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Aspects pratiques des traitements par inhibiteurs de tyrosine kinase dans la leucémie myéloïde chronique


Hématologie. Volume 15, Numéro 3, 197-202, mai-juin 2009, Compte rendu

DOI : 10.1684/hma.2009.0351


Auteur(s) : Delphine Rea , Service des maladies du sang, Hôpital Saint-Louis, Paris.

ARTICLE

Auteur(s) : Delphine Rea

Service des maladies du sang, Hôpital Saint-Louis, Paris

L’imatinib mésylate (IM), pionnier des inhibiteurs de la tyrosine kinase (ITK) BCR-ABL, a révolutionné le pronostic de la leucémie myéloïde chronique (LMC). Sa capacité à contrer l’évolution naturelle de la maladie et à allonger la survie des patients en fait la référence thérapeutique en première ligne chez l’enfant comme chez l’adulte. Malgré ces progrès, l’IM seul ne suffit pas à éradiquer la maladie impliquant la prise du médicament à vie. Or, certains patients supportent mal les effets secondaires de l’IM, voient se développer une intolérance médicamenteuse ou répondent insuffisamment à l’IM, nécessitant alors le recours à des ITK de seconde génération. Cet article fait le point sur les aspects pratiques de la gestion des traitements par ITK, en 2009, chez l’homme ou la femme désireux de descendance, l’enfant, le sujet âgé et tout patient présentant des événements indésirables sous ITK, thèmes abordés lors d’un symposium au congrès de la Société française d’hématologie le 19 mars 2009 à Paris.

ITK en cas de grossesse

Dr Agnès Guerci, CHU Nancy-Brabois, Vandœuvre-lès-Nancy

Les résultats spectaculaires des ITK dans la LMC ont modifié la perception de la maladie par le corps médical et les patients. Cette hémopathie, dont l’évolution naturelle est la transformation aiguë, n’est plus considérée comme inéluctablement fatale à condition d’un contrôle optimal de la maladie et d’un traitement continu. Face à la chronicisation de la LMC, comment concilier désir d’enfant et traitement antileucémique, sans compromettre le futur à la fois du parent traité et de l’enfant à naître ? S’ils ne sont pas formellement contre-indiqués pendant la grossesse, les ITK ont un potentiel tératogène prouvé. Le cadre légal est flou, les résumés des caractéristiques de l’IM et des autres ITK indiquent que ces médicaments ne doivent pas être utilisés pendant la grossesse à moins d’une nécessité absolue, et une contraception efficace doit être conseillée chez l’homme et la femme en âge de procréer.

ITK et fertilité chez l’homme

Chez l’homme, la spermatogenèse est régulée par les hormones hypophysaires et par un réseau gonadique complexe au sein duquel les tyrosines kinases, c-kit et PDGF-R, sont essentielles à l’autorenouvellement, à la différenciation des spermatogonies et à la production de testostérone par les cellules de Leydig. c-kit et PDGF-R sont des cibles majeures des ITK et, chez l’animal, l’IM altère la spermatogenèse sans qu’aucun effet mutagène n’ait été mis en évidence. Chez l’homme, les données sont pauvres car aucune étude prospective de grande ampleur n’a été réalisée. Des cas d’oligospermie sous IM ont été rapportés, n’entravant pas nécessairement la fertilité [1, 2]. La prudence doit cependant rester de mise, la place d’une cryoconservation de spermatozoïdes avant initiation d’un traitement par ITK pourrait se discuter, en particulier chez l’homme jeune ou en cas de troubles de la fertilité masculine avérés. Heureusement, les quelques enfants conçus par des pères sous IM et rapportés dans la littérature sont exempts d’anomalie congénitale particulière [3].

