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Mécanismes de résistance à l’imatinib mésylate


Hématologie. Volume 12, 11-8, Numéro spécial 5 : Hémopathies malignes à Ph1, Revue

DOI : 10.1684/hma.2006.0064


Auteur(s) : Catherine Roche-Lestienne, Claude Preudhomme , Unité Inserm 817, Institut de recherche contre le cancer de Lille, 1, place de Verdun, 59045 Lille cedex, France, Laboratoire de génétique médicale, CHRU de Lille, Hôpital Jeanne-de-Flandre, avenue Eugène-Avinée, 59037 Lille cedex, France, Laboratoire d’hématologie A, CHRU de Lille, Hôpital Albert-Calmette, rue du Professeur-Leclerq, 59037 Lille cedex, France.

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Catherine Roche-Lestienne1,2, Claude Preudhomme1,3

1Unité Inserm 817, Institut de recherche contre le cancer de Lille, 1, place de Verdun, 59045 Lille cedex, France
2Laboratoire de génétique médicale, CHRU de Lille, Hôpital Jeanne-de-Flandre, avenue Eugène-Avinée, 59037 Lille cedex, France
3Laboratoire d’hématologie A, CHRU de Lille, Hôpital Albert-Calmette, rue du Professeur-Leclerq, 59037 Lille cedex, France

La mise sur le marché de l’imatinib mésylate (IM ; Glivec®, Novartis) a révolutionné la prise en charge de la leucémie myéloïde chronique (LMC). Sous traitement, la maladie peut être contrôlée et maintenue à un très faible niveau résiduel, offrant ainsi au patient une survie prolongée. Cet état de quiescence de la leucémie peut persister pendant plusieurs années. Cependant, des altérations génomiques et/ou génétiques additionnelles à l’acquisition de la t(9;22)(q34;q11) peuvent survenir et être associées à une rechute clinique et/ou à une résistance au traitement.

Définition de la résistance et de la réponse suboptimale à l’IM

Lorsque l’on est confronté à une résistance à l’IM, il est important de distinguer les patients qui sont réfractaires au traitement (résistance primaire) des patients qui échappent au traitement après avoir obtenu une réponse initiale (résistance secondaire). Une résistance primaire à l’IM se définit selon les critères suivants : absence de rémission hématologique après trois mois de traitement ; absence de réponse cytogénétique (plus de 95 % de cellules médullaires Ph+) après six mois d’IM ; absence de réponse cytogénétique majeure (moins de 35 % de cellules médullaires Ph+) à 12 mois ; absence de réponse cytogénétique complète (RCC) au traitement à 18 mois. Une résistance secondaire à l’IM correspond à la perte des réponses acquises par la thérapie. Il peut donc s’agir de la perte de la réponse hématologique associée à une progression de la LMC ; de la perte de la RCC et/ou d’une augmentation du nombre de mitoses médullaires Ph+ ; de l’acquisition d’anomalies additionnelles au caryotype dans les clones cellulaires Ph+ ; et enfin d’une augmentation du taux de transcrits BCR-ABL de plus de 0,5 log confirmée au cours de deux examens successifs à moins d’un mois d’intervalle [1]. D’autres critères ou des signaux d’alarme pouvant survenir à tout moment ont également été précisés, comme la détection de mutations dans le domaine TK (tyrosine kinase) de c-ABL. Ces critères qui définissent la résistance ou une réponse suboptimale à l’imatinib mésylate sont repris dans le tableau 1( Tableau 1 ). L’absence ou la perte d’un ou de plusieurs de ces facteurs peut affecter de manière cruciale la survie sans progression.

Actuellement, l’obtention d’une rémission hématologique associée à une réponse cytogénétique complète (RCC, absence de chromosome Philadelphie) et l’obtention d’une diminution de la maladie résiduelle (par quantification du taux de transcrits de fusion BCR-ABL) d’au moins 3 log par rapport au diagnostic (réponse moléculaire majeure, RMM) représentent les objectifs thérapeutiques à atteindre sous traitement.
Tableau 1 Définitions de l’échec ou de la réponse suboptimale du traitement par imatinib mésylate

Suivi

Échec

Réponse suboptimale

Signal d’alarme

Diagnostic

Score de Sokal élevé

Del(9q)

