ARTICLE
Auteur(s) : Patrick Berche1, Jean-Jacques
Lefrère2,3
1Faculté de médecine Paris-Descartes,
15 rue de l’École de Médecine, 75015 Paris
2Institut national de la transfusion sanguine,
6 rue Alexandre-Cabanel, 75015 Paris
3Laboratoire d’hématologie, Centre
hospitalo-universitaire d’Amiens, 80000 Amiens
Un jour de 1957, Denis Burkitt,médecin Irlandais de 46 ans,
assure, comme à l’accoutumée, sa consultation à l’Hôpital Mulago de
Kampala. Pour un chirurgien, il y a de quoi faire en Ouganda. Bien
qu’il soit borgne, ce qui lui a valu quelques déboires, à ses
débuts, avec l’administration coloniale, Burkitt est un excellent
praticien, qui opère énormément — amputations, jambes cassées,
luxations, abcès à inciser, etc. Ce jour-là, il examine un
garçon Africain de cinq ans, que lui adresse un de ses collègues,
Hugh Trowell. Lui qui travaille dans le pays depuis plus de onze
années, est stupéfait et bouleversé par l’aspect de ce patient qui
va, en quelque sorte, changer sa destinée : « Sa face était
fortement gonflée, avec des lésions bizarres envahissant les deux
côtés de ses mâchoires supérieures et inférieures. Je n’avais
jamais vu quelque chose comme ça auparavant. » Défiguré par ces
tuméfactions énormes, l’enfant souffre apparemment beaucoup.
Méticuleux, Burkitt note soigneusement ses constatations cliniques,
prend des photographies et effectue une biopsie des lésions.
Le hasard, ensuite, va suivre son cours. Deux mois plus tard,
alors qu’il participe à un enseignement à Jinja, à
80 kilomètres à l’est de la capitale, on lui amène une petite
fille qui présente exactement les mêmes anomalies faciales,
associées de surcroît à une masse abdominale. Burkitt n’en revient
pas : à peu de jours de distance, il a observé deux cas de cette
tumeur exceptionnelle. Son intérêt est immédiatement éveillé : «
Une curiosité pouvait survenir une fois, les deux cas indiquaient
plus qu’une curiosité. » Burkitt conduit l’enfant à l’Hôpital
Mulago pour observation, et constate que les tumeurs grossissent et
s’étendent rapidement. Les deux petits malades meurent
d’ailleurs quelques semaines plus tard. Dès lors, Burkitt ne va
avoir de cesse de comprendre l’origine de cette étrange maladie
— et de la guérir.
Ce chirurgien idéaliste, dont les amis connaissent la ferveur et
le zèle religieux, est né le 28 février 1911 à
Enniskillen, en Irlande du Nord, dans une famille protestante très
pratiquante (figure
1). Son père, James Burkitt, est ingénieur ; c’est aussi un
naturaliste et ornithologue réputé, et un modèle aux yeux de son
fils. S’intéressant au comportement des oiseaux, il a introduit un
système, fort original pour l’époque, de bagues aux pattes pour
suivre la distribution géographique des différentes espèces. On lui
doit également un travail pionnier sur la vie des rouges-gorges
d’Irlande. Son fils est ainsi imprégné des travaux d’ornithologue
paternels et, plus tard, saura s’en souvenir pour ses propres
recherches. Le jeune Denis est éduqué à l’École Royale Portora
d’Enniskillen, un établissement très populaire, qu’ont fréquenté en
leur temps Oscar Wilde et Samuel Beckett. Il est un élève
moyen, qui ne se distingue guère de ses condisciples. À onze ans,
il perd un œil lors d’une rixe avec des gamins de son âge. Sa
famille l’envoie, en même temps que son frère, poursuivre sa
scolarité à l’école de Cheltelham, au Pays de Galles. En 1929, ses
études secondaires terminées, Denis Burkitt s’inscrit au Trinity
College de Dublin, en vue d’accéder à une école d’ingénieur, car il
compte marcher sur les traces de son père. C’est un échec. Burkitt
ne se sent pas suffisamment motivé. Il se décrit comme étant à
cette époque « timide et écorché, manquant du sens de l’identité et
de la direction ». Il ressent un mal-être, mais rencontre des
amis qui l’incitent à rejoindre une association protestante
évangéliste. Dans ce nouveau milieu, il trouve du réconfort
— et sa vocation : s’occuper des autres en qualité de
missionnaire presbytérien. Il prend alors la décision de se
consacrer à la médecine et s’inscrit en ce sens au Trinity College.
