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L’approche hématologique de la maladie de Gaucher


Hématologie. Volume 15, Numéro 4, 272-80, juillet-août 2009, Mini-revue

DOI : 10.1684/hma.2009.0367

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Florence Dalbies, Jean-Christophe Ianotto, Véronique Marion, Christian Berthou , Service d’hématologie clinique, Institut de cancérologie et d’hématologie, CHU de Brest, Service d’hématologie biologique, CHU de Brest.

Résumé : L’hémolyse physiologique (1/10 de la masse érythrocytaire par jour) nécessite l’activité enzymatique de la glucosylcérébrosidase lysosomale macrophagique. Cette activité est indispensable à la dégradation du glucosylcéramide, composant essentiel des membranes biologiques des globules rouges. En son absence, le glucosylcéramide s’accumule en dépôts organisés dans les macrophages ayant phagocyté les érythrocytes sénescents, sous forme de structures tubulaires intracytoplasmiques, donnant à la cellule de Gaucher une morphologie cellulaire caractéristique dite « en bulbe d’oignon ». Les macrophages spléniques, à érythrolyse ralentie, sont, avant tout, victimes d’une surcharge en substrat, conduisant à une splénomégalie, parfois douloureuse (douleur abdominale), une asthénie et une thrombopénie par séquestration splénique, parfois à expression hémorragique révélatrice (purpura cutanéomuqueux). Le myélogramme identifie les macrophages de Gaucher médullaires et le dosage enzymatique confirmera le déficit en glucocérébrosidase intraleucocytaire (de 10 à 30 % des valeurs normales).

Mots-clés : maladie de Gaucher, glucocérébrosidase, macrophage

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Florence Dalbies1, Jean-Christophe Ianotto1, Véronique Marion2, Christian Berthou1

1Service d’hématologie clinique, Institut de cancérologie et d’hématologie, CHU de Brest
2Service d’hématologie biologique, CHU de Brest

La maladie de Gaucher est une maladie génétique rare, de transmission autosomique récessive. C’est la maladie de surcharge lysosomale la plus fréquente [1]. Il s’agit d’une maladie panethnique dont la prévalence est comprise entre 1/30 000 et 1/50 000 dans la population générale [2]. Sa prévalence est plus élevée dans les populations à faible brassage humain (population juive ashkénaze de l’Europe de l’Est, suédoise, arabe de Jénine). Le type 1 (non neuropathique) constitue la forme la plus fréquente de la maladie de Gaucher, autosomique récessive. Sa prévalence serait de 1/800 chez les Juifs ashkénazes, avec une femme porteuse sur 18 [3]. La prévalence de la maladie de Gaucher est probablement sous-estimée du fait du caractère possiblement asymptomatique de la pathologie qui est ainsi ignorée. En France, en 2002, environ 200 patients porteurs de la maladie de Gaucher ont été recensés.

Il existe un retard au diagnostic de la maladie de Gaucher, le délai médian du diagnostic, par rapport au premier symptôme, serait de 49 mois [4]. Retarder le diagnostic expose à la survenue de complications. La fréquence des cytopénies révélatrices explique la consultation hématologique initiale pour diagnostic étiologique. De fait, l’hématologiste est impliqué dans le diagnostic de la maladie de Gaucher.

Cellule de Gaucher

La maladie de Gaucher est liée à un blocage constitutionnel du catabolisme des phospholipides membranaires (figure 1). Le glucosylcéramide, composant essentiel des membranes biologiques, est issu de la membrane des cellules sénescentes, dont érythrocytes et leucocytes. Le déficit enzymatique de la glucocérébrosidase (ou β-glucosidase acide ou glucosylcéramidase) induit un déficit catabolique du glucosylcéramide qui ne peut plus être dégradé en céramide.