Anomalies chromosomiques additionnelles Ph+

3 mois

Absence de réponse hématologique

Réponse hématologique partielle

6 mois

Réponse hématologique partielle

Absence de réponse cytogénétique partielle (Ph ≥ 35 %)

Absence de réponse cytogénétique (Ph ≥ 95  %)

12 mois

Absence de réponse cytogénétique partielle

Absence de réponse cytogénétique complète

Absence de réponse moléculaire majeure (BCR-ABL/ABL ≥ 0,1 %)

18 mois

Absence de réponse cytogénétique complète

Absence de réponse moléculaire majeure

À tout moment

Perte de la réponse hématologique complète

Présence d’anomalies chromosomiques additionnelles Ph+

Augmentation du taux de transcrit BCR-ABL

Perte de la réponse cytogénétique complète

Perte de la réponse moléculaire majeure

Présence d’anomalies chromosomiques additionnelles Ph-

Détection de mutations

Détection de mutations

La résistance est multifactorielle

L’étude des mécanismes de la résistance à l’IM a été menée principalement sur des lignées cellulaires rendues résistantes par des expositions à des doses croissantes d’IM.

Cette approche in vitro a été complétée par des études réalisées sur des prélèvements de cellules sanguines ou médullaires de patients atteints de LMC (et, dans certains cas, de leucémie aiguë lymphoblastique Ph+, LAL-Ph+) résistants ou ayant échappé au traitement par IM. À l’heure actuelle, la recherche des mécanismes de la résistance par l’analyse comparée des profils d’expression des gènes des cellules leucémiques alimente la littérature scientifique. Plusieurs mécanismes impliqués dans la résistance au traitement par IM ont été identifiés.

Résistance par réactivation de l’activité tyrosine kinase de BCR-ABL

Des études initiales réalisées chez des patients en phase blastique de la LMC, et pour lesquels la réponse au traitement par IM est transitoire, ont montré que l’activité tyrosine kinase (TK) de BCR-ABL est réactivée dans la plupart des cas. Malgré la présence d’altérations génétiques secondaires fréquemment acquises au cours de l’évolution de la LMC, ces observations démontrent que BCR-ABL reste une cible majeure dans les situations de résistance secondaire.

Amplification de BCR-ABL

Environ 10 % des résistances à l’IM seraient associées à une augmentation de la production de la protéine de fusion, typiquement par amplification du gène BCR-ABL ou par l’acquisition d’un second chromosome Ph [2, 3]. Bien que cela ne soit pas clairement démontré, une concentration insuffisante intracellulaire d’IM serait alors responsable du manque d’efficacité d’inhibition de la cible amplifiée.

Mutations dans le domaine kinase de BCR-ABL

Les mutations ponctuelles dans le domaine kinase de BCR-ABL constituent le mécanisme de résistance secondaire à l’IM le plus fréquent (50 à 90 % des cas de résistance, selon les études) [2-6]. Pas moins de 40 mutations différentes ont été décrites. La cristallisation du site catalytique de c-ABL a permis de montrer que 21 acides aminés sont impliqués dans l’interaction avec l’IM [7, 8]. La conformation stérique de cette interaction a notamment montré que l’IM se lie à sa cible lorsque l’élément majeur de la régulation de l’activité TK (la boucle A) est sous une forme inactive. Ce mode de liaison explique la grande spécificité de l’IM, puisque parmi toutes les protéines à activité TK, la conformation de la boucle A du site catalytique est surtout très similaire sous forme active. La caractérisation des mutants in vitro a montré une résistance variable selon les mutations impliquées, et il est à noter que dans certains cas une augmentation de la dose d’IM in vivo peut permettre d’obtenir à nouveau une réponse favorable au traitement [9, 10].

Les mutations sont retrouvées dans différentes régions de la TK, mais il est possible de distinguer quatre régions fonctionnelles principales (tableau 2( Tableau 2 ) et ( figure 1 )) :

