 15 : 166-86.

2 Story JA, Kritchevsky D. Denis Parsons Burkitt (1911-1993). Journal of Nutrition 1994 ; 124 : 1551-4.

3 Nelson CL, Temple NJ. Tribute to Denis Burkitt. Journal of Medical Biography 1994 ; 2 : 180-3.

4 Jay V. Extraordinary epidemiological quest of Dr Burkitt. Ped Dev Pathol 1998 ; 1 : 562-4.

5 Coakley D. Denis Burkitt and his contribution to haematology/oncology ». Brit J Haematol 2006; 135 : 17-25.

6 Levy JA, Gertrude S. Henle (1912-2006). Virology 2007 ; 358 : 248-50.

7 Nezelof C. La Brillante Observation de Denis Burkitt. Rev Prat 2008 ; 58 : 2197-201.

8 Moghanaki D. Denis Parsons Burkitt, FRSM, FRCS (Edinburgh): a passion for learning. J Ped Hematol Oncol 2008 ; 30 : 754-7.


 

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