ARTICLE
Auteur(s) : Delphine Rea
Service des maladies du sang, Hôpital Saint-Louis,
Paris
L’imatinib mésylate (IM), pionnier des inhibiteurs de la
tyrosine kinase (ITK) BCR-ABL, a révolutionné le pronostic de la
leucémie myéloïde chronique (LMC). Sa capacité à contrer
l’évolution naturelle de la maladie et à allonger la survie des
patients en fait la référence thérapeutique en première ligne chez
l’enfant comme chez l’adulte. Malgré ces progrès, l’IM seul ne
suffit pas à éradiquer la maladie impliquant la prise du médicament
à vie. Or, certains patients supportent mal les effets secondaires
de l’IM, voient se développer une intolérance médicamenteuse ou
répondent insuffisamment à l’IM, nécessitant alors le recours à des
ITK de seconde génération. Cet article fait le point sur les
aspects pratiques de la gestion des traitements par ITK, en 2009,
chez l’homme ou la femme désireux de descendance, l’enfant, le
sujet âgé et tout patient présentant des événements indésirables
sous ITK, thèmes abordés lors d’un symposium au congrès de la
Société française d’hématologie le 19 mars 2009 à Paris.
ITK en cas de grossesse
Dr Agnès Guerci, CHU Nancy-Brabois, Vandœuvre-lès-Nancy
Les résultats spectaculaires des ITK dans la LMC ont modifié la
perception de la maladie par le corps médical et les patients.
Cette hémopathie, dont l’évolution naturelle est la transformation
aiguë, n’est plus considérée comme inéluctablement fatale à
condition d’un contrôle optimal de la maladie et d’un traitement
continu. Face à la chronicisation de la LMC, comment concilier
désir d’enfant et traitement antileucémique, sans compromettre le
futur à la fois du parent traité et de l’enfant à naître ? S’ils ne
sont pas formellement contre-indiqués pendant la grossesse, les ITK
ont un potentiel tératogène prouvé. Le cadre légal est flou,
les résumés des caractéristiques de l’IM et des autres ITK
indiquent que ces médicaments ne doivent pas être utilisés pendant
la grossesse à moins d’une nécessité absolue, et une contraception
efficace doit être conseillée chez l’homme et la femme en âge de
procréer.
ITK et fertilité chez l’homme
Chez l’homme, la spermatogenèse est régulée par les hormones
hypophysaires et par un réseau gonadique complexe au sein duquel
les tyrosines kinases, c-kit et PDGF-R, sont essentielles à
l’autorenouvellement, à la différenciation des spermatogonies et à
la production de testostérone par les cellules de Leydig. c-kit et
PDGF-R sont des cibles majeures des ITK et, chez l’animal, l’IM
altère la spermatogenèse sans qu’aucun effet mutagène n’ait été mis
en évidence. Chez l’homme, les données sont pauvres car aucune
étude prospective de grande ampleur n’a été réalisée. Des cas
d’oligospermie sous IM ont été rapportés, n’entravant pas
nécessairement la fertilité [1, 2]. La prudence doit cependant
rester de mise, la place d’une cryoconservation de spermatozoïdes
avant initiation d’un traitement par ITK pourrait se discuter, en
particulier chez l’homme jeune ou en cas de troubles de la
fertilité masculine avérés. Heureusement, les quelques enfants
conçus par des pères sous IM et rapportés dans la littérature sont
exempts d’anomalie congénitale particulière [3].
ITK et grossesse chez la femme
Pour la femme traitée par IM, la situation est plus complexe.
Les données de sécurité précliniques indiquent clairement un
effet délétère pendant la gestation. Chez la rate exposée à des
doses d’IM aux alentours de 45 mg/kg par jour, une
augmentation significative de pertes fœtales, une descendance non
viable ou des nouveau-nés de petit poids sont notés. Lorsque des
doses d’IM d’au moins 100 mg/kg par jour sont administrées
pendant l’organogenèse (équivalent humain de 800 mg/j), les
effets tératogènes observés rassemblent exencéphalies,
encéphalocèles et malformations des os frontaux et pariétaux. Chez
la femme, les connaissances proviennent de grossesses accidentelles
rapportées dans la littérature. La qualité des données est
hétérogène, la durée de l’exposition à l’IM est variable, allant de
quelques semaines pendant le premier trimestre à toute la période
de grossesse. Le devenir des mères est peu documenté, mais il
est clair que l’interruption de l’IM jusqu’à l’accouchement expose
à la perte de réponse et, de rares fois, à la progression de la
LMC. Le devenir des enfants est plutôt rassurant, même si le
risque de malformation existe, et aucune donnée de toxicité à long
terme n’est disponible, un effet retardé de l’exposition ne pouvant
être exclu. Dans la série la plus vaste publiée récemment à propos
de 180 grossesses, le taux d’avortements spontanés ne diffère pas
de celui observé dans la population générale [4]. Trois
interruptions thérapeutiques de grossesse pour malformation
congénitale sont signalées, un enfant mort-né avec méningocèle,
ainsi que huit enfants nés vivants souffrant de malformations dont
trois mineures (hypospadias, sténose pylorique) et cinq complexes
(anomalies cérébrales, cardiovasculaires, rénales et osseuses) [4].