Les cellules à fort catabolisme membranaire physiologique, comme les érythrocytes (catabolisme physiologique de 1/10 de la masse globulaire par jour), constituent une source majeure du glucosylcéramide accumulé par le macrophage phagocytant les cellules sénescentes. Le glucosylcéramide s’accumule dans les lysosomes du macrophage. Lorsque le lysosome est saturé, le relargage extralysosomal du glucosylcéramide fait l’objet d’un dépôt organisé tubulaire, diffus et cytoplasmique. Le dépôt cristallisé du substrat se réalise probablement dans les lamelles du réticulum endoplasmique, à l’instar de l’accumulation sarcoplasmique du ganglioside GM1 observée dans la maladie de Landing. L’accumulation organisée, lysosomale et extralysosomale, du glucosylcéramide au sein de structures tubulaires constitue la clé de la morphologie cytoplasmique lamellaire de la cellule de Gaucher.

Génotype et phénotype

Le blocage du catabolisme du glucosylcéramide est lié à un déficit enzymatique de l’enzyme lysosomale qui assure cette fonction de dégradation, la glucocérébrosidase. L’enzyme est victime d’une mutation dans son site catalytique (domaine III de la protéine) ou dans les domaines de régulation de l’activité enzymatique (domaines I et II). Le gène codant pour la glucocérébrosidase est situé en 1q21.

Il existe plus de 200 mutations différentes du gène de la glucocérébrosidase (N370S, L44P, c.84-85insG, IV2+1 GA, c.1263-1317del). La plus fréquente, à l’origine de la maladie de Gaucher de type 1, se manifeste par une substitution d’une seule paire de base sur le codon 370. La mutation N370S est responsable de 70 % des maladies de Gaucher dans la population juive ashkénaze, et sa prévalence est de 25 % dans les populations non juives ashkénazes. Cette mutation entraîne un déficit qualitatif de l’enzyme, mais pas quantitatif car elle est bien retrouvée dans le lysosome du macrophage. La présence d’au moins un allèle N370S exclut une atteinte neurologique et est fortement corrélée au type 1. Les manifestations neurologiques du type 1 sont rares (< 10 %) : syndrome parkinsonien, tremblements, hypoacousie, nystagmus. Certaines mutations permettent de prédire le type de la maladie et la survenue ou non de lésions neurologiques [5]. La présence d’une homozygotie pour la mutation L444P entraîne un risque élevé d’atteinte neurologique observée dans le type 3 (forme neurologique subaiguë). Dans les maladies de Gaucher de type 2 (forme neurologique aiguë) et 3, une mutation due à une seule substitution de base sur le codon 444 conduit à la formation d’une enzyme instable qui n’a peu ou pas d’activité catalytique lysosomale.

Le phénotype clinique ne peut être fidèlement appréhendé par l’étude génotypique. Dans la maladie de Gaucher de type 1, il existe une hétérogénéité concernant l’âge de début des symptômes, l’expression clinique et l’évolutivité de la pathologie. Cette hétérogénéité explique la nécessité d’une prise en charge individualisée de la maladie de Gaucher, destinée à prévenir ou réduire les complications à long terme. Un âge précoce au diagnostic et une surcharge viscérale plus ou moins importante constituent des critères pronostiques de la maladie de Gaucher.

Cellule de Gaucher : un profil de macrophage activé

L’accumulation massive du glucosylcéramide dans le macrophage induit la libération d’enzymes lysosomales (cathepsine K), le TNFα, la synthèse de cytokines (interleukines 1β, 6, 8, 10) et de chémokines : MIP1α (macrophage inflammatory protein) et MIP1β, CCL18 (CC-chemokine ligand 18). La libération tissulaire et sérique de ces médiateurs solubles est responsable de processus d’activation chronique de cellules présentes dans l’environnement du macrophage de Gaucher : activation ostéoclastique et ostéopénie, activation lymphocytaire B et sécrétion immunoglobulinique polyclonale puis monoclonale, activation fibroblastique et syndrome interstitiel. Le taux sérique de CCL18 est élevé dans la maladie de Gaucher, CCL18 pourrait contribuer au recrutement lymphocytaire B par le macrophage de Gaucher et le développement de plasmocytes sécréteurs d’une immunoglobuline monoclonale.

Manifestations cliniques

De profil chroniquement inflammatoire d’un macrophage de surcharge à demi-vie longue, il aboutit à l’expression viscérale de la maladie de Gaucher. L’échec du catabolisme macrophagique des phospholipides membranaires, surtout d’origine érythrocytaire, conduit à une accumulation préférentielle médullaire et hépatosplénique des cellules de Gaucher, expliquant hépatosplénomégalie, cytopénie(s) et douleurs osseuses.

