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Facteurs pronostiques cytogénétiques


Hématologie. Volume 12, 14-5, Numéro spécial 6 : Leucémie Lymphoïde Chronique, Revue

DOI : 10.1684/ejd.2007.0098


Auteur(s) : Florence Nguyen-Khac, Service d’hématologie biologique, hôpital Pitié-Salpêtrière, 47-83, bd de l’Hôpital, 75013 Paris.

ARTICLE

Auteur(s) : Rémi Letestu1, Florence Nguyen-Khac2, Frédéric Davi2

1Service d’hématologie biologique, hôpital Avicenne, 125, route de Stalingrad, 93000 Bobigny
2Service d’hématologie biologique, hôpital Pitié-Salpêtrière, 47-83, bd de l’Hôpital, 75013 Paris

La leucémie lymphoïde chronique (LLC) est caractérisée par une évolution remarquablement hétérogène. Alors que certains patients ont une maladie totalement indolente pendant des dizaines d’années, d’autres meurent plus ou moins rapidement en dépit de tout traitement. Les classifications introduites par Rai et Binet il y a une trentaine d’années, basées sur des signes cliniques (adénopathies, hépatosplénomégalie) et des paramètres biologiques simples (numération formule sanguine) ont permis de distinguer trois groupes de patients ayant des pronostics distincts [1, 2].Ces classifications ont été les gold standards pour guider les stratégies thérapeutiques. Cependant, elles ne permettent pas de prédire précisément l’évolutivité de la maladie, en particulier chez les patients appartenant au groupe de faible risque. Ainsi, parmi les malades initialement en stade A de Binet, soit les deux tiers des cas de LLC, plus de 40 % évoluent vers des stades B et C, et 50 % auront besoin d’être traités.Depuis une dizaine d’années, de nouveaux marqueurs à valeur pronostique ont été identifiés. Certains marqueurs sériques tels la β2microglobuline, la thymidine kinase, le CD23 soluble, reflètent vraisemblablement la masse tumorale et/ou sa capacité proliférative. Mais ce sont les caractéristiques immunophénotypiques, chromosomiques et moléculaires de ces leucémies qui constituent actuellement les outils pronostiques les plus performants.

Facteurs pronostiques immunophénotypiques

Rémi Letestu

La cytométrie en flux (CMF) est un outil fondamental dans la prise en charge diagnostique des syndromes lymphoprolifératifs. Elle permet de déterminer précisément un profil d’expression des marqueurs de membrane pour chaque cellule analysée. Dans la LLC, la stabilité du phénotype des cellules pathologiques et la présence de cibles caractéristiques permettent le plus souvent un diagnostic positif aisé, en particulier grâce à l’application de recommandations diagnostiques actuellement bien validées [3, 4]. De nombreux marqueurs ont montré leur intérêt dans l’évaluation du pronostic dans la LLC, et la CMF a toute sa place aux côtés des techniques de biologie moléculaire et de cytogénétique comme outil pronostique. Elle permet la recherche de marqueur spécifique membranaire ou intracytoplasmique au sein d’une population hétérogène sans nécessiter de purification préalable de la population d’intérêt. Cette dernière peut en effet être spécifiquement isolée par un choix judicieux de marqueurs caractéristiques. La CMF est une technique de choix pour la recherche de marqueurs associés à l’évolution clinique, parmi ceux-ci, le CD38 et la kinase ZAP-70 ont été le sujet de nombreuses études et sont probablement les plus connus.

CD38

Le CD38 est une glycoprotéine membranaire d’environ 45kDa présentant diverses fonctions. C’est une ecto-enzyme (ADP-ribosyl cyclase et hydrolase) qui se comporte également comme un récepteur membranaire et intervient dans l’adhésion et la signalisation cellulaire grâce à l’interaction avec son ligand le CD31 [5, 6]. Sur les cellules lymphoïdes, le CD38 est un marqueur d’activation et de maturation non spécifique de lignée, il a été proposé comme une cible pour des anticorps monoclonaux thérapeutiques dans le myélome multiple. Dans le cadre de la LLC, la possibilité d’une expression membranaire du CD38 [7] dans un groupe de patients a été documentée bien avant que ne soit soulevé l’intérêt de son étude par S. Zupo et al. Leurs travaux ont en effet montré une réponse à la stimulation du BCR par antiIgM variable selon la présence ou non d’une expression du CD38 à la surface des cellules et suggéré une implication physiopathologique de cette molécule [8].