À la naissance, étant donné le passage dans le lait maternel de
l’IM et de son métabolite principal, l’allaitement est
contre-indiqué [5-7].
Un groupe de réflexion s’est d’ores et déjà constitué, visant à
rassembler les données françaises dans ce domaine et,
parallèlement, à mettre en place des recommandations relatives à la
gestion de la grossesse chez les patients traités par ITK.
ITK chez l’enfant
Pr André Baruchel, hôpital Robert-Debré, Paris
La LMC est une hémopathie rare chez l’enfant : son incidence
annuelle est respectivement d’un et de deux cas pour 1 million
d’habitants avant 15 ans et entre 15 et 20 ans. L’âge
médian au diagnostic est de 12,5 ans (1-18), et il existe une
prédominance masculine avec un ratio garçon/fille de 1,5.
Les circonstances diagnostiques et la présentation clinique
diffèrent de celles de l’adulte, avec une découverte fortuite plus
rare, la présence d’une splénomégalie dans plus de 70 % des cas et
une leucocytose souvent très élevée [8].
LMC de l’enfant : efficacité et tolérance
de l’IM
L’IM possède l’AMM dans la LMC de l’enfant en première ligne. L’IM
en première ligne a détrôné l’allogreffe chez l’adulte, les
résultats en termes de survie étant supérieurs. Qu’en est-il chez
l’enfant ? Les données de registre de l’EBMT, entre 1985 et
2001, montrent, sur une série de 314 enfants atteints de LMC toutes
phases confondues, une survie globale et sans leucémie à trois ans
respectivement de 75 et 63 % après greffe intrafamiliale et
respectivement de 65 et 56 % après greffe avec donneur non
apparenté chez les patients en première phase chronique (PC) [9].
L’étude de phase I ayant évalué l’IM chez l’enfant s’est avérée
prometteuse, avec une réponse hématologique complète (RHC) chez 14
des 14 enfants inclus et une réponse cytogénétique complète (RCC)
chez 10 des 12 patients évaluables [10]. Dans l’étude de phase II,
30 enfants ont été inclus, d’âge médian de 13 ans (2-17,5), en
phase avancée d’emblée, en rechute après allogreffe ou intolérants,
ou en échec de l’interféron (IFN). La dose médiane administrée
d’IM a été de 290 mg/m2 par jour (240-330). Chez
les patients en PC, les réponses après un suivi médian de
12 mois (2-27) ont été remarquables avec 80 % de RHC, 60 % de
RCC, 50 % de réponses moléculaires majeures (RMM), et la survie
globale à deux ans était de 89 % [11]. La tolérance de l’IM a
été satisfaisante, et le profil d’événements indésirables
comparable à celui observé chez l’adulte [11]. Le schéma
thérapeutique suivant est actuellement proposé aux enfants atteints
de LMC-PC nouvellement diagnostiquée :
- – cytoréduction initiale par hydroxyurée, puis mise en
route d’un traitement par IM ;
- – allogreffe de moelle géno-identique avec
conditionnement myéloablatif s’il existe un donneur familial.
Les questions qui se posent sont : à quel moment effectuer la
greffe ? La maladie résiduelle avant allogreffe est-elle
importante et si oui, à quel seuil de maladie résiduelle faut-il
parvenir avant de greffer ?
- – en l’absence de donneur intrafamilial, poursuite de
l’IM à 300 mg/m2 par jour. En l’absence de RCC et
de RMM à 12 mois, l’emploi d’ITK de seconde génération ou la
greffe à partir d’un donneur non apparenté sont discutés, de même
qu’en cas de troubles de la croissance après exposition prolongée
aux ITK. En effet, de nombreuses inconnues existent chez l’enfant,
relatives à la sécurité d’emploi à long terme des ITK
(potentiellement retard de croissance, troubles de la puberté et de
la fertilité et altérations organiques).
