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Les nouvelles drogues


Hématologie. Volume 12, 49-52, Numéro spécial 6 : Leucémie Lymphoïde Chronique, Revue

DOI : 10.1684/hma.2006.0077


Auteur(s) : Florence Cymbalista , Hôpital Avicenne, Université Paris XIII, 125 route de Stalingrad, 93009 Bobigny Cedex.

ARTICLE

Auteur(s) : Florence Cymbalista

Hôpital Avicenne, Université Paris XIII, 125 route de Stalingrad, 93009 Bobigny Cedex

La leucémie lymphoïde chronique (LLC) est une hémopathie difficile à prendre en charge sur le plan thérapeutique pour deux raisons majeures :
  • Son évolution clinique est très variable, depuis une maladie indolente compatible avec une espérance de vie normale sans traitement, jusqu’à une maladie mortelle en moins de 3 ans quelle que soit la chimiothérapie utilisée ;
  • L’absence d’apoptose est le mécanisme principal d’accumulation des cellules malignes, présent chez tous les patients, suggérant que la chimiothérapie conventionnelle pourrait avoir une efficacité plus limitée que dans d’autres hémopathies plus prolifératives.
Comme décrit dans les chapitres précédents, l’association des chimiothérapies conventionnelles avec des anticorps monoclonaux permet d’augmenter la durée de réponse aux traitements, mais la LLC reste à ce jour une maladie incurable par la chimiothérapie [1]. De nombreuses études ont donc testés l’efficacité de différentes molécules sur les cellules de LLC in vitro, d’autant que ces cellules sont accessibles en grand nombre dans le sang circulant. Ces composés entraînent souvent une apoptose in vitro, mais cette apoptose n’est pas le garant de leur efficacité in vivo, et ne préjuge évidemment pas de leur toxicité. Ainsi, peu de molécules sont arrivées jusqu’au stade des essais thérapeutiques.Les développements actuels des chimiothérapies tentent le plus souvent de suivre un rationnel physiopathologique, d’avoir une action plus ciblée sur les cellules malignes ou d’agir sur le microenvironnement tumoral [2]. Nous envisagerons donc les nouvelles drogues sous cet angle.

Nouvelles thérapeutiques dirigées contre l’ensemble de la population cellulaire

Celles-ci sont de trois types suivant leur cible cellulaire : les anticorps monoclonaux ciblent les protéines de surface, les oligonucléotides antisens l’ARN, et les molécules chimiques les protéines, le plus souvent intracellulaires.

Anticorps monoclonaux dirigés contre les molécules de surface

Les cellules de LLC ont un phénotype particulier qui a suscité des tentatives d’utilisation d’anticorps monoclonaux dirigés contre les antigènes de surface des cellules leucémiques. De façon logique, des essais avaient été tentés avec des anticorps anti-CD5. Malheureusement ceux-ci ont dû être abandonnés en raison de leur toxicité [3]. Comme décrit précédemment, les anticorps monoclonaux dirigés contre le CD20, bien que le CD20 soit très faiblement exprimé à la surface des cellules de LLC, ont une efficacité certaine. De même l’anti-CD52, bien que non spécifique des lymphocytes B, constitue un progrès thérapeutique dans la LLC [1, 4, 5].

Les cellules de LLC expriment le CD23, le récepteur de faible affinité aux IgE. Un anticorps monoclonal humanisé dirigé contre le CD23 (IDEC-152 - lumiliximab) a été développé. Celui-ci entraîne une réaction d’ADCC par fixation sur le FcγRI et RII et semble avoir une synergie avec le rituximab. Vingt-cinq patients ayant reçu au moins trois lignes de traitements antérieurs, ont été traités par cet anticorps au cours d’une phase I/II. La tolérance a été correcte et chez 24/25 patients, une réduction de la lymphocytose a été observée, ainsi qu’une réduction du volume ganglionnaire chez certains [6]. Cet anticorps est actuellement en cours d’étude en association avec fludarabine, endoxan et rituximab.