Ayant décroché son diplôme en 1936, il décide de se spécialiser en
chirurgie et, en 1938, obtient son agrément du Royal College of
Surgeons d’Édimbourg. Le voilà armé pour une vie au service
des autres.
Épris de grand large, Burkitt s’embarque, cinq mois durant, sur
un cargo reliant l’Angleterre à la Mandchourie. On peut
difficilement aller plus loin. De retour en Angleterre, il
entre comme chirurgien résidant à l’Hôpital Prince-de-Galles de
Plymouth. Il y rencontre l’infirmière Olive Rogers, qu’il
épousera en 1943. Son rêve est de se consacrer aux populations
défavorisées, à l’exemple de son oncle Roland Burkitt, médecin en
mission au Kenya. Lui-même se porte volontaire, au début de 1941,
pour le service médical colonial Britannique, afin d’être envoyé
soigner des malades en Afrique de l’Est. Sa demande est rejetée.
Il la réitère à plusieurs reprises pour d’autres postes aux
colonies. Toutes ses requêtes échouent, sous prétexte qu’il est
borgne et trop âgé (il a trente ans !) — ou qu’il n’y a pas de
place vacante. Il suspecte aussi que son zèle religieux, dont
il ne fait pas mystère, à est l’origine de ces refus répétés.
Il notera plus tard cette réflexion : « Quand je suis arrivé
en Afrique, Dieu, dans sa miséricorde, me permit de voir avec un
seul œil des choses que mes prédécesseurs avaient manquées avec
leurs deux yeux. »
Qu’importe ! Malgré son infirmité, Burkitt se porte volontaire
comme médecin militaire au Royal Army Medical Corps. Cette fois, il
est accepté et envoyé comme chirurgien dans divers postes : au
Kenya, en Somalie, en Ouganda, à Ceylan. Il est très
impressionné par la beauté de l’Afrique et découvre l’Ouganda,
protectorat Britannique depuis 1894, qui a largement échappé aux
traumatismes de la colonisation.
Démobilisé en 1946 avec le grade de major, Burkitt
renouvelle sa demande auprès du Colonial Service : il est enfin
agréé et se met en route pour l’Ouganda. On l’a affecté à la petite
ville de Lira, dans le district de Lango, éloigné de la capitale
Kampala. Il y est responsable d’un hôpital de cent lits, aussi
démuni qu’isolé, distant de près de quatre cents kilomètres
— et par des routes impraticables — du premier centre
hospitalier équipé. Sur place, à part lui-même, il n’y a qu’un
autre médecin, un Africain. Le travail ne manque pas à
Burkitt, le courage non plus. Il est frappé d’observer de
nombreux patients gravement handicapés par d’énormes hydrocèles et
décide de dresser la cartographie de cette maladie, comme le
faisait jadis son père pour les oiseaux. On le voit visitant tous
les dispensaires du district, demandant aux chefs de village de
rassembler la population pour une visite médicale. Il se rend
ainsi compte que cette hydrocèle atteint près du tiers des hommes
adultes de la région située à l’Est de Lango, alors que, à l’Ouest,
un sujet sur cent seulement est touché. Il suspecte, comme agent de
la maladie, une microfilaire transmise par des moustiques —
une hypothèse que d’autres confirmeront par la suite. Bien que
totalement isolé au fond de la brousse ougandaise, Burkitt
rassemble ses observations et rédige sa première publication sur le
sujet. Elle paraîtra en 1951 dans le Lancet.