ITK de seconde génération chez l’enfant
Les données sur les ITK de seconde génération chez l’enfant
existent, mais ces derniers ne possèdent pas d’AMM. L’essai
CA180018 a inclus 31 enfants atteints de LMC résistants ou
intolérants à l’IM, de leucémies aiguës lymphoblastiques à
chromosome Philadelphie ou non, réfractaires ou en rechute, ou de
leucémie aiguë myéloblastique au moins en seconde rechute.
Le médicament a été administré à la dose de
60 mg/m2 par jour en une prise unique. Dans la
LMC-PC (n = 5/6 patients évaluables), la RHC a été obtenue dans
trois cas, la RCC dans deux cas, la réponse cytogénétique partielle
(RCp) dans un cas, et un patient s’est avéré résistant [12]. Du
point de vue de la tolérance, 51 événements indésirables graves ont
été rapportés chez 22 enfants, de nature par ordre de fréquence
décroissante : infectieuse (neutropénie), gastro-intestinale,
cutanée et pulmonaire.
Un comité européen a été créé en 2008 pour établir un registre
pédiatrique, déterminer les facteurs pronostiques de réponse en
intégrant les données biologiques et déterminer la place respective
des ITK et de l’allogreffe dans l’arsenal thérapeutique, ainsi que
pour élaborer de nouvelles études.
ITK chez le sujet âgé
Dr Pascal Turlure, CHU de Limoges
L’incidence annuelle de la LMC chez l’adulte est d’un à deux
nouveaux cas pour 100 000 habitants, la prédominance est masculine,
et l’âge médian des patients au diagnostic se situe entre 55 et
60 ans selon les registres. Près de la moitié des patients est
âgée de plus de 60 ans au diagnostic, et entre 5 à 10 % ont
plus de 80 ans. Dès lors, il apparaît important de se pencher
sur la prise en charge de la LMC du sujet âgé à l’heure des ITK.
Ces médicaments conservent-ils toute leur efficacité avec
l’âge ? Posent-ils des problèmes de tolérance spécifiques à cette
population à forte probabilité de comorbidités et d’interactions
médicamenteuses ?
L’étude de phase I – ayant testé l’IM entre 25 et 1
000 mg/j chez 83 patients en PC en échec de l’IFN et âgés en
médiane de 55 ans (19-76) – n’a pas soulevé de problèmes
de toxicité chez le sujet âgé [13]. Dans l’étude de phase II ayant
évalué l’efficacité et la tolérance de l’IM à 400 mg/j dans la
LMC-PC après échec ou intolérance à l’IFN, 532 patients ont été
inclus, dont 40 % au-delà de 60 ans [14]. L’âge n’est pas
apparu comme un facteur altérant la probabilité de réponse
cytogénétique majeure (RCMaj). Dans une étude monocentrique chez
261 patients en PC en échec de l’IFN, 34 % étaient âgés de plus de
60 ans lors de l’initiation de l’IM, et aucune influence de
l’âge n’a été mise en évidence sur la probabilité d’obtention de
RCMaj et la survie. Le taux cumulé de RCMaj était de 65 % chez
les moins de 60 ans et 57 % chez les plus de 60 ans, avec
un suivi médian de 17 mois, la différence n’était pas
significative. La survie globale était comparable dans les
deux groupes, de 96 % à 18 mois [15]. Ces résultats ont
été confirmés dans une série plus ample ayant rassemblé 747
patients atteints de LMC-PC de novo (n = 187), en échec de l’IFN (n
= 351), de LMC en phase accélérée (n = 133) ou blastique (n = 76)
[16]. Dans chacun de ces groupes, il n’a été retrouvé aucune
différence en termes de réponse cytogénétique et de survie selon
que les patients étaient âgés de plus ou moins de 60 ans.