La chaîne α de HLADR, présente sur les cellules B et les monocytes normaux et pathologiques, a également été utilisée comme épitope pour développer un anticorps monoclonal. Il s’agit de l’apolizumab (HU1D10 – anti-MHC II). L’apolizumab peut induire l’apoptose dans les cellules de lymphome et de LLC in vitro. Parallèlement à cette apoptose, l’existence d’une phosphorylation soutenue d’Akt observée in vivo chez des patients traités suggère que l’apolizumab pourrait également soutenir la survie cellulaire [7]. Un essai clinique de phase I/II chez des patients atteints de LLC réfractaires ou en rechute a permis de déterminer la dose maximale tolérée. Compte tenu du double effet sur l’apoptose et la survie, cet anticorps monoclonal sera testé en association avec une chimiothérapie.

Molécules proapoptotiques

Les membres antiapoptotiques de la famille Bcl-2 sont surexprimés dans la LLC et constituent de bonnes cibles thérapeutiques potentielles. Oblimersen est un oligonucléotide antisens dirigé contre Bcl-2 [8]. Un essai thérapeutique de phase I/II a été publié dans la LLC. La tolérance a été limitée par la survenue d’un syndrome de relargage de cytokines. Sur 26 cas de LLC de stade avancé, et précédemment traitées, une réponse partielle a été obtenue dans 2 cas [9]. Une étude de phase II en association avec fludarabine et rituximab a débuté aux États-Unis.

L’efficacité limitée d’un antisens anti-Bcl-2 peut s’expliquer par le fait que celui-ci ne cible qu’un membre d’une famille de gènes.

Parmi les molécules chimiques proapoptotiques, la voie des BH3 mimétiques en cours de développement semble prometteuse [10]. Ceux-ci, mimant le domaine actif des protéines proapoptotiques, permettent de piéger les molécules antiapoptotiques, et non un membre de la famille seulement, autorisant ainsi l’oligomérisation des molécules proapoptotiques et leur activité. Un essai de phase I avec la molécule GX15-070 a été présenté à l’ASH l’année dernière et une phase II est en cours.

Plusieurs autres voies d’apoptose sont actuellement ciblées par des molécules chimiques. FLIP, formation de l’apoptotsome, activation des caspases. Ces molécules n’ont pas encore fait l’objet d’études cliniques publiées mais semblent prometteuses.

Enfin, une exposition prolongée au CD40-ligand (CD154) est capable d’augmenter l’expression de Fas à la surface des cellules restaurant ainsi la sensibilité à Fas ligand, permettant de rendre les cellules de LLC sensibles à la cytotoxicité des lymphocytes T activés et de faire exprimer plusieurs autres molécules proapoptotiques dans les cellules de LLC [11]. Ces observations ont mené au développement d’essais de phase I/II actuellement en cours avec injection de cellules autologues transduites avec un adénovirus recombinant CD154. Des réponses sanguines et ganglionnaires, parfois prolongées, sont observées après ces injections.

Autres molécules

Les inhibiteurs des histones déacétylases, notamment le depsipeptide (FK228), ont une grande efficacité in vitro sur les cellules de LLC. Le depsipeptide induit l’acétylation des histones H3 et H4. Il induit l’apoptose des cellules de LLC de façon caspase-dépendante, par le biais d’une diminution de l’expression de FLIP, et d’un clivage de p27kip1 [12]. Un essai de phase II dans la LLC a montré son efficacité en monothérapie, mais son développement est actuellement limité par la toxicité cardiaque et les signes généraux induits [13].

Molécules ciblant la population proliférative

Le flavopiridol, d’abord considéré comme un inhibiteur des cdk, s’est avéré un inhibiteur de l’élongation, réduisant la synthèse de l’ARN. Cet effet provoque la diminution de l’expression des molécules proapoptotiques de demi-vie courte, et provoque une apoptose violente in vitro, indépendante de la p53 [14]. Le premier essai de phase II utilisant du flavopiridol prévoyait des perfusions continues et n’a pas eu d’efficacité thérapeutique [15]. En revanche, un essai est en cours sous forme de bolus, donnant des résultats plus prometteurs [16].

La bryostatine module l’activité de la PKC, mais provoque également l’activation de molécules antiapoptotiques [17]. Ce n’est donc pas un agent susceptible d’avoir une efficacité en monothérapie. Par contre, son association avec des chimiothérapies et avec le rituximab est actuellement testée [18].

