ARTICLE
Auteur(s) : Alice Perrain1, Isabelle
Kousignian1, Sarah Dauchy2, Pauline
Duponchel1, Jean-Yves Cahn3, Philippe
Colombat1
1Service d’hématologie et thérapie cellulaire,
CHU Bretonneau, Tours
2Département de psycho-oncologie, Institut
Gustave-Roussy, Villejuif
3Pôle de la cancérologie, Université
Joseph-Fourier, Grenoble
Pour le patient, une mauvaise nouvelle est une information
produisant un bouleversement cognitif, comportemental et émotionnel
persistant après l’annonce [1]. Mais si l’annonce d’une mauvaise
nouvelle entraîne un impact émotionnel négatif à court terme, elle
permet de mieux faire face à la maladie, car l’incertitude
concernant le diagnostic, le traitement et le pronostic peut
conduire à l’anxiété et à la dépression [2, 4].
Si une mauvaise nouvelle est difficile à recevoir pour le
patient, elle est également difficile à annoncer pour le médecin :
elle est source de grande anxiété et de souffrance et peut même
affecter d’autres tâches dans la journée [1, 5, 7]. Il existe
une littérature empirique exposant les différentes raisons des
difficultés du médecin à annoncer une mauvaise nouvelle [3, 6, 8,
9], notamment décrites par Buckman, et Baile et al. [5, 10, 11],
mais celles-ci apparaissent multiples, certaines raisons semblant
liées au souci de protéger le patient comme la peur de le faire
souffrir [5, 12], la crainte d’ôter tout espoir au patient [9, 11,
12], et de provoquer chez lui des réactions violentes [5, 6, 8-10,
13] ; d’autres raisons paraissant liées au souci de se protéger :
peur de se laisser envahir par ses propres émotions [8, 10, 12],
peur d’être considéré par le patient comme responsable de la
mauvaise nouvelle [3, 5, 7, 10], crainte de ne pas savoir réagir
devant les émotions du patient [3, 5, 6, 9, 10], évocation de sa
propre mort ou celle de ses proches [3, 5, 6, 10, 14], difficulté
du constat d’échec vis-à-vis de la maladie [5, 11].
Mais nous n’avons pas retrouvé dans la littérature d’étude
scientifique cherchant à valider ces hypothèses. Notre étude a donc
essayé de répondre à la question par une enquête auprès de tous les
hématologistes français : pourquoi le médecin éprouve-t-il des
difficultés à annoncer une mauvaise nouvelle ?
Matériel et méthodes
Présentation des outils
L’enquête a utilisé un questionnaire en trois parties envoyé par
courrier électronique aux 917 membres de la Société française
d’hématologie (SFH). La première partie était une demande de
renseignements socio-démographiques (âge, sexe, année de thèse, nom
de l’établissement, nom du service, orientation du service [curatif
ou palliatif]). La deuxième partie comprenait 14 items
relatifs aux causes éventuelles de la difficulté d’annoncer une
mauvaise nouvelle : pour chaque item, les médecins devaient
caractériser leur ressenti en cochant une seule réponse parmi les
suivantes : « pas du tout », « plutôt non », « plutôt oui », « tout
à fait » ou « ne sais pas ». Le premier item était : « Vous
avez des difficultés à annoncer une mauvaise nouvelle à un patient
cancéreux en fin de vie ». Les items 2 à 14 exploraient les
raisons pour lesquelles l’annonce d’une mauvaise nouvelle est
difficile pour le médecin, telles qu’on peut les trouver dans la
littérature. Lors de l’analyse statistique, ces 13 items ont été
regroupés en deux hypothèses :
- – le médecin a peur de se mettre en danger, explorant
les items suivants : « Vous craignez de vous laisser envahir par
vos émotions, vous craignez de ne pas savoir comment réagir devant
les émotions du patient, vous craignez de ne pas savoir comment
répondre aux questions du patient, vous souffrez quand le patient
souffre, vous pensez à votre propre mort et à celle de vos proches,
vous souffrez quand vous parlez de sa mort prochaine avec le
patient, vous souffrez du peu de temps dont vous disposez, vous
souffrez plus quand les patients sont jeunes, pour vous, ne pas
réussir à guérir un patient est un échec » ;
- – le médecin craint de provoquer des réactions chez le
patient en explorant les items suivants : « Vous craignez de faire
souffrir le patient, vous craignez d’être considéré par le patient
comme le responsable de la mauvaise nouvelle, vous craignez d’ôter
tout espoir au patient, vous craignez de provoquer des réactions
violentes chez le patient ».