La maladie de Gaucher induit asthénie et fatigabilité chez plus d’un malade sur deux, symptômes parfois indépendants d’une anémie et qui semblent dépendre d’une anomalie du métabolisme basal. Le phénotype de la maladie de Gaucher de type 1 est très variable, pouvant aller d’une forme clinique peu symptomatique à des atteintes tissulaires sévères. Elles peuvent évoluer vers des atteintes systémiques graves et invalidantes touchant le tissu hématopoïétique et le tissu osseux [2, 6, 7]. La cytopénie est une manifestation quasi constante dans la maladie de Gaucher non traitée. Il s’agit avant tout d’une thrombopénie et/ou d’une anémie, plus rarement d’une neutropénie. Elle n’est pas toujours corrélée au degré de la splénomégalie. Avant l’ère de l’enzymothérapie substitutive [8-10], le volume de la splénomégalie générait des douleurs spléniques, une distension abdominale et un hypersplénisme.

Face à un tableau clinique variable, de nombreuses spécialités sont confrontées au diagnostic, à la prise en charge et au suivi de la maladie de Gaucher. Les hématologues sont conduits à évoquer le diagnostic de la maladie de Gaucher chez un patient présentant une thrombopénie isolée ou associée à une anémie, l’examen clinique révélant une splénomégalie isolée ou associée à une hépatomégalie. Le but de ce travail est de décrire les éléments diagnostiques de la maladie de Gaucher de type 1 – les lésions associées du tissu hématopoïétique et osseux – à partir d’une série d’observations cliniques de malades suivis dans un service d’hématologie.

Identification médullaire de la cellule de Gaucher : une première étape hématologique essentielle au diagnostic

La nature macrophagique de la cellule de Gaucher est bien documentée. Elle exprime les antigènes CD68, CD14, HLA classe II, la phosphatase acide, mais pas les molécules CD11b ni CD40 ni les marqueurs de cellules dendritiques [11].

L’analyse cytologique médullaire de notre série personnelle de maladies de Gaucher nous a permis d’identifier, sur le myélogramme, des stades de maturation des cellules de Gaucher (figure 2), cellules à cytoplasme caractéristique feuilleté, témoin de l’accumulation progressive du glucosylcéramide dans les phagocytes mononucléés. Des monocytes pré-Gaucher ébauchent un développement de structures tubulaires cytoplasmiques (figure 2A, B). Leur différenciation macrophagique aboutit progressivement à la cellule de Gaucher, de taille variable (de 20 à 100 μm). La structure cytoplasmique lamellaire du macrophage de Gaucher l’authentifie : il y existe des stries cytoplasmiques épaisses, colorées par le MGG, parallèles entre elles et parfois par rapport à la membrane plasmique, dépôts lamellaires dits en « bulbe d’oignon ». Parfois, il s’agit de structures plus finement fibrillaires étalées dans tout le cytoplasme ou situées entre les dépôts lamellaires (figure 2C, D). De gros grains de taille variable, de teinte identique, au MGG, aux lamelles cytoplasmiques, ponctuent le réseau tubulaire. L’organisation cytoplasmique d’un glucocérébroside cristallisé, déposé en structures striées cytoplasmiques, rejette le noyau du macrophage en périphérie de la cellule : le noyau est petit et à chromatine très condensée, souvent collé à la membrane cellulaire du macrophage de Gaucher.