L’intérêt pronostique de l’expression membranaire du CD38 a été mis par la suite au premier plan. Ce marqueur a tout d’abord été proposé comme marqueur de substitution à l’étude du statut mutationnel des gènes IgH [9, 10]. De nombreuses études ont été menées dans les années suivantes pour tenter de préciser cette corrélation conduisant à des résultats parfois contradictoires. Si l’usage de ce marqueur en tant que substitut des mutations somatiques n’a pas été clairement validé, l’intérêt du CD38 comme facteur pronostique indépendant a néanmoins été démontré [11-14].

Parallèlement il est apparu que, en fonction de la procédure technique utilisée, les résultats obtenus pouvaient être très variables. Le choix du clone d’anticorps ainsi que celui du fluorochrome auquel il est conjugué sont critiques et doivent être validés avec soin. Enfin le mode d’interprétation du résultat du marquage a été beaucoup débattu et le seuil de positivité reste actuellement controversé. Les premières études ont établi un seuil de positivité à 30 % [9, 15], certains auteurs ont aussi utilisé un seuil de 20 % [16, 17] ou encore les moyennes d’intensité de fluorescence [12]. Cependant, la pertinence de ces seuils a été remise en question par la description de l’hétérogénéité du niveau d’expression du CD38 d’un patient à l’autre ainsi que l’existence d’un profil d’expression bimodal chez de nombreux sujets. Un profil bimodal correspond à l’association d’une population négative à une population positive dont la proportion est très variable (8-72 %) ; chez ces patients, l’évolution est plus défavorable que si le marqueur est négatif [18]. Allant dans le même sens, une étude a montré peu après qu’un seuil de positivité de 7 % avait une valeur pronostique significative [19].

Devant ces difficultés techniques et d’interprétation, une approche légèrement différente a été proposée utilisant une méthode quantitative. Cependant, la supériorité de la quantification sur l’expression en pourcentage pour l’identification des sujets à pronostic défavorable n’est pas clairement établie. Certains auteurs ont suggéré que la quantification avait un intérêt chez le sujet jeune (< 60 ans) et dans le groupe stade A de la classification de Binet [20]. Plus récemment, une autre équipe a montré que l’application d’un seuil de positivité à 5 % était suffisante pour la stratification pronostique, la quantification n’apportant pas d’information supplémentaire dans leur étude portant sur 78 patients [21].

Au total, l’évaluation de l’expression du CD38 sur les cellules de LLC est un marqueur pronostique validé mais peu utilisé dans la stratification pronostique des patients participant aux essais cliniques probablement en raison de l’absence de consensus technique définitif.

ZAP-70

Depuis que son expression a été détectée dans les cellules de LLC par des études de profil d’expression génique, la kinase ZAP-70 a été un centre d’intérêt croissant [22]. L’association au marqueur pronostique de référence que sont les mutations somatiques des gènes des immunoglobulines en a fait une cible privilégiée dans les études pronostiques. Pressentie comme un marqueur de substitution du statut mutationnel des gènes des immunoglobulines [23, 24] l’expression de ZAP-70 ne s’est avérée qu’imparfaitement corrélée aux mutations somatiques. Le pourcentage de concordance est variable selon les études et les techniques utilisées et se situe le plus souvent entre 75 et 85 % [25-29]. Par la suite, la signification pronostique propre de l’expression de ZAP-70 a été démontrée [26, 28-30] ce qui justifie les efforts déployés depuis pour mettre au point une méthode de détermination fiable. En marge de son importance dans la compréhension des mécanismes physiopathologiques de la maladie, l’étude de l’expression de ZAP-70 dans la LLC est aussi un défi technique.