La troisième partie était constituée de cinq questions.
Les trois premières questions, fermées, étaient élaborées à
partir des travaux de Ptacek et al. [7, 15] qui se sont intéressés
au ressenti des médecins avant, pendant et après l’annonce d’une
mauvaise nouvelle. Dans les deux dernières questions, les médecins
devaient qualifier leurs compétences et leur formation en
communication de mauvaises, moyennes, bonnes ou excellentes.
Analyse statistique
Les liaisons pouvant exister entre les différentes variables
étaient étudiées à l’aide du test statistique non paramétrique du
Chi2 et des odds ratios estimés par un modèle logistique
multivarié. La comparaison de deux échantillons en termes de
moyennes était effectuée à l’aide du test paramétrique de Student.
Une table de vérité était utilisée pour déterminer toutes les
combinaisons entre les modalités de plusieurs variables. Pour les
items 1 à 14, les modalités « pas du tout » et « plutôt non »
étaient regroupées en une seule modalité « non », et les deux
modalités « plutôt oui » et « tout à fait » en une seule modalité «
oui », car peu d’individus avaient choisi les modalités extrêmes
(non et tout à fait). L’hypothèse « peur de se mettre en danger »
prenait la modalité « oui » lorsque deux des items au moins
exprimaient la modalité « oui ». L’hypothèse « peur de provoquer
des réactions » chez les patients prenait la modalité
majoritairement exprimée dans les neuf items. En cas d’ex aequo
entre « oui » et « non » dû aux valeurs manquantes, cette hypothèse
prenait la modalité « oui ». Pour les questions concernant les
compétences et la formation en communication, les modalités «
mauvaise » et « moyenne » étaient regroupées en une seule modalité
« non satisfaisante » et les deux modalités « mauvaise » et «
moyenne » étaient regroupées en une seule modalité « satisfaisante
», et les deux modalités « bonne » et « très bonne » en une seule
modalité « satisfaisante », car peu d’individus avaient choisi les
modalités extrêmes (mauvaise et très bonne).
Résultats
Données socio-démographiques
Le taux de réponse a été de 12,8 % (117 questionnaires reçus), ce
faible taux de réponses s’expliquant pour une part par l’importante
proportion de biologistes interrogés. Les médecins avaient en
moyenne 43 ans, étaient pour la plupart de sexe masculin et
travaillaient majoritairement dans des services de soins uniquement
curatifs (tableau 1). Les médecins
les plus jeunes étaient majoritairement des femmes (p = 0,0042).
Nous avons séparé deux groupes de médecins selon qu’ils
considéraient avoir ou non des difficultés à annoncer une mauvaise
nouvelle : 58,1 % des médecins affirmaient ne pas éprouver de
difficulté à annoncer une mauvaise nouvelle. La difficulté des
médecins à annoncer une mauvaise nouvelle n’apparaissait pas
significativement liée à l’âge, au sexe, au nombre d’années
écoulées depuis l’obtention de la thèse ou à l’orientation du
service.
Tableau 1 Description de l’échantillon et des deux
groupes avec ou sans difficulté à annoncer une mauvaise nouvelle
|
Difficulté
|
Pas de difficulté
|
p
|
Échantillon
|
|
Effectifs
|
49 (41,9 %)
|
68 (58,1 %)
|
|
117 (100,0 %)
|
|
Âge
|
|
|
|
|
|
Médiane [EIQ : Q1-Q3]
|
42 : [37-51]
|
43,5 : [35,5-52]
|
0,9600
|
43 : [36-51]
|
|
Classes (effectifs, pourcentage)
|
|
|
|
|
|
< 35 ans
|
9 (19,6 %)
|
13 (20,3 %)
|
NS
|
22 (20,0 %)
|
|
35 à 45 ans
|
17 (37,0 %)
|
21 (32,8 %)
|
38 (34,5 %)
|
|
45 à 55 ans
|
13 (28,3 %)
|
19 (29,7 %)
|
32 (29,1 %)
|
|
> 55 ans
|
7 (15,2 %)
|
11 (17,2 %)
|
18 (16,4 %)
|
|
Sexea
|
|
|
|
|
|
Femme
|
23 (47,9 %)
|
24 (37,5 %)
|
NS
|
47 (42,0 %)
|
|
Homme
|
25 (52,1 %)
|
40 (62,5 %)
|
65 (58,0 %)
|
|
Nombre d’années depuis la thèse
|
|
|
|
|
|
Médiane [EIQ : Q1-Q3]
|
14 : [6-23]
|
14 : [6-24]
|
0,7508
|
14 : [6-23]
|
|
Classes (effectifs, pourcentage)
|
|
|
|
|
|
< 5 ans
|
11 (22,4%)
|
15 (23,5 %)
|
NS
|
27 (23,1 %)
|
|
5 à 15 ans
|
15 (30,6 %)
|
20 (29,4 %)
|
35 (29,9 %)
|
|
15 à 25 ans
|
14 (28,6 %)
|
18 (26,5 %)
|
32 (27,3 %)
|
|
> 25 ans
|
9 (18,4 %)
|
14 (20,6 %)
|
23 (19,7 %)
|
|
Serviceb
|
|
|
|
|
|
Soins curatifs
|
35 (76,1 %)
|
49 (76,6 %)
|
NS
|
84 (76,4 %)
|
|
Soins curatifs et palliatifs
|
11 (23,9 %)
|
15 (23,4 %)
|
26 (23,6 %)
|
aSur un effectif total de 112 (sans les données
manquantes).