Les cellules de Gaucher contiennent de façon évidente un ou plusieurs globules rouges sénescents (figures 2E, 3A, B, C). L’érythrocyte peut être observé en phase préphagocytose, collé à membrane externe du macrophage ou dans une vacuole de phagocytose sous-membranaire. Les érythrocytes sont parfaitement visibles dans le cytoplasme de la cellule de Gaucher, coincés entre les lamelles cytoplasmiques. La coloration de Perls met en exergue, en négatif, l’accumulation cytoplasmique de globules rouges « non digérés » : ils ne prennent pas la coloration bleue de Prusse (figure 3). À l’inverse, la coloration révèle la surcharge massive en fer libre cytoplasmique des macrophages de Gaucher, celui-ci paraissant présent entre les lamelles de dépôts de glucocérébroside et/ou s’accumuler en mottes sous-membranaires. La présence d’érythrocytes visibles dans le cytoplasme de larges cellules de Gaucher, entourés de structures lamellaires et associés à des vésicules denses de taille variable, dérivées de la membrane globulaire, a été également identifiée en microscopie électronique [12, 13]. Des macrophages contenant des globules rouges cytoplasmiques sénescents ne sont pas observés dans une moelle osseuse normale, témoignant, dans la maladie de Gaucher, d’une érythrolyse macrophagique ralentie plutôt que d’une érythrophagocytose [14]. Nous avons exceptionnellement observé la présence d’érythroblastes, de polynucléaires neutrophiles et de plaquettes phagocytées par le macrophage de Gaucher.

La cellule de Gaucher doit être différenciée des macrophages pseudo-Gaucher observables dans la moelle osseuse dans des situations d’hémopathies où existe un influx macrophagique augmenté de glucosylcéramide membranaire. De tels macrophages pseudo-Gaucher médullaires peuvent être visibles dans la leucémie myéloïde chronique, le myélome multiple et l’immunoglobuline monoclonale de signification indéterminée, les lymphomes, le syndrome myélodysplasique, la leucémie aiguë lymphoblastique, la thalassémie majeure, l’infection à mycobactérie chez l’immunodéprimé [15], témoignant dans la cellule pseudo-Gaucher d’une pathogénie cellulaire différente de celle de la maladie de Gaucher qui est caractérisée par un bloc catabolique lysosomal macrophagique du glucosylcéramide d’origine globulaire.

Tous les macrophages du système réticuloendothélial sont victimes de la surcharge en glucosylcéramide. Les cellules de Gaucher sont toujours présentes dans la moelle osseuse, parfaitement identifiables au myélogramme, isolées ou souvent regroupées en amas médullaires (figure 4A). Elles peuvent représenter jusqu’à 50 % des cellules nucléées médullaires et, dès lors, gêner l’hématopoïèse. Les macrophages accumulent le substrat dans la pulpe rouge splénique, les sinusoïdes hépatiques (cellules de Küpffer) dans le tissu osseux (ostéoclastes), dans les macrophages alvéolaires et d’autres tissus (ganglion lymphatique, muqueuse digestive et génito-urinaire, les séreuses, la microglie dans les formes neurologiques de la maladie de Gaucher).

De la cellule de Gaucher à la thrombopénie révélatrice

L’analyse de nos observations montre qu’une thrombopénie est toujours présente au diagnostic ; elle est révélatrice de la maladie dans deux tiers cas, alors qu’elle était symptomatique (associée à un purpura cutanéomuqueux) dans un tiers des cas (tableau 1).

L’analyse cytologique médullaire montre toujours un nombre de mégacaryocytes normal (dans un seul cas, il existait des signes de dysmégacaryocytopoïèse). Ce résultat est en faveur de la nature périphérique de la thrombopénie, liée à une séquestration splénique accrue. La splénomégalie par surcharge macrophagique est en effet toujours présente.