ZAP-70 est une protéine tyrosine kinase de la famille Syk ayant une fonction cruciale dans les cellules T. Impliquée dans la cascade de la signalisation intracellulaire après l’engagement du TCR, elle est aussi fortement exprimée dans les cellules NK où elle intervient dans la signalisation du récepteur FcγRIIIa. Par conséquent, toute méthode de mesure réalisée sur un échantillon de sang périphérique devra être soit capable de différencier l’expression dans les cellules T et NK de celle des cellules de LLC soit comporter une étape préalable de purification. Différentes approches techniques ont été testées pour l’évaluation de l’expression de ZAP-70 :

  • au niveau de l’ADN génomique avec l’étude de la méthylation du promoteur du gène [31],
  • au niveau ARN par PCR semi-quantitative et PCR quantitative en temps réel [23, 30, 32],
  • au niveau protéique par immunoblot, immunocytochimie [33, 34].

La CMF est un outil particulièrement adapté pour repérer les différentes sous-populations cellulaires au sein d’un échantillon sanguin. Par contre, la localisation intracellulaire de la molécule est une difficulté technique et son homologie avec Syk est un écueil pour la production d’anticorps spécifiques. De plus, l’expression de ZAP-70 a longtemps été considérée comme restreinte aux lignées T et NK mais des études récentes montrent qu’elle peut aussi être observée dans les précurseurs B médullaires [35, 36], dans les cellules B matures sous certaines conditions d’activation [37] ou dans des sous-populations cellulaires de la rate et de l’amygdale [36, 38]. L’expression dans les cellules B normales circulantes est encore controversée [37].

Néanmoins, la possibilité de réaliser des immunomarquages multiparamétriques en CMF en fait une méthode attractive pour ce type d’application. Plusieurs études ont décrit des procédures techniques utilisant des anticorps, des stratégies d’analyse et des modes d’expression des résultats différents [24-26]. Devant la multiplication des procédures techniques, une standardisation était donc fondamentale dans le but d’une utilisation en pratique quotidienne et dans les essais cliniques. Des travaux d’harmonisation ont été menés par plusieurs équipes françaises dans le cadre d’un protocole de soutien aux innovations thérapeutiques coûteuses [39] et un groupe de travail multinational [40]. Les résultats ont été publiés récemment et fournissent des recommandations validées pour la mise en place de cette analyse mais tous les aspects délicats de la technique ne sont pas résolus. Par ailleurs, de nouveaux réactifs donnant des résultats prometteurs ont été commercialisés depuis peu, il est donc important que l’effort d’harmonisation se poursuive afin d’établir des règles d’application précises.

Conclusion

La CMF est une méthode utilisée dans un but diagnostique et pronostique depuis de plusieurs années dans la LLC. La similitude de l’historique des marqueurs CD38 et ZAP-70 est intéressante, tous deux proposés comme marqueur de substitution de l’étude du statut mutationnel des gènes des immunoglobulines, ils se sont révélé avoir une signification pronostique propre. Dans les deux cas des difficultés de méthodologie et d’interprétation ont freiné leur utilisation dans la prise en charge des patients mais un véritable effort de standardisation a été réalisé pour ZAP-70. Il reste à le valider dans des essais cliniques en lui attribuant une valeur dans la stratification du risque évolutif des patients afin de pouvoir bénéficier dans un avenir proche d’un nouveau marqueur pronostique fiable et informatif détectable par CMF. Enfin, différents groupes ont souligné l’intérêt de combiner les deux marqueurs ZAP-70 et CD38 [25, 28, 30]. La contribution de la CMF dans l’évaluation pronostique des patients reposera peut-être sur la recherche d’un profil immunophénotypique prédictif résultat de l’association de plusieurs marqueurs.

Facteurs pronostiques cytogénétiques

Florence Nguyen-Khac

Les difficultés de classification de certaines hémopathies lymphoïdes chroniques B rendent quelquefois l’interprétation des analyses cytogénétiques publiées délicate. En effet, selon les études, la distinction n’est pas toujours faite entre LLC, LLC atypique, leucémie prolymphocytaire B, phase leucémique de lymphome, les critères diagnostiques morphologiques et immunophénotypiques n’étant pas toujours homogènes. Par ailleurs, il faut aussi tenir compte de la date du diagnostic, du stade clinicobiologique Binet ou Rai, et d’un éventuel traitement antérieur à l’étude cytogénétique.