  • la région impliquée dans le site de fixation de l’ATP (boucle P). Les mutations dans cette région (acides aminés 248 à 255) sont les plus fréquemment retrouvées. Par comparaison avec la protéine native, les TK mutées dans cette région sont dix fois moins sensibles aux tests d’inhibition de la prolifération in vitro en présence d’IM. Mise à part la mutation affectant la tyrosine 253, les mutations dans cette région déstabilisent la conformation inactive de c-ABL vers une conformation active impropre à la fixation de l’IM ;
  • la thréonine 315 (mutation T315I). Un second groupe de mutations concerne principalement la thréonine en position 315 qui forme un pont hydrogène avec l’IM dans le site actif de c-ABL. On peut également considérer dans ce groupe, mais dans une moindre mesure, la phénylalanine en position 317 qui interagit avec l’IM par des liaisons hydrophobes. Alors que la mutation F317L présente in vitro une résistance modérée à l’IM, la mutation T315I confère à la TK une grande résistance à l’IM. Cette mutation est la plus fréquente chez les patients ayant échappé au traitement par Glivec®. Elle conduit à la perte de la liaison hydrogène avec l’IM. De plus, la présence d’une isoleucine en position 315 représenterait un obstacle allostérique à la fixation de l’IM dans sa cible. Il est intéressant de noter qu’une mutation équivalente dans le site actif de la TK du récepteur au PDGFA a également été retrouvée chez un patient atteint d’hyperéosinophilie essentielle résistant à l’IM [11] ;
  • la méthionine 351 (mutation M351T). Bien que BCR-ABL soit activée de manière constitutive, le mécanisme d’auto-inhibition de l’activité de la TK native est en partie maintenu malgré la fusion de BCR avec c-ABL. Or la méthionine 351, par son interaction avec la région SH2 de c-ABL, stabilise la TK sous une conformation d’auto-inhibition. Ainsi, la substitution de la méthionine 351 en thréonine déstabilise l’interaction avec le domaine SH2, abolit l’auto-inhibition partielle et déplace ainsi l’équilibre de conformation de la TK vers une forme active ;
  • la boucle A. Comprenant les acides aminés 381 à 402, la boucle A est une structure flexible qui régule l’activité de la TK. Sa conformation dépend de l’état de phosphorylation de la tyrosine 393. Lorsque celle-ci est phosphorylée, la conformation « ouverte » de la boucle A permet une grande accessibilité du site catalytique aux molécules d’ATP. Les mutations dans cette région affectent le changement de conformation de la boucle A en stabilisant la conformation active, impropre à la liaison de l’IM. En général, les mutations dans la boucle A sont associées à une faible résistance à l’IM in vitro, suggérant un bénéfice probable d’une augmentation de dose de l’IM chez les patients mutés dans cette région.

Des mutations en dehors de ces régions hotspots ont également été retrouvées, dont certaines ne présentent pas d’effet sur la résistance in vitro, comme par exemple les mutations F311L ou F359V [12]. Ces mutations ne sont probablement pas à l’origine de la résistance à l’IM in vivo, ou alors seulement si elles sont associées à d’autres mécanismes moléculaires. Peu d’informations sont disponibles concernant la présence de mutations en dehors du domaine TK puisque leur recherche est effectuée essentiellement dans le domaine TK de BCR-ABL. Une étude mentionne cependant l’absence de mutation dans les régions SH2 et SH3 chez 43 patients résistants à l’IM [13]. In vitro, des mutations en dehors du site catalytique associées à une faible résistance à l’IM ont été décrites [14], mais leurs conséquences cliniques restent inconnues.

Par ailleurs, il est possible que la présence de certaines mutations puisse conférer un avantage de prolifération au clone muté, comme cela a été démontré pour la mutation Y253F [15]. De plus, il est actuellement admis que les mutations dans le domaine TK de BCR-ABL peuvent être présentes dès le diagnostic de la LMC : le traitement par IM peut sélectionner les clones résistants mutés en éliminant les cellules sensibles, et ainsi aggraver le pronostic de la maladie [4, 16].
Tableau 2 Position des mutations dans le domaine TK de c-ABL retrouvées in vitro et in vivo

In vivo

In vitro uniquement

M244V

Boucle P

L248V

  • G250E
  • Q252H
  • Y253F
  • Y253H*


G250A ; G250V

E255K ; E255V

E255D ; E255R

  • A269V
  • D276G
  • T277A
  • F311L ; F311I
  • T315I*
  • F317L*
  • M343T


  • M237I
  • E275K
  • M278L
  • E279K
  • E281K
  • E282D
  • K285N
  • Y289S
  • E292Q
  • V299L
  • Q300H
  • F311V
  • T315A* ; T315S*
  • E316D
  • F317C*
  • G321W
  • D325N
  • Q346H
  • S348L