bSur un effectif total de 110 (sans les données
manquantes).
Raisons des difficultés à annoncer une mauvaise
nouvelle
En séparant les deux groupes de médecins ayant ou n’ayant pas de
difficulté à annoncer une mauvaise nouvelle, on constatait que
cette difficulté était significativement liée à la crainte de
provoquer des réactions chez le patient (crainte de faire souffrir
le patient, d’ôter tout espoir au patient, de ne pas savoir réagir
devant les émotions du patient) et à la peur de se mettre en danger
(peur de souffrir quand le patient souffre, de souffrir en parlant
de sa mort prochaine avec le patient) (tableau
2). Ces facteurs sont retrouvés par l’estimation des
odds ratios (tableau 3) avec
l’apparition de l’item « vous craignez de ne pas savoir répondre
aux questions du patient » pour qui le calcul de p était non valide
à cause d’un effectif théorique inférieur à 5.
En comparant les significativités, on remarque que les facteurs
liés à leur peur de se mettre en difficulté sont plus prédictifs de
la difficulté d’annoncer une mauvaise nouvelle que ceux liés à la
crainte de provoquer une réaction chez le patient.
Tableau 2 Répartition des réponses positives aux items
dans les groupes avec et sans difficulté à annoncer une mauvaise
nouvelle
|
Difficulté (n = 49)
|
Pas de difficulté (n = 68)
|
p
|
|
Vous craignez de ne pas savoir comment réagir devant les émotions
du patient
|
14 (28,6 %)
|
2 (3 %)
|
< 0,0001
|
|
Vous souffrez quand vous parlez de sa mort prochaine avec le
patient
|
29 (61,7 %)
|
21 (32,3 %)
|
0,0020
|
|
Vous craignez d’ôter tout espoir au patient
|
40 (83,3 %)
|
37 (57,8 %)
|
0,0039
|
|
Vous craignez de ne pas savoir répondre aux questions du
patient
|
9 (18,4 %)
|
2 (2,9 %)
|
0,0048a
|
|
Vous souffrez quand le patient souffre
|
36 (76,6 %)
|
33 (52,4 %)
|
0,0094
|
|
Vous craignez de faire souffrir le patient
|
47 (95,9 %)
|
53 (80,3 %)
|
0,0139
|
|
Vous craignez de vous laisser envahir par vos émotions
|
13 (26,5 %)
|
10 (14,9 %)
|
NS
|
|
Vous craignez d’être considéré comme le responsable de la
nouvelle
|
6 (12,5 %)
|
7 (10,5 %)
|
NS
|
|
Vous craignez de provoquer des réactions violentes chez le
patient
|
6 (12,2 %)
|
7 (10,3 %)
|
NS
|
|
Vous pensez à votre propre mort et celle de vos proches
|
9 (19,2 %)
|
14 (20,6 %)
|
NS
|
|
Vous souffrez du peu de temps dont vous disposez
|
35 (76,1 %)
|
48 (72,7 %)
|
NS
|
|
Vous souffrez plus quand les patients sont jeunes
|
38 (79,2 %)
|
44 (67,7 %)
|
NS
|
|
Pour vous, ne pas réussir à guérir un patient est un échec
|
22 (46,8 %)
|
27 (40,9 %)
|
NS
|
|
49
|
68
|
|
ap non valide car effectifs théoriques inférieurs à
cinq.