Cytogénétique conventionnelle (CC) (caryotype standard) et hybridation in situ fluorescente (FISH)

Depuis les années 1980, malgré l’introduction de cultures longues (72 à 96 h) en présence d’agents mitogènes classiques des lymphocytes B, comme le 12-O-tétradécanoylphorbol-13-acétate (TPA), lipopolysaccharide (LPS), pokeweed mitogen (PWM), seuls 40 à 50 % des cas étudiés de LLC présentaient des anomalies chromosomiques clonales par CC [41-43]. Les anomalies les plus fréquemment observées étaient la trisomie 12, la délétion partielle ou translocation impliquant le bras long du chromosome 13 (13q), les délétions partielles du bras long du chromosome 6 (6q), du bras court du chromosome 17 (17p), et du bras long du chromosome 11 (11q), et plus rarement un réarrangement du chromosome 14, en 14q32, au locus des gènes codant pour les chaînes lourdes des immunoglobulines (IGH) [42]. De rares translocations récurrentes juxtaposant les IGH à un gène partenaire sont rapportées, comme la t(14;18)(q32;q21) impliquant le gène BCL2 en 18q21 ; la t(14;19)(q32;q13) impliquant le gène BCL3 en 19q13 ; de manière exceptionnelle la t(11;14)(q13;q32) impliquant le gène BCL1 (codant pour la cycline D1) en 11q13 ; la translocation t(2;14)(p13;q34) impliquant le gène BCL11A en 2p13 [44-46]. Plus récemment, la t(1;6)(p35;p25) impliquant le gène IRF4 en 6p25 et un gène non identifié en 1p35 a été décrite [47].

À partir des années 1990, la recherche spécifique par FISH des anomalies récurrentes initialement observées par CC a permis de montrer leur grande fréquence (dans plus de 80 % des cas de LLC analysés) et de mettre en évidence leur valeur pronostique [48]. Les analyses par FISH pouvant être réalisées sur métaphases et sur noyaux interphasiques, permettent d’une part de mettre en évidence des anomalies cryptiques non vues par caryotype standard, et d’autre part d’analyser un plus grand nombre de cellules.

Plus récemment, l’application de nouvelles techniques de stimulation par le CD40 ligand (CD40L) ou avec des CpG-oligodeoxynucléotides (CpG-ODN), associées ou non à des interleukines (IL4 et IL2 respectivement) [49-51], ont permis d’augmenter considérablement le nombre d’anomalies chromosomiques détectées par caryotype standard, présentes dans 80 à 90 % des cas selon les études [45, 46, 51].

Valeur pronostique des anomalies chromosomiques

Délétions 13q14

La délétion impliquant la bande 13q14 est souvent cryptique (non visible par CC), et présente dans 55 à 63 % des cas, selon les études, ce qui en fait l’anomalie cytogénétique la plus fréquente. Cette délétion est hétérozygote, plus rarement homozygote. Elle peut être associée à une translocation chromosomique impliquant la bande 13q14. La région minimale de délétion est située en 13q14.3 autour des locus D13S272 et D13S319. Calin et al. ont décrit deux micro-RNAs miR-15 et miR-16 localisés dans cette région, et qui sont sous-exprimés dans 68 % des LLC testées [52, 53]. Ces micro-RNAs favorisent l’apoptose, en régulant de façon négative le gène BCL2 [54]. Dans l’étude par FISH interphasique de Döhner et al., les patients avec délétion 13q14 isolée (sans autres anomalies retrouvées avec le jeu de sondes utilisées) ont la meilleure survie globale et la plus longue médiane de l’intervalle sans traitement [48]. Il semblerait cependant que la survie sans traitement soit significativement moins longue chez les patients associant une délétion 13q à une translocation chromosomique que chez les patients avec une délétion 13q isolée [45].

Trisomie 12

La trisomie 12, par CC ou par FISH, est trouvée dans approximativement 13 à 25 % des cas, selon les nombreuses études publiées. La zone minimale critique de trisomie semble restreinte aux bandes 12q13-15 [55, 56]. La signification pronostique de la trisomie 12 est controversée selon les différentes publications [57]. Il pourrait y avoir une association entre la présence de trisomie 12 et une augmentation du pourcentage de lymphocytes atypiques, avec un immunophénotype atypique. Dans les études récentes, la valeur pronostique de la trisomie 12 en termes de survie serait nulle [48], elle n’aurait pas non plus d’incidence sur la survie sans traitement dans l’analyse de Mayr et al. [45]. Cependant des données préliminaires de l’étude CLL1 allemande montrent que le groupe de patients avec délétion 17p, délétion 11q ou trisomie 12 a une survie sans progression diminuée [58].

