ARTICLE
Trois maladies serviront de modèle et de fil conducteur : les hémoglobinopathies,
le déficit en adénosine désaminase et la mucoviscidose,
pour des raisons historiques et les enseignements qu'elles ont apportés.
Les maladies génétiques
- Les hémoglobinopathies
-
- Les hémoglobinopathies constituent les archétypes des
trois principaux défauts géniques : 1) déficit
ou absence d'expression d'un gène (alpha - ou bêta -thalassémie)
; 2) production normale d'une protéine anormale (hémoglobine
S responsable de la drépanocytose) ; 3) dérépression
de gènes (persistances héréditaires de l'hémoglobine
foetale). Les lésions moléculaires des hémoglobinopathies
affectent les différentes étapes de l'expression d'un
gène, de la transcription jusqu'à la protéine.
- La logique voulait que le premier gène humain cloné,
celui de la globine, soit le premier utilisé dans un but thérapeutique.
Beaucoup d'éléments étaient de bon augure. Le gène
bêta de globine est de petite taille (2 kb). Ses séquences
régulatrices ont été bien définies, grâce
aux souris transgéniques, exprimant le transgène de manière
élevée et spécifique dans la lignée rouge,
en fin de différenciation [1]. La cible du transfert de gène,
la cellule souche hématopoïétique, peut être
prélevée, génétiquement modifiée
ex vivo, puis greffée. Des modèles animaux naturels
et transgéniques permettent de tester in vivo cette nouvelle
thérapeutique [2]. Enfin, la bonne connaissance de la physiopathologie
cellulaire de ces maladies permet de développer des stratégies
indirectes de la thérapie génique : activation d'un gène
de compensation ou réduction des conséquences délétères
du gène anormal et amélioration du phénotype.
-
- Thérapie génique directe
-
- La thérapie génique directe par addition d'un gène
(dont la mutation est responsable de la maladie) débute en 1980
par l'échec d'un coup de poker. Ajouter de l'ADN de globine bêta
à des prélèvements de moelle osseuse de deux patients
bêta -thalassémiques et réinjecter le tout en espérant
guérir la maladie était une idée simple. Elle valut
à son auteur d'être condamné pour conduite non éthique.
Après ce faux départ, le succès sembla à
portée de main en 1986-1988, grâce au cheval de Troie cellulaire
que constitue le vecteur rétroviral porteur du gène bêta
de globine permettant l'expression élevée de ce gène
transferé dans des cellules MEL (Murine Erythro Leukemia)
en culture [3]. Simultanément, l'efficacité thérapeutique
fut prouvée in vivo grâce au transfert du gène
humain dans l'oeuf fécondé de la souris. L'expression
de ce gène était suffisante pour guérir définitivement
la souris thalassémique [4]. La thérapie génique
« germinale » ainsi réussie, le succès de la
thérapie génique « somatique » paraissait proche.
- Malgré cet ensemble très favorable, les hémoglobinopathies
quittèrent le haut de la liste des espoirs de la thérapie
génique, en raison des maigres résultats obtenus in
vivo chez la souris. L'expression du transgène « somatique
» de globine bêta restait modeste et limitée à
un faible pourcentage de cellules, décroissant avec le temps.
De nouvelles études fondamentales furent entreprises afin de
surmonter trois types d'obstacles.
-
- * Le vecteur viral
-
- Le rétrovirus murin de Moloney (MoMLV) et ses dérivés
constituent aujourd'hui les vecteurs de gènes les plus utilisés.
Ce type de vecteur transfère efficacement les gènes de
globine dans les cellules hématopoïétiques in
vitro. Cependant, certaines séquences réduisent l'expression
du gène bêta [5] ou peuvent induire une répression
secondaire du transgène. En outre, les vecteurs rétroviraux
s'avérèrent peu efficaces pour intégrer le transgène
de globine dans les cellules souches humaines, testées in
vivo, par greffe des souris immunodéficientes. Enfin, la
faible capacité d'accueil du vecteur rétroviral, inférieure
à 10 kb, impose de découper les séquences régulatrices
de la région contrôle du locus (LCR bêta ) et de
les accoler au promoteur du gène bêta , très peu
exprimé en leur absence. Les études en cours ont pour
but d'améliorer le vecteur et le gène d'intérêt,
en particulier d'augmenter le titre viral [6], l'efficacité de
transfert dans les cellules souches humaines à longue durée
de repopulation in vivo (LTRA), l'expression du gène porté
par un vecteur rétroviral, ainsi que la stabilité des
séquences intégrées [7, 8]. L'addition de cellules
stromales et de cytokines aux cellules humaines CD34+ permet
d'obtenir une transduction rétrovirale stable dans 25 % des cellules
souches humaines à longue durée de repopulation in
vivo (LTRA) [9].
- Les vecteurs dérivés de l'Adeno-Associated Virus
(AAV), de la famille des parvovirus, sont en cours de développement
pour le transfert des gènes de globine [10]. Ils peuvent infecter
les cellules non en cycle, en particulier les cellules souches humaines
et être intégrés dans un site préférentiel
« neutre » du chromosome 19 dans différentes lignées
cellulaires [11].
- Si les bons résultats in vivo se font encore attendre,
on voit poindre le bout du tunnel en ce qui concerne les vecteurs viraux
proprement dits et la transduction de la « bonne » cellule
cible.
-
-
- * Les cellules souches hématopoïétiques
-
- Les cellules souches hématopoïétiques à
longue durée de repopulation (LTRA) in vivo, qui peuvent
être prélevées, sont une très faible proportion
du capital humain. Pour réduire la dilution des cellules génétiquement
modifiées ex vivo puis greffées, il faudrait envisager
l'ablation des cellules souches du receveur, avant l'autogreffe, ce
qui n'est pas souhaitable pour les hémoglobinopathies. L'alternative
serait la multiplication ex vivo de ces cellules souches ou l'adjonction
d'un gène leur donnant un avantage de sélection in
vivo.