Après dix-huit mois passés à Lira, Burkitt est nommé à l’Hôpital
Mulago de Kampala. Il y développe une activité chirurgicale
intense, tout en enseignant à l’École de médecine du Makerere
College. Le nombre d’amputations des membres inférieurs qu’il
lui faut pratiquer pour des ulcérations mutilantes ou des «
éléphantiasis » — ces impressionnantes augmentations de
volume d’un membre ou d’une partie du corps — le bouleverse. Comme
l’Ouganda ne dispose pas de membres artificiels, les unijambistes
sont contraints à la mendicité ou ne vivent qu’aux dépens de leurs
parents. Comment leur venir en aide ? À l’occasion d’un séjour en
Grande-Bretagne pour se perfectionner en chirurgie orthopédique et
en rééducation, Burkitt apprend à fabriquer des membres artificiels
de faible coût. De retour en Ouganda, il ouvre un petit
atelier pour produire de telles prothèses, en plastique ou
métalliques, qui vont améliorer la vie de beaucoup
d’handicapés.
Tel est l’homme qui cherche à porter secours aux enfants
atteints de cancer de la mâchoire. Bien que convaincu d’être en
présence d’une tumeur nouvelle, Burkitt décide d’entreprendre une
enquête dans les archives de son hôpital. Il est surpris de
découvrir qu’Albert Cook, le médecin anglais qui a créé l’Hôpital
Mengo en 1897, a déjà étudié, en 1905, ces tumeurs sévissant chez
les enfants d’Ouganda. Il retrouve ses notes, ses dessins, et
constate que ses descriptions sont tout à fait ressemblantes à ce
qu’il a lui-même remarqué par deux fois. Poursuivant ses
recherches, il collige d’autres observations et découvre que ce
cancer a déjà été signalé dans diverses régions de l’Afrique
tropicale. Le fait que la tumeur semble inégalement répartie
sur le plan géographique l’intrigue : beaucoup de cas proviennent
des régions Nord et Est de l’Ouganda, mais le Sud semble épargné.
Un anatomo-pathologiste et épidémiologiste d’Afrique du Sud, George
Oettlé, fait remarquer à Burkitt que la tumeur n’a jamais été
décrite dans son pays. En compilant les données des archives de
l’Hôpital Mengo entre 1897 et 1956, Burkitt note que la
fréquence du cancer est restée invariable au cours de la période,
suggérant que la maladie est due à des facteurs existant dans la
région de très longue date. Dépouillant les rapports d’autopsie, il
relève aussi que les enfants atteints présentaient très souvent
d’autres tumeurs, notamment du foie, des reins ou des surrénales.
Désormais, tout lui apparaît clairement : on est en présence d’un
cancer gravissime de l’enfant, qui envahit rapidement tous les
organes. Burkitt parvient à retrouver des échantillons de ces
tumeurs et demande leur avis à ses deux collègues
anatomo-pathologistes de l’Hôpital Mengo, O’Connor et Davies :
selon eux, ces pathologies ressemblent tout à fait à des
lymphomes.
Burkitt se transforme ainsi, peu à peu, en chercheur.
Il commence par approfondir la distribution géographique de la
tumeur. Grâce à deux contrats gouvernementaux qui lui permettent de
couvrir ses dépenses postales et d’imprimerie, il envoie des
questionnaires à un grand nombre d’hôpitaux et de missions en
Afrique pour obtenir des informations sur la maladie, en joignant
une lettre explicative et des photographies des tumeurs.
Les réponses lui permettent d’établir une première
distribution sur une grande carte du continent africain.