Délétions 11q22-23

Les délétions 11q22-23 sont retrouvées dans environ 11 à 18 % des cas selon les séries, les analyses par FISH avec des sondes couvrant la région minimale de délétion (comprenant le locus du gène ATM) ayant permis d’augmenter et de préciser la fréquence de cette anomalie par rapport à la CC. En effet, la région minimale de délétion de 2-3Mb a été identifiée en 11q22.3-q23.1 [59], et le gène candidat potentiel suppresseur de tumeur impliqué dans la LLC est le gène ATM dans cette région. La présence de mutations/délétions bialléliques d’ATM, et l’absence ou la diminution d’expression d’ATM décrites dans des LLC en font un bon candidat [60-63]. Stankovic et al. ont montré que les tumeurs avec un allèle mutant d’ATM présentent in vitro des réponses ATM-dépendantes défectueuses aux irradiations [62, 64]. Et il est important de savoir que des mutations d’ATM peuvent entraîner un dysfonctionnement de la voie p53 [65, 66]. Il existe selon les études une mutation du gène ATM dans 22 % à 40 % des cas de LLC avec délétion 11q [63, 64]. Inversement, il existe des mutations hétérozygotes d’ATM, sans délétion associée de l’autre allèle, et Austen et al. suggèrent qu’il pourrait y avoir un effet dominant négatif de cette mutation, avec un impact pronostic sur la survie des patients.

La délétion 11q est souvent associée à la présence d’adénopathies multiples périphériques, abdominales et médiastinales, une progression plus rapide de la maladie, un intervalle sans traitement plus court, et une survie globale diminuée [57]. Austen et al. montrent que les LLC avec une délétion 11q sans mutation de l’autre allèle ont une phosphorylation normale des cibles dépendantes d’ATM, et suggèrent que dans ces cas, la perte d’ATM n’est pas en rapport avec le mauvais pronostic [64]. Enfin, la délétion 11q pourrait apparaître au cours de l’évolution de la maladie dans de rares cas de LLC [67].

Délétions 17p13

Les anomalies structurales du bras court du chromosome 17, responsables le plus souvent de la perte de la bande 17p13, sont observées dans 4 % des cas [42, 68]. Les études par FISH avec des sondes couvrant le locus du gène suppresseur de tumeur TP53 en 17p13 retrouvent une délétion TP53 dans 7 % des cas [48]. Il existe une bonne corrélation entre la délétion TP53 et la mutation de l’autre allèle (72 à 83 % des cas), cependant elle n’est pas absolue [69, 70]. Les anomalies TP53 ont un impact pronostique majeur, avec une survie globale plus courte, et une non-réponse aux agents alkylants et aux analogues des purines [68, 71, 72]. En analyse multivariée, la délétion TP53 est le facteur pronostique le plus puissant [48]. Il a été décrit des cas d’apparition de délétion TP53 au cours de l’évolution de la maladie [13]. Devant l’importance de ce facteur pour la prise en charge thérapeutique, il est important d’harmoniser et de valider les différentes méthodes pour détecter les délétions TP53 : mise en culture ou non des cellules, sondes, seuils de positivité par FISH interphasique.

Délétions 6q

Leur incidence est évaluée à 6 % par cytogénétique conventionnelle [42]. Une région minimale de délétion de 3cM a été identifiée dans la bande 6q21 [73, 74]. L’implication des gènes localisés dans cette région dans la LLC n’est pas établie à ce jour. Les analyses par FISH avec une sonde 6q21 retrouvent une incidence de délétion proche d’environ 7 % [48, 75]. La délétion 6q est associée à une lymphocytose plus élevée, des adénopathies plus nombreuses, mais il n’existe pas de différence en terme de survie par rapport aux LLC sans délétion 6q [48]. L’intervalle plus court sans traitement observé dans une étude [76], ne semble pas être confirmé par d’autres [48, 75].