ITK et grossesse chez la femme

Pour la femme traitée par IM, la situation est plus complexe. Les données de sécurité précliniques indiquent clairement un effet délétère pendant la gestation. Chez la rate exposée à des doses d’IM aux alentours de 45 mg/kg par jour, une augmentation significative de pertes fœtales, une descendance non viable ou des nouveau-nés de petit poids sont notés. Lorsque des doses d’IM d’au moins 100 mg/kg par jour sont administrées pendant l’organogenèse (équivalent humain de 800 mg/j), les effets tératogènes observés rassemblent exencéphalies, encéphalocèles et malformations des os frontaux et pariétaux. Chez la femme, les connaissances proviennent de grossesses accidentelles rapportées dans la littérature. La qualité des données est hétérogène, la durée de l’exposition à l’IM est variable, allant de quelques semaines pendant le premier trimestre à toute la période de grossesse. Le devenir des mères est peu documenté, mais il est clair que l’interruption de l’IM jusqu’à l’accouchement expose à la perte de réponse et, de rares fois, à la progression de la LMC. Le devenir des enfants est plutôt rassurant, même si le risque de malformation existe, et aucune donnée de toxicité à long terme n’est disponible, un effet retardé de l’exposition ne pouvant être exclu. Dans la série la plus vaste publiée récemment à propos de 180 grossesses, le taux d’avortements spontanés ne diffère pas de celui observé dans la population générale [4]. Trois interruptions thérapeutiques de grossesse pour malformation congénitale sont signalées, un enfant mort-né avec méningocèle, ainsi que huit enfants nés vivants souffrant de malformations dont trois mineures (hypospadias, sténose pylorique) et cinq complexes (anomalies cérébrales, cardiovasculaires, rénales et osseuses) [4]. À la naissance, étant donné le passage dans le lait maternel de l’IM et de son métabolite principal, l’allaitement est contre-indiqué [5-7].

Un groupe de réflexion s’est d’ores et déjà constitué, visant à rassembler les données françaises dans ce domaine et, parallèlement, à mettre en place des recommandations relatives à la gestion de la grossesse chez les patients traités par ITK.

ITK chez l’enfant

Pr André Baruchel, hôpital Robert-Debré, Paris

La LMC est une hémopathie rare chez l’enfant : son incidence annuelle est respectivement d’un et de deux cas pour 1 million d’habitants avant 15 ans et entre 15 et 20 ans. L’âge médian au diagnostic est de 12,5 ans (1-18), et il existe une prédominance masculine avec un ratio garçon/fille de 1,5. Les circonstances diagnostiques et la présentation clinique diffèrent de celles de l’adulte, avec une découverte fortuite plus rare, la présence d’une splénomégalie dans plus de 70 % des cas et une leucocytose souvent très élevée [8].

LMC de l’enfant : efficacité et tolérance de l’IM

L’IM possède l’AMM dans la LMC de l’enfant en première ligne. L’IM en première ligne a détrôné l’allogreffe chez l’adulte, les résultats en termes de survie étant supérieurs. Qu’en est-il chez l’enfant ? Les données de registre de l’EBMT, entre 1985 et 2001, montrent, sur une série de 314 enfants atteints de LMC toutes phases confondues, une survie globale et sans leucémie à trois ans respectivement de 75 et 63 % après greffe intrafamiliale et respectivement de 65 et 56 % après greffe avec donneur non apparenté chez les patients en première phase chronique (PC) [9]. L’étude de phase I ayant évalué l’IM chez l’enfant s’est avérée prometteuse, avec une réponse hématologique complète (RHC) chez 14 des 14 enfants inclus et une réponse cytogénétique complète (RCC) chez 10 des 12 patients évaluables [10]. Dans l’étude de phase II, 30 enfants ont été inclus, d’âge médian de 13 ans (2-17,5), en phase avancée d’emblée, en rechute après allogreffe ou intolérants, ou en échec de l’interféron (IFN). La dose médiane administrée d’IM a été de 290 mg/m2 par jour (240-330). Chez les patients en PC, les réponses après un suivi médian de 12 mois (2-27) ont été remarquables avec 80 % de RHC, 60 % de RCC, 50 % de réponses moléculaires majeures (RMM), et la survie globale à deux ans était de 89 % [11]. La tolérance de l’IM a été satisfaisante, et le profil d’événements indésirables comparable à celui observé chez l’adulte [11]. Le schéma thérapeutique suivant est actuellement proposé aux enfants atteints de LMC-PC nouvellement diagnostiquée :
  • cytoréduction initiale par hydroxyurée, puis mise en route d’un traitement par IM ;
  • allogreffe de moelle géno-identique avec conditionnement myéloablatif s’il existe un donneur familial. Les questions qui se posent sont : à quel moment effectuer la greffe ? La maladie résiduelle avant allogreffe est-elle importante et si oui, à quel seuil de maladie résiduelle faut-il parvenir avant de greffer ?
  • en l’absence de donneur intrafamilial, poursuite de l’IM à 300 mg/m2 par jour. En l’absence de RCC et de RMM à 12 mois, l’emploi d’ITK de seconde génération ou la greffe à partir d’un donneur non apparenté sont discutés, de même qu’en cas de troubles de la croissance après exposition prolongée aux ITK. En effet, de nombreuses inconnues existent chez l’enfant, relatives à la sécurité d’emploi à long terme des ITK (potentiellement retard de croissance, troubles de la puberté et de la fertilité et altérations organiques).