Il localise ainsi quarante et un cas, et l’examen du tissu
tumoral révèle que les tumeurs sont constituées de cellules
lymphoïdes. La maladie frappe surtout dans la tranche six-huit
ans, et la plupart des petits malades meurent quelques mois après
le début des symptômes. Burkitt présente cet état de la situation à
un congrès de l’association des chirurgiens de l’Est africain, qui
se tient à Kampala en janvier 1958. Il conclut sa présentation
de manière prophétique : « J’ai limité mes remarques presque
entièrement aux faits observés, et à la présentation du problème
sans offrir de solution. Ma contribution envers le soulagement de
ces enfants vous apparaîtra faible ou nulle. La plus grande
contribution sera faite par ceux qui interpréteront la
signification de ces faits, et qui pourront, espérons-nous,
découvrir un jour, et peut-être éliminer, la cause de cette
croissance tumorale. »
En énonçant cela, Burkitt ignore encore le rôle central qu’il va
jouer dans les recherches sur cette tumeur. Il publie ses
résultats en 1958 dans le British Journal of Surgery, ayant
colligé, avec son collègue Davies, un total de trente-huit cas pour
lesquels des analyses de tissus sont disponibles. L’article décrit
les observations cliniques et le pronostic, et précise que ces
tumeurs des mâchoires représentent un cancer spécifique, associé à
diverses formes cliniques. On établira plus tard que ces lymphomes
correspondent à près de la moitié des cancers de l’enfant en
Afrique tropicale. Comme cette pathologie semble ne pas exister
dans les pays occidentaux, la communication de Burkitt et Davies
suscite peu d’intérêt dans la communauté scientifique
internationale et passe presque inaperçue.
Beaucoup s’en seraient tenus là, mais Burkitt est un obstiné et
veut à présent entreprendre un voyage d’étude de la distribution de
la tumeur en Afrique. Il persuade deux amis, médecins
expérimentés, de l’accompagner : Ted Williams (qui est également
expert en mécanique automobile) et Cliff Nelson, un Canadien. Tous
trois partent à bord d’une vieille camionnette Ford. Les frais
correspondent à une somme de 678 livres, à laquelle le Medical
Research Council participe à hauteur de 250 livres.
Le trio parcourt le continent africain en un safari légendaire
de seize mille kilomètres, traversant l’Ouganda, le Kenya, le
Tanganyika, la Rhodésie, le Nyasaland, le Mozambique, le Swaziland
et le Transvaal. Les trois médecins visitent plus de cinquante
hôpitaux et recueillent une moisson d’informations. La tumeur
qu’ils étudient sévit chez les enfants de toutes les tribus et de
tous les groupes ethniques vivant dans une bande allant de 10 ° au
Nord à 10 ° au Sud de l’Équateur — et qu’on appellera la « ceinture
des lymphomes ». Elle n’est jamais retrouvée au-dessus de
1 500 mètres d’altitude, ni dans les zones où la
température est inférieure à 15 °C. Elle est en revanche
fréquente dans les régions où la pluviosité annuelle dépasse
500 millimètres. Ces constatations épidémiologiques sont
en faveur de l’hypothèse d’un agent infectieux — un virus, par
exemple — transmis par les moustiques. Un temps, on suspecte une
épidémie de fièvre O’nyong-nyong, qui sévit alors dans la région
des lymphomes. Fausse piste. On observe aussi que la distribution
du lymphome est corrélée à celle du paludisme. Piste intéressante
?
L’ensemble des données fait l’objet d’un second article dans
Cancer en 1961. À l’encontre de la précédente, cette publication
suscite un grand intérêt, qui amène Burkitt à entamer une série de
conférences au Royaume-Uni. Un jour de mars 1961, alors qu’il est
invité à intervenir en public à l’Hôpital Middlesex de Londres pour
présenter « La plus commune cause de cancer de l’enfant en Afrique
tropicale, un syndrome méconnu jusqu’ici », il évoque la
possibilité d’une origine infectieuse. Il se trouve qu’un de
ses auditeurs est le virologue Anthony Epstein (né en 1921), qui
travaille au Bland Sutton lnstitute sur des virus capables
d’induire des tumeurs chez le poulet. Fort intéressé par les dires
de Burkitt, Epstein est particulièrement frappé par la distribution
géographique limitée de la tumeur. Cela va tout à fait dans le sens
d’un agent infectieux. Les deux hommes discutent en tête à
tête après la conférence et conviennent de collaborer. Burkitt
accepte d’envoyer à Epstein des biopsies de tumeurs congelées, pour
y rechercher la présence d’un virus. L’approche est pionnière et
audacieuse, car il est largement admis, à l’époque, que les virus
ne sont jamais à l’origine de cancers chez l’homme, contrairement
aux cancers viraux connus chez les oiseaux et les rongeurs.