Domaine catalytique/Boucle C

  • M351T ; M351V
  • E355D ; E355G
  • F359V*


  • E352K
  • E355A
  • A366D


A380T*

A380S

Boucle A

  • F382L
  • L387M; L387F
  • H396P; H396R


  • L384M
  • M388L
  • G398R


  • S417Y
  • E459K
  • F486S


  • M451L
  • E450K
  • G463D
  • M472T
  • E494A
  • E499K


Résistance indépendante de l’activité tyrosine kinase de BCR-ABL

La pompe d’efflux PgP

Par analogie avec d’autres modèles cancéreux, une augmentation de l’expression du gène MDR1 (déterminant la synthèse de la pompe d’efflux de la PgP – glycoprotéine P) a été initialement décrit au sein d’une lignée cellulaire LAMA84R résistante à l’IM [17]. Bien qu’ayant été confirmé dans d’autres études, ce mécanisme de résistance ne semble pas être universel [18]. Cependant, la résistance liée à MDR1 est difficile à évaluer in vivo en raison de l’expression physiologique importante de ce gène dans les cellules sanguines.

La concentration plasmatique d’IM

En plus de l’accessibilité de l’IM à sa cible, il est à noter que la résistance peut également être liée à une concentration plasmatique insuffisante d’IM. Une récente étude de dosage plasmatique de l’IM par HPLC démontre que certains patients traités à la dose de 400 mg/j n’atteignent pas une concentration plasmatique efficace [19]. Cet examen biologique permet de dépister d’éventuelles interactions médicamenteuses susceptibles de diminuer la concentration plasmatique d’IM, ou les défauts d’observance de certains patients. Il semble donc apparaître comme un des examens nécessaires en cas de réponse suboptimale ou de résistance à l’IM.

L’altération d’autres voies de signalisation et de la stabilité génomique

Dans les cellules leucémiques, en plus de l’avantage de prolifération que confère BCR-ABL, il a été démontré que l’activité de ce gène de fusion peut être à l’origine d’une instabilité génétique en affectant les voies de réparation de l’ADN [20, 21]. De même, une diminution de l’expression du gène déterminant la synthèse d’un des composants de la télomérase (hTERT) explique le raccourcissement des séquences télomériques (qui protègent les extrémités des chromosomes de la fusion ou de la perte de matériel génétique) observé lors de la progression de la LMC [22]. Cette instabilité génomique et génétique peut conduire, de façon séquentielle au cours de l’évolution de la maladie, à l’acquisition d’altérations secondaires qui peuvent alors rendre compte du phénotype observé en phase chronique et en phase blastique. Dans ce contexte, la résistance à l’IM peut alors être liée à la dérégulation des voies de signalisation en amont ou en aval de BCR-ABL, affectant ainsi la prolifération, la survie, la différenciation et l’intégrité du génome. L’identification de tels événements peut être réalisée par des approches ciblées ou globales.