ITK de seconde génération chez l’enfant

Les données sur les ITK de seconde génération chez l’enfant existent, mais ces derniers ne possèdent pas d’AMM. L’essai CA180018 a inclus 31 enfants atteints de LMC résistants ou intolérants à l’IM, de leucémies aiguës lymphoblastiques à chromosome Philadelphie ou non, réfractaires ou en rechute, ou de leucémie aiguë myéloblastique au moins en seconde rechute. Le médicament a été administré à la dose de 60 mg/m2 par jour en une prise unique. Dans la LMC-PC (n = 5/6 patients évaluables), la RHC a été obtenue dans trois cas, la RCC dans deux cas, la réponse cytogénétique partielle (RCp) dans un cas, et un patient s’est avéré résistant [12]. Du point de vue de la tolérance, 51 événements indésirables graves ont été rapportés chez 22 enfants, de nature par ordre de fréquence décroissante : infectieuse (neutropénie), gastro-intestinale, cutanée et pulmonaire.

Un comité européen a été créé en 2008 pour établir un registre pédiatrique, déterminer les facteurs pronostiques de réponse en intégrant les données biologiques et déterminer la place respective des ITK et de l’allogreffe dans l’arsenal thérapeutique, ainsi que pour élaborer de nouvelles études.

ITK chez le sujet âgé

Dr Pascal Turlure, CHU de Limoges

L’incidence annuelle de la LMC chez l’adulte est d’un à deux nouveaux cas pour 100 000 habitants, la prédominance est masculine, et l’âge médian des patients au diagnostic se situe entre 55 et 60 ans selon les registres. Près de la moitié des patients est âgée de plus de 60 ans au diagnostic, et entre 5 à 10 % ont plus de 80 ans. Dès lors, il apparaît important de se pencher sur la prise en charge de la LMC du sujet âgé à l’heure des ITK. Ces médicaments conservent-ils toute leur efficacité avec l’âge ? Posent-ils des problèmes de tolérance spécifiques à cette population à forte probabilité de comorbidités et d’interactions médicamenteuses ?

L’étude de phase I – ayant testé l’IM entre 25 et 1 000 mg/j chez 83 patients en PC en échec de l’IFN et âgés en médiane de 55 ans (19-76) – n’a pas soulevé de problèmes de toxicité chez le sujet âgé [13]. Dans l’étude de phase II ayant évalué l’efficacité et la tolérance de l’IM à 400 mg/j dans la LMC-PC après échec ou intolérance à l’IFN, 532 patients ont été inclus, dont 40 % au-delà de 60 ans [14]. L’âge n’est pas apparu comme un facteur altérant la probabilité de réponse cytogénétique majeure (RCMaj). Dans une étude monocentrique chez 261 patients en PC en échec de l’IFN, 34 % étaient âgés de plus de 60 ans lors de l’initiation de l’IM, et aucune influence de l’âge n’a été mise en évidence sur la probabilité d’obtention de RCMaj et la survie. Le taux cumulé de RCMaj était de 65 % chez les moins de 60 ans et 57 % chez les plus de 60 ans, avec un suivi médian de 17 mois, la différence n’était pas significative. La survie globale était comparable dans les deux groupes, de 96 % à 18 mois [15]. Ces résultats ont été confirmés dans une série plus ample ayant rassemblé 747 patients atteints de LMC-PC de novo (n = 187), en échec de l’IFN (n = 351), de LMC en phase accélérée (n = 133) ou blastique (n = 76) [16]. Dans chacun de ces groupes, il n’a été retrouvé aucune différence en termes de réponse cytogénétique et de survie selon que les patients étaient âgés de plus ou moins de 60 ans. Contrairement à ce qui était observé au temps de l’IFN, l’accroissement de l’âge ne constituait pas un facteur pronostique péjoratif. Cependant, l’expérience du groupe coopératif italien diffère sensiblement : l’effet de l’âge sur la réponse à l’IM et la survie ont été étudiés au sein d’un groupe de 284 patients en PC tardive de LMC après échec de l’IFN, dont 20 % étaient âgés de plus de 65 ans. Le taux de RHC était significativement supérieur chez les moins de 65 ans (74 versus 53 %), ainsi que le taux de RCC (58 versus 36 %), mais la survie globale et sans progression avec un suivi médian de 36 mois ne différait pas selon la tranche d’âge [17]. La tolérance de l’IM s’est avérée un peu moins favorable chez les plus de 65 ans, avec notamment des neutropénies, des thrombocytopénies, des effets secondaires non hématologiques de grades 3-4 et des arrêts de traitement pour intolérance plus fréquents.