Observation no 1

La première observation concerne une patiente âgée de 30 ans, avec un diagnostic de maladie de Gaucher porté chez sa mère et chez une sœur jumelle asymptomatique. Adressée par son médecin traitant en consultation d’hématologie, suite à un syndrome hémorragique marqué essentiellement par des ménorragies et la découverte d’une splénomégalie, le diagnostic de maladie de Gaucher était confirmé, en 1994, par la mise en évidence de cellules de Gaucher sur le myélogramme. L’échographie abdominale retrouvait une splénomégalie homogène de 20 cm associée à une hépatomégalie à 18 cm sur son axe médioclaviculaire. Le bilan biologique mettait en évidence une thrombopénie à 49 G/L, associée à une hyperferritinémie à 240 ng/mL et à une élévation de l’enzyme de conversion de l’angiotensine (ECA) à 83 mU/mL (valeur normale < 65 mU/mL). L’activité enzymatique de la glucocérébrosidase plasmatique était à 30 % de la valeur normale. Un bilan d’extension osseux systématique ne retrouvait pas d’anomalie particulière. Un suivi régulier de la maladie était proposé. De 1994 à 1999, l’asthénie était croissante et handicapait la patiente dans son activité quotidienne, justifiant en août 2000, la mise en route d’une enzymothérapie substitutive par Cérézyme® à la dose de 60 UI/kg toutes les deux semaines. Sous traitement, les anomalies biologiques étaient en partie corrigées dans les 12 à 24 mois d’enzymothérapie (ferritinémie à 124 ng/mL, ECA normal à 44 mU/mL et phosphatases acides tartrates résistantes à 3 ng/mL). En 2004, le taux de plaquettes était normal. Les signes cliniques tels que l’asthénie étaient parallèlement améliorés et un examen échographique retrouvait une diminution de la taille du foie à 15 cm en mai 2005 et l’absence de splénomégalie.

Tableau 1 Traitement de la maladie de Gaucher : paramètres cliniques et biologiques et évolution de la maladie au dernier bilan du patient

Patient

Posologie du Cérézyme® (UI/kg) par 15 jours

Âge à l’initiation du traitement (ans)

Symptomatologie motivant le traitement

Dernières évaluations cliniques

Ferritinémie (ng/mL)

ECA (mU/mL)

Taux de plaquettes/mm3

Hémoglobine (g/100 mL)

Évolution et comorbidités

1

60

25

Asthénie invalidante

124

44

206 000

13,6

Amélioration de l’asthénie et normalisation de la taille du foie et de la rate

2

60

27

Ostéoporose

79

31

173 000

12,7

État satisfaisant ; perfusions à domicile

3

Cérédase® puis Cérézyme® 60, puis 90, puis 120

44

Ostéonécrose fémorale puis des genoux et du coude

140

39

308 000

11

Stabilisation de l’atteinte osseuse mais douleurs persistantes

4

60

41

Thrombopénie (30 000 plaquettes/mm3)

64

67

153 000

13

Aggravation de l’ostéonécrose. Vie normalisée à ce jour.

5

60 puis 120 puis 60

50

Infiltration du bassin, tassement vertébral, déminéralisation de la trame osseuse

397

26,9

201 000

13,4

Aggravation de l’atteinte osseuse à 60 UI/kg par 15 jours (déminéralisation, et tassement vertébral) puis amélioration de l’atteinte osseuse ; gammapathie monoclonale

6

60

58

Chitotriosidase élevée : 1 300 nkat/L Syndrome de fuite capillaire

291

ND

144 000

12,6

Activité chito 343 nkat/L ; gammapathie monoclonale

7

60

22

ND

ND

ND

ND

ND

Mauvaise observance + grossesse interrompue

Médiane (min ; max)

39 (22 ; 58)

101,5 (64 ; 140)

41,5 (31 ; 67)

197 000

12,7

Observation no 2

Elle concerne une patiente âgée de 27 ans chez laquelle le diagnostic de maladie de Gaucher a été porté en 2003, suite à l’apparition d’un syndrome hémorragique. La rate était mesurée à plus de 10 cm de débord costal, et le bilan biologique retrouvait une thrombopénie à 73 G/L ainsi qu’un allongement du temps de céphaline activé. Le myélogramme confirmait la maladie de Gaucher par la présence de cellules de Gaucher typiques. Sa sœur jumelle de la patiente ne présentait pas de maladie de Gaucher. L’activité plasmatique de la glucocérébrosidase était mesurée à 26 % de la normale, et celle de la chitotriosidase plasmatique était à 10 000 nkat/L (valeur normale < 30 nkat/L). En 2005, face à une atteinte ostéoporotique révélée par l’ostéodensitométrie et une majoration de la thrombopénie à 59 000, un traitement enzymatique substitutif par Cérézyme® était alors mis en route à la dose de 60 UI/kg toutes les deux semaines. Sous traitement, la ferritinémie et l’ECA étaient normales (respectivement à 79 ng/mL et 31 mU/mL), avec un taux de plaquettes à 173 G/L. L’état satisfaisant de la patiente a permis d’envisager la mise au traitement par enzymothérapie à domicile.