Caryotypes complexes et translocations chromosomiques

Avec les nouvelles techniques de stimulation par CD40L ou CpG-ODN, Mayr et al. observent que la présence de translocations chromosomiques (équilibrées et déséquilibrées) est un facteur indépendant de mauvais pronostic et influe sur la survie sans traitement et la survie globale [45]. La présence d’un caryotype complexe (> 3 aberrations chromosomiques) est aussi un facteur de mauvais pronostic, mais avec un impact moindre. Dans le même ordre d’idée, Dicker et al. concluent que la présence de translocations déséquilibrées corrèle significativement avec le statut non muté des gènes IGH, et que la présence d’un caryotype complexe et de translocations équilibrées corrèlent avec l’expression positive du CD38 [46].

Conclusion

Les deux anomalies cytogénétiques reconnues comme étant de mauvais pronostic à ce jour et pouvant orienter la prise en charge thérapeutique sont la délétion partielle du bras long du chromosome 11/délétion ATM, et la délétion partielle du bras court du chromosome 17/délétion TP53. La trisomie 12, qui aurait une influence sur la survie sans progression, a été retenue comme critère de mauvais pronostic et donc faisant partie des critères décisionnels pour le protocole CLL7 portant sur les LLC stade A.

D’autres anomalies cytogénétiques sont en cours d’évaluation. Les caryotypes complexes et les translocations seraient des facteurs de mauvais pronostic indépendants. De plus, les anomalies cytogénétiques pouvant être associées entre elles, il semblerait qu’une anomalie isolée n’ait pas la même valeur pronostique que plusieurs anomalies associées. Enfin, des résultats préliminaires non encore publiés suggèrent que le pourcentage de cellules avec délétion TP53 sur cellules non cultivées par FISH interphasique serait important pour la signification pronostique. Toutes ces observations doivent être validées et il semble donc important d’une part d’inclure dans les protocoles une étude cytogénétique conventionnelle et par FISH, et d’autre part d’homogénéiser les analyses par FISH sur noyaux interphasiques.

Facteurs pronostiques moléculaires

Frédéric Davi

Statut mutationnel des immunoglobulines

Depuis de nombreuses années, l’étude des séquences nucléotidiques gènes de chaînes lourdes d’immunoglobulines (IGVH) exprimées par les lymphocytes B malins est utilisée en particulier pour situer les hémopathies dans le schéma de différenciation physiologique des lymphocytes B, et définir plus précisément leur origine cellulaire. Les premiers travaux de ce type effectués sur les LLC avaient montré l’utilisation d’un répertoire IGVH non muté [77]. Ceci était cohérent avec le concept généralement admis alors que les cellules de LLC dérivaient un type de lymphocyte B particulier, qui chez la souris constitue un lignage appelé B1 ; celui-ci est caractérisé notamment par l’expression de CD5, la production d’anticorps polyspécifiques de faible affinité, ayant souvent une activité auto-anticorps et codés par des gènes IGVH non ou peu mutés. Cependant, avec l’accumulation de données sur les séquences IGVH des LLC, il est apparu que dans environ la moitié des cas, celles-ci comportaient un nombre variable de mutations somatiques [78]. Enfin, en 1999, deux observations princeps ont montré clairement que l’absence ou la présence de ces mutations dans les gènes IGVH était associée à une évolution très différente de la maladie [9, 10]. Ainsi, dans la série de Hamblin et al. les cas avec des IGVH mutés avaient une médiane de survie de 293 mois, alors qu’elle n’était que de 95 mois pour les cas exprimant des IGVH non mutés [10]. Depuis, de nombreuses études ont confirmé la valeur pronostique du statut mutationnel des IGVH.

La détermination du statut mutationnel des IGVH implique la réalisation de la séquence nucléotidique de la région variable des Ig, obtenue préalablement après amplification par réaction de PCR à partir de l’ADN ou l’ARN extrait des cellules tumorales, et sa comparaison avec les séquences germinales les plus proches. Par prudence, eu égard au possible polymorphisme, les séquences présentant plus de 98 % d’homologie ont été initialement considérées comme non mutées. Ceci suppose bien entendu que la base de séquences qui sert de référence tienne compte de ces polymorphismes et soit régulièrement mise à jour. À ce titre, la base IMGT est à ce jour celle qui répond le mieux à cette exigence [79]. En fait, dans une dizaine de cas où le gène germinal correspondant a pu être identifié chez les patients à partir de leurs cellules non tumorales, la divergence de séquences était due essentiellement à des mutations somatiques et non à des polymorphismes [80]. Par ailleurs, si des seuils de 97 % voire 95 % ont été proposés par certaines équipes [19, 81], la valeur de 98 % est celle qui est reconnue par la majorité des études comme étant la plus discriminante sur le plan clinique [69, 82].