- Un progrès important du transfert de gène aux cellules
souches humaines (LTRA) vient d'être apporté par les modèles
animaux chimériques qui permettent d'étudier leur devenir
à long terme et d'évaluer l'efficacité de la transduction
et de l'expression du transgène dans les différentes lignées
différenciées. Cette avancée capitale a montré
que les résultats des cultures à « long terme »,
utilisées jusqu'à présent, n'étaient pas
extrapolables aux cellules LTRA in vivo [12]. À partir
des résultats obtenus in vivo, il devient donc possible
d'améliorer les vecteurs, ainsi que l'enrichissement des cellules
LTRA transduites, leur multiplication ex vivo ou in vivo,
et finalement l'expression du transgène à long terme dans
un modèle in vivo humanisé.
- Les deux obstacles, vecteurs viraux encore imparfaits et cellules
souches hématopoïétiques trop peu nombreuses ex
vivo, sont communs à toutes les thérapies géniques
visant la cellule souche hématopoïétique. La manière
de les surmonter et les derniers résultats sont détaillés
par
J.-L. Villeval et D. Duménil dans un article très récent
de cette revue consacré au « transfert de gènes dans
les cellules souches du tissu hématopoïétique »
[13].
-
- * Le niveau d'expression du transgène
-
- Il s'agit également d'un problème d'intérêt
général mais particulièrement épineux en
ce qui concerne le gène de la globine, car c'est le gène
le plus exprimé de l'organisme fournissant 23 % du poids sec
du globule rouge par copie, sous forme de globine. L'ADN génomique
bêta globine incluant son promoteur, spécifique de la lignée
rouge, est indispensable. Les régions régulatrices de
ce gène sont disséminées dans le promoteur, le
gène et ses régions flanquantes, mais également
à distance, en particulier dans la région de contrôle
du locus (LCR : Locus Control Region) éloignée
de 50 kb du gène bêta [1]. Cette région régulatrice
étalée sur près de 20 kb permet l'expression du
gène bêta à un niveau très élevé,
spécifiquement dans la lignée érythroïde et,
en général, quel que soit le site d'intégration
du transgène bêta , chez la souris transgénique.
Malheureusement, les vecteurs viraux utilisés jusqu'à
présent ne peuvent héberger que des gènes de petite
taille, ce qui nécessite de découper les sites de la LCR
et d'accoler les fragments sélectionnés au transgène
de globine [14]. En outre, ces séquences régulatrices
ainsi que certaines parties du gène bêta placé en
orientation inversée accroissent l'instabilité et les
réarrangements du transgène (figure
1). La mutagenèse dirigée de ces sites permet
de stabiliser le transgène sans réduire son expression
in vitro dans la lignée MEL [7]. En outre, le transgène
de globine n'est pas exprimé de manière égale selon
le site d'intégration après transfert somatique [14].
Enfin, l'insertion d'un gène additionnel, marqueur membranaire
ou gène de résistance à un agent toxique, permet
la sélection des cellules transduites mais risque de réduire
l'expression du transgène de globine bêta (15).
- À l'heure actuelle, les trois obstacles, étroitement
liés, sur lesquels bute la thérapie génique directe
des hémoglobinopathies par addition du gène bêta
, ne sont pas encore complètement franchis, malgré un
effort soutenu depuis de nombreuses années. Par conséquent,
il est impossible de prévoir quand cette approche sera un succès
chez la souris bêta -thalassémique, a fortiori chez
les patients. D'autres approches sont donc explorées.
-
- * La recombinaison homologue
-
- La méthode idéale pour corriger le gène gamma
défectueux de la globine bêta et pour résoudre le
problème de la régulation de ce gène est le remplacement
de la séquence mutée par la séquence normale du
même gène grâce à la recombinaison homologue
[16]. Ainsi, un gène de globine bêta muté a pu être
corrigé dans des lignées de cellules en culture [17].
Cependant, cette méthode ne pourra être appliquée
que lorsque la multiplication suffisante des cellules cibles sera obtenue
ex vivo, en raison de la fréquence très faible
de la recombinaison au bon site et de la nécessité d'une
sélection clonale des rares cellules corrigées.
-
- Thérapies géniques indirectes
de la bêta -thalassémie
En attendant le succès de la thérapie génique «
directe » par addition ou remplacement du gène bêta
, d'autres approches « indirectes » sont développées
(tableau I).
-
- * Correction d'un épissage anormal
-
- Il devient possible de corriger la maturation anormale d'un ARN messager.
C'est le cas de la mutation de l'intron I (IVS I 110) responsable d'une
forme sévère de bêta -thalassémie, la plus
fréquente en Méditerranée orientale. Cette mutation
fait apparaître un site anormal d'épissage. Il est possible
de restaurer complètement l'épissage normal grâce
à un oligonucléotide antisens qui, masquant le site anormal
d'épissage, permet au site normal d'être efficace à
100 % [18]. Il est théoriquement possible de transférer
dans les cellules souches des patients un gène codant un ARN
antisens ciblé sur la région IVS I 110 et mis sous contrôle
du système d'expression de la globine, afin de synchroniser l'expression
du gène thérapeutique et du gène bêta muté.
-
-
- * Activation de gènes de compensation de
la globine
-
- Une autre approche en cours de développement est l'activation
d'un gène de compensation normalement inactif comme un gène
foetal ayant la même fonction qu'un gène « adulte
». C'est le cas des gènes gamma de l'hémoglobine
foetale. Leur activation spontanée, génétiquement
déterminée, est parfois observée. Elle atténue
la sévérité des hémoglobinopathies. Leur
activation pharmacologique par l'hydroxyurée réduit la
sévérité clinique de la drépanocytose [19].