En revanche, dans le groupe IM de l’essai IRIS ayant testé l’efficacité de l’IM en première ligne dans la LMC-PC, aucune relation n’a été retrouvée entre l’âge et la fréquence des événements indésirables médicamenteux. Qu’en est-il de l’expérience française ? Vingt-neuf patients de plus de 65 ans ont été traités par IM au sein du réseau d’hématologie du Limousin dont 10 en PC tardive, 18 en PC précoce et 1 en phase aiguë d’emblée. Les taux de réponse hématologique et cytogénétique sont comparables à ceux rapportés dans la littérature, sept patients sont décédés dont deux en transformation aiguë et cinq de causes non liées à l’hémopathie ni au traitement. Les événements indésirables fréquemment rapportés dans cette cohorte sont la neutropénie en début de traitement et l’anémie nécessitant un support par érythropoïétine recombinante dans 32 % des cas, des crampes, des troubles digestifs et des œdèmes. Sont-ils au moins en partie liés à des interactions médicamenteuses ? Il est difficile de répondre à la question, mais la polymédication était fréquente dans cette cohorte. L’essai AFR04 du groupe coopératif FILMC a inclus 30 patients de 70 ans et plus et visait à analyser l’efficacité et la tolérance de l’IM à 400 mg/j dans la LMC-PC de novo [18]. L’âge médian était de 74,8 ans (70-90) et le score de Sokal faible, intermédiaire ou élevé dans respectivement 35, 35 et 30 % des cas. Les résultats avec un suivi médian de 3,7 ans montrent une dose moyenne d’IM réellement administrée de 392 mg/j, des taux cumulés de RCC et RMM proches de ceux rapportés dans l’essai IRIS et l’absence d’influence de l’index de comorbidité gériatrique CIRS-G sur la réponse. La tolérance de l’IM se caractérisait par une anémie de grade supérieur ou égal à 1 dans 32 % des cas, nécessitant une correction par érythropoïétine recombinante dans 86 % des cas. Soixante-cinq pour cent des patients souffraient d’une pathologie cardiologique associée et seul un patient a présenté une décompensation cardiaque sous IM. Les autres effets indésirables notables comportaient des œdèmes (71 % des cas) et des troubles digestifs (38 % des cas), mais seuls deux patients ont arrêté l’IM pour intolérance.

Au total, ces données montrent que l’IM à 400 mg/j ne perd pas son efficacité avec l’âge et que sa tolérance chez le sujet âgé est satisfaisante, même si la prudence s’impose en raison d’éventuelles comorbidités et polymédications associées. Les données sur ITK de seconde génération chez le sujet âgé sont pauvres et émanent des essais cliniques, dans lesquels les patients au passé cardiologique lourd étaient exclus. Une analyse de l’efficacité du nilotinib selon l’âge a été effectuée chez les patients atteints de LMC-PC en échec ou intolérants à l’IM ; et les résultats avec un recul court semblent montrer l’absence de différence en termes d’efficacité et d’événements indésirables chez les plus et moins de 65 ans [19].

