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Purpura thrombotique thrombocytopénique par déficit héréditaire en ADAMTS13 (syndrome d’Upshaw-Schulman) : actualités et perspectives


Hématologie. Volume 11, Numéro 5, 321-34, Octobre 2005, Revue


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Agnès Veyradier, Chantal Loirat, Jean-Pierre Girma, Anne-Sophie Ribba, Martine Wolf, Paul Coppo, Dominique Meyer , Unité 143 Inserm, 80, rue du Général-Leclerc, Hôpital de Bicêtre, 94276 Le Kremlin-Bicêtre Cedex, Service d’hématologie biologique, hôpital Antoine-Béclère, AP-HP, Clamart, Service de néphrologie pédiatrique, hôpital Robert-Debré, AP-HP, Paris, Service d’hématologie clinique et de thérapie cellulaire, hôpital Saint-Antoine, AP-HP, Paris.

Résumé : Le purpura thrombotique thrombocytopénique (PTT) est une microangiopathie thrombotique définie par la formation spontanée dans la microcirculation sanguine, de thrombi plaquettaires responsables d’une anémie hémolytique mécanique, d’une thrombopénie de consommation et de signes d’ischémie multiviscérale touchant principalement le rein et le cerveau. Le PTT de l’enfant (syndrome d’Upshaw-Schulman) est très rare (maladie orpheline) mais gravissime en l’absence de traitement immédiat et spécifique (plasmathérapie). Cette maladie, qui commence dans la moitié des cas dès la naissance, évolue par poussées aiguës récurrentes dans l’intervalle desquelles on observe soit une rémission complète soit une thrombopénie et une hémolyse chroniques. La physiopathologie du PTT pédiatrique est restée très obscure jusqu’en 2001, date à laquelle le clonage du gène d’une nouvelle métalloprotéase, ADAMTS13 (A Disintegrin And Metalloprotease with ThromboSpondin type 1 repeats), a permis d’en élucider les bases dans la quasi-totalité des cas. Physiologiquement, ADAMTS13 a pour fonction de limiter la taille (et donc le pouvoir adhésif vis-à-vis des plaquettes) des multimères du facteur von Willebrand (VWF), une protéine de l’hémostase indispensable à l’agrégation plaquettaire dans la microcirculation. Dans le syndrome d’Upshaw-Schulman, il existe un déficit fonctionnel sévère en ADAMTS13 (taux plasmatique inférieur à 5 %) qui prédispose à l’accumulation de grands multimères du VWF dans le plasma et donc à la formation spontanée de thrombi plaquettaires dans les microvaisseaux. Ce déficit en ADAMTS13 est héréditaire, lié à des mutations du gène d’ADAMTS13 (60 % de substitutions et 40 % de mutations de terminaison) réparties sur toute la longueur du gène et transmises sur un mode autosomique récessif. Le phénotype clinique est néanmoins hétérogène, allant de rares formes frustes limitées à une thrombopénie fluctuante jusqu’à des formes gravissimes marquées par des séquelles rénales et neurologiques sévères. Outre les éléments de réponse qu’elle peut apporter aux questions concernant la corrélation phénotype/génotype, une meilleure caractérisation structurale et fonctionnelle d’ADAMTS13 est cruciale pour évaluer la pertinence d’une forme purifiée plasmatique ou recombinante dans le traitement du syndrome d’Upshaw-Schulman.

Mots-clés : purpura thrombotique thrombocytopénique, syndrome d’Upshaw-Schulman, ADAMTS13, mutations, facteur von Willebrand

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Agnès Veyradier1,2, Chantal Loirat3, Jean-Pierre Girma1, Anne-Sophie Ribba1, Martine Wolf1,2, Paul Coppo4, Dominique Meyer1,2

1Unité 143 Inserm, 80, rue du Général-Leclerc, Hôpital de Bicêtre, 94276 Le Kremlin-Bicêtre Cedex
2Service d’hématologie biologique, hôpital Antoine-Béclère, AP-HP, Clamart
3Service de néphrologie pédiatrique, hôpital Robert-Debré, AP-HP, Paris
4Service d’hématologie clinique et de thérapie cellulaire, hôpital Saint-Antoine, AP-HP, Paris

Le purpura thrombotique thrombocytopénique (PTT) est une maladie rare mais extrêmement grave en l’absence de traitement spécifique. Le PTT est une microangiopathie thrombotique (MAT) définie par la présence élective dans la microcirculation sanguine (capillaires et artérioles) de lésions non spécifiques de souffrance endothéliale associées à des lésions spécifiques constituées de thrombi plaquettaires pauvres en fibrine mais riches en facteur von Willebrand (VWF), une glycoprotéine multimérique plasmatique indispensable à l’adhésion et à l’agrégation des plaquettes dans les petits vaisseaux [1]. Le PTT survient dans 95 % des cas chez l’adulte et dans 5 % des cas seulement chez l’enfant. Alors que l’entité « PTT » a été décrite chez l’adulte dès 1924 par Moschcovitz [2], l’analyse de la littérature pédiatrique révèle que ce terme n’a été attribué à certaines MAT de l’enfant que dans les années 1960 [3]. Cette revue générale sur le PTT lié à un déficit héréditaire en ADAMTS13 ou syndrome d’Upshaw-Schulman s’articule en cinq parties construites à partir d’une analyse exhaustive de la littérature et de l’expérience de notre groupe dans cette thématique : après une mise au point historique soulignant les étapes ayant permis de progresser de la description clinique initiale à l’identification du mécanisme physiopathologique moléculaire, un chapitre consacré à la relation structure/fonction d’ADAMTS13 et à ses variations physiologiques et pathologiques servira de pierre angulaire à la compréhension du phénotype de la maladie, de son génotype et des nombreuses questions qui restent en suspens, sources d’applications tant fondamentales que cliniques dans le domaine.