D'autres agents cytotoxiques ou modificateurs des gènes ou de
la chromatine sont également capables d'activer in vivo
les gènes gamma de l'hémoglobine foetale. Il en est de
même de l'hormone érythropoïétine à
doses pharmacologiques [20]. Dans le cadre de la thérapie génique
des hémoglobinopathies, différentes stratégies
sont théoriquement possibles pour activer des gènes normalement
réprimés. Celle développée par mon équipe
est le transfert du gène de l'érythropoïétine
dans des cellules capable de sécréter in vivo des
doses pharmacologiques d'érythropoïétine. Cette approche
hormonale est développée dans un article très récent
de la revue, consacré aux modèles animaux des hémoglobinopathies
[2]. Elle ne sera donc pas détaillée ici. Il suffit de
rappeler qu'il s'agit d'un modèle d'intérêt général
permettant d'améliorer la triade gène-vecteur-cellule
cible, car la simple mesure de l'hématocrite et le dosage de
l'érythropoïétine permettent de tester in vivo
l'efficacité d'un système de sécrétion de
protéines « transgéniques ». Pour l'objectif
spécifique du traitement des hémoglobinopathies, peu importe
la cellule qui produit l'érythropoïétine (fibroblaste,
cellule musculaire, cellule hématopoïétique) à
partir du moment où la sécrétion de l'érythropoïétine
transgénique est ajustée au niveau désiré
[21-23]. Pour d'autres applications que les hémoglobinopathies,
nos résultats préliminaires montrent qu'il sera possible
d'obtenir la régulation de l'expression du transgène de
l'érythropoïétine par l'hypoxie, ouvrant les nouveaux
champs d'application que sont les anémies chroniques répondant
à l'érythropoïétine. Enfin, il n'est pas indispensable
que l'érythropoïétine transgénique soit produite
par les propres cellules du patient si on peut immunoprotéger
des cellules génétiquement modifiées, sécrétrices
d'érythropoïétine, dans des capsules semi-perméables
bien tolérées. Une lignée continue encapsulée
régulant l'expression du gène de l'érythropoëétine
grâce à la teneur en oxygène ou activée à
la demande deviendrait un système universel et simple à
implanter, réversiblement si besoin est. Cette approche sert
de modèle de production in vivo à d'autres protéines
transgéniques circulantes (hormones, cytokines, pro-enzymes,
inhibiteurs d'enzymes, etc.). ou à action locale [24]. Il est
bien sûr nécessaire que les cellules encapsulées
ne soient pas responsables de réactions inflammatoires et ne
relarguent pas de molécules immunogènes passant par les
pores des fibres ou des capsules implantées.
-
-
- * Réduction de l'expression des gènes
alpha de la globine
-
- La bêta -thalassémie est due au déficit de synthèse
de la chaîne de globine bêta . Il est de mieux en mieux
démontré que la sévérité clinique
de la bêta -thalassémie est fonction de la quantité
des chaînes alpha « libres », non appariées aux
chaînes bêta ou gamma , qui résulte du déséquilibre
de synthèse des chaînes alpha et non alpha (bêta
+ gamma ). Ces chaînes alpha non appariées sont instables
et précipitent. Elles contiennent de l'hème et du fer
qui sont de redoutables catalyseurs formant des radicaux libres de l'oxygène,
très toxiques pour le globule rouge et ses précurseurs
et qui sont responsables de l'hémolyse et l'érythropoïèse
inefficace. L'augmentation de l'expression des gènes gamma de
l'hémoglobine foetale ou la diminution de la production des chaînes
alpha due à une alpha -thalassémie associée, réduit
ce déséquilibre et la sévérité clinique
de la bêta -thalassémie à l'état homozygote.
À l'opposé, des gènes surnuméraires de globine
alpha peuvent aggraver un état hétérozygote bêta
-thalassémique, habituellement asymptomatique, en bêta
-thalassémie de sévérité intermédiaire
[25] (figure 2).
- Réduire de 20 à 30 % la quantité de chaînes
alpha libres transformerait une forme sévère de bêta
-thalassémie en forme de sévérité intermédiaire,
ne nécessitant pas de transfusions régulières.
Les stratégies de transfert de gènes visant à réduire
la quantité de chaînes alpha sont possibles à plusieurs
niveaux. Au niveau de la transcription, l'expression des gènes
alpha pourrait être réduite par l'inactivation d'un des
deux gènes alpha ou de la région contrôle du locus
alpha (LCR site HS-40) grâce à la recombinaison homologue
ex vivo dans les cellules souches. On pourrait aussi ajouter
un gène « antigène » codant une séquence
d'ARN capable de former une triple hélice stable et d'inhiber
une séquence activatrice du gène alpha . Au niveau post-transcriptionnel,
un gène anti-ARN pourrait coder une séquence antisens
inhibant la maturation de l'ARN messager alpha ou sa traduction. Il
est aussi possible d'envisager la dégradation de la séquence
d'ARN alpha grâce à une séquence de ribozyme ou
en dirigeant l'action d'une nucléase cellulaire sur l'ARNm alpha
[26]. La transcription des gènes, « antigène »
ou « anti-ARN », devrait être sous la dépendance
des séquences régulatrices des gènes de globine
(LCR et promoteur) afin d'augmenter leur expression, leur spécificité
cellulaire, et de coordonner l'expression des gènes alpha et
des gènes inhibiteurs.
* Autres gènes thérapeutiques
- Une autre approche, post-traductionnelle, aurait pour objectif d'augmenter
la protéolyse des chaînes alpha non appariées. Un
tel système protéolytique existe dans les réticulocytes
des sujets hétérozygotes bêta -thalassémiques,
asymptomatiques malgré la production de 50 % de chaînes
alpha non appariées car elles sont bien protéolysées.
Lorsque la quantité de chaînes alpha dépasse un
certain seuil, comme c'est le cas chez l'homozygote bêta -thalassémique,
le système de protéolyse des chaînes alpha solubles
est probablement saturé et les chaînes alpha non appariées
précipitent. Il serait donc possible d'améliorer la survie
des globules rouges et de leurs précurseurs en ajoutant un gène
de protéase capable de dégrader les chaînes alpha
libres sans altérer la cellule.