Contrairement à ce qui était observé au temps de l’IFN,
l’accroissement de l’âge ne constituait pas un facteur pronostique
péjoratif. Cependant, l’expérience du groupe coopératif italien
diffère sensiblement : l’effet de l’âge sur la réponse à l’IM et la
survie ont été étudiés au sein d’un groupe de 284 patients en PC
tardive de LMC après échec de l’IFN, dont 20 % étaient âgés de plus
de 65 ans. Le taux de RHC était significativement
supérieur chez les moins de 65 ans (74 versus 53 %), ainsi que
le taux de RCC (58 versus 36 %), mais la survie globale et sans
progression avec un suivi médian de 36 mois ne différait pas
selon la tranche d’âge [17]. La tolérance de l’IM s’est avérée
un peu moins favorable chez les plus de 65 ans, avec notamment
des neutropénies, des thrombocytopénies, des effets secondaires non
hématologiques de grades 3-4 et des arrêts de traitement pour
intolérance plus fréquents.
En revanche, dans le groupe IM de l’essai IRIS ayant testé
l’efficacité de l’IM en première ligne dans la LMC-PC, aucune
relation n’a été retrouvée entre l’âge et la fréquence des
événements indésirables médicamenteux. Qu’en est-il de l’expérience
française ? Vingt-neuf patients de plus de 65 ans ont été
traités par IM au sein du réseau d’hématologie du Limousin dont 10
en PC tardive, 18 en PC précoce et 1 en phase aiguë d’emblée.
Les taux de réponse hématologique et cytogénétique sont
comparables à ceux rapportés dans la littérature, sept patients
sont décédés dont deux en transformation aiguë et cinq de causes
non liées à l’hémopathie ni au traitement. Les événements
indésirables fréquemment rapportés dans cette cohorte sont la
neutropénie en début de traitement et l’anémie nécessitant un
support par érythropoïétine recombinante dans 32 % des cas, des
crampes, des troubles digestifs et des œdèmes. Sont-ils au moins en
partie liés à des interactions médicamenteuses ? Il est
difficile de répondre à la question, mais la polymédication était
fréquente dans cette cohorte. L’essai AFR04 du groupe coopératif
FILMC a inclus 30 patients de 70 ans et plus et visait à
analyser l’efficacité et la tolérance de l’IM à 400 mg/j dans
la LMC-PC de novo [18]. L’âge médian était de 74,8 ans (70-90)
et le score de Sokal faible, intermédiaire ou élevé dans
respectivement 35, 35 et 30 % des cas. Les résultats avec un
suivi médian de 3,7 ans montrent une dose moyenne d’IM
réellement administrée de 392 mg/j, des taux cumulés de RCC et
RMM proches de ceux rapportés dans l’essai IRIS et l’absence
d’influence de l’index de comorbidité gériatrique CIRS-G sur la
réponse. La tolérance de l’IM se caractérisait par une anémie
de grade supérieur ou égal à 1 dans 32 % des cas, nécessitant une
correction par érythropoïétine recombinante dans 86 % des cas.
Soixante-cinq pour cent des patients souffraient d’une pathologie
cardiologique associée et seul un patient a présenté une
décompensation cardiaque sous IM. Les autres effets
indésirables notables comportaient des œdèmes (71 % des cas) et des
troubles digestifs (38 % des cas), mais seuls deux patients ont
arrêté l’IM pour intolérance.
Au total, ces données montrent que l’IM à 400 mg/j ne perd
pas son efficacité avec l’âge et que sa tolérance chez le sujet âgé
est satisfaisante, même si la prudence s’impose en raison
d’éventuelles comorbidités et polymédications associées.
Les données sur ITK de seconde génération chez le sujet âgé
sont pauvres et émanent des essais cliniques, dans lesquels les
patients au passé cardiologique lourd étaient exclus. Une analyse
de l’efficacité du nilotinib selon l’âge a été effectuée chez les
patients atteints de LMC-PC en échec ou intolérants à l’IM ; et les
résultats avec un recul court semblent montrer l’absence de
différence en termes d’efficacité et d’événements indésirables chez
les plus et moins de 65 ans [19].
Gestion des effets indésirables des ITK
Dr Delphine Rea, Hôpital Saint-Louis, Paris
Les ITK dans la LMC ont pour cible BCR-ABL, mais leur puissance
inhibitrice varie ainsi que leur spectre d’action sur d’autres
kinases ou effet off-target. Le nilotinib et le dasatinib sont
de plus puissants inhibiteurs de BCR-ABL que l’IM.
Le nilotinib et l’IM ciblent de manière comparable c-kit et le
PDGF-R et sont également doués de propriétés inhibitrices vis-à-vis
de la kinase Src Lck ou de kinases telles DDR1. Le dasatinib
cible c-kit et le PDGF-R ainsi que l’ensemble des kinases de la
famille Src, les récepteurs des éphrines et bien d’autres protéines
[20]. De ces propriétés découlent des effets secondaires
communs à tous les ITK et d’autres spécifiques à chaque molécule.