L’inhibition de la molécule chaperone hsp-90 est une approche également prometteuse dans la LLC. En effet, des travaux récents montrent l’implication de hsp-90 dans la stabilisation de la protéine ZAP-70 [19]. Il semble que l’affinité de hsp-90 activée pour les inhibiteurs chimiques type geldanamycine (17AAG) soit augmentée dans les cellules de LLC ZAP-70+ tandis qu’elle est faible dans les lymphocytes T normaux. Des études in vitro suggèrent en effet que les cellules de LLC sont plus sensibles à ces inhibiteurs que les cellules T normales. Il semble exister une synergie avec l’apoptose induite par la fludarabine. Enfin, la geldanamycine aurait un effet cytoprotecteur sur les cellules CD34+ qui serait également bénéfique dans la LLC. Il n’y a pas encore à ce jour d’essai thérapeutique publié.

Molécules ciblant le microenvironnement

Molécules antiangiogéniques

Les cellules de LLC expriment les trois récepteurs VEGF et il semble que le VEGF soit un facteur de croissance autocrine de ces cellules en dehors de son effet proangiogénique [20]. Plusieurs inhibiteurs du VEGF sont actuellement en phase clinique dans diverses pathologies malignes. La plus grande famille de molécules anti-VEGF actuellement utilisée est celle de la thalidomide et de ses dérivés, tels le lénalidomide. In vivo, l’efficacité de la thalidomide seule est modérée mais celle-ci a été testée chez des patients en rechute ou réfractaires ; son effet semble augmentée par son association à la fludarabine [21]. Le lénalidomide.est un composé moins toxique et plus puissant. Les résultats d’une première étude a été présentée à l’ASH en 2005 et montre chez des patients réfractaires et en rechute, plus de 50 % de réponse, avec 15 % de réponses cliniques complètes [22]. Un protocole de phase II comportant deux modalités d’administration en monothérapie va bientôt débuter aux États-Unis et en Europe, auquel la France participe. Si les résultats sont encourageants, ce protocole devrait être suivi de protocole de phase III combinant lénalidomide et fludarabine et/ou rituximab.

D’autres molécules anti-VEGF sont également disponibles telles le bevacizumab [23], anticorps dirigé contre le VEGFR et deux autres inhibiteurs chimiques dirigé contre le VEGFR, le sorafenid et l’AZD 2171 [24].

Immunothérapie

Les lymphocytes T sont également des acteurs majeurs du microenvironnement. Les méthodes de stimulation et d’amplification des lymphocytes T et la vaccination font partie des nouvelles voies thérapeutiques prometteuses.

Conclusion

Les connaissances récemment acquises grâce aux études génomiques et à l’utilisation des nouveaux facteurs pronostiques ont permis de rapprocher la LLC des autres hémopathies malignes en montrant l’importance du pool prolifératif dans son évolutivité. Des thérapeutiques plus ciblées sont maintenant concevables. Un nombre croissant de nouvelles molécules sont synthétisées et certaines d’entre elles ont déjà montré une efficacité in vivo chez des patients ayant une maladie évolutive et parfois réfractaire, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives thérapeutiques prometteuses.

Références

1 Abbott BL. Chronic lymphocytic leukemia : recent advances in diagnosis and treatment. Oncologist 2006 ; 11 : 21-30.

2 Bruserud O, Tronstad KJ, McCormack E, Gjertsen BT. Is targeted chemotherapy an alternative to immunotherapy in chronic lymphocytic leukemia? Cancer Immunol Immunother 2006 ; 55 : 221-8.

3 Hertler AA, Schlossman DM, Borowitz MJ, Blythman HE, Casellas P, Frankel AE. An anti-CD5 immunotoxin for chronic lymphocytic leukemia : enhancement of cytotoxicity with human serum albumin-monensin. Int J Cancer 1989 ; 43 : 215-9.

4 Wierda WG, Kipps TJ, Keating MJ. Novel immune-based treatment strategies for chronic lymphocytic leukemia. J Clin Oncol 2005 ; 23 : 6325-32.

5 Cheson BD. Monoclonal antibody therapy of chronic lymphocytic leukemia. Cancer Immunol Immunother 2006 ; 55 : 188-96.

6 Ferrajoli A, Faderl S, Keating MJ. Monoclonal antibodies in chronic lymphocytic leukemia. Expert Rev Anticancer Ther 2006 ; 6 : 1231-8.

7 Mone AP, Huang P, Pelicano H, et al. Hu1D10 induces apoptosis concurrent with activation of the AKT survival pathway in human chronic lymphocytic leukemia cells. Blood 2004 ; 103 : 1846-54.