- Enfin, les oxydations cellulaires anormales qui, in fine, sont
responsables des lésions cellulaires de la bêta -thalassémie,
seraient réduites par l'addition d'un gène codant une
enzyme antioxydante ou une protéine capable de neutraliser les
formes oxydées de l'hème ou le fer libéré
dans les précurseurs des globules rouges, responsables de l'érythropoïèse
inefficace.
- Telles sont les différentes stratégies potentielles
de thérapie génique indirecte de la bêta -thalassémie,
résumées dans le
tableau I.
-
- La drépanocytose
-
- La thérapie génique de la drépanocytose nécessite
d'inhiber le gain d'une fonction (la polymérisation) de la protéine
exprimée en quantité normale. En plus des approches décrites
plus haut, dont certaines sont communes aux thérapies géniques
des hémoglobinopathies, deux stratégies spécifiques
sont en cours de développement (tableau
I).
- La première approche, directe, consiste à utiliser un
transgène de globine bêta codant une chaîne bêta
modifiée « antidrépanocytaire » grâce
à la mutagenèse dirigée des codons en position
22 et 87. Les changements d'acides aminés obtenus par transgenèse
empêchent la formation d'un polymère stable [27].
- La deuxième approche est indirecte. Il s'agit de réduire
la concentration du 2-3 diphosphoglycérate (2-3 DPG), métabolite
spécifique du globule rouge qui favorise l'état désoxygéné
de l'hémoglobine, le relargage de l'oxygène dans la microcirculation
et la polymérisation de l'hémoglobine S. Un mutant artificiel
de l'enzyme 2-3 DPG mutase a la capacité de dégrader le
2-3 DPG [28]. Le transfert du gène de la 2-3 DPG « phosphatase
», placé sous contrôle du système globine,
devrait réduire la concentration de 2-3 DPG dans les globules
rouges et par conséquent la polymérisation de l'hémoglobine
S. Cette approche thérapeutique est en cours d'exploration (MC.
Garel, communication personnelle).
-
- Le déficit en adénosine désaminase
(ADA)
-
- Malgré sa rareté, il s'agit d'une maladie phare de la
thérapie génique pour les raisons suivantes. Le premier
véritable essai clinique de thérapie génique fut
autorisé en septembre 1990 pour le déficit en ADA. La
stratégie consistait à prélever les leucocytes
du patient, à stimuler la division des lymphocytes mis en culture,
à les modifier génétiquement ex vivo grâce
à un vecteur rétroviral porteur du gène de l'ADA
et à réinjecter les lymphocytes ainsi traités.
Le traitement était répété régulièrement
en raison de la durée de vie limitée de ces lymphocytes
et du changement avec le temps des populations lymphocytaires circulantes.
Les résultats détaillés viennent d'être publiés.
Cependant, le traitement substitutif par injection de la protéine
a été maintenu [29]. Cette approche, qui a une valeur
historique, n'est pas un traitement radical, son effet n'est que partiel
et probablement temporaire. Le traitement définitif par transfert
ex vivo du gène de l'ADA dans les cellules souches hématopoïétiques
(LTRA), grâce à un vecteur rétroviral et son expression
pour compenser ce déficit, est en cours. Les premiers résultats
à long terme, chez deux patients, sont encourageants [30].
-
- La mucoviscidose
-
- Contrairement aux hémoglobinopathies ou au déficit en
ADA, il n'est pas possible de traiter ex vivo les cellules des
glandes exocrines des patients ayant une mucoviscidose. L'accessibilité
de la muqueuse des voies respiratoires en fait un modèle privilégié
pour les essais de thérapie génique directe in vivo.
- Deux types de vecteurs ont été particulièrement
étudiés pour le transfert du gène CFTR (Cystic
Fibrosis Transmembrane Conductance Regulator responsable de la perméabilité
membranaire de l'ion chlorure régulée par l'AMPc), le
vecteur adénoviral et les liposomes.
- Le vecteur adénoviral, déficient pour la replication
grâce à la délétion de la région E1
est très efficace pour infecter un grand nombre de types
cellulaires et pour introduire un nombre élevé de copies
du vecteur (jusqu'à 500) sans que la cellule soit très
altérée. La preuve du transfert et de l'expression du
gène CFTR a été obtenue chez l'animal et chez les
patients [31]. Des essais thérapeutiques sont en cours.
- Bien que les vecteurs adénoviraux soient remarquables pour
le transfert et l'expression du gène CFTR, les réactions
immunologiques rendent inefficaces les réinjections des vecteurs
de première génération [32], rendues nécessaires
par l'absence d'intégration du vecteur dans l'ADN cellulaire
et sa dilution rapide. Les liposomes ont l'avantage d'être bien
tolérés, mais leur efficacité de transfert de gènes
est plus faible [33, 34].
- Ainsi, la naissance de la thérapie génique des maladies
génétiques est encore laborieuse. Un grand nombre d'essais
cliniques sont maintenant en cours. Il s'agit souvent de premiers pas,
essais de tolérance, marquage cellulaire, faisabilité,
sécurité. Peu d'essais cliniques ont véritablement
un but thérapeutique. Les stratégies utilisées
évoluent pour surmonter les obstacles mis à jour par les
études in vivo afin de trouver de nouvelles voies plus
efficaces, plus simples, et sûres. Elles se diversifient en fonction
d'une meilleure connaissance des mécanismes physiopathologiques
et des outils du transfert de gènes. Une présentation
de ces outils et de ces stratégies sera ébauchée.