Les fragments de tumeurs sont peu après acheminés de Kampala
vers Londres, par des vols de nuit, à bord des De Havilland
Comet de la British Overseas Airways Corporation qui relient
Kampala et Heathrow. Ce détail aura son importance par la
suite.
Pendant les deux années suivantes, Epstein s’acharne, avec
l’aide de son étudiante australienne Yvonne Barr, mais sans
parvenir à mettre en culture l’agent infectieux. Aucune des
techniques classiques ne permet d’obtenir une prolifération in
vitro du virus recherché. C’est la déception.
Le hasard, qui décidément, peut être la muse des chercheurs, va,
à travers un incident, transformer cet échec en victoire. En raison
du brouillard, un vol de Kampala transportant des biopsies est
dérouté vers Manchester. Lorsque, décongelé du fait du retard,
l’échantillon lui parvient, Epstein constate que le liquide
surnageant, d’ordinaire limpide, apparaît opalescent — signe
habituel d’une contamination bactérienne, qui aurait dû destiner ce
tube à la première poubelle. Or, Epstein ne le jette pas et
l’examine au contraire soigneusement. Il a la surprise de
constater que l’opalescence est due en réalité à la présence
abondante de cellules lymphoïdes détachées du fragment de biopsie
pendant le transport et flottant en suspension après avoir
proliféré dans le tube. Il n’est pas homme à laisser passer
cette chance de trouver des cellules en croissance dérivant de la
tumeur elle-même. Il découvre que ces cellules ont une forte
capacité, quasi indéfinie, de multiplication. Avec l’aide de son
collègue Irlandais Bert Achong, il les étudie au microscope
électronique et identifie immédiatement des particules ressemblant
à un agent viral de type herpès. En 1964, soit trois années après
la conférence de Burkitt, Epstein peut ainsi publier dans le Lancet
sa découverte d’un virus, jusqu’alors inconnu, dans les cellules du
lymphome mises en culture. L’article fait grand bruit, car il ouvre
la voie à la découverte d’autres virus humains pouvant être à
l’origine de tumeurs malignes. Par la suite, ce nouvel agent
infectieux sera baptisé du nom de ses découvreurs : le virus
d’Epstein-Barr.
Le même Epstein collabore à l’époque avec une équipe de
virologie de Philadelphie, dirigée par Werner Henle et son épouse
Gertrude, auxquels il envoie des cultures de lymphomes.
Les Henlé tentent de cultiver le virus en utilisant des
lymphocytes normaux et constatent qu’il peut les transformer en
cellules cancéreuses, ce qui explique la genèse du lymphome de
Burkitt.
La boucle est bouclée. C’est la première preuve qu’un virus peut
causer un cancer chez l’homme. Le couple Henlé, en poursuivant
sa recherche sur les anticorps produits par l’organisme contre le
virus, fait une autre découverte surprenante, là encore à la suite
d’un incident imprévu. En 1966, une jeune technicienne, Elaine
Hutchin, qui donne régulièrement son sang pour les expériences du
laboratoire, est atteinte de mononucléose infectieuse. Fait
étonnant, on retrouve dans son sérum un taux élevé d’anticorps
contre le virus d’Epstein-Barr, alors qu’elle en était dépourvue
avant de ressentir des symptômes. Le virus du lymphome des
enfants africains serait-il aussi l’agent de cette infection
bénigne très fréquente en Occident, que l’on surnomme la « maladie
du baiser » ? On sait aujourd’hui que le virus d’Epstein-Barr est
en réalité très répandu, et que l’infection qu’il induit chez
l’homme est le plus souvent sans conséquence grave. Cependant, avec
ce virus, des lymphomes peuvent se développer chez des malades
immunodéprimés, qu’il s’agisse de sujets atteints de sida ou venant
de recevoir une greffe d’organe. Quant à l’apparition de ces
lymphomes chez les enfants Africains, elle s’explique par la
malnutrition, par l’exposition intense au virus et par l’effet
immunosuppresseur d’autres infections, telles que le paludisme.