L’analyse du registre international de la maladie de Gaucher (registre ICGG [International Collaborative Gaucher Group]) montre qu’une thrombopénie sévère inférieure à 60 G/L est observée dans 15 % des cas, une thrombopénie modérée, 60-120 G/L, dans 45 %, et une thrombopénie minime, 120-150 G/L, dans 40 % des cas. Elle est compatible avec un hypersplénisme, et plus rarement, une composante centrale est associée par accumulation macrophagique médullaire importante. La présence d’une thrombopénie immunologique avec présence d’autoanticorps antiplaquettes de type IgM, IgG ou mixte a été retrouvée dans 6 % des cas dans la série de maladie de Gaucher de type 1 [16]. La survenue d’autoanticorps, de type antiphospholipide et anticardiolipine (syndrome des antiphospholipides), anti-ADN non pathogènes et de facteurs rhumatoïdes, voire d’autoanticorps antiérythrocytaires (anémie hémolytique auto-immune à autoanticorps chauds), a été observée dans la maladie de Gaucher [16-19]. Une thrombopénie chronique inférieure à 100 G/L justifie un traitement par imiglucérase [20].

Dans la maladie de Gaucher, un syndrome hémorragique peut être lié à une thrombopénie sévère inférieure à 60 G/L et/ou à une thrombopathie plus inhabituelle par trouble de l’agrégation plaquettaire, et/ou à des anomalies des facteurs de la coagulation capables d’expliquer un syndrome hémorragique (épistaxis) en l’absence de thrombopénie [21]. Il faut rechercher une hypofibrinogénémie, un déficit en facteurs II et VII (qui seraient observés dans 40 % des cas) et un déficit en facteur V (20 %) [22]. Des déficits en facteurs VII et VIII, XI, V, X et XII peuvent être observés même sous enzymothérapie. Une consommation de facteurs de la coagulation au niveau des macrophages de surcharge du tissu splénique, une faible activation de la coagulation plasmatique par les cytokines telles l’IL1β, le TNFα et l’IL6 et une insuffisance de synthèse hépatique [23] peuvent contribuer aux perturbations observées de l’hémostase.

Les anomalies de l’hémostase primaire et/ou de la coagulation plasmatique sont à prendre en compte en cas de geste chirurgical et/ou en cas de grossesse. L’évaluation du risque hémorragique devra se fonder sur la réalisation d’un hémogramme, d’un PFA-100®, d’un TCA, d’un temps de Quick et d’une fibrinogénémie. En situation chirurgicale ou obstétricale, un support transfusionnel plaquettaire devra être réalisé en cas de thrombopénie inférieure à 50 G/L. En cas de chirurgie programmée, l’enzymothérapie substitutive en constituera le traitement étiologique.

La thrombopénie peut être strictement isolée ou associée à une anémie. Selon le registre ICGG, 36 % des maladies de Gaucher ont une anémie au diagnostic, anémie définie selon les critères présentés dans le tableau 2. Dans la définition de l’anémie, l’hémodilution liée à la splénomégalie est à prendre en compte.

L’anémie est avant tout liée à l’hypersplénisme, mais une infiltration médullaire de cellules de Gaucher supérieure ou égale à 50 % peut y associer une composante centrale. L’identification d’un déficit martial associé peut être rendue difficile, car la ferritinémie est généralement élevée dans la maladie de Gaucher. Dans notre série de patientes atteintes de la maladie de Gaucher, le taux de fer sérique est normal, la ferritinémie est augmentée (elle est retrouvée augmentée dans 60-90 % des cas) et sa surveillance permet d’observer une diminution sous enzymothérapie. Un déficit du taux de saturation de la transferrine (< 10 %) ou une élévation du récepteur soluble de la transferrine (> 1,76 mg/L) attestera le déficit martial. Il nécessitera un diagnostic étiologique (cause gynécologique, digestive et/ou déficit associé de l’hémostase) et un traitement symptomatique. Tout diagnostic de maladie de Gaucher nécessite une évaluation des réserves martiales (hémogramme, ferritinémie, coefficient de saturation de la transferrine supérieur à 16 %, récepteur soluble de la transferrine s’il existe un syndrome inflammatoire, coloration de Perls réalisée au décours d’un myélogramme). L’anémie de la maladie de Gaucher se doit d’éliminer systématiquement un déficit en vitamine B12 [24]. Le traitement par imiglucérase doit rétablir un taux d’hémoglobine normal ou subnormal dans les 12 à 24 mois après initiation, en l’absence de déficit martial ou de pathologie médullaire associée. Une réduction de la déformabilité érythrocytaire, liée à une modification de la composition lipidique de la membrane, générerait un risque accru de thromboses.