Approches ciblées

Une approche ciblée sur certains gènes permet de suggérer l’implication possible de la voie de signalisation des Src kinases, car la surexpression de LYN a été démontrée dans une lignée K562 résistante à l’IM et chez des patients en phase accélérée de leur LMC et résistants au Glivec®. De plus, le traitement par un inhibiteur de Src kinases affecte la prolifération de la lignée résistante mais n’a pas d’effet sur la lignée parentale [23]. Enfin, le traitement de progéniteurs leucémiques résistants à l’IM par des siRNA ciblant lyn permet de restaurer une activité apoptotique de ces cellules, suggérant une dépendance des voies de signalisation des Src kinases dans la prolifération de cellules Ph+ [24]. D’autres études concernant les voies de transduction du signal dépendantes de BCR-ABL identifient actuellement de nouveaux mécanismes possibles. La régulation de l’activité de signalisation peut être réalisée par le contrôle de la traduction d’ARNm. CEPBβ fait partie des gènes cibles de la régulation traductionnelle des cellules à l’origine de la lignée myéloïde. Inhibiteur de la prolifération cellulaire, son expression est diminuée par l’activité de BCR-ABL. Une récente étude démontre que la restauration de l’expression de CEBPβ in vitro permet l’inhibition de la prolifération et la différenciation de cellules 32D-BCR/ABL [25]. De ce fait, l’induction de l’expression de ce gène contribue à l’effet cytotoxique de l’IM. De même, l’induction de son expression prolonge la survie de souris rendues leucémiques par transfection de bcr-abl. Comme il a été montré que l’expression de CEBPβ est inversement proportionnelle à l’activité de BCR-ABL, et que son expression est très faible au sein de cellules de patients en phase blastique de la maladie, ce travail pourrait offrir de nouvelles perspectives thérapeutiques dans les phases avancées de la LMC. De manière similaire, la restauration de l’activité du gène CEBPα au sein de lignées 32D BCR-ABL sensibles ou résistantes à l’IM permet la différentiation granulocytaire, inhibe la prolifération cellulaire et permet l’éradication de la maladie dans un modèle murin [26]. Il est à noter que ces résultats démontrent également la capacité antileucémique de CEBPα sur un modèle cellulaire présentant une mutation T315I. Ces dernières observations peuvent être corrélées au fait que des mutations dominantes négatives de CEBPα sont décrites chez certains patients atteints de leucémie aiguë myéloïde, renforçant ainsi son implication probable dans les mécanismes de la leucémogenèse. Au cours de l’évolution de la LMC, des délétions ou l’inactivation de plusieurs autres gènes ont été décrites, dont P53, P16, RB et EVI-1. Wendel et al. ont démontré que l’expression de P53 est sélectivement activée par l’IM dans un modèle de lignée cellulaire, ceci étant une conséquence de la répression de l’activité de BCR-ABL [27]. De ce fait, l’altération de P53 observée chez des patients en phase évoluée de la LMC peut être un des facteurs contribuant à la résistance au traitement par IM.

Approches globales transcriptomiques

Différentes équipes ont tenté d’identifier des profils d’expression de gènes caractérisant un état de réponse–résistance à l’IM. Cependant, aucune de ces analyses n’a pu être validée sur des cohortes de patients indépendantes, car l’hétérogénéité des échantillons ne permet pas de caractériser de manière précise des acteurs communs de la résistance au Glivec®. Crossman et al. ont décrit par ailleurs des profils d’expression de gènes très similaires entre patients répondeurs et non répondeurs à l’IM d’après des critères cytogénétiques [28]. Afin d’augmenter la sensibilité de la recherche de nouvelles cibles par des analyses comparatives du transcriptome, certains auteurs ont réalisé des études sur une population cellulaire triée (les progéniteurs leucémiques CD34+) et ont considéré des critères moléculaires de la réponse ou de la résistance au traitement par IM. Aucune différence significative du profil d’expression n’a été observée entre des cellules triées saines et des cellules triées issues de patients en phase chronique de la LMC en RMM. En revanche, l’analyse comparative des profils d’expressions de CD34+ prélevés chez des patients non traités ou chez des individus sains permet de mettre en évidence une signature moléculaire de la LMC (782 gènes différemment exprimés) [29]. Cependant, aucun profil prédictif de la RMM n’a pu être mis en évidence dans cette étude. En revanche, il a été décrit des profils de réponses associés au stade d’évolution de la LMC, avec notamment un groupe de 34 gènes qui permettent de discriminer les phases chroniques des phases blastiques de la maladie dans une récente étude [30].

Les mutations suffisent-elles à expliquer la résistance ?

Plusieurs observations semblent montrer que les mutations ne sont pas forcément le siège principal de la résistance. Khorashad et al. ont réalisé le suivi quantitatif de clones mutés au cours du temps pour 12 patients résistants.

Leur étude montre trois cinétiques différentes : dans un premier groupe ( (figure 2A) ), le taux de transcrit BCR-ABL reste élevé avec une prédominance de clones mutés. Dans ce groupe, il est raisonnable de penser que les mutations sont le siège principal de la résistance.

Dans le deuxième groupe ( (figure 2B) ), la maladie résiduelle décroît mais les clones mutés restent majoritaires. Pour ces patients, il est possible de penser que les mutations participent à la résistance et que l’IM est capable de supprimer une partie des cellules leucémiques.

Dans le troisième groupe ( (figure 2C) ), malgré une proportion constante de clones mutés minoritaires, la maladie résiduelle reste élevée ou décroît sans atteindre une RMM. Dans ce dernier groupe, la sensibilité à l’IM des patients semble variable.