Les outils de la thérapie
génique
- Systèmes de transfert de gènes
-
- L'ADN « nu » d'expression transitoire
-
- L'immunisation d'animaux à partir d'ADN de plasmide porteur
de gènes codant des protéines vaccinantes a été
obtenue avec succès pour divers agents pathogènes viraux
ou parasitaires [35]. Le principe est simple : injecter par voie intramusculaire
une quantité adéquate d'ADN dont une faible partie sera
transférée dans des cellules et sera exprimée sous
forme de protéines antigéniques, de manière temporaire.
La présentation des antigènes par des molécules
du complexe d'histocompatibilité permet de remplacer l'usage
de virus atténués par ce type de vaccination. Le «
fusil à gène » (gene gun) bombarde l'épiderme
avec des microparticules recouvertes d'ADN [36].
-
- L'ADN « nu » d'expression permanente
-
- L'ADN « nu » peut être transféré dans
des cellules en culture grâce à des méthodes physiques
comme le bombardement ou l'électroporation qui consiste à
permettre l'entrée de molécules dans les cellules soumises
à un choc électrique ou encore par des méthodes
chimiques comme la précipitation par le phosphate de calcium.
Il s'agit de la transfection du gène. Il arrive parfois que le
transgène soit incorporé dans l'ADN cellulaire par un
processus de recombinaison. Il est alors exprimé de manière
permanente et transmis de manière clonale dans les cellules de
la descendance de la cellule ayant intégré le gène
d'intérêt [37]. L'utilisation d'un gène additionnel
de résistance à un agent toxique ou d'un gène codant
un marqueur cellulaire permet de purifier les cellules transfectées
ayant intégré et exprimé le gène de sélection.
On peut aussi, grâce à un processus de double sélection,
isoler les cellules ayant intégré le transgène
dans un endroit spécifique, soit pour inactiver un gène
(knock-out), soit pour remplacer une séquence anormale par une
séquence normale. Cette recombinaison homologue est possible
si de part et d'autre du transgène se trouvent des séquences
identiques à la région ciblée [18, 37]. On pourrait
aussi envisager d'introduire, dans le promoteur d'un gène, une
séquence d'inactivation ou d'activation de ce gène. Cette
recombinaison homologue est possible pour des cultures de cellules primaires,
prélevées à un patient, dont on peut obtenir une
multiplication presque infinie [37]. C'est le cas, par exemple, des
fibroblastes ou des myoblastes. En effet, l'intégration de l'ADN
« nu » dans le génome est un événement
rare. L'intégration ciblée est rarissime. Il faut donc
avoir un grand nombre de cellules transfectées pour obtenir une
cellule génétiquement modifiée d'une manière
correcte. Il faut ensuite sélectionner les clones issus des cellules
ayant effectué la recombinaison homologue, choisir le meilleur
clone et l'utiliser dans un but thérapeutique. L'amélioration
de l'intégration ciblée est d'une importance capitale.
Il faut, d'une part, augmenter la fréquence de la recombinaison
ciblée grâce aux méthodes dérivées
des systèmes de recombinaison des micro-organismes (38) et d'autre
part, simplifier les méthodes de sélection des clones
cellulaires n'ayant que la recombinaison ciblée et pas d'intégration
au hasard du transgène.
-
- L'ADN « habillé ». Complexes
macromoléculaires. Liposomes
-
- Pour améliorer l'efficacité du passage de la membrane
plasmique par l'ADN, toute une série de vecteurs non viraux est
en cours d'étude. L'ADN étant chargé négativement
ainsi que la membrane cellulaire, l'addition de charges positives sous
forme, par exemple, de polylysine ou de lipides cationiques, permet,
d'une part, de neutraliser les charges de l'ADN et d'augmenter, d'autre
part, la liaison du complexe à la membrane. L'addition d'une
protéine comme la transferrine permet le transfert du gène
d'intérêt dans des vésicules d'endocytose. Pour
favoriser le passage de l'ADN à travers la membrane lipidique
de ces vésicules, certaines protéines d'enveloppes virales
(fusiogènes) améliorent le transfert de l'ADN dans le
cytosol [39, 40]. L'intégration du transgène dans l'ADN
cellulaire pourrait être accrue en ajoutant les extrémités
de l'Adeno-Associated Virus (AAV) favorisant l'intégration
dans un site neutre du chromosome 19 [11], atténuant le risque
d'activation d'un oncogène.
- Une forme élaborée de complexes d'ADN est constituée
par les liposomes de nouvelle génération, stabilisés,
non piégés par les phagocytes ou les protéines
circulantes, capables de fusionner (lipofection) avec la membrane plasmique
ou les endosomes [39]. Ils sont non toxiques, permettent de transférer
des gènes de grande taille et peuvent être administrés
de façon répétée, localement surtout. C'est
le cas par exemple du gène CFTR dans la mucoviscidose
[34] et d'un gène HLA B7 dans les mélanomes [41].
Ils peuvent également être efficaces par voie systémique
comme le montre le transfert du gène de la protéine P53
faisant régresser des tumeurs mammaires humaines développées
chez la souris nude, prévenant la formation de métastases
et les rechutes [42]. Pour améliorer l'efficacité du transfert
intracytoplasmatique, la modification des lipides, l'addition de protéines
virales ou le ciblage cellulaire (transferrine, ligand d'autres récepteurs,
anticorps) sont en cours de développement. Pour augmenter l'intégration
de l'ADN transféré dans le génome cellulaire, les
séquences cibles et les protéines favorisant la recombinaison
sont étudiées. Ainsi, on peut observer deux tendances
des transferts d'ADN, une simplification grâce à l'ADN
« nu » ou la fabrication de complexes encapsulés ou
non, acquérant les qualités des vecteurs viraux, sans
leurs inconvénients.