En outre, certains gènes IGVH semblent échapper à la classification muté/non muté et conférer leur propre valeur pronostique. C’est particulièrement le cas pour le gène VH3-21 dont une équipe suédoise avait noté la fréquence particulière (12 %) et l’évolution défavorable quel que soit le degré de mutation [83]. Une étude sur les LLC des pays méditerranéens (France, Espagne, Italie, Grèce) a montré que la fréquence d’utilisation de ce gène était bien moindre (3 %) et que l’on distinguait deux classes de patients utilisant le gène VH3-21 : ceux exprimant un récepteur « canonique » (très forte homologie sur toute la séquence IGVH, en particulier la région CDR3, et chaînes légères identiques) et d’évolution défavorable indépendamment du degré d’homologie, et ceux hétérogènes (régions CDR3 hétérogènes et chaînes légères distinctes) dont l’évolution dépendait du statut mutationnel [84]. L’analyse du répertoire des IGVH d’un grand nombre de LLC a révélé qu’en fait plus de 20 % des cas expriment un récepteur « canonique », répartis en une cinquantaine de groupes d’homologie, dont certains avaient une évolutivité indépendante du statut mutationnel [85].

Plusieurs études ont évalué la corrélation entre les différents marqueurs pronostiques. Le statut mutationnel des IGVH est un indicateur indépendant des stades cliniques de la classification de Binet, ce qui a permis à Vasconcelos et al. de décrire quatre groupes de patients avec des médianes de survie globale significativement différentes [86]. La délétion 13q est plus fréquemment retrouvée dans les LLC avec un statut muté des IGH [19, 46, 69]. À l’inverse, si les anomalies cytogénétiques de mauvais pronostic, telles les del(11q) et del(17p) sont détectées très majoritairement parmi les cas exprimant des IGVH non mutés, cette association n’est pas absolue et de fait elles constituent un facteur pronostique indépendant du statut mutationnel [19, 64, 69]. En raison de la difficulté à réaliser cette analyse en pratique routinière, les protéines CD38 et ZAP-70 ont été proposées comme marqueurs de substitution [9, 24]. S’il existe une association entre l’expression de CD38 et IGVH non mutés, le degré de corrélation varie selon les études, ceci étant lié au moins en partie à l’utilisation de seuils de positivité différents [9, 15, 69, 81]. De fait, CD38 peut être considéré comme un marqueur pronostique indépendant avec sa propre valeur clinique [14, 81]. Cependant son expression peut varier au cours de la maladie, contrairement au statut mutationnel des IGVH qui est un paramètre fixe [14]. De même, les cas de LLC avec IGVH non mutés tendent à être préférentiellement ZAP-70-positifs, mais là aussi des discordances (7 % à 25 %) avec le statut mutationnel ont été rapportées [23-26, 29]. Dans une étude très récente, Kröber et al. ont montré que ces discordances étaient associées à la présence d’une del(11q) ou del(17p) dans le groupe IGVH non mutés, ZAP-70-négatifs, et à l’utilisation du gène VH3-21 dans le groupe IGVH mutés, ZAP70-positifs [29]. Une étude américaine comparant la capacité des IGVH et de ZAP-70 à prévoir le délai entre le diagnostic et le début du traitement a montré un avantage en faveur de ZAP-70 (risque relatif de 4,9 versus 2,5) [26]. En revanche, une étude française a montré que si ZAP-70 est un bon indicateur de la survie sans progression chez les patients en stade A, il n’était absolument pas prédictif de la survie globale des patients en stades B et C, contrairement au statut mutationnel des IGVH [87].

