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Cinq histoires de leucémie lymphoïde chronique


Hématologie. Volume 12, 2-3, Numéro spécial 6 : Leucémie Lymphoïde Chronique, Éditorial

DOI : 10.1684/hma.2006.0071


Auteur(s) : Jacques-Louis Binet , Groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière, 47-83 bd de l’Hôpital, 75651 Paris Cedex 13.

ARTICLE

Auteur(s) : Jacques-Louis Binet

Groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière, 47-83 bd de l’Hôpital, 75651 Paris Cedex 13

Dans cet éditorial, je n’énumérerai pas toutes les références sur lesquelles se sont établis, peu à peu, notre compréhension de la leucémie lymphoïde chronique, son diagnostic et son traitement, pour préférer schématiser notre approche de la maladie en cinq moments, cinq histoires.L’histoire débute par la description des premiers cas de leucémie. À qui revient-elle ? Quatre noms peuvent être cités. En octobre 1845, Bennet, écossais, publie deux cas associant adénopathies, splénomégalie et présence de « pus » dans le sang. Six semaines plus tard, Virchow qualifie de « leucémie » un tableau identique. Peu après, Craigie rapporte des observations identiques dans la même revue que Bennet. Aucun de ces auteurs ne cite Alfred Donné, auquel Jean Bernard reprochera de s’être nommé lui-même professeur, mais qui, dans l’enseignement qu’il donnait à l’Hôtel-Dieu de Paris et qu’avait suivi Bennet, notait en 1835 un cas « où les globules blancs sont aussi nombreux que les globules rouges […]. J’étais porté à croire que le sang était mêlé de pus mais, en définitive, à l’autopsie, aucune trace de pus dans les vaisseaux, ni à l’intérieur des vaisseaux ». De quelles leucémies s’agissait-il et quel auteur faut-il préférer ? Impossible de répondre à la première question et pour la deuxième, les Français choisiront Donné puisqu’il est le seul à avoir différencié sang et pus.La seconde période, celle de l’individualisation de la leucémie lymphoïde chronique, s’étalera sur de longues années. Elle demandera la mise au point d’une nouvelle instrumentation hématologique : techniques de prélèvement, de quantifications, d’observation microscopique, de coloration des cellules et d’un substratum physiologique. Le prélèvement du sang est aisé, mais celui de la moelle n’apparaît, avec Arakin en Russie et Mallarmé en France, qu’au 20e°siècle. Le compte des cellules sanguines nécessite la mise au point des pipettes de prélèvement et des « cellules » (Vierodt, Welcer Malassez et Hayem) de numération au microscope. Le microscope lui-même devra se transformer, se débarrasser, dès 1827, des franges chromatiques, comporter un oculaire, un objectif, un miroir, un condenseur. Surtout, il fallait colorer les cellules étalées sur le verre, et c’est Ehrlich qui, en 1878, utilisant des radicaux acides, basiques et neutres, différencie les divers types de globules blancs. La fonction de ces cellules restera longtemps totalement méconnue. La France restera en dehors de ces progrès car elle doit lutter contre plusieurs dogmes. Claude Bernard refuse toute quantification dans les sciences du vivant. Bon nombre de physiologistes, après Bichat, refusent le microscope. Même refus des premiers histologistes français (Robin, Pouchet) de la théorie cellulaire de Virchow, en Allemagne. L’origine médullaire des cellules sanguines sera longtemps discutée. Claude Bernard demandera à son auteur, Neumann, de la présenter à l’Académie des sciences ; bien qu’elle soit très vite confirmée par Bizzozero, Ranvier et Hayem l’admettent difficilement. C’est donc d’Allemagne que viennent les progrès. Ehrlich distingue les leucémies lymphoïdes et myéloïdes. Ebstein introduit le terme de leucémie aiguë. Et jusqu’en 1948, tout va en rester là. Jean Bernard conclut : « l’hématologiste est devenu un aquarelliste qui reproduit ou fait reproduire les globules observés au microscope en s’émerveillant des nuances rouges, roses, violettes qui permettent de distinguer les différentes cellules. Les hématologistes de ce temps ressemblent aux anatomistes du Moyen-Âge qui découvraient les vaisseaux sans connaître la circulation sanguine ».L’histoire du diagnostic différentiel ne pourra scientifiquement s’établir que sur une bonne définition de la cellule en cause, c’est-à-dire sa caractérisation immunologique (lymphocyte B, avec peu d’immunoglobulines de surface et présence du CD23 ou lymphocyte T) ; mais paradoxalement, grâce à la conjonction de la clinique et du microscope, les hématologistes n’avaient pas attendu les immunologistes pour reconnaître les lymphocytoses, d’origine infectieuse. Le syndrome de Richter fut décrit à l’autopsie, la maladie de Waldenström individualisée du cadre des leucémies lymphoïdes chroniques par l’étude des immunoglobulines sériques, les leucémies à tricholeucocytes par la seule observation microscopique. Pour porter le diagnostic, plus tard, des lymphomes du manteau ou des lymphomes de la zone marginale, l’analyse immunologique s’est montrée nécessaire.L’évolution « variable, imprévisible » a longtemps fait partie de la définition même de cette maladie chronique. Les méthodes statistiques, multifactorielles, d’abord sur des séries rétrospectives, ont permis dès 1975 avec la publication de K. Rai d’y voir plus clair et d’individualiser prospectivement une partie des formes « paisibles ». Nous confirmions et élargissions ce cadre en 1981. En 1988, deux équipes indépendantes, celle d’Hamblin en Angleterre et celle de Dalla Favera et Chirrazi aux États-Unis analysant la mutation des gènes codant les immunoglobulines, reconnaissaient les formes graves non mutées à l’opposé des formes mutées d’évolution plus lente. En 2000 Dohner prouvait l’importance de l’analyse cytogénétique dans ces prévisions, et nous disposons maintenant de tous ces moyens ainsi que de l’expression du ZAP, des marqueurs d’activation, du CD38, de la longueur du télomère, des perspectives génomiques et des biopuces, pour choisir les formes à traiter.Le dernier chapitre de l’histoire, celui du traitement, est le plus important. Aujourd’hui on sait à peu près reconnaître les formes à ne pas traiter et, après de multiples essais thérapeutiques (chlorambucil adriamycine) et l’utilisation de la fludarabine associée à la cyclophosphamide et à un anticorps, on peut espérer, comme après certaines autogreffes et les allogreffes, dans les formes graves, pouvoir murmurer le mot de guérison. C’est dans cette nouvelle perspective que nous devons travailler.Tout n’est pas résolu et il reste encore beaucoup à faire ; mais la voie royale est tracée. Comment l’écourter ? Comment progresser ? Peut-être en étudiant mieux ces formes paisibles, qui ont en elles le contrôle de la maladie, dont nous ignorons la nature. Peut-être en imaginant des protocoles plus courts, réservés à des formes très particulières, car si nous avons tous vécu des protocoles, nous étions toujours à la traîne de M. Keating, qui sans jamais protocoliser, n’a cessé de montrer le chemin à suivre en chimiothérapie. À vous de vous regrouper, de réinventer sans trop vous soumettre aux dogmes.


 

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