La gestion des événements indésirables liés aux ITK est
cruciale : d’une part, la santé et la qualité de vie du patient
sont en jeu, d’autre part, de cette gestion découle la compliance
au traitement et son efficacité. La toxicité des ITK à court
terme est bien connue, mais les données à long terme manquent,
exception faite de l’IM.
L’hématotoxicité et sa gestion
Les ITK sont myélosuppresseurs surtout en début de traitement.
Les taux cumulés de cytopénies de tous grades sous IM en
première ligne dans la LMC-PC, après 19 mois de suivi médian,
sont de 45 % pour l’anémie, 57 % pour la thrombocytopénie et 61 %
pour la neutropénie, et pour les grades 3-4 de 3 % pour l’anémie, 8
% pour la thrombocytopénie et 14 % pour la neutropénie [21].
Ces cytopénies sont le plus souvent transitoires, et les
cytopénies sévères tardives sont peu fréquentes [22]. Dans la
LMC-PC avec résistance ou intolérance à l’IM, l’anémie, la
thrombocytopénie et la neutropénie sous nilotinib surviennent dans
respectivement 53, 54 et 58 % des cas tous grades confondus et dans
10, 31 et 31 % des cas pour les grades 3 et 4 [23]. Sous dasatinib
à 100 mg/j dans la LMC-PC avec résistance, intolérance ou
réponse suboptimale sous IM, l’anémie, la thrombocytopénie et la
neutropénie surviennent dans respectivement 89, 63 et 60 % des cas
tous grades confondus, et dans 10, 33 et 22 % des cas pour les
grades 3 et 4 [24].
La gestion des cytopénies implique d’en apprécier le grade, la
cinétique et le retentissement clinique et de s’assurer du lien de
causalité avec l’ITK. En cas d’anémie de grades 1-2, la
modification de posologie de l’ITK n’est pas nécessaire, et de
l’érythropoïétine recombinante peut être prescrite si la tolérance
est insatisfaisante. Dans les anémies de grades 3-4, l’interruption
thérapeutique est à discuter, le support par érythropoïétine
recombinante est indispensable, voire la transfusion sanguine si
besoin. La thrombocytopénie de grades 1-2 ne conduit pas à
l’interruption du traitement si elle demeure stable et s’il
n’existe pas de risque hémorragique particulier (anti-agrégants
plaquettaires, anticoagulants). En cas de thrombocytopénie de
grades 3-4, le traitement doit être interrompu jusqu’à récupération
d’un taux de plaquettes de plus de
50 000-75 000/mm3, et la reprise de l’ITK
s’effectue à la posologie initiale. La neutropénie n’induit de
risque infectieux grave que lorsque les polynucléaires neutrophiles
chutent en dessous de 500/mm3. Au-dessus de ce seuil, en
l’absence d’infection, l’ITK peut être maintenu. En cas de
neutropénie de grade 4, le traitement doit être interrompu jusqu’à
récupération qui peut être accélérée par l’utilisation de facteurs
de croissance granulocytaire. En cas de récidive d’une cytopénie
sévère, la diminution de posologie au palier de dose inférieur sera
discutée après récupération. En cas de cytopénies sévères
récidivantes liées à l’IM, il peut être intéressant de changer de
molécule au profit du nilotinib ou du dasatinib, car l’intolérance
hématologique n’est pas nécessairement croisée (tableaux 1 et 2).
Tableau 1 Intolérance hématologique croisée
IM-nilotinib dans la LMC-PC (d’après [25])
|
EI hématologiques
|
G2-4 sous IM n (%)
|
G2-4 sous nilotinib n (%)
|
G3-4 sous nilotinib n (%)
|
Réduction du nilotinib n (%)
|
Arrêt du nilotinib n (%)
|
|
Anémie
|
3 (3)
|
1 (1)
|
1 (1)
|
0 (0)
|
0 (0)
|
|
Thrombocytopénie
|
25 (26)
|
17 (16)
|
14 (15)
|
10 (11)
|
0 (0)
|
|
Neutropénie
|
9 (10)
|
5 (5)
|
5 (5)
|
2 (2)
|
7 (7)
|
Tableau 2 Intolérance hématologique croisée
IM-dasatinib à 100 mg/j (d’après [26])
|
EI hématologiques
|
G3-4 sous IM (n)
|
G3-4 sous dasatinib (n)
|
Arrêt du dasatinib (n)
|
|
Cytopénies
|
10
|
8
|
2
|
Toxicité extrahématologique et sa gestion
Certains événements indésirables non hématologiques sont communs à
tous les ITK : asthénie chronique, diarrhée, nausées, vomissements,
douleurs ostéoarticulaires et musculaires, allergie cutanée,
hépatotoxicité et perturbations phosphocalciques. L’IM induit des
crampes musculaires, un syndrome œdémateux périphérique et une
photosensibilité. Les événements indésirables liés à l’IM
diminuent au fil du temps en fréquence et en intensité.