Historique : du syndrome d’Upshaw-Schulman au déficit héréditaire en ADAMTS13

Se focaliser sur les critères de la définition du PTT chez l’adulte (où anémie hémolytique mécanique avec schizocytes ( (figure 1A) ) et thrombopénie périphérique sont nécessaires et suffisantes pour porter le diagnostic en l’absence d’autre cause identifiée) permet de mieux situer rétrospectivement le cadre historique du PTT pédiatrique. C’est en effet au sein des anémies hémolytiques atypiques que les premiers cas de PTT congénitaux ont été décrits : en 1953, Dacie et al. [4] identifient un cas de PTT congénital à début néonatal à l’issue d’une analyse rétrospective de 12 observations d’anémie hémolytique atypique ; en 1967, Monnens et al. [5] décrivent un cas identique et, pour la première fois, l’autopsie authentifie le diagnostic de PTT. Dans les 2 cas, les patients sont décédés avant l’âge de 2 ans sans diagnostic ni traitement adapté. En 1960, indépendamment de tout concept de PTT et d’anémie hémolytique, Schulman et al. [3] décrivent le cas d’une petite fille de 8 ans avec un « purpura thrombopénique idiopathique » à début néonatal amélioré par la transfusion régulière de sang total et de plasma qui permettent la survie de l’enfant. En 1975, Wallace et al. [6] rapportent 4 cas de PTT pédiatriques ayant débuté dans la petite enfance dans une famille consanguine australienne d’origine irlandaise. En 1978, Upshaw [7] fait pour la première fois le lien entre anémie hémolytique mécanique, thrombopénie périphérique, PTT congénital et réponse à la plasmathérapie en rapportant le cas d’une jeune femme de 29 ans dont l’histoire clinique est similaire à celle de l’observation de Schulman. En 1979, Rennard et al. [8], à l’issue d’une nouvelle observation de PTT congénital, propose la nomenclature de « syndrome d’Upshaw-Schulman ».

Au plan physiopathologique, il est établi à ce stade que ces formes congénitales de PTT ou syndrome d’Upshaw-Schulman sont probablement dues au déficit d’un facteur plasmatique dont la nature est inconnue. De plus, ce déficit apparaît héréditaire avec une transmission autosomique récessive puisque plusieurs enfants, filles ou garçons, d’une même fratrie sont parfois atteints alors que les parents sont indemnes de toute pathologie [6]. En 1982, Moake et al. [9] décrivent la présence anormale de formes excessivement larges (dits multimères de très haut poids moléculaire (THPM)) du VWF dans le plasma de 4 patients adultes atteints de PTT dont 2 formes à début néonatal (incluant l’observation originale de Schulman en 1960) ( (figure 1B) ). En 1985, Asada et al. [10] confirment la présence exclusive de VWF et donc l’absence de fibrine dans les thrombi plaquettaires par immunomarquage grâce à une étude anatomopathologique de tissus ischémiés chez des patients décédés de PTT ( (figure 1C) ). L’hypothèse d’un déficit en une « dépolymérase » ou en une protéase plasmatique du VWF capable d’induire un excès de multimères de THPM hyperadhésifs dans la circulation sanguine est évoquée pour la première fois dans la physiopathologie du PTT. Cette hypothèse sera validée en 1998 par le groupe de Furlan et celui de Tsai [11, 12] qui retrouvent chez des patients atteints de PTT familiaux, un déficit sévère, a priori constitutionnel, de l’activité plasmatique de la protéase spécifique de clivage du VWF, une métalloprotéase partiellement purifiée en 1996 [13, 14]. Dans le PTT, un déficit sévère de l’activité de la métalloprotéase spécifique du VWF apparaît donc responsable de l’accumulation de multimères de THPM du VWF en circulation ; en raison de leur forte capacité adhésive, ces multimères de THPM entraînent la formation spontanée de thrombi plaquettaires qui vont obstruer les microvaisseaux. En 2001, Levy et al. [15] isolent le gène codant pour la protéase spécifique du VWF sur le chromosome 9q34 et identifient cette métalloprotéase comme le 13e membre de la famille ADAMTS (A Disintegrin And Metalloprotease with ThromboSpondin type 1 repeats). En outre, l’étude génétique de 7 familles non apparentées atteintes de PTT congénital associé à un déficit sévère de l’activité plasmatique d’ADAMTS13 permet d’identifier 12 mutations différentes du gène d’ADAMTS13, les propositi étant soit double hétérozygotes soit homozygotes.

ADAMTS13 : propriétés biochimiques, biosynthèse et relations structure/fonction, variations physiopathologiques

Propriétés biochimiques d’ADAMTS13

En 1996, deux groupes indépendants [13, 14] purifient partiellement la protéase spécifique de clivage du VWF à partir de plasma humain. Cette enzyme est identifiée comme une métalloprotéase d’environ 200 kDa différente des métalloprotéases matricielles ou des sérines protéases plasmatiques puisque leurs inhibiteurs habituels n’ont aucun effet sur sa propre activité enzymatique in vitro. Son spectre d’action apparaît étroit puisqu’elle ne dégrade ni le fibrinogène, ni l’albumine, ni le collagène ; en revanche, elle hydrolyse le VWF par scission de la liaison Tyr842-Met843 au sein de son domaine A2. In vitro, son activité enzymatique est potentialisée par les cations divalents (en particulier le Ba2+) et par un pH optimum compris entre 8 et 9 ; elle est bloquée en présence d’EDTA. Sa concentration plasmatique est de l’ordre de 1 μg/mL. Sa demi-vie dans le plasma comprise entre 2 et 3 jours, est inhabituellement longue pour une protéase [16] ce qui suggère l’existence, en plus de sa forme soluble plasmatique, d’une forme liée à un récepteur cellulaire et/ou à un transporteur plasmatique qui ne sont pas encore identifiés.