Tableau 3 Odds ratios (OR) estimés par un modèle
logistique multivarié de la difficulté à annoncer une mauvaise
nouvelle pour les raisons de cette difficulté
|
OR
|
|
Vous craignez de ne pas savoir comment réagir devant les émotions
du patient
|
4,11 [1,68 ; 10,08]
|
|
Vous craignez d’ôter tout espoir au patient
|
2,47 [1,38 ; 4,44]
|
|
Vous souffrez quand vous parlez de sa mort prochaine avec le
patient
|
2,42 [1,24 ; 4,72]
|
|
Vous craignez de ne pas savoir répondre aux questions du
patient
|
2,20 [1,11 ; 4,35]
|
|
Vous souffrez quand le patient souffre
|
2,18 [1,14 ; 4,16]
|
|
Vous craignez de faire souffrir le patient
|
1,75 [0,98 ; 3,12]
|
|
Vous craignez de vous laisser envahir par vos émotions
|
1,52 [0,93 ; 2,50]
|
|
Vous souffrez plus quand les patients sont jeunes
|
1,39 [0,82 ; 2,36]
|
|
Vous craignez de provoquer des réactions violentes chez le
patient
|
1,27 [0,77 ; 2,07]
|
|
Vous craignez d’être considéré comme le responsable de la
nouvelle
|
1,26 [0,85 ; 1,87]
|
|
Pour vous, ne pas réussir à guérir un patient est un échec
|
1,02 [0,68 ; 1,54]
|
|
Vous souffrez du peu de temps dont vous disposez
|
1,00 [0,62 ; 1,63]
|
|
Vous pensez à votre propre mort et celle de vos proches
|
|
Évaluation du stress induit par l’annonce d’une
mauvaise nouvelle
La fréquence et les caractéristiques du stress induit par l’annonce
d’une mauvaise nouvelle n’apparaissent pas significativement
différentes chez les médecins éprouvant et n’éprouvant pas de
difficultés : globalement, presque la moitié des médecins se
sentent tendus avant l’entretien, dès qu’ils savent qu’ils doivent
annoncer une mauvaise nouvelle, cette tension étant limitée dans 90
% des cas au jour de l’annonce, que ce soit avant, pendant ou après
cette annonce (tableau 4).
Tableau 4 Répartition des réponses positives aux
questions sur le stress avant, pendant et après l’annonce d’une
mauvaise nouvelle
|
Difficulté
|
Pas de difficulté
|
p
|
|
Avant l’entretien avec le patient, vous vous sentez tendu
|
|
|
|
|
– Dès que vous savez ce que vous allez annoncer
|
23(47,9 %)
|
23 (34,9 %)
|
NS
|
|
– La veille de l’annonce
|
3 (6,1 %)
|
7 (10,8 %)
|
NS
|
|
– Le jour de l’annonce seulement
|
19 (38,8 %)
|
18 (27,3 %)
|
NS
|
|
– Vous vous sentez plus tendu seulement pendant l’entretien avec le
patient
|
19 (38,8 %)
|
20 (31,8 %)
|
NS
|
|
Après l’entretien, vous vous sentez tendu
|
|
|
|
|
– Uniquement le jour même
|
27 (55,1 %)
|
32 (48,5 %)
|
NS
|
|
– Pendant deux jours
|
5 (10,2 %)
|
3 (4,7 %)
|
NS
|
|
– Pendant trois jours
|
1 (2,0 %)
|
1 (1,6 %)
|
NS
|
|
– Pendant plus de trois jours
|
2 (4,1 %)
|
2 (3,1 %)
|
NS
|
Évaluation de leur compétence
et de leur formation en communication
L’auto-évaluation faite auprès des hématologistes montre que les
médecins n’éprouvant pas de difficultés à annoncer une mauvaise
nouvelle s’estiment plus compétents (73,1 %) que ceux ayant des
difficultés (51 % de ce groupe s’estimant compétents).
Quel que soit l’échantillon, les médecins s’estiment globalement
mal formés à la communication pour 72,6 % d’entre eux, une
différence statistiquement significative étant observée entre les
deux groupes : 36,4 % des médecins n’éprouvant pas de difficultés
versus 14,6 % des médecins éprouvant des difficultés estimant avoir
reçu une formation satisfaisante (tableau
5).