L’histoire du rôle cancérigène du virus d’Epstein-Barr ne se
termine pas ainsi. Quelques mois avant de succomber à un cancer de
l’œsophage en 1976, le ministre Chinois Chou-En Laï lance une
grande enquête épidémiologique pour cartographier tous les cancers
du pays. Plusieurs dizaines de milliers d’enquêteurs parcourent
chaque ville, chaque village, et relèvent des données sur près d’un
milliard d’habitants. De façon surprenante, il apparaît qu’un
cancer rare des fosses nasales — le « carcinome du rhinopharynx » —
présente une distribution géographique insolite en Chine
méridionale, le long de cette « Rivière des perles » qui se jette à
Canton. Des recherches d’anticorps réalisées chez les malades
atteints de ce cancer indiquent une fréquence anormalement élevée
des anticorps spécifiques du virus d’Epstein-Barr. Par la suite, un
lien de causalité sera établi. Comme dans le cas du lymphome de
Burkitt, ces tumeurs sont dues à une infection massive et prolongée
par le virus responsable. Un chercheur de l’Institut Pasteur, Guy
de Thé, dira que « la tumeur de Burkitt est devenue la pierre de
Rosette de la cancérologie ». La formule est jolie, et certainement
juste.
Après 1961, Burkitt n’en a pas fini dans son combat contre le
cancer des enfants Africains. Se sentant impuissant devant cette
tumeur qui s’avère toujours rapidement fatale, il emploie toute son
énergie pour trouver un traitement. La chirurgie ? Elle est
mutilante et n’entraîne qu’un bénéfice transitoire.
La radiothérapie ? Elle est également décevante, ne donnant
que de courtes rémissions. La chimiothérapie ? Il n’a pas
accès à des produits anticancéreux, de surcroît très onéreux. Sans
se décourager, Burkitt s’adresse aux firmes pharmaceutiques pour
obtenir des médicaments capables de détruire les tumeurs.
Il leur fait valoir que, ne disposant pas d’installation de
radiothérapie, il peut leur offrir une occasion unique
d’expérimenter l’effet de remèdes nouveaux sur des tumeurs jamais
traitées auparavant. Il obtient ainsi, gratuitement, des lots
de médicaments tels que le cyclophosphamide, le méthotrexate et la
vincristine, qu’il utilise chez ses jeunes patients.
Les résultats sont remarquables, avec des rémissions
définitives. Ne pouvant faire de contrôles sanguins à Kampala, et
ne disposant que de faibles quantités de médicaments, il décide de
les utiliser à faible dose : même dans ces conditions, les réponses
obtenues sont très bonnes. Dans certains cas, une seule dose de
cyclophosphamide permet de guérir la tumeur. Lors de la conférence
internationale de Kampala, en janvier 1966, Burkitt présente les
observations de douze patients guéris. À l’époque, ce lymphome
représente la seule tumeur curable par chimiothérapie avec une
efficacité aussi remarquable.
En 1964, recruté par le Medical Research Council, Burkitt
démissionne de son poste de l’Hôpital Mulago. Il reste encore
à Kampala deux années, avant de retourner à Londres, où il
travaille pour cette institution jusqu’à sa retraite, en 1976.
C’est à son retour en Angleterre qu’on lui présente Peter Cleave,
un médecin retraité de la Navy, qui lui fait part de la théorie
qu’il a élaborée sur les conséquences des régimes alimentaires sur
les maladies. À l’en croire, beaucoup de pathologies observées en
Occident seraient liées à des régimes fondés sur des sucres
raffinés et sur une consommation trop faible en fibres végétales.
Encore faut-il le prouver.
