ARTICLE
La production de l'hémoglobine foetale (HbF), majoritaire à
la naissance, diminue rapidement durant la première année
de vie pour ne persister qu'à l'état de traces chez l'adulte
[1, 2]. À l'échelon cellulaire, cette production est limitée
à une population restreinte de globules rouges [3, 4], les cellules
F dérivées des réticulocytes F [5, 6] représentant
de 1 à 7 % des globules rouges chez le sujet normal [7]. Ce pourcentage
est constant pour un même individu et semble génétiquement
déterminé [8]. De nombreuses recherches comportant des études
de génétique familiale ont porté ces dernières
années sur la localisation des déterminants impliqués
dans la production de ces cellules [9]. Des résultats récents
ont permis d'avancer l'hypothèse de déterminants liés
au locus ß globine situé sur le chromosome 11 [10, 11] ou
indépendants de ce locus, impliquant le chromosome X [12-14] et
le chromosome 6 [15, 16].
Chez l'adulte, la distribution de l'HbF est hétérogène
au sein des cellules F : elle est en moyenne de 4 à 5 pg par cellule,
mais peut atteindre jusqu'à 25 % de l'hémoglobine totale
contenue dans le globule rouge [6]. Il a été montré
que la quantité d'HbF par cellule F est sans doute associée
à des polymorphismes du locus ß globine, agissant par l'intermédiaire
de facteurs transactivateurs [2].
Des variations de production de l'HbF surviennent dans de nombreuses circonstances
physiologiques et pathologique
Tableau I
Circonstances s'accompagnant d'une augmentation de production de l'HbF
1. Génétiques
* Maladies de l'hémoglobine
- Syndromes drépanocytaires
- Thalassémies (ß et *ß)
- Hémoglobines instables
- Persistances héréditaires de l'HbF (formes pan- et hétérocellulaires)
* Maladie de Blackfan-Diamond
* Maladie de Fanconi
2. Acquises
* Érythropoïèse accrue
- Hémolyses aiguës
- Hémorragies
- Début de traitement des carences martiales
- Grossesse
* Sortie d'aplasie
- Dans les suites de greffe de moelle
- Après chimiothérapie
- Récupération d'une érythroblastopénie transitoire
* Hémopathies
- Insuffisance médullaire globale
- Leucémie myéloïde chronique
- Syndrome myélomonocytaire de l'enfant
- Syndromes préleucémiques
* Nouveau-né de mère diabétique
[17], notamment en cas de stimulation érythropoïétique
[18-21]. Elles peuvent être secondaires à un accroissement
du nombre de cellules F et/ou à une augmentation de la quantité
d'HbF dans les cellules F qui sont des facteurs génétiquement
déterminés. Dans les hémoglobinopathies majeures,
où existe une composante hémolytique, le taux d'HbF dépend
également d'un troisième facteur de survie sélective
des cellules F par rapport aux cellules non-F. Dans la drépanocytose
[5] notamment, l'effet « protecteur » de l'HbF vis-à-vis
de la polymérisation de l'hémoglobine S est responsable
de cette survie préférentielle des cellules F, ce qui entraîne
un enrichissement progressif de ces cellules. Un phénomène
comparable existe dans les ß-thalassémies [22] où
un excès de chaînes gamma est le principal responsable de
l'érythropoïèse inefficace et de la destruction prématurée
des cellules. Une quantité suffisante de chaînes gamma, se
combinant aux chaînes alpha pour produire de l'HbF, assure la protection
des cellules qui en contiennent. Explorer les variations de production
de l'HbF par un simple dosage dans un hémolysat n'élucide
pas le mécanisme en cause, ce qui justifie les techniques de mise
en évidence de l'HbF dans les hématies. Elles permettent
de mesurer le nombre de cellules F et/ou de réticulocytes F, ce
dernier paramètre étant un meilleur reflet de la production
médullaire quand existe une composante hémolytique ; elles
permettent aussi de calculer, ou mieux de mesurer, la quantité
d'HbF dans ces cellules.
Les techniques décrites sont différentes par leur principe,
leur sensibilité et leur facilité de mise en oeuvre.
Tableau II
Principales techniques de détermination des cellules F et des
réticulocytes F
1. Techniques sur lame
* Test de Kleihauer
* Immunoprécipitation péricellulaire
- Technique de Katsura modifiée par Dover et Boyer
* Immunofluorescence
- Technique de Wood (cellules F)
- Techniques de double marquage (cellules F et réticulocytes F)
2. Techniques de cytométrie en flux
3. Technique d'analyse d'image
Techniques sur lame
* La technique d'élution acide de Kleihauer
est la plus ancienne [23]. La mise en évidence de l'HbF dans les
globules rouges repose sur sa résistance à l'élution
à pH acide. Cette technique, simple à réaliser, est
couramment utilisée dans de nombreux laboratoires. Il est possible
de trouver les réactifs dans le commerce (kit Fetal Hemoglobin,
Sigma). On peut reprocher à cette méthode son manque de
sensibilité, elle ne permet pas en effet de détecter des
quantités d'HbF inférieures à 5 pg par cellule. Elle
reste cependant très utile dans les situations où il existe
un mélange d'hématies foetales et adultes, ce qui est le
cas des transfusions foetomaternelles. Dans ce contexte, le manque de
sensibilité n'est pas gênant puisque les hématies
foetales que l'on cherche à mettre en évidence contiennent
des quantités élevées d'HbF.