Les compétences en communication apparaissent significativement
liées à la formation en communication (p < 0,0001).
Tableau 5 Évaluation des compétences et de la formation
en communication dans les deux groupes avec et sans difficulté à
annoncer une mauvaise nouvelle
|
Difficulté
|
Pas de difficulté
|
Échantillon total
|
p
|
|
Non S
|
S
|
Non S
|
S
|
Non S
|
S
|
|
|
Compétences
|
|
|
|
|
|
|
0,0144
|
|
Formation
|
|
|
|
|
|
|
0,0099
|
Discussion
Notre enquête menée par la SFH a touché l’ensemble des
hématologistes français. Bien que le taux de réponse ne soit que de
12,8 %, elle montre que 42 % d’entre eux éprouvent des difficultés
à annoncer une mauvaise nouvelle. Ce taux est à comparer avec
l’étude de Ramirez et al. où 26 % des médecins interrogés
affirmaient avoir des difficultés à annoncer une mauvaise nouvelle
[16], ces pourcentages apparaissant relativement faibles tant il
est admis que l’annonce d’une mauvaise nouvelle est difficile pour
un médecin [1, 10, 15].
Notre étude met en évidence de nombreux facteurs prédictifs de
la difficulté à annoncer une mauvaise nouvelle et montre que les
facteurs prédictifs liés à la peur de se mettre en danger
prédominent sur les facteurs liés à la peur de provoquer des
réactions chez les patients.
Plusieurs études publiées avaient déjà individualisé ces
facteurs prédictifs sans les comparer entre eux. La difficulté
de gérer les réactions émotionnelles des patients apparaissant chez
25 % des médecins interrogés dans l’étude de Baile et al. [11] et,
pour 40 %, dans l’étude de Fallowield et al. [17].
Les médecins ont peur de souffrir, et Ramirez et al. ont
montré qu’être affecté par la souffrance émotionnelle et physique
des patients contribue au stress émotionnel [16].
La peur de « faire mal » au patient est également fréquemment
évoquée dans l’étude de Ptacek et al. [15], 75 % des médecins
pensent que l’annonce peut être très stressante pour le patient, en
sachant que la façon d’annoncer peut être plus délétère que la
mauvaise nouvelle elle-même [4, 5, 15]. Dans l’étude de Baile et
al., 58 % des oncologues américains interrogés ont déclaré que le
plus difficile dans l’annonce est de rester honnête sans ôter
l’espoir [11]. Pour laisser cet espoir au malade, les médecins
peuvent proposer un « activisme médical » à base de plans de
traitement, d’examens complémentaires [18]. Mais entretenir ce faux
espoir en masquant l’issue fatale empêche les patients de réaliser
leurs projets de fin de vie, d’établir des priorités dans leur vie
personnelle, d’exprimer leurs angoisses et de resserrer des liens
avec leurs proches [18] comme l’a évoqué Back dans l’un de ses
articles : « Espérer le meilleur en se préparant au pire »
[19].
Nous confirmons également les données de Ptacek et al., comme
quoi, plus le stress est élevé avant et plus il est élevé après
l’annonce [7, 15], ce qui pourrait entraîner une altération des
relations avec les patients suivants [15].
63,8 % des médecins de notre étude s’estiment satisfaits de
leurs compétences en communication. Ces chiffres sont à
rapprocher de l’étude de Baile et al. où 13 % des oncologues
américains estimaient leurs capacités à annoncer une mauvaise
nouvelle très bonnes, 40 % bonnes et 40 % moyennes [11].
27,2 % des hématologues français estiment avoir reçu une
formation en communication satisfaisante. Cela peut être comparé
aux résultats de l’étude de Back et al. [2] où seulement 5 % des
oncologues américains avaient reçu une formation en communication,
et où 33 % estimaient apprendre au contact d’un collègue et à ceux
de l’étude de Ramirez et al. [16] où 56 % des oncologues
britanniques interrogés estimaient leur formation en communication
satisfaisante. Or, on sait le lien entre risque d’épuisement
professionnel et formation à la communication [16, 19].
Si notre étude est originale et apporte des conclusions
novatrices, certaines réserves peuvent être avancées concernant la
méthodologie : le faible taux de réponses sur un grand échantillon
ne s’explique pas complètement par le nombre de biologistes
interrogés n’ayant pas répondu, le mode déclaratif du recueil de
données, son caractère rétrospectif pouvant introduire des biais de
mémorisation et de subjectivité, majorés par le fait que le stress
modifie le souvenir d’une expérience [7].