Marqueurs pronostiques issus des données du transcriptome

La raison pour laquelle l’évolution de la maladie est si différente en fonction du statut mutationnel des IGVH est encore mystérieuse. Les analyses du transcriptome ont réfuté l’hypothèse qu’il s’agisse de deux maladies différentes dans la mesure où les avec IGVH mutés et non mutés ont un profil d’expression génique globalement similaire, qui les distingue clairement des autres hémopathies lymphoïdes B [22, 88]. En dépit de cette signature moléculaire unique, ces deux formes diffèrent néanmoins dans l’expression de plusieurs dizaines de gènes. C’est ainsi que ZAP-70 a été mis en évidence comme transcrit préférentiellement dans les LLC avec IGVH non mutés, découverte inattendue dans la mesure où cette protéine était jusqu’alors considérée comme spécifique des cellules T et NK. De manière similaire, a été identifié le gène codant pour la lipoprotéine lipase (LPL) dont l’expression corrèle avec le statut IGVH non mutés et une survie moindre [87, 89]. Nous avons récemment montré que ses performances en tant que marqueur de substitution du statut mutationnel et de pronostic pouvaient être améliorées par la quantification simultanée du gène ADAM29, qui lui au contraire est exprimé préférentiellement dans les LLC à IGVH mutés [87]. Ainsi, sur une série de 127 LLC, le rapport LPL/ADAM29 avait une concordance de 90 % avec le statut mutationnel (contre 76 % pour LPL seul et 82 % pour ADAM29 seul). En outre, si ce rapport LPL/ADAM29, comme ZAP-70, était un marqueur pronostique indépendant pour la survie sans évènement chez les patients en stade A, il s’avérait également capable de prédire la survie globale chez les patients en stade B/C, contrairement à ZAP-70.

Des profils d’expression différents selon le statut mutationnel des IGVH et ZAP-70 ont été également mis en évidence très récemment pour les micro-ARNs. Cette classe de petits ARN non codants, intervient dans la régulation de nombreux gènes cellulaires, et leur localisation sur le génome suggère un rôle dans de nombreux cancers. C’est le cas pour deux d’entre eux, miR-15 et miR-16, qui sont situés dans la région de délétion 13q13 [52]. Calin et al. ont montré qu’un groupe de 13 micro-ARNs différenciait les LLC ZAP-70-positifs avec IGVH non mutés de celles ZAP-70-négatifs avec IGVH mutés, et constituaient un indicateur de progression de la LLC [53].

Autres marqueurs

L’érosion des télomères est un processus physiologique qui est le reflet du nombre de divisions et du vieillissement cellulaire, et est contrebalancée par l’enzyme télomérase. Celle-ci est également un élément essentiel pour l’immortalisation des cellules, et de ce fait une activité télomérase élevée a été détectée dans la majorité des cancers. Dans les cellules de LLC, l’expression de la télomérase est variable, et un taux élevé est associé à des IGVH non mutés, une maladie évolutive et une survie moindre [90, 91]. L’activité télomérase est également corrélée négativement avec la longueur des télomères. Ce dernier paramètre est un facteur pronostique de survie, et fait intéressant aussi bien dans les stades A que les B/C [91, 92].

CLLU1 est un gène récemment identifié par la technique de differential display et dont l’expression semble être spécifique de la LLC [93]. Il pourrait coder pour une protéine ayant une forte homologie avec l’interleukine 4, cytokine jouant un rôle dans la survie des cellules de LLC. L’expression de CLLU1 est corrélée avec le délai de traitement initial et dans une moindre de mesure la survie [94].

Enfin, des polymorphismes de certains gènes, tels BAX [95] et BCL2 [96], ont été décrits comme ayant une valeur pronostique, mais ces résultats demandent à être confirmés.

Conclusion

Devant l’émergence de nouvelles stratégies thérapeutiques, un des enjeux de la prise en charge de la LLC est le choix du traitement le plus adapté pour un patient en fonction de son profil évolutif. La dernière décennie a vu apparaître un grand nombre de paramètres biologiques pronostiques. Leur valeur relative nécessite qu’ils soient évalués en parallèle sur des grandes séries de patients. À ce jour, ce sont essentiellement les marqueurs cytogénétiques et le statut mutationnel des IGVH qui sont ou vont être utilisés dans un futur proche pour la stratification thérapeutique. La finalisation de la standardisation des techniques de cytométrie en flux permettra vraisemblablement à ces paramètres de figurer en bonne place dans l’arsenal des marqueurs pronostique décisionnels. À l’avenir, il est envisageable que de nouvelles méthodologies basées sur la quantification simultanée de l’expression de multiples gènes, sous un format de PCR quantitative ou de puces à ADN, puissent fournir rapidement une évaluation du pronostic de la LLC.

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