Si la neutropénie est rare, le risque infectieux à pyogènes dans la maladie de Gaucher serait lié à une granulopathie (par déficit du chimiotactisme et/ou du cycle oxydatif) et/ou une monocytopathie par déficit phagocytaire.

La splénomégalie de la maladie de Gaucher est parfois douloureuse. Les douleurs abdominales occasionnées peuvent être révélatrices ou d’interprétation difficile si la splénomégalie n’est pas repérée. La progression du volume de la rate est corrélée à l’évolution de la maladie. L’infiltration splénique macrophagique et les infarctus de la pulpe rouge de la rate peuvent conduire à de la fibrose. Les douleurs abdominales peuvent être induites par des infarctus spléniques (4 %). La surcharge lipidique des cellules de Kupffer conduit à l’hépatomégalie qui est présente dans 80 % des cas.

Tableau 2 Définition de l’anémie utilisée dans la maladie de Gaucher selon Pastores et al. 2004 [1] et Weinreb et al. 2004 [24]

Âge

Taux d’hémoglobine (g/dL)

< 6 mois

< 10,1

6 mois-2 ans

< 9,5

2-12 ans

< 10,5

Homme > 12 ans

< 12

Femme > 12 ans

< 11

Diagnostic de certitude de la maladie de Gaucher

Le diagnostic de la maladie de Gaucher a été confirmé au cours de toutes nos observations par la réalisation d’un myélogramme afin d’éliminer en urgence un processus malin face à l’association d’une splénomégalie et d’une cytopénie. L’analyse du myélogramme par des équipes expérimentées permet d’étayer le diagnostic en mettant en évidence les macrophages de Gaucher (figure 4). Le dosage sanguin de la glucocérébrosidase est la méthode de référence pour la réalisation du diagnostic de certitude. Dans notre série, le dosage de l’activité enzymatique de la glucocérébrosidase plasmatique est en médiane à 17 % de la normale (extrêmes de 4 à 30 %). On mesure cette activité dans les leucocytes circulants, dosage qui doit être réalisé dans les 48 heures qui suivent le prélèvement. L’importance du déficit n’est pas prédictive de la sévérité de la maladie. Le dosage enzymatique ne discrimine pas les différents types de maladie de Gaucher et n’est pas très efficace pour le dépistage des sujets hétérozygotes (valeur normale ou diminuée de moitié).

Conclusion

Nos observations cliniques de patients atteints de la maladie de Gaucher décrivent les spécificités de la maladie prise en charge par une équipe d’hématologues. Les motifs de consultations sont généralement une cytopénie, un syndrome hémorragique et une atteinte viscérale, splénique ou osseuse. La maladie de Gaucher reste une maladie asthéniante, parfois invalidante, qui nécessite un soutien professionnel, psychologique et de projet de maternité chez la femme jeune.

Références

1 Pastores GM, Weinreb NJ, Aerts H, et al. Therapeutics goals in the treatment of Gaucher disease. Semin Hematol 2004 ; 41  : 4-14.

2 Cox TM, Schofield JP. Gaucher’s disease: clinical features and natural history. Baillieres Clin Haematol 1997 ; 10 : 657-89.

3 Charrow J, Esplin JA, Gribble TJ, et al. Gaucher disease: recommendations on diagnosis, evaluation, and monitoring. Arch Inter Med 1998 ; 158 : 1754-60.

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