Le nilotinib provoque souvent des éruptions cutanées
prurigineuses, peut induire une hyperbilirubinémie libre sans
gravité liée à un polymorphisme du promoteur UGT1A1 et une
hyperglycémie ainsi que des perturbations du bilan pancréatique.
Le dasatinib se distingue par la possibilité d’épanchements
pleuraux et de dysfonction plaquettaire.
Ce sont la tolérance et l’efficacité des ITK qui guident la
gestion des effets secondaires, et le dosage plasmatique est utile
en cas d’intolérance marquée ou de suspicion d’interaction
médicamenteuse. Les nausées et vomissements sont sensibles au
métoclopramide, voire aux inhibiteurs du récepteur 5HT3 de la
sérotonine, au décalage de la prise médicamenteuse au cours du
repas principal pour l’IM. En cas de crampes musculaires qui
peuvent être majorées par certains exercices physiques, la
correction d’une hypocalcémie ou hypomagnésémie s’impose, et le
benzoate de quinine est efficace. La diarrhée répond aux
antidiarrhéiques (lopéramide, racécadotril). Les éruptions
cutanées prurigineuses sous nilotinib répondent à un traitement
antihistaminique, voire à une corticothérapie locale ou générale en
cure courte. Les épanchements pleuraux observés sous dasatinib
doivent être dépistés précocement. En l’absence d’atteinte
parenchymateuse associée et de décompensation cardiaque, si
l’épanchement est moyennement abondant, l’interruption
thérapeutique transitoire associée à une corticothérapie et la
reprise du médicament à plus faible dose lors de la résolution sont
efficaces [27]. En cas d’intolérance extrahématologique à l’IM, le
changement pour un ITK de seconde génération est à envisager, car
l’intolérance croisée est peu fréquente (tableaux 3 et 4).
Tableau 3 Intolérance non hématologique croisée entre
IM et nilotinib dans la LMC-PC [25]
|
Intolérance à l’IM
|
N
|
Récidive sous nilotinib G2-4 (n)
|
Récidive sous nilotinib G3-4 (n)
|
Réduction du nilotinib (n)
|
Arrêt du nilotinib (n)
|
|
Rash
|
28
|
0
|
0
|
0
|
0
|
|
Rétention hydrique
|
18
|
0
|
0
|
0
|
0
|
|
Diarrhée
|
12
|
3
|
1
|
0
|
0
|
|
Cytolyse hépatique
|
7
|
1
|
0
|
0
|
0
|
|
Myalgies/arthralgies
|
10
|
0
|
0
|
0
|
0
|
Tableau 4 Intolérance non hématologique croisée entre
IM et dasatinib dans la LMC-PC [26]
|
Intolérance à l’IM
|
N-(G3-4)
|
Intolérance au dasatinib (G3-4) [n]
|
Arrêt du dasatinib (n)
|
|
Rash
|
17
|
1
|
0
|
|
Rétention hydrique
|
1
|
0
|
0
|
|
Gastro-intestinale
|
2
|
0
|
0
|
|
Hépatique
|
6
|
0
|
0
|
|
Musculoarticulaire
|
3
|
0
|
0
|
|
Pulmonaire
|
2
|
0
|
0
|
|
Asthénie, migraine
|
1
|
0
|
0
|
|
Neuropathie
|
1
|
0
|
0
|
Conclusion
L’information du patient et la prise en charge symptomatique
optimale des événements indésirables liés aux ITK sont cruciales.
En cas d’intolérance à l’IM, le changement pour le nilotinib ou le
dasatinib est possible, les intolérances croisées semblant peu
fréquentes, mais les données de sécurité à moyen et long termes ne
sont pas disponibles pour ces deux molécules.
Références
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