Gestion des effets indésirables des ITK

Dr Delphine Rea, Hôpital Saint-Louis, Paris

Les ITK dans la LMC ont pour cible BCR-ABL, mais leur puissance inhibitrice varie ainsi que leur spectre d’action sur d’autres kinases ou effet off-target. Le nilotinib et le dasatinib sont de plus puissants inhibiteurs de BCR-ABL que l’IM. Le nilotinib et l’IM ciblent de manière comparable c-kit et le PDGF-R et sont également doués de propriétés inhibitrices vis-à-vis de la kinase Src Lck ou de kinases telles DDR1. Le dasatinib cible c-kit et le PDGF-R ainsi que l’ensemble des kinases de la famille Src, les récepteurs des éphrines et bien d’autres protéines [20]. De ces propriétés découlent des effets secondaires communs à tous les ITK et d’autres spécifiques à chaque molécule. La gestion des événements indésirables liés aux ITK est cruciale : d’une part, la santé et la qualité de vie du patient sont en jeu, d’autre part, de cette gestion découle la compliance au traitement et son efficacité. La toxicité des ITK à court terme est bien connue, mais les données à long terme manquent, exception faite de l’IM.

L’hématotoxicité et sa gestion

Les ITK sont myélosuppresseurs surtout en début de traitement. Les taux cumulés de cytopénies de tous grades sous IM en première ligne dans la LMC-PC, après 19 mois de suivi médian, sont de 45 % pour l’anémie, 57 % pour la thrombocytopénie et 61 % pour la neutropénie, et pour les grades 3-4 de 3 % pour l’anémie, 8 % pour la thrombocytopénie et 14 % pour la neutropénie [21]. Ces cytopénies sont le plus souvent transitoires, et les cytopénies sévères tardives sont peu fréquentes [22]. Dans la LMC-PC avec résistance ou intolérance à l’IM, l’anémie, la thrombocytopénie et la neutropénie sous nilotinib surviennent dans respectivement 53, 54 et 58 % des cas tous grades confondus et dans 10, 31 et 31 % des cas pour les grades 3 et 4 [23]. Sous dasatinib à 100 mg/j dans la LMC-PC avec résistance, intolérance ou réponse suboptimale sous IM, l’anémie, la thrombocytopénie et la neutropénie surviennent dans respectivement 89, 63 et 60 % des cas tous grades confondus, et dans 10, 33 et 22 % des cas pour les grades 3 et 4 [24].

La gestion des cytopénies implique d’en apprécier le grade, la cinétique et le retentissement clinique et de s’assurer du lien de causalité avec l’ITK. En cas d’anémie de grades 1-2, la modification de posologie de l’ITK n’est pas nécessaire, et de l’érythropoïétine recombinante peut être prescrite si la tolérance est insatisfaisante. Dans les anémies de grades 3-4, l’interruption thérapeutique est à discuter, le support par érythropoïétine recombinante est indispensable, voire la transfusion sanguine si besoin. La thrombocytopénie de grades 1-2 ne conduit pas à l’interruption du traitement si elle demeure stable et s’il n’existe pas de risque hémorragique particulier (anti-agrégants plaquettaires, anticoagulants). En cas de thrombocytopénie de grades 3-4, le traitement doit être interrompu jusqu’à récupération d’un taux de plaquettes de plus de 50 000-75 000/mm3, et la reprise de l’ITK s’effectue à la posologie initiale. La neutropénie n’induit de risque infectieux grave que lorsque les polynucléaires neutrophiles chutent en dessous de 500/mm3. Au-dessus de ce seuil, en l’absence d’infection, l’ITK peut être maintenu. En cas de neutropénie de grade 4, le traitement doit être interrompu jusqu’à récupération qui peut être accélérée par l’utilisation de facteurs de croissance granulocytaire. En cas de récidive d’une cytopénie sévère, la diminution de posologie au palier de dose inférieur sera discutée après récupération. En cas de cytopénies sévères récidivantes liées à l’IM, il peut être intéressant de changer de molécule au profit du nilotinib ou du dasatinib, car l’intolérance hématologique n’est pas nécessairement croisée (tableaux 1 et 2).