Biosynthèse et relations structure/fonctions d’ADAMTS13

Le gène de la protéase spécifique du VWF a été identifié simultanément grâce au séquençage de l’extrémité N-terminale de la protéine [17-19] et à une stratégie de clonage positionnel [15]. Le gène codant pour la protéase spécifique du VWF (ADAMTS13) est localisé sur le chromosome 9q34 ; il comprend 29 exons et l’ARNm complet (4,6 kb) est présent principalement au niveau du foie. La synthèse d’ADAMTS13 ne semble cependant pas avoir lieu dans les hépatocytes mais plutôt dans les cellules stellaires périsinusoïdales hépatiques ou cellules de Ito [20]. La présence d’au moins 7 isoformes de la protéine par épissage alternatif du gène suggère l’existence de plusieurs variants fonctionnels.

ADAMTS13 appartient aux protéines de la famille ADAMTS dont une vingtaine de membres sont actuellement identifiés. La pré-pro-ADAMTS13 est une monochaîne de 1427 acides aminés (aa). Elle comprend un peptide signal (33 aa) et un propeptide (41 aa) dont la séquence C-terminale est compatible avec son élimination par la furine. La protéase mature est glycosylée et cela explique probablement la différence entre sa masse moléculaire calculée (145 kDa) et la masse moléculaire apparente de son produit de purification plasmatique (190 kDa). Après clivage du propeptide, la forme mature d’ADAMTS13 ( (figure 2) ) comprend un domaine métalloprotéase (incluant le site actif enzymatique HEXXHXXGXXHD) de type adamalysine qui contient deux sites potentiels de coordination d’ions divalents (l’un pour le zinc et l’autre pour le calcium), un domaine de type désintégrine, un domaine thrombospondine de type 1 (TSP1), un domaine riche en cystéines contenant une séquence RGDS potentiellement impliquée dans des interactions avec des intégrines, un domaine de type ADAMTS spacer. L’arrangement séquentiel spécifique de ces précédents domaines définit les protéines de la famille ADAMTS. En outre, les membres de la famille ADAMTS comprennent une combinaison propre de domaines TSP1 additionnels et d’autres motifs C-terminaux. Après son domaine spacer, ADAMTS13 contient 7 autres domaines TSP1 et 2 domaines CUB ( (figure 2) ). En particulier, ADAMTS13 se distingue des autres membres de la famille ADAMTS par son propeptide particulièrement court et la présence de domaines CUB. La signification fonctionnelle de ces caractéristiques distinctives est inconnue jusqu’à présent. Le clivage du propeptide n’apparaît pas indispensable à l’activité enzymatique [21]. Les domaines TSP-1 et CUB pourraient permettre à ADAMTS13 de se fixer in vivo aux cellules endothéliales ou aux plaquettes par son extrémité C-terminale, cet ancrage cellulaire pouvant alors être un prérequis à son interaction avec le VWF. En outre, des études réalisées in vitro à partir de protéines recombinantes tronquées [22, 23] ont montré que l’activité enzymatique d’ADAMTS13 vis-à-vis du VWF ne peut être assurée par le seul domaine métalloprotéase mais requiert au contraire la présence additionnelle des domaines riche en cystéines et spacer. Ces domaines sont donc des sites potentiels de fixation d’ADAMTS13 au VWF et sont, le cas échéant, probablement impliqués dans le mécanisme de reconnaissance du substrat. À ce jour, la seule fonction connue d’ADAMTS13 est de cliver spécifiquement le VWF (au niveau du pont peptidique Tyr842-Met843) afin de limiter la taille (et ainsi le pouvoir adhésif vis-à-vis des plaquettes) des multimères de VWF circulant dans le plasma et par conséquent, de réguler la formation du clou plaquettaire en réponse à une brèche vasculaire ( (figure 3) ).

Variations physiologiques et pathologiques d’ADAMTS13

En l’absence de disponibilité immédiate d’une méthode de mesure de l’antigène d’ADAMTS13, les variations physiopathologiques d’ADAMTS13 connues à ce jour concernent uniquement son activité enzymatique. L’activité d’ADAMTS13 peut être mesurée par différentes méthodes qui sont aujourd’hui relativement bien standardisées et dont l’objectif principal est d’avoir une excellente sensibilité pour la détection des déficits enzymatiques sévères (taux inférieurs à 5 %) [1].

L’activité d’ADAMTS13 mesurée dans le plasma de centaines de sujets sains adultes révèle une distribution paramétrique permettant de calculer une norme (moyenne ± 2DS) comprise entre 50 et 140 % [1]. En physiologie, l’activité circulante d’ADAMTS13 semble varier en sens inverse du taux de VWF plasmatique : les nouveau-nés [24, 25] et les femmes enceintes [26] dont le taux circulant de VWF est physiologiquement augmenté, ont des taux fonctionnels d’ADAMTS13 de l’ordre de 40-50 %. Un argument qui vient appuyer cette observation est que l’administration de desmopressine (un analogue de la vasopressine ayant pour propriété de stimuler la sécrétion de VWF par les cellules endothéliales dans le plasma) entraîne une diminution significative de l’activité plasmatique d’ADAMTS13 [27, 28].