Cette étude démontre clairement que la présence de cellules leucémiques mutées n’est pas suffisante pour expliquer la résistance chez la totalité des patients étudiés [31]. La présence des mutations ne confère pas systématiquement un avantage de croissance aux cellules résistantes exposées à une pression de sélection par l’IM. De même, Shebernou et al. ont démontré la présence d’une mutation BCR-ABL par une technique sensible chez 12 % de patients en RCC : la totalité de ces mutations n’a donc pas été à l’origine d’une progression [32]. Cette observation démontre qu’à faible taux, la signification clinique de la présence de cellules mutées n’est certainement pas la même qu’à un taux élevé. Aucune étude n’a encore démontré un bénéfice possible pour le patient de la détection très précoce de mutations. Il n’existe pas, à l’heure actuelle, de consensus concernant la sensibilité avec laquelle la recherche de mutations doit être faite, la technique de séquençage restant la méthode de référence (sensibilité 20 %).

Si la présence de mutations ne suffit pas à expliquer complètement la résistance à l’IM, d’autres mécanismes, indépendants de BCR-ABL, doivent intervenir seuls ou en synergie. Ces mécanismes de résistance sont probablement prépondérants chez les patients réfractaires à l’IM puisque deux tiers d’entre eux ne présentent pas de mutation.

Éradiquer les cellules souches leucémiques quiescentes : le prochain défi

Vaincre la résistance dans la LMC et apporter un espoir curatif, c’est aussi et surtout vaincre la maladie résiduelle. En effet, moins de 10 % des patients traités par IM ont une maladie résiduelle non détectable, c’est-à-dire inférieure au seuil de détection par la RT-PCR quantitative de BCR-ABL (sensibilité de 10–5/10–6). Une étude française du groupe Fi-LMC a rapporté une interruption de traitement par IM réalisée pour huit patients qui présentaient une maladie résiduelle indécelable depuis plus de deux ans : pour la moitié des patients, une perte de la rémission moléculaire a été observée deux à quatre mois après l’arrêt de l’IM [33]. Les quatre autres patients pour lesquels la rémission moléculaire a été maintenue (avec un recul de 8 à 13 mois) ont initialement bénéficié d’un traitement par interféron-α. Cette observation est importante puisqu’elle suggère que le système immunitaire participe certainement au contrôle de l’évolution de la LMC, et offre ainsi de nouvelles perspectives thérapeutiques.

La persistance de la maladie résiduelle est expliquée par la présence d’un « réservoir » de cellules souches leucémiques insensibles à l’IM. La nature exacte de ces cellules est encore largement méconnue. L’IM est actif sur des cellules en division, mais il a été montré qu’il existe des cellules leucémiques quiescentes, insensibles à l’IM. Les nouveaux inhibiteurs tels que le dasatinib sont capables de cibler une partie des progéniteurs leucémiques (les cellules CD34+, CD38-, BCR-ABL+) mais, comme l’IM, cette molécule reste incapable d’éradiquer la population cellulaire quiescente [34]. Leur ciblage par des associations de médicaments agissant sur plusieurs voies de signalisation (comme la voie des farnésyl transférases [FTI] par exemple) ou sur des mécanismes différents tels que la stabilisation–destruction des oncoprotéines (via les protéines HSP90) pourrait représenter de nouvelles alternatives thérapeutiques contre la résistance. Notons également que la persistance des cellules leucémiques peut aussi dépendre de stimuli exogènes : en effet, l’interaction des cellules avec le stroma médullaire et la matrice extracellulaire est perturbée dans le cas des cellules leucémiques. L’inhibition de BCR-ABL pourrait donc restaurer ces interactions avec le stroma médullaire, participant ainsi à la protection des cellules leucémiques contre l’apoptose et contribuant à la persistance de la maladie résiduelle.

L’IM représente, en conclusion, une véritable révolution dans la prise en charge de la LMC, et bien que la résistance soit minoritaire, son étude a permis une évolution considérable des connaissances sur les mécanismes de la leucémogenèse en révélant ainsi l’aspect hétérogène de cette maladie. Cependant, reste la notion essentielle que ce traitement, bien que ciblé, ne guérit pas la LMC dans la majorité des cas. L’allogreffe de cellules souches hématopoïétiques reste encore le seul moyen d’éradiquer la maladie. La caractérisation de nouvelles cibles et l’émergence de nouvelles molécules donnent cependant beaucoup d’espoir, avec le défi de vaincre la maladie résiduelle.

Références

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