* Les autres techniques sont immunologiques ; la mise en évidence
de l'HbF fait suite à une réaction avec des anticorps (Ac)
anti-HbF polyclonaux ou monoclonaux.
- Dans la technique d'immunoprécipitation
péricellulaire de Katsura modifiée par Dover et Boyer
[24], les globules rouges sont mis au contact d'un gel d'agarose contenant
des Ac anti-HbF de type précipitant. Après hémolyse,
un précipité se forme dans la gélose tout autour
des cellules contenant de l'HbF. L'addition de New Methylene Blue
dans le milieu de réaction permet la détermination simultanée
des réticulocytes F et des cellules F. La lecture se fait au microscope
à fond noir. Les cellules contenant de l'HbF apparaissent entourées
d'un précipité dont l'intensité et le diamètre
sont fonction de la quantité d'HbF qu'elles contiennent. Le réticulum
des réticulocytes apparaît coloré en orange. En pratique,
cette technique est utilisée pour la détermination des réticulocytes
F qui sont exprimés en pourcentage par rapport à l'ensemble
des réticulocytes. La méthode est fiable et reproductible,
mais exige un lecteur bien entraîné. Le seuil de détection
de l'HbF est de l'ordre de 2 à 3 pg par cellule. La principale
difficulté réside dans l'obtention chez le lapin d'anticorps
polyclonaux précipitants, du fait de la faible antigénicité
de l'HbF. Les anticorps commerciaux sont inutilisables dans cette technique,
car leur concentration est trop faible, par ailleurs l'affinité
et la spécificité ne sont pas reproductibles d'un lot à
l'autre.
- La méthode d'immunofluorescence indirecte
de Wood [7] est la technique de référence pour la
détermination des cellules F. Après réalisation et
fixation d'un frottis sanguin, les anticorps anti-HbF sont mis au contact
des globules rouges. L'identification et la quantification des cellules
F se font par reconnaissance des complexes antigène-anticorps par
un anti-antiHbF marqué à la fluorescéine. La lecture
est faite au microscope à fluorescence (figures
1 et 2). Les cellules F sont colorées en vert ; leur fluorescence
est fonction de la quantité d'HbF qu'elles contiennent ; les cellules
non-F sont noires, non colorées. La technique est sensible, le
seuil de détection a été estimé à moins
de 1 pg d'HbF par cellule, mais cette sensibilité même peut
être un inconvénient car la fluorescence maximale est atteinte
pour des taux relativement bas d'HbF par cellule. Lors de la lecture,
la principale difficulté réside dans la reconnaissance des
cellules faiblement fluorescentes, contenant peu d'HbF. On peut être
gêné par un fond légèrement fluorescent. Les
anticorps anti-HbF utilisés peuvent être de type monoclonal
ou polyclonal.
- D'autres techniques voisines, d'immunofluorescence directe ou indirecte,
ont été mises au point [19, 25, 26]. Les méthodes
utilisant des anticorps monoclonaux sont les plus répandues car
ce type d'anticorps est maintenant disponible dans le commerce (Isolab,
Bioatlantic, Accurate Chemical and Scientific Corporation).
Au Laboratoire d'hématologie de l'hôpital Tenon, nous avons
mis au point une technique d'immunofluorescence indirecte qui permet la
détermination simultanée des cellules F et des réticulocytes
F [25]. La première étape consiste à réaliser
un frottis fin de sang coloré au New Methylene Blue. Les globules
rouges sont séchés et fixés cinq minutes par immersion
dans un mélange acétone-méthanol (9 volumes/ 1 volume)
à température ambiante. Une solution de travail (150 µl)
contenant l'anticorps monoclonal de souris reconnaissant la chaîne
* de l'HbF, du tampon PBS (phosphate de sodium 10 mM, Nacl 150 mM, pH
: 7,4) et du thiazole orange (solution stock alcoolique de thiazole orange
à 0,4 µmol/l diluée au 1/10e) est déposée
à la surface du frottis (incubation deux heures à 37°).
Un anticorps de lapin anti-souris F(ab')2 marqué à la fluorescéine
est déposé sur le frottis (incubation deux heures à
37°). Les frottis sont lus ensuite au microscope à fluorescence.
Quatre types de cellules sont identifiés (figures
3 et 4) : les réticulocytes F sont colorés en vert avec
un réticulum orange, les réticulocytes non-F sont noirs
avec un réticulum orange, les cellules F sont vertes et les cellules
non-F sont noires. Les résultats sont exprimés, en pourcentage
de cellules F par rapport à l'ensemble des globules rouges et en
pourcentage de réticulocytes F par rapport à l'ensemble
des réticulocytes. C'est une technique de principe simple, qui
donne de bons résultats si le protocole est strictement suivi,
mais qui n'est pas applicable à de grandes séries de prélèvements.