-
- Vecteurs rétroviraux
-
- Les vecteurs rétroviraux (ARN) sont les vecteurs les plus utilisés
jusqu'ici. Ils ont de nombreux avantages. Ils permettent l'intégration
de transgènes dans de nombreux types cellulaires avec une grande
efficacité. Ils sont aisément produits par des lignées
productrices « transcomplémentantes » ayant intégré
dans des sites différents de leur génome : 1) les gènes
gag, pol, env codant les protéines virales nécessaires
à la formation des particules virales fonctionnelles et 2) l'ADN
codant le vecteur (provecteur) capable d'être transcrit, de former
l'ARN génomique qui sera intégré dans la particule
du vecteur viral. Le risque d'obtenir des ARN replicatifs par recombinaison
ou complémentation devient de plus en plus faible avec les nouvelles
générations de cellules productrices de vecteurs. Le risque
d'activation d'un oncogène au voisinage du site d'insertion dans
les cellules ciblées, faible en cas d'insertion aléatoire
du vecteur classique, est encore diminué par l'obtention de vecteurs
auto-inactivés (figure
1). Dans ce cas, un promoteur additionnel interne permet l'expression
du transgène. Les conditions d'obtention de titres élevés
de particules infectantes, porteuses du transgène, progressent
rapidement [6]. Il devient également possible de concentrer le
surnageant des cultures de cellules productrices pour améliorer
l'efficacité de l'infection et de conserver des lots importants
de vecteurs fonctionnels. Enfin, le changement de protéines de
l'enveloppe virale permet d'élargir la spécificité
d'infection aux cellules humaines [43] (vecteurs amphotropes) et à
d'autres types cellulaires. Grâce à des gènes de
protéines d'enveloppe d'autres virus, VSV-G par exemple, formant
des vecteurs pseudotypes [40] ou grâce à l'adjonction de
séquences reconnaissant des récepteurs spécifiques.
Il est possible d'étendre ou de réduire la spécificité
cellulaire de la vectorisation. La fusion du gène de l'érythropoïétine
au gène env code une protéine hybride dont la partie
érythropoïétine sert de modèle de liaison
du ciblage du vecteur aux cellules portant le récepteur correspondant
[44].
- Les inconvénients des vecteurs rétroviraux sont la nécessité
de mettre les cellules en cycle pour obtenir l'intégration du
transgène, la faible stabilité des particules rétrovirales
dont la durée de vie fonctionnelle est courte dans les conditions
de transfert et enfin, le risque d'insérer le transgène
dans un site activant un oncogène ou inactivant un gène
suppresseur de tumeur, sans que l'on connaisse aujourd'hui le danger
de cette insertion. Le ciblage d'intégration sélective
dans une région sûre est une stratégie nouvelle,
guidée par l'intégration de rétrotransposons de
levures (TY) dans un gène transcrit par l'ARN polymérase
III comme un gène d'ARN de transfert [45].
-
- Les vecteurs adénoviraux
-
- Les avantages de ces vecteurs sont la très grande capacité
de l'adénovirus d'infecter divers types de cellules non en cycle,
en particulier épithéliales, des titres élevés,
la stabilité du vecteur, un nombre élevé de copies
par cellule cible qui peut être atteint sans effet toxique, l'absence
d'intégration du transgène dans le génome cellulaire
et de risque oncogène. In vivo, le transgène peut
être exprimé pendant toute la vie d'une cellule quiescente.
- Les inconvénients du vecteur adénoviral sont : 1) l'impossibilité
d'intégrer le transgène dans le génome cellulaire
et sa dilution lors des divisions cellulaires ; 2) l'immunogénicité
des protéines virales codées par les premiers vecteurs,
qui empêche les réinjections ou les réinstillations
pulmonaires. Un gène codant une protéine E3GP19K,
réduisant la présentation des antigènes à
la surface des cellules [46], avait été malheureusement
inactivé dans les vecteurs de première génération.
La délétion des antigènes viraux importants codés
par le gène E2a est bénéfique [32]. Son
inactivation accroît la durée d'expression du transgène
et réduit les réactions inflammatoires. De même,
la taille du transgène qui peut être inclus dans le vecteur
doit être accrue ; 3) Le risque de recombinaison ou de complémentation
n'est pas complètement nul avec les premiers vecteurs. L'utilisation
de vecteurs très modifiés, ou construits à partir
d'adénovirus infectant d'autres espèces que l'homme, permettront
d'améliorer la sécurité du vecteur adénoviral.
-
- Le vecteur Adeno-Associated Virus (AAV)
-
- Ce vecteur présente l'intérêt d'avoir une très
faible proportion du génome viral par rapport au gène
d'intérêt qui peut y être incorporé. Il infecte
les cellules préférentiellement en cycle mais aussi les
cellules non en cycle dans lesquelles le gène peut être
intégré. Il a un site d'intégration privilégié
mais non exclusif dans une région en principe sans risque du
chromosome 19. Cette propriété est le plus souvent réduite
ou absente en cas de vecteur dérivé du virus AAV2. Il
permet le transfert de gènes dans la cellule souche hématopoïétique
humaine LTRA [47, 48].
- Cependant, la capacité de l'AAV d'intégrer de l'ADN
étranger est la plus faible (5 kb). Il a un inconvénient
supplémentaire, celui de nécessiter un virus helper pour
sa production. Cependant, l'obtention de lignées cellulaires
productrices de vecteur AAV, sans l'aide de virus helper est en progression
rapide. Enfin, la présence de l'ADN du vecteur dans les cellules
hématopoïétiques in vitro n'est pas synonyme
d'intégration et d'expression. La méthode RT-PCR montre
l'expression du transgène mais ne prouve pas l'intégration
du vecteur, rarement démontrée dans les études
ex vivo. Cependant, des résultats préliminaires
obtenus in vivo pour le gène C de la maladie de
Fanconi (FAC-C) sont encourageants [47].