Tableau 1 Intolérance hématologique croisée IM-nilotinib dans la LMC-PC (d’après [25])

EI hématologiques

G2-4 sous IM n (%)

G2-4 sous nilotinib n (%)

G3-4 sous nilotinib n (%)

Réduction du nilotinib n (%)

Arrêt du nilotinib n (%)

Anémie

3 (3)

1 (1)

1 (1)

0 (0)

0 (0)

Thrombocytopénie

25 (26)

17 (16)

14 (15)

10 (11)

0 (0)

Neutropénie

9 (10)

5 (5)

5 (5)

2 (2)

7 (7)



Tableau 2 Intolérance hématologique croisée IM-dasatinib à 100 mg/j (d’après [26])

EI hématologiques

G3-4 sous IM (n)

G3-4 sous dasatinib (n)

Arrêt du dasatinib (n)

Cytopénies

10

8

2

Toxicité extrahématologique et sa gestion

Certains événements indésirables non hématologiques sont communs à tous les ITK : asthénie chronique, diarrhée, nausées, vomissements, douleurs ostéoarticulaires et musculaires, allergie cutanée, hépatotoxicité et perturbations phosphocalciques. L’IM induit des crampes musculaires, un syndrome œdémateux périphérique et une photosensibilité. Les événements indésirables liés à l’IM diminuent au fil du temps en fréquence et en intensité. Le nilotinib provoque souvent des éruptions cutanées prurigineuses, peut induire une hyperbilirubinémie libre sans gravité liée à un polymorphisme du promoteur UGT1A1 et une hyperglycémie ainsi que des perturbations du bilan pancréatique. Le dasatinib se distingue par la possibilité d’épanchements pleuraux et de dysfonction plaquettaire.

Ce sont la tolérance et l’efficacité des ITK qui guident la gestion des effets secondaires, et le dosage plasmatique est utile en cas d’intolérance marquée ou de suspicion d’interaction médicamenteuse. Les nausées et vomissements sont sensibles au métoclopramide, voire aux inhibiteurs du récepteur 5HT3 de la sérotonine, au décalage de la prise médicamenteuse au cours du repas principal pour l’IM. En cas de crampes musculaires qui peuvent être majorées par certains exercices physiques, la correction d’une hypocalcémie ou hypomagnésémie s’impose, et le benzoate de quinine est efficace. La diarrhée répond aux antidiarrhéiques (lopéramide, racécadotril). Les éruptions cutanées prurigineuses sous nilotinib répondent à un traitement antihistaminique, voire à une corticothérapie locale ou générale en cure courte. Les épanchements pleuraux observés sous dasatinib doivent être dépistés précocement. En l’absence d’atteinte parenchymateuse associée et de décompensation cardiaque, si l’épanchement est moyennement abondant, l’interruption thérapeutique transitoire associée à une corticothérapie et la reprise du médicament à plus faible dose lors de la résolution sont efficaces [27]. En cas d’intolérance extrahématologique à l’IM, le changement pour un ITK de seconde génération est à envisager, car l’intolérance croisée est peu fréquente (tableaux 3 et 4).

Tableau 3 Intolérance non hématologique croisée entre IM et nilotinib dans la LMC-PC [25]

Intolérance à l’IM

N

Récidive sous nilotinib G2-4 (n)

Récidive sous nilotinib G3-4 (n)

Réduction du nilotinib (n)

Arrêt du nilotinib (n)

Rash

28

0

0

0

0

Rétention hydrique

18

0

0

0

0

Diarrhée

12

3

1

0

0

Cytolyse hépatique

7

1

0

0

0

Myalgies/arthralgies

10

0

0

0

0



Tableau 4 Intolérance non hématologique croisée entre IM et dasatinib dans la LMC-PC [26]

Intolérance à l’IM

N-(G3-4)

Intolérance au dasatinib (G3-4) [n]

Arrêt du dasatinib (n)

Rash

17

1

0

Rétention hydrique

1

0

0

Gastro-intestinale

2

0

0

Hépatique

6

0

0

Musculoarticulaire

3

0

0

Pulmonaire

2

0

0

Asthénie, migraine

1

0

0

Neuropathie

1

0

0

Conclusion

L’information du patient et la prise en charge symptomatique optimale des événements indésirables liés aux ITK sont cruciales. En cas d’intolérance à l’IM, le changement pour le nilotinib ou le dasatinib est possible, les intolérances croisées semblant peu fréquentes, mais les données de sécurité à moyen et long termes ne sont pas disponibles pour ces deux molécules.

Références

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