En pathologie, des taux d’ADAMTS13 modérément diminués (compris entre 20 et 40 %) ont été décrits dans diverses hépatopathies [29] incluant l’atteinte hépatique du HELLP syndrome [30]. Une activité subnormale (taux de l’ordre de 30-40 %) ou normale d’ADAMTS13 a également été rapportée dans un éventail de pathologies extrêmement diverses incluant, entre autres, des maladies anémiantes et thrombopéniantes [29, 31]. Dans le syndrome hémolytique et urémique (SHU), une autre MAT se distinguant du PTT par une atteinte rénale à la fois plus fréquente et plus grave, les taux d’ADAMTS13 sont également normaux ou subnormaux [11, 12, 32]. La signification de ces variations modérées de l’activité d’ADAMTS13 dans le plasma n’est pas clairement identifiée, mais il est très probable qu’elles n’aient aucun lien de causalité avec les maladies associées et qu’elles soient uniquement le reflet d’une anomalie transitoire de synthèse d’ADAMTS13 (hépatopathies) ou d’une augmentation de sa consommation secondaire à une élévation des taux circulants de son substrat (libération de VWF par stimulation de l’endothélium dans un contexte inflammatoire, infectieux ou d’angiopathie) [33].

Jusqu’à présent, des taux d’ADAMTS13 effondrés (activité plasmatique indétectable, inférieure à 5 %) ont été retrouvés uniquement dans le PTT, avec une fréquence respective de l’ordre de 90 % dans le PTT de l’adulte (PTT idiopathiques et associées à un contexte auto-immun principalement) et de 100 % dans le PTT de l’enfant (syndrome d’Upshaw-Schulman) [1, 34]. Un déficit sévère de l’activité plasmatique d’ADAMTS13 relève de deux mécanismes distincts : le mécanisme le plus fréquent est acquis par le biais d’auto-anticorps anti-ADAMTS13 et il se superpose globalement au PTT de l’adulte [1, 11, 12, 32] ; le second mécanisme, beaucoup plus rare, est héréditaire par le biais de mutations du gène d’ADAMTS13 et il correspond au PTT de l’enfant ou syndrome d’Upshaw-Schulman (cf. infra) [35-37].

Phénotype du PTT héréditaire (syndrome d’Upshaw-Schulman)

Nomenclature des MAT de l’enfant revisitée par ADAMTS13

Chez l’enfant, le PTT est extrêmement rare et ne représente qu’un sous-groupe minime des MAT pédiatriques. Lorsque l’on considère les MAT pédiatriques dans leur ensemble, il est clair que les formes de loin les plus fréquentes (environ 90 % des cas) correspondent à une entité bien identifiée, le SHU post-diarrhéique lié à une infection à E. Coli producteur d’une verotoxine. Ces formes dites SHU « typiques » atteignent surtout des enfants de moins de 3 ans mais jamais des nouveau-nés. Elles évoluent vers la guérison sans séquelle rénale dans 2/3 des cas et ne récidivent pas après transplantation rénale [38]. En revanche, dans 10 % des cas, les SHU pédiatriques ne sont pas secondaires à une infection à E. Coli producteur de verotoxine et sont alors appelés SHU « atypiques ». Ces formes surviennent à n’importe quel âge (y compris la période néonatale). Elles ont souvent une évolution vers l’insuffisance rénale terminale d’emblée ou après un certain nombre de rechutes ; elles sont également associées à un risque élevé (au moins 50 % des cas) de rechutes après transplantation rénale [39]. Les SHU atypiques constituent en réalité un groupe hétérogène, incluant des formes familiales de transmission autosomique récessive, dont les mécanismes physiopathologiques ne sont que partiellement élucidés (mutations des gènes codant pour les protéines de la voir alterne du complément, principalement le facteur H [40], anomalie du métabolisme intracellulaire de la vitamine B12). Au sein de ce groupe hétérogène de SHU atypiques, de rares formes ont la particularité de comporter des signes d’ischémie viscérale extra-rénale, en particulier cérébrale, qui rend leur présentation clinique très proche de celle du PTT. Dans certains cas rapportés dans la littérature, l’abréviation pseudo-consensuelle « PTT/SHU » a même été utilisée [35].

Il n’est donc pas surprenant que les premiers cas pédiatriques de déficit sévère persistant de l’activité d’ADAMTS13 (taux < 5 % sans auto-anticorps anti-ADAMTS13) aient été décrits aussi bien chez des patients étiquetés “PTT/SHU” [41, 42] que chez des patients appelés “PTT” de manière plus tranchée [43-45]. Au-delà de ces problèmes de nomenclature, l’expérience française montre que ces enfants sont très souvent pris en charge dans des antennes de néphrologie pédiatrique en raison de l’atteinte rénale quasi-constante au moment de la poussée de PTT et qu’ils sont alors appelés “SHU atypiques”. Depuis 2001, notre groupe à l’Unité 143 de l’Inserm a noué une collaboration avec la Société Française de Néphrologie Pédiatrique afin d’étudier ADAMTS13 dans les MAT de l’enfant. Notre hypothèse était que des PTT congénitaux (syndrome d’Upshaw-Schulman) liés à un déficit constitutionnel en ADAMTS13 pourraient être identifiés au sein d’une population d’enfants initialement diagnostiqués comme des SHU atypiques. Grâce à un recrutement national sur une période de 2 ans, nous avons donc étudié l’activité d’ADAMTS13 dans une cohorte de 23 patients atteints de SHU atypique comparativement à une cohorte de 41 patients atteints de SHU typique [46]. L’analyse clinique et biologique réalisée dans ce travail nous a donc permis de confirmer notre hypothèse initiale : un sous-groupe de 6 SHU atypiques pédiatriques correspondait en fait à d’authentiques PTT congénitaux (syndrome d’Upshaw-Schulman) liés à un déficit constitutionnel sévère de l’activité plasmatique d’ADAMTS13. En outre, de manière concordante avec les données de la littérature [47, 48], ADAMTS13 n’apparaissait pas en cause dans la physiopathologie du SHU typique.