Sa sensibilité est comparable à celle de la technique de
Wood mais présente les mêmes difficultés de lecture.
Toutes ces techniques exigent que les cellules soient traitées
dans les quelques jours (~ 5) suivant le prélèvement.
Techniques de cytométrie
en flux
Plusieurs techniques ont été décrites pour la mesure
des cellules F [26-28]. Elles comportent toutes une étape de fixation
des globules rouges, une étape de perméabilisation des membranes
qui permet à l'anticorps d'accéder à l'HbF intraérythrocytaire,
et un marquage des cellules F par un anticorps monoclonal anti-HbF. Dans
la seule méthode actuellement commercialisée (kit pour l'utilisation
en cytométrie en flux, Bioatlantic), l'agent de fixation est le
formaldéhyde et la perméabilisation se fait avec du SDS
(sodium dodécylsulfate), détergent anionique. Après
plusieurs lavages, on ajoute aux globules rouges ainsi traités
un anticorps monoclonal de souris anti-HbF de spécificité
anti-chaîne *, puis un anticorps de lapin anti-souris F(ab') 2 marqué
à la fluorescéine. Les cellules marquées sont lavées
et remises en suspension dans un tampon phosphate contenant du triton
X-100 et évaluées au cytomètre en flux. Le résultat
est lu sous forme d'un histogramme de fluorescence, l'appareil exprime
un pourcentage de cellules F et une valeur moyenne de la fluorescence
(figure 5). Il s'agit d'une technique
un peu longue puisque, après fixation (une nuit à température
ambiante), la préparation des cellules demande un minimum de quatre
heures, mais elle est très sensible, reproductible, et permet le
décompte rapide d'un grand nombre de cellules; son avantage, par
comparaison aux techniques sur lame, est une lecture automatisée
non subjective.
Il n'a pas été possible d'appliquer, jusqu'à présent,
la cytométrie en flux à la détermination des réticulocytes
F. Cependant une équipe de recherche américaine a mis au
point une technique qui permet la détection de l'HbF dans la population
des réticulocytes les plus jeunes, exprimant le récepteur
à la transferrine ou CD71 [29].
Technique d'analyse d'image
Très récemment a été rapportée une
technique d'analyse d'image [30] qui semble prometteuse. Elle autorise,
après marquage des cellules F par immunofluorescence, la quantification
précise de l'HbF dans chaque cellule et donc l'étude de
sa distribution au sein de cette population. L'incubation du sang, préalablement
à la réalisation du frottis, avec de l'acridine orange permet
l'identification simultanée des réticulocytes F [31]. Les
résultats, exprimés sous forme d'un histogramme de fluorescence,
autorisent la comparaison des profils de distribution chez des patients
dont les taux d'HbF sont voisins. Cette méthode serait une réelle
avancée technologique par la mesure individuelle de l'HbF dans
chaque cellule, alors que les techniques précédemment décrites
ne permettent qu'un calcul de quantité moyenne d'HbF par cellule
à partir du pourcentage de cellules F, du taux d'HbF de l'hémolysat
et des données de la numération.
Applications de ces techniques
et perspectives
En pratique, le choix de la technique dépendra du contexte et
de la thématique à laquelle on désirera l'appliquer.
Le test de Kleihauer, bien que peu sensible, garde toutes ses indications
dans les laboratoires d'hématologie pour la détection des
hématies foetales en cas de suspicion de transfusion foetomaternelle.
Les autres techniques ont été très employées
ces dernières années dans de nombreux travaux de recherche,
portant notamment sur le contrôle génétique de la
production de l'HbF [8-16, 32]. Ces méthodes sont largement utilisées
dans les maladies de l'hémoglobine, en particulier chez les patients
drépanocytaires [17, 25] traités par les modificateurs pharmacologiques
de l'HbF tels que l'hydroxyurée. La mesure des cellules F et des
réticulocytes F sert à évaluer la réponse
au traitement [32-36]. Ces méthodes sont aussi utilisées
dans les thalassémies [17, 26, 37] et les persistances héréditaires
de l'HbF [17, 32]. Elles ont valeur diagnostique, dans ce dernier cas,
en discriminant les formes pan- et hétérocellulaires. Elles
peuvent avoir une valeur pronostique dans les hémoglobinopathies
où existe une composante hémolytique. Dans l'interprétation
du résultat, il faut garder à l'esprit qu'une augmentation
de l'HbF dans les cellules F peut être interprétée
comme une augmentation du pourcentage de cellules F, simplement par franchissement
du seuil de détection [10]. Elles ne sont encore que peu appliquées
à d'autres pathologies (tableau
I). Mais on peut prévoir un vaste champ d'application, et il
serait souhaitable qu'elles fassent partie de l'exploration des augmentations
discrètes de l'HbF n'ayant pas d'explication évidente*
CONCLUSION
Remerciements
Nous tenons à remercier D. Labie pour ses conseils lors de la
rédaction de ce manuscrit et G. Flandrin pour la réalisation
des figures.
Ce travail a bénéficié d'un contrat de recherche
du CHU Saint-Antoine (Paris VI).
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