Notre étude a montré en tout cas que, dans le domaine de
l’annonce, il existe un étroit lien entre compétences et formation
en communication. Une solution aux difficultés ressenties pourrait
donc être la mise en place d’une formation à l’annonce d’une
mauvaise nouvelle et plus largement à mieux communiquer. Merckaert
et al. [20] ont retenu les critères suivants pour une formation
efficace : centrée sur l’apprenant et ses besoins en formation,
s’intéressant à l’acquisition de compétences plutôt qu’à
l’apprentissage de connaissances théoriques, en utilisant des jeux
de rôle, avec réactions des autres participants, en petits groupes,
durant plusieurs jours (au moins trois). Davis et al. font les
mêmes propositions et insistent sur l’importance d’intégrer
l’acquisition de compétences le plus possible au sein de la
pratique médicale, grâce à la séquence learn-work-learn : la
formation se déroule en plusieurs séances entre lesquelles les
médecins travaillent, ce qui permet d’utiliser les compétences et
de renforcer leur acquisition en discutant de cette mise en
pratique [21]. Ces différentes techniques peuvent être
regroupées au sein de programmes pédagogiques, comme Oncotalk à
Washington, soutenu par le National Cancer Institute [2].
Les médecins ainsi formés sont plus centrés sur les patients,
répondant mieux à leurs attentes [17].
Notre étude montre la difficulté de la confrontation à la
maladie grave et à ses représentations, confrontant les
hématologistes au sens de la vie et à leur propre mort [22].
Les émotions sont inévitables et ont un impact sur les
comportements et la prise de décision, donc sur l’acte
thérapeutique lui-même [17, 23, 24]. D’où toute l’importance d’une
formation à la communication médicale au cours des études médicales
et du DES d’hématologie à la fois en théorie et sous forme de
compagnonnage durant tout le temps de la formation pratique, et de
la mise en place d’espaces de paroles où il sera possible au
médecin d’échanger avec ses collègues ou avec l’équipe soignante
sur la difficulté de certaines annonces ou certaines prises en
charge.
Références
1 Ptacek JT, Eberhardt T. Breaking bad news, a review of
the literature. JAMA 1996 ; 276 : 496-502.
2 Back A, Arnold R, Tulsky J, Baile W,
Fryer-Edwards K. Teaching communication skills to medical
oncology fellows. J Clin Oncol 2003 ; 12 : 2433-6.
3 Fallowfield L. Giving sad and bad news. Lancet
1993 ; 341 : 476-8.
4 Fallowfield L, Jenkins V, Beveridge HA. Truth
may hurt but deceit hurts more: communication in palliative care.
Palliat Med 2002 ; 16 : 297-303.
5 Buckman R. S’asseoir pour parler. Paris : Masson,
2001.
6 Espinosa E, Gonzalez Baron M, Zamora P,
Ordonez A, Arranz P. Doctors also suffer when giving bad
news to cancer patients. Support Care Cancer 1996 ; 1 :
61-3.
7 Ptacek JT, Fries EA, Eberhardt TL,
Ptacek JJ. Breaking bad news to patients, physician’s
perceptions of the process. Supoort Care Cancer 1999 ;
3 : 113-20.
8 Maguire P. Barriers to psychological care of the dying.
BMJ 1985 ; 291 : 1711-3.
9 Lee SJ, Back AL, Block SD, Stewart SK.
Enhancing physician-patient communication. Hematology (Am Soc
Hematol Educ Program) 2002 : 464-83.
10 Buckman R. Breaking bad news, why is it still so
difficult? BMJ 1984 ; 288 : 1597-9.
11 Baile W, Buckman R, Lenzi R, Glober G,
Beale E, Kudelka A. SPIKES, a six-step protocol for
delivering bad news. Oncologist 2000 ; 5 : 302-11.
12 Schaerer R. Le contenu objectif de la vérité. JALMALV
1986 ; 7 : 20-5.
13 Pillot J. La traversée du tunnel. JALMALV 1986 ;
7 : 32-4.
14 Pillot J. La communication avec le malade atteint d’un
cancer. JALMALV 1991 ; 23 : 30.
15 Ptacek JT, Ptacek JJ, Elisson NM. “I’m sorry
to tell you…”, Physicians’reports of breaking bad news. J Behav Med
2001 ; 2 : 205-17.
16 Ramirez AJ, Graham J, Richards MA, et al.
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