Tableau clinique du PTT héréditaire lié à un déficit sévère en ADAMTS13 : formes typiques

L’analyse de la littérature internationale incluant la cohorte française (au total une cinquantaine de cas ayant bénéficié d’une caractérisation phénotypique et génotypique d’ADAMTS13 depuis 1998) révèle que la première poussée de la maladie a lieu en général avant l’âge de 10 ans et dans au moins la moitié des cas, dès la naissance (tableau d’hémolyse et de thrombopénie néonatales ayant nécessité une exsanguino-transfusion) (tableau 1)( Tableau 1 ) (pour revue voir [36]). Jusqu’à la découverte récente du rôle d’ADAMTS13 dans le PTT, ce tableau néonatal restait inexpliqué (puisque le bilan étiologique classique d’anémie hémolytique et de thrombopénie se révélait négatif) et probablement fatal en l’absence d’exsanguino-transfusion. La symptomatologie de la première poussée est assez stéréotypée associant une anémie hémolytique mécanique (avec présence de schizocytes sur le frottis sanguin), une thrombopénie parfois profonde et une atteinte rénale d’intensité variable liée soit à une atteinte tubulaire secondaire à l’hémoglobinurie (urines porto, hémoglobinurie sans hématurie) soit à des lésions de MAT (protéinurie, hématurie) soit aux deux. Dans toutes les situations, une insuffisance rénale aiguë est fréquente. Plus rarement, la première poussée de la maladie est d’emblée plus sévère avec des signes d’ischémie viscérale atteignant principalement le cerveau (convulsions, accidents vasculaires) et parfois d’autres organes (tube digestif et cœur notamment) (tableau 1). La plasmathérapie est le seul traitement curatif efficace.

Les rechutes sont inéluctables, les poussées étant souvent déclenchées par des épisodes infectieux banals mais pouvant aussi apparaître spontanées. La fréquence des poussées de PTT est très variable d’un sujet à l’autre : chez environ la moitié des patients, les poussées sont imprévisibles mais entrecoupées de périodes de rémission clinique complète pouvant durer plusieurs mois voire plusieurs années ; en revanche, dans l’autre moitié des cas, la maladie est d’emblée beaucoup plus sévère puisque chronique (au moins sur le plan hématologique) et nécessite une plasmathérapie préventive mensuelle voire bimensuelle. Dans la forme qui n’est pas chronique d’emblée, les poussées sont au départ totalement régressives. Cependant, après quelques années d’évolution, une insuffisance rénale chronique et une atteinte d’autres organes, en particulier des accidents vasculaires cérébraux, peuvent apparaître. Des atteintes séquellaires rénales extrêmes (insuffisance rénale terminale nécessitant une transplantation) ont été décrites de même que des séquelles neurologiques graves [36]. Souvent, l’atteinte hématologique devient également chronique associant un fond d’hémolyse (pouvant induire des lithiases biliaires) et une thrombopénie modérée. Quelle que soit la forme évolutive de la maladie, la thrombopénie est constante (numération plaquettaire le plus souvent < 50 giga/L) au moment d’une poussée de PTT. Les autres signes sont présents à une fréquence variable : une hémolyse érythrocytaire dans près de 90 % des cas, des manifestations d’ischémie viscérale de degrés très divers (rein et cerveau) dans au moins 50 % des cas (tableau 1).

La seule option thérapeutique efficace de manière curative mais aussi préventive sur les poussées est la plasmathérapie (plasma viro-inactivé à la dose de 10 mL/kg) dont la fréquence sera guidée par la tolérance du fond chronique de la maladie (chez certains patients, une plasmathérapie bimensuelle est parfois nécessaire). En effet, la plasmathérapie, qu’elle soit réalisée par le biais de perfusions de plasma ou d’échanges plasmatiques en cas d’insuffisance rénale (pour éviter une surcharge volémique), constitue un apport ponctuel d’ADAMTS13 indispensable à l’amélioration des symptômes d’ischémie viscérale aiguë et à la prévention des poussées chez certains patients [36].
Tableau 1 Principales caractéristiques cliniques du purpura thrombotique thrombocytopénique héréditaire (PTT) ou syndrome d’Upshaw-Schulman

Caractéristiques cliniques du PTT

  • Fréquence approximative
  • (estimée d’après une revue de la littérature)


Âge de révélation

- Enfance (avant 10 ans)

60 % (incluant 50 % dès la naissance)

- Adolescence ou adulte jeune

40 %

Signes cliniques au cours d’une poussée

- Thrombopénie

100 %

- Anémie hémolytique avec schizocytes

80-90 %

- Atteinte rénale

70 %

- Atteinte neurologique

50 %

- Atteintes du tube digestif et/ou du cœur)

10-20 %

- Atteinte rétinienne

1 cas

- Nécrose ischémique des têtes fémorales (syndrome de Calves-Perthes)

2 cas

Évolution

  • - Chronicité
  • (thrombopénie et anémie hémolytique)


50 %

  • - Séquelles ischémiques
  • (insuffisance rénale, séquelles neurologiques)


50 %

Tableau clinique du PTT héréditaire lié à un déficit sévère en ADAMTS13 : formes atypiques

Dans près de 40 % des cas, il apparaît que le PTT héréditaire se révèle non pas au cours de la petite enfance mais pendant l’adolescence voire même à l’âge adulte [37]. Dans ce dernier cas, la première poussée de la maladie a souvent lieu à l’occasion d’une circonstance déclenchante telle qu’une infection sévère, une grossesse ou la prise d’oestro-progestatifs chez les femmes [1].