-
- Autres vecteurs
-
- D'autres vecteurs viraux sont activement recherchés pour des
ciblages spécifiques de tissus (herpès par exemple), pour
un transfert de gènes de plus grande taille ou pour augmenter
l'efficacité de la transduction. Des combinaisons des différentes
séquences de virus tentent d'associer les avantages de chaque
virus d'origine. Enfin, les chromosomes artificiels dérivés
des YAC (Yeast Artificial Chromosomes) ou les MAC (Mammalian
Artificial Chromosomes) sont en cours de développement [50].
-
- Les transgènes
-
- L'expression du transgène va dépendre des différents
éléments de contrôle ajoutés au gène
proprement dit, dans le but d'obtenir l'expression désirée
: 1) permanente, temporaire ou induite ; 2) à un niveau faible
ou élevé, constant ou régulé ; 3) dans un
seul type cellulaire (ciblage transcriptionnel) ou dans toutes les cellules.
La construction finale peut être très élaborée.
Elle est améliorée progressivement par les études
d'expression dans des cellules en culture puis dans les modèles
animaux.
- Les éléments de contrôle peuvent être de
différentes origines. Une grande panoplie de promoteurs et d'éléments
de régulation sont disponibles, d'origine cellulaire ou virale.
Chaque construction doit contenir le gène : ADN complémentaire
qui peut être la séquence codante totale ou amputée
pour permettre son incorporation dans un vecteur de faible capacité
ou, au contraire, inclure l'ensemble de l'ADN génomique d'un
petit gène et ses régions flanquantes. Il est encore difficile
de définir une stratégie générale permettant
de prévoir l'assemblage idéal, le niveau d'expression
et la stabilité du transgène qui dépendent d'interférences,
par exemple, entre le vecteur viral et le transgène dans un environnement
donné, cellule productrice du vecteur, cellule souche ciblée
où se fait l'intégration et cellule différenciée
dans laquelle le gène est exprimé. Bon titre du vecteur,
transfert efficace, intégration stable, expression en temps et
au niveau voulus doivent intégrer un grand nombre de variables.
La progression d'une thérapie génique est faite d'essais
systématiques et de choix par comparaisons et éliminations
successives.
- Le cas le plus simple pour choisir les éléments de régulation
de l'expression d'un transgène est celui d'un gène domestique
faiblement exprimé à un niveau constant, dans toutes les
cellules. C'est le cas du gène de l'adénosine désaminase,
dont l'ADN complémentaire de la région codante est de
l'ordre de 1 300 nucléotides. Ce gène est inséré
selon les techniques classiques de génie génétique
dans un vecteur de type rétroviral dérivé du virus
de Moloney (MoMLV) dont on change certaines séquences pour pouvoir
comparer les différentes propriétés du vecteur
: titre de production par la lignée transcomplémentante,
efficacité d'intégration, niveau et durée d'expression
du transgène à long terme chez la souris, après
greffe des cellules souches hématopoïétiques à
l'animal irradié. Dans le cas particulier de l'ADA, une simple
mutation ponctuelle appelée B2 (+ 160 bases G * A),
ou le remplacement du long terminal repeat (LTR) du virus de
Moloney par celui du virus MPSV (Myeloproliferative Sarcoma Virus)
augmentent l'expression du gène humain à long terme in
vivo, atteignant le niveau d'expression du gène endogène
de la souris [30].
- Un cas plus compliqué est celui d'une protéine exprimée
à une concentration élevée dans un type cellulaire
spécifique, comme la bêta -globine, dont le niveau d'expression
est encore trop faible pour être thérapeutique. La spécificité
tissulaire et temporelle est obtenue par le promoteur du gène
bêta de globine et les sites majeurs de la région contrôle
du locus (LCR bêta -globine). En raison de leur dispersion, ces
régions régulatrices doivent être sélectionnées,
découpées et accolées au promoteur du gène
afin de pouvoir empaqueter l'ensemble dans la particule rétrovirale.
Le gène doit être l'ADN génomique qui est heureusement
de petite taille. Les sites d'instabilité ou d'inhibition de
l'expression du transgène doivent être localisés
et neutralisés (figure
1) [8].
- Les exemples de l'ADA et de la globine soulignent que le « patron
» du couple transgène-vecteur doit être taillé
sur mesure et sera fonction du gène lui-même, du vecteur
qui devient vite un véritable puzzle et de la cellule cible qui
fournit les machineries d'expression, en tenant compte ; 1) du lieu
de destination de la protéine transgénique, sécrétée,
cytosolique, incorporée dans la membrane plasmique ou dans un
compartiment spécifique de la cellule ; 2) selon le type cellulaire
si l'expression doit être spécifique ou non ; 3) selon
l'expression temporelle de cette protéine, permanente ou temporaire
; 4) de son expression faible ou élevée, induite ou régulée
par un mécanisme physiologique ou artificiel, pharmacologique
ou hormonal. Il est ainsi pratiquement impossible d'étudier isolément
chacune des composantes de l'ensemble vecteur-gène-cellule cible
- cellule exprimant la protéine. L'étape cruciale est
« in vivo veritas » grâce à un modèle
animal pertinent, si possible humanisé, afin de mesurer le pourcentage
des cellules transduites, le niveau d'expression du transgène
et l'effet thérapeutique.
Stratégies des thérapies
géniques des maladies acquises
Les visées thérapeutiques des transferts de gènes,
orientées initialement vers les maladies génétiques
monogéniques, se sont rapidement élargies aux maladies acquises
(cancers, maladies dégénératives, infections chroniques)
pour lesquelles il n'y a pas de traitement satisfaisant aujourd'hui. Le
changement d'ordre de grandeur du nombre des patients ayant la même
pathologie et l'intérêt croissant porté par l'industrie
pharmaceutique ont modifié l'esprit de la recherche et les moyens
mis en oeuvre.
- Marquage cellulaire et gènes de résistance
aux agents cytotoxiques
-
- Le marquage, ex vivo de cellules réinjectées
au patient, permet de suivre le devenir de deux types de cellules, les
cellules normales comme les cellules souches hématopoïétiques
humaines et les cellules malignes qui contaminent les prélèvements
des autogreffes.