L’hypothèse intéresse vivement Burkitt, qui a toujours été
frappé de constater, lorsqu’il travaillait dans les hôpitaux
d’Afrique, l’absence presque totale de cancers du côlon et du
rectum, de diverticuloses, d’appendicites et de maladies
cardio-vasculaires : cela contraste fortement avec la fréquence de
ces maladies en Occident. Il décide donc de se pencher sur le
problème en se centrant sur les cancers digestifs et convainc
Trowell — le collègue qui lui a jadis adressé le premier enfant
atteint de lymphome — de collaborer avec lui sur ce projet. Tous
deux entreprennent une étude épidémiologique sur les conséquences
de différents régimes sur le transit intestinal et sur les
caractéristiques des selles, abondantes chez les Africains
comparativement à celle des Européens. Ils font de fréquents
allers-retours en Ouganda, afin d’y réaliser des enquêtes
épidémiologiques de terrain, et confirment l’absence de cancers
digestifs chez les Africains dont le régime est à la fois dépourvu
de viande et riche en fibres végétales et en sucres non raffinés.
Au contraire, les Africains vivant en Occident et ayant adopté les
habitudes alimentaires des Européens ont une fréquence de cancers
digestifs similaire à celle de la population du pays où ils
résident. Les Britanniques séjournant en Ouganda, qui
pratiquent des régimes sans fibres, riches en viande et en pain
blanc très raffiné, ont, comme en Angleterre, une fréquence élevée
de cancers du côlon, de diverticuloses et de maladies cardio
vasculaires. Burkitt et Trowell rassemblent leurs données dans un
article que publie Cancer en 1971, sous le titre Epidemiology of
cancer of the colon and rectum. Ils y avancent l’hypothèse
qu’un régime pauvre en fibres végétales intervient dans la genèse
des tumeurs du côlon. Ils soutiennent aussi qu’un régime riche
en fibres végétales protège du cancer digestif et préconisent en
conséquence de consommer beaucoup de végétaux frais, haricots,
lentilles et petits pois, fruits frais et secs, noisettes...
Burkitt ouvre là un domaine neuf de la nutrition visant à prévenir
les cancers digestifs. Il continuera à publier d’importantes
données épidémiologiques sur la prévention des maladies cardio
vasculaires, de l’obésité et de diverses pathologies
digestives.
L’École de médecine de l’Hôpital Saint-Thomas a nommé Burkitt, à
sa retraite, « chercheur senior honoraire ». Ses importantes
contributions lui valent de nombreuses récompenses et distinctions
scientifiques dans divers pays. Il est notamment élu membre de
la Royal Society en 1972 et de l’Académie des Sciences en
1989, reçoit le prix Lasker, le Bower Award. Cet homme modeste
attribue volontiers ses découvertes à ceux qui ont collaboré avec
lui, comme Cleave et Trowell. Il meurt discrètement à Bisley,
dans le Gloucestershire, le 23 mars 1993, à l’âge de
82 ans. Par son sens aigu de l’observation, par son
opiniâtreté, ce chirurgien aura contribué à la découverte du
premier virus connu comme responsable d’un cancer humain et aura
réussi à guérir ce cancer par des médicaments. Il a été aussi
l’un des premiers à entrevoir l’importance du régime alimentaire
dans l’apparition des cancers digestifs. Il est donc
impossible d’estimer le nombre de vies qu’il a sauvées par son
travail d’épidémiologiste et son zèle missionnaire pour le progrès
de la médecine.
Pour en savoir plus
1 Bendiner E. A missionary, heart and soul. Hospital Practice
1990 ; 15 : 166-86.
2 Story JA, Kritchevsky D. Denis Parsons Burkitt
(1911-1993). Journal of Nutrition 1994 ; 124 :
1551-4.
3 Nelson CL, Temple NJ. Tribute to Denis Burkitt.
Journal of Medical Biography 1994 ; 2 : 180-3.
4 Jay V. Extraordinary epidemiological quest of Dr Burkitt.
Ped Dev Pathol 1998 ; 1 : 562-4.
5 Coakley D. Denis Burkitt and his contribution to
haematology/oncology ». Brit J Haematol 2006; 135 : 17-25.
6 Levy JA, Gertrude S. Henle (1912-2006). Virology
2007 ; 358 : 248-50.
7 Nezelof C. La Brillante Observation de Denis Burkitt. Rev
Prat 2008 ; 58 : 2197-201.
8 Moghanaki D. Denis Parsons Burkitt, FRSM, FRCS
(Edinburgh): a passion for learning. J Ped Hematol Oncol
2008 ; 30 : 754-7.
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