Dans de très rares cas, la maladie peut avoir une expression très fruste et se limiter à une thrombopénie modérée fluctuante ne requérant aucun traitement [1, 37]. L’étude de la cohorte française de PTT héréditaire a retrouvé une forme de ce type chez la sœur d’un propositus au cours de l’enquête familiale : cette jeune femme de 18 ans dont l’atteinte clinique s’était jusque-là limitée à un ictère néonatal ayant nécessité une exsanguino-transfusion et à une thrombopénie modérée fluctuante (80 giga/l) est porteuse du même phénotype biologique (activité d’ADAMTS13 < 5 %) que son jeune frère de 14 ans qui souffre depuis la période néonatale d’un PTT chronique (thrombopénie et anémie hémolytique sévères associées à une protéinurie) requérant une plasmathérapie préventive mensuelle [46].

Diagnostic différentiel

L’analyse exhaustive de la littérature met clairement en évidence que de nombreux PTT héréditaires ont été initialement diagnostiqués à tort comme des anémies hémolytiques auto-immunes atypiques, des syndromes d’Evans voire des purpura thrombopénique auto-immuns avec des conséquences souvent dramatiques compte tenu de l’absence de traitement spécifiquement adapté [36]. L’autre diagnostic est constitué par les PTT acquis par le biais d’auto-anticorps anti-ADAMTS13. Ces formes, de loin les plus nombreuses chez l’adulte, sont rares chez l’enfant [36, 49, 50].

Génotype du PTT héréditaire (syndrome d’Upshaw-Schulman)

Mutations d’ADAMTS13 dans le PTT héréditaire

L’enquête familiale réalisée devant la découverte d’un propositus atteint de PTT lié à un déficit fonctionnel sévère en ADAMTS13 retrouve parfois des atteintes similaires ou des tableaux d’hémolyse néonatale fatale dans la fratrie ; en revanche l’étude des parents, consanguins dans environ un tiers des cas, ne retrouve jamais de déficit sévère d’ADAMTS13 (taux plasmatiques normaux ou subnormaux de l’ordre de 40-50 %), ce qui suggère un mode de transmission récessif. En 2001, Levy et al. [15] étudient pour la première fois le gène d’ADAMTS13 dans 7 familles non apparentées atteintes de PTT congénital lié à un déficit sévère de l’activité plasmatique d’ADAMTS13. Des mutations sont identifiées dans toutes les familles (12 mutations différentes au total). Ces mutations sont le plus souvent ponctuelles et sont réparties sur toute la longueur du gène. Dans tous les cas, les propositi sont double hétérozygotes ou homozygotes et ont donc hérité un allèle muté de chacun de leurs parents, ce qui confirme le mode de transmission récessif initialement suggéré par l’étude phénotypique. À l’issue de cette première publication, plusieurs études menées aux USA [51, 52], au Canada [53], en Australie [54], au Japon [55-57] et en Europe [58-65] ont conforté la relation de cause à effet entre les mutations du gène d’ADAMTS13 et le PTT congénital. Actuellement, un total d’une cinquantaine de mutations différentes d’ADAMTS13 réparties sur toute la longueur de son gène ont été recensées dans des familles atteintes de PTT lié à un déficit constitutionnel sévère en ADAMTS13 (( figure 4 )). Au sein de cette cohorte internationale, l’étude génétique de la cohorte française de PTT héréditaires réalisée par notre groupe en collaboration avec la Société Française de Néphrologie pédiatrique a permis d’identifier 10 nouvelles mutations candidates d’ADAMTS13 [63]. En outre, les mutations d’ADAMTS13 sont très différentes d’une région du globe à l’autre ce qui suggère qu’elles sont plus volontiers spécifiques à des zones géographiques limitées que partagées à travers le monde [37].

Les mutations du gène d’ADAMTS13 identifiées dans le PTT sont ponctuelles (induisant soit la substitution d’un acide aminé par un autre au niveau de la protéine dans 60 % des cas, soit un codon stop dans 20 % des cas) ou correspondent à des insertions/délétions entraînant un décalage du cadre de lecture dans 20 % des cas. La majorité des propositi sont double hétérozygotes, l’homozygotie (environ un quart des cas) étant, de manière classique, plus volontiers associée avec une consanguinité parentale. L’analyse des associations alléliques chez les propositi révèle que 80 % des patients possèdent au moins un allèle avec une mutation ponctuelle conduisant à une substitution : cet allèle est associé soit avec un second allèle porteur d’une mutation ponctuelle conduisant à une substitution (40 %), soit avec un allèle porteur d’une mutation de terminaison par codon stop ou décalage du cadre de lecture (40 %). Dans 20 % des cas, les patients possèdent 2 allèles porteurs d’une mutation de terminaison par codon stop ou décalage du cadre de lecture, situation qui devrait théoriquement aboutir à l’absence totale de protéine dans le plasma (défaut de synthèse et/ou de sécrétion).