- Le marquage des cellules souches hématopoïétiques
est essentiel pour améliorer les conditionnements permettant
leur mobilisation in vivo, l'enrichissement, la purification
et la multiplication des cellules souches LTRA in vitro [51].
Le marquage est également important pour améliorer les
procédés de transfert de gènes et leur expression.
La greffe de cellules souches humaines génétiquement modifiées
aux animaux tolérants, immunodéficients [12] ou après
induction de la tolérance chez le foetus [52], rend possible
l'évaluation, à long terme, du pourcentage de cellules
souches humaines marquées et des différentes lignées
hématopoïétiques qui en dérivent. Si le gène
marqueur est exprimé, il devient possible de mesurer la production
d'ARN messager et de protéine transgénique par rapport
à la protéine endogène quand on peut les distinguer.
- Après chimiothérapie intensive et autogreffe, il devient
possible de déterminer l'origine d'une rechute d'une affection
maligne, cellules du greffon ou de l'hôte, grâce au marquage
ex vivo des cellules réinjectées [51]. Ce marquage
permet d'évaluer et de faire progresser la qualité de
la purge des cellules malignes et de la purification des cellules souches.
La surveillance périodique du marqueur chez les patients, grâce
aux méthodes très sensibles de biologie moléculaire
évalue la cinétique in vivo des cellules malignes,
la qualité de l'autogreffe et guide la thérapeutique avant
la rechute clinique.
- La sélection positive de cellules souches hématopoïétiques,
après transfert d'un gène de résistance aux agents
cytotoxiques dont le chef de file est le gène MDR 1 (Multidrug
Resistance Gene), facilitera la chimiothérapie intensive
in vivo [53]. Il en est de même pour le gène de
la dihydrofolate réductase ou de la métallothionéine.
-
- Amplification d'une population cellulaire
-
- Le nombre des cellules souches ayant intégré le transgène
ex vivo est très faible, nécessitant aujourd'hui
la chimio-ablation des cellules souches du patient qui n'ont pas été
prélevées pour que la proportion des cellules transduites
puisse être élevée in vivo. La chimiothérapie
n'étant pas souhaitable en dehors des maladies malignes, il serait
très important de pouvoir augmenter le nombre des cellules souches
LTRA par des manipulations ex vivo ou de leur donner un avantage
sélectif in vivo. Cet objectif pourrait être atteint
par le transfert d'un gène d'une protéine ou d'un récepteur
d'une hormone ou d'un facteur activant la mise en cycle des cellules
souches LTRA ex vivo. La multiplication des cellules souches
LTRA ex vivo est un objectif essentiel pour la thérapie
cellulaire et pour la thérapie génique directe de maladies
monogéniques comme les hémoglobinopathies ou la maladie
de Fanconi pour laquelle un gène muté (FAC-C) et
bientôt FAC-A pourrait être compensé par transfert
du gène normal [54].
- Cette stratégie qui doit encore être concrétisée
et qui est évoquée à propos des cellules hématopoïétiques
est extrapolable à d'autres types de cellules souches ou de progéniteurs.
-
- Gènes thérapeutiques des cancers
et des leucémies
- L'objectif, dans ces cas, est de détruire l'ensemble des cellules
malignes. Pour y arriver, deux types de transfert de gènes sont
développés : 1) Le transfert d'un gène capable
de tuer la cellule anormale par suicide, ou en corrigeant le phénotype
malin « immortel » et incontrôlable. Les difficultés
majeures sont de cibler in vivo toutes les cellules souches malignes,
de manière spécifique. 2) L'élimination immunologique
des cellules malignes peut être induite, soit par la modification
génétique des cellules malignes dans un but de «
vaccination », soit par activation du système immunitaire
grâce au transfert de gènes [55].
-
- Gènes suicides
-
- En décembre 1992, commença un premier essai thérapeutique
antitumoral prévu pour 12 patients ayant une tumeur cérébrale
[56]. La stratégie utilisée avait pour but d'introduire
un gène codant une enzyme, la thymidine kinase du virus de l'herpès
(HSV-TK) capable de transformer une prodrogue inactive, le ganciclovir,
en un nucléotide inhibiteur de la synthèse d'ADN, responsable
de la mort des cellules tumorales en cycle. Le vecteur rétroviral
était produit in situ par des fibroblastes hétérologues,
injectés dans la tumeur par stéréotaxie. Le tissu
cérébral voisin n'était pas capable d'intégrer
le vecteur rétroviral car seules les cellules en cycle peuvent
le faire. Une observation intéressante révéla que
pour une cellule exprimant le gène HSV-TK, environ cinq
autres cellules sont détruites par un effet de voisinage. Les
résultats de cette étude auraient montré un effet
partiel et transitoire [56]. Les résultats détaillés
ne sont pas encore publiés.
- D'autres essais expérimentaux sont en cours [57, 58] (tableau
II). Pour améliorer la spécificité de l'expression
du gène suicide, celui-ci peut être mis sous le contrôle
du promoteur d'un gène dont l'expression est spécifique
de la tumeur ou activée sous l'effet de radiations ionisantes
[59]. C'est le ciblage transcriptionnel. Des gènes de toxine
comme celui de la chaîne A de la toxine diphtérique sous
contrôle d'un gène spécifique d'une tumeur sont
en cours d'étude [60].
-
- Gènes suppresseurs de tumeurs et gènes
anti-oncogènes
-
- La transformation maligne est souvent associée à l'inactivation
d'une protéine suppresseur de tumeur, comme la protéine
P 53 dont le gène est muté dans 50 % des tumeurs humaines.
Ce type de mutation confère à la cellule maligne un avantage
de prolifération, une réduction de la correction des erreurs
de l'ADN et la suppression de la mort cellulaire programmée (apoptose)
déclenchée par les « stress », les altérations
cellulaires sévères et par les agents antitumoraux [61].