8 Stein CA, Benimetskaya L, Mani S. Antisense strategies for oncogene inactivation. Semin Oncol 2005 ; 32 : 563-72.

9 O’Brien SM, Cunningham CC, Golenkov AK, Turkina AG, Novick SC, Rai KR. Phase I to II multicenter study of oblimersen sodium, a Bcl-2 antisense oligonucleotide, in patients with advanced chronic lymphocytic leukemia. J Clin Oncol 2005 ; 23 : 7697-702.

10 Bettaieb A, Dubrez-Daloz L, Launay S, et al. Bcl-2 proteins : targets and tools for chemosensitisation of tumor cells. Curr Med Chem Anticancer Agents 2003 ; 3 : 307-18.

11 Messmer D, Kipps TJ. CD154 gene therapy for human B-cell malignancies. Ann N Y Acad Sci 2005 ; 1062 : 51-60.

12 Aron JL, Parthun MR, Marcucci G, et al. Depsipeptide (FR901228) induces histone acetylation and inhibition of histone deacetylase in chronic lymphocytic leukemia cells concurrent with activation of caspase 8-mediated apoptosis and down-regulation of c-FLIP protein. Blood 2003 ; 102 : 652-8.

13 Byrd JC, Marcucci G, Parthun MR, et al. A phase 1 and pharmacodynamic study of depsipeptide (FK228) in chronic lymphocytic leukemia and acute myeloid leukemia. Blood 2005 ; 105 : 959-67.

14 Billard C, Kern C, Tang R, Ajchenbaum-Cymbalista F, Kolb JP. Flavopiridol downregulates the expression of both the inducible NO synthase and p27(kip1) in malignant cells from B-cell chronic lymphocytic leukemia. Leukemia 2003 ; 17 : 2435-43.

15 Flinn IW, Byrd JC, Bartlett N, et al. Flavopiridol administered as a 24-hour continuous infusion in chronic lymphocytic leukemia lacks clinical activity. Leuk Res 2005 ; 29 : 1253-7.

16 Byrd JC, Peterson BL, Gabrilove J, et al. Treatment of relapsed chronic lymphocytic leukemia by 72-hour continuous infusion or 1-hour bolus infusion of flavopiridol : results from Cancer and Leukemia Group B study 19805. Clin Cancer Res 2005 ; 11 : 4176-81.

17 Thomas A, Pepper C, Hoy T, Bentley P. Bryostatin induces protein kinase C modulation, Mcl-1 up-regulation and phosphorylation of Bcl-2 resulting in cellular differentiation and resistance to drug-induced apoptosis in B-cell chronic lymphocytic leukemia cells. Leuk Lymphoma 2004 ; 45 : 997-1008.

18 Varterasian ML, Mohammad RM, Shurafa MS, et al. Phase II trial of bryostatin 1 in patients with relapsed low-grade non-Hodgkin’s lymphoma and chronic lymphocytic leukemia. Clin Cancer Res 2000 ; 6 : 825-8.

19 Castro JE, Prada CE, Loria O, et al. ZAP-70 is a novel conditional heat shock protein 90 (Hsp90) client : inhibition of Hsp90 leads to ZAP-70 degradation, apoptosis, and impaired signaling in chronic lymphocytic leukemia. Blood 2005 ; 106 : 2506-12.

20 Shanafelt TD, Kay NE. The clinical and biologic importance of neovascularization and angiogenic signaling pathways in chronic lymphocytic leukemia. Semin Oncol 2006 ; 33 : 174-85.

21 Chanan-Khan A, Miller KC, Takeshita K, et al. Results of a phase 1 clinical trial of thalidomide in combination with fludarabine as initial therapy for patients with treatment-requiring chronic lymphocytic leukemia (CLL). Blood 2005 ; 106 : 3348-52.

22 Chanan-Khan A, Porter CW. Immunomodulating drugs for chronic lymphocytic leukaemia. Lancet Oncol 2006 ; 7 : 480-8.

23 Cheson BD. Monoclonal antibody therapy for B-cell malignancies. Semin Oncol 2006 ; 33 : S2-S14.

24 Wilhelm S, Carter C, Lynch M, et al. Discovery and development of sorafenib : a multikinase inhibitor for treating cancer. Nat Rev Drug Discov 2006 ; 5 : 835-44.


 

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