L’effet précis des mutations génétiques sur la protéine (synthèse, sécrétion, fonction) est cependant difficile à prédire en l’absence de méthode biologique permettant de mesurer l’antigène d’ADAMTS13 dans le plasma. Ce test a été très récemment mis au point par le département Recherche et Développement de Baxter Biosciences (Vienne, Autriche) grâce à l’obtention d’un anticorps polyclonal anti-ADAMTS13 (communication personnelle, Dr F. Scheiflinger). Ainsi, la confrontation du taux d’antigène d’ADAMTS13 à son activité devrait permettre d’une part, d’évaluer la proportion des déficits quantitatifs et qualitatifs en ADAMTS13 dans le PTT héréditaire, d’autre part, de mieux spéculer sur l’effet délétère des mutations candidates. Pour confirmer ou infirmer ces spéculations, la caractérisation d’ADAMTS13 recombinantes mutées est indispensable. À ce jour, une quinzaine de mutations d’ADAMTS13 identifiées chez des patients atteints de PTT héréditaire ont été exprimées dans des protéines recombinantes dont la caractérisation fonctionnelle a révélé que l’absence de protéolyse du VWF par ADAMTS13 pouvait être due soit à un défaut de synthèse ou de sécrétion d’ADAMTS13 soit à une ADAMTS13 non fonctionnelle [51, 54-57]. Cependant, la majorité des mutations d’ADAMTS13 décrites dans le PTT restent candidates en l’absence d’expression et de caractérisation des protéines recombinantes mutées correspondantes qui valideraient leur caractère délétère.

De manière intéressante, aucune délétion totale du gène d’ADAMTS13 n’a été décrite dans l’espèce humaine [15]. L’équipe de David Ginsburg aux USA a développé un modèle de souris invalidée pour les exons 1 à 6 du gène d’ADAMTS13 correspondant à la séquence codant pour le domaine métalloprotéase : des résultats préliminaires montrent que l’animal a un développement normal, une activité d’ADAMTS13 indétectable dans le plasma et qu’il développe une MAT après injection d’une dose de verotoxine incapable d’induire une MAT chez l’animal témoin [66, 67].

Polymorphismes d’ADAMTS13

Aucune des mutations d’ADAMTS13 retrouvées dans les différentes cohortes mondiales de PTT héréditaire n’a été retrouvée dans un large panel de chromosomes témoins provenant d’une population de volontaires sains testés au sein de chaque pays [37]. En outre, 8 substitutions d’acide aminé ont été identifiées comme des polymorphismes [15]. En particulier, la mutation Q448E du gène d’ADAMTS13 (dont l’ADAMTS13 recombinante mutée correspondante a confirmé qu’elle était associée à une activité enzymatique strictement normale) est retrouvé avec une fréquence d’au moins 20 % en Europe et au Japon [55, 59].

Questions en suspens et perspectives

Corrélation phénotype/génotype du déficit en ADAMTS13

L’analyse de la littérature fait clairement apparaître que l’expression clinique du PTT héréditaire est hétérogène tant en terme d’âge de révélation de la maladie, de sévérité des symptômes au cours d’une poussée que de fréquence des rechutes. Aucune analyse visant à établir une corrélation du phénotype clinique au génotype n’a été publiée en raison du faible nombre de familles atteintes et du large éventail de mutations décrites. En accord avec les données de la littérature, la cohorte française de 6 familles atteintes de PTT héréditaire parfaitement caractérisées dont nous disposons actuellement montre un génotype propre à chaque famille et une expression clinique hétérogène, ce qui rend toute tentative de corrélation du phénotype au génotype extrêmement difficile.

Se focaliser d’abord sur l’influence individuelle des mutations d’ADAMTS13 sur l’expression clinique du PTT apparaît rationnel. En effet, même si les mutations sont réparties sur toute la longueur du gène, il est intéressant de remarquer qu’environ la moitié d’entre elles sont concentrées dans les domaines d’ADAMTS13 indispensables à son activité catalytique c’est-à-dire le domaine métalloprotéase, le domaine riche en cystéines et le domaine spacer (( figure 4 )). Par analogie avec d’autres systèmes de l’hémostase où la seule topographie des mutations d’un gène peut significativement influencer l’expression clinique et le pronostic (par exemple mutations du site catalytique de l’antithrombine, un inhibiteur physiologique de la coagulation, associées à un phénotype beaucoup plus thrombogène que les mutations du site de liaison à l’héparine), une hypothèse serait que les mutations situées dans les 3 domaines indispensables à l’activité catalytique d’ADAMTS13 sont plus délétères que les mutations localisées dans d’autres domaines de la protéine. L’élargissement du panel de mutations d’ADAMTS13 réalisé grâce à l’étude systématique des cohortes de PTT héréditaires devrait permettre d’optimiser les chances de mettre en évidence une liaison directe entre la topographie des mutations et l’expression clinique. Parallèlement, une liaison plus indirecte entre ces deux entités pourra être mise en évidence par la caractérisation d’ADAMTS13 recombinantes mutées qui permettra de confirmer et d’élucider le mécanisme délétère de chaque mutation.

En outre, l’intervention de facteurs environnementaux et génétiques distincts d’ADAMTS13 est hautement probable pour expliquer la variabilité phénotypique intimement dépendante du seuil thrombogène des multimères de THPM du VWF en circulation (( figure 5 )). Parmi les facteurs environnementaux modulateurs de l’expression clinique, certaines situations stimulant la libération de VWF par l’endothélium (hormones oestro-progestatives, grossesse, infections) sont clairement identifiées comme des facteurs déclenchants des poussées de PTT [1] (( figure 5 )). L’intervention d’autres facteurs acquis reste inconnue jusqu’à présent. De plus, le rôle de facteurs génétiques modulant la susceptibilité individuelle au déficit fonctionnel sévère en ADAMTS13 (polymorphismes du VWF le rendant plus ou moins sensible à la protéolyse, polymorphismes plaquettaires associés à une affinité plus ou moins grande pour le VWF, polymorphismes des cellules endothéliales entraînant une réponse sécrétrice plus ou moins importante pour certains stimuli…) reste également à déterminer (( figure 5 )).

Existe-t-il des PTT héréditaires liés à des mutations d’autres protéines qu’ADAMTS13 ?

L’analyse de la littérature montre que des mutations d’ADAMTS13 ont été identifiées dans tous les cas de PTT familiaux déficitaires en ADAMTS13 testés. Cette observation ne permet cependant pas d’exclure que des mutations d’autres protéines sont peut-être impliquées dans la physiopathologie du PTT héréditaire. Jusqu’à présent, ni un récepteur cellulaire (en particulier endothélial) à ADAMTS13, ni un transporteur plasmatique ou un inhibiteur physiologique d’ADAMTS13 n’ont été identifiés. Si un ou plusieurs de ces acteurs existent, il est possible que des mutations inhibant leur synthèse et/ou leur fonction soient également responsables de PTT héréditaire par le biais d’une dysrégulation sévère d’ADAMTS13. Peuvent également être envisagées des mutations de la thrombospondine-1 qui possède une activité réductase vis-à-vis du VWF [68] et des mutations du VWF lui-même qui le rendraient résistant à la protéolyse. Une équipe européenne [59] a séquencé l’exon 28 du gène du VWF (codant entre autres pour le domaine contenant le site de clivage par ADAMTS13) chez des patients atteints de PTT héréditaire mais aucune mutation n’a été identifiée.

Des polymorphismes et/ou des mutations d’ADAMTS13 sont-ils impliqués dans d’autres pathologies que le PTT ?

Le rôle de certains polymorphismes d’ADAMTS13 dans la thrombose artérielle a été évoqué par une équipe japonaise au cours d’une étude génétique d’ADAMTS13 dans le PTT héréditaire grâce à une découverte presque fortuite [55]. En effet, de manière assez surprenante, la population témoin utilisée dans cette étude n’était pas constituée de volontaires sains mais d’une cohorte de sujets porteurs de pathologies cardiovasculaires ischémiques. Dans cette population particulière, la mutation P475S du gène d’ADAMTS13 (dont l’ADAMTS13 recombinante mutée correspondante a montré qu’elle était associée à une activité enzymatique de seulement 10 % de l’ADAMTS13 recombinante sauvage) a été retrouvée à une fréquence de 5 % [55]. La recherche systématique d’autres polymorphismes d’ADAMTS13 dans de grandes cohortes de patients atteints de pathologies thrombotiques cardiovasculaires apparaît donc comme une piste intéressante.

Jusqu’à présent, des mutations du gène d’ADAMTS13 n’ont été décrites dans aucune autre pathologie que le PTT héréditaire. Cependant, une malformation particulière de la main à type de pince de homard (sclérodactylie) observée chez l’un des patients de la cohorte française de PTT héréditaire [63, 69] ouvre la voie à un certain nombre de questions sur le rôle d’ADAMTS13 dans le développement. En effet, cette association morbide très particulière n’est probablement pas fortuite puisqu’elle a déjà été rapportée dans le cas princeps de PTT congénital décrit par Upshaw En 1978 [7]. L’absence d’anomalie de développement observée chez les souris invalidées pour le gène d’ADAMTS13 [67] suggère cependant que le lien potentiel entre le déficit en ADAMTS13 et certaines malformations est certainement très complexe. En outre, des mutations d’autres protéines de la famille ADAMTS ont été décrites dans des maladies malformatives (mutations d’ADAMTS2 dans le syndrome d’Ehlers Danlos de type VIIC [70]) et mutations d’ADAMTS10 dans le syndrome de Weill-Marchesani [71]).

Plasmathérapie dans le PTT héréditaire : risques spécifiques et alternatives

La plasmathérapie, source d’ADAMTS13 active, est actuellement le seul traitement efficace des poussées de PTT. Jusqu’à présent, aucun cas d’allo-immunisation post-transfusionnelle n’a été rapporté chez des patients atteints de PTT héréditaire multi-tranfusés même si le profil génétique de certains patients suggère l’existence de déficits totaux en ADAMTS13 (association de 2 allèles mutés codant en théorie pour des protéines tronquées). Encore une fois, la mesure de l’antigène plasmatique d’ADAMTS13 permettra de savoir si ces déficits quantitatifs totaux sont bien réels. Outre ce risque immunologique, la perfusion de plasma expose également à de potentiels risques infectieux et hémodynamiques. À cet égard, une forme purifiée d’ADAMTS13 (soit d’origine plasmatique humaine soit recombinante [72]) pourrait être une alternative rationnelle à la plasmathérapie. La place de ces produits en terme de faisabilité industrielle et d’efficacité thérapeutique reste néanmoins à déterminer.

Conclusion

Depuis 2001, la rencontre entre une jeune protéine, ADAMTS13, et un vieux syndrome, le syndrome d’Upshaw-Schulman, a permis une avancée considérable dans la compréhension du PTT héréditaire. Elle a également conduit à sensibiliser la communauté médicale pédiatrique, en particulier les néphrologues, les hématologues et les néonatologistes, à l’existence de cette maladie orpheline. À ce jour, le PTT héréditaire par mutation du gène d’ADAMTS13 demeure néanmoins une maladie caractérisée par son évolution toujours récurrente, l’absence de facteurs pronostiques clairement identifiés et son extrême gravité en l’absence de traitement spécifique. Dans les années à venir, la création de registres clinicobiologiques nationaux et européens apparaît cruciale pour améliorer la prise en charge des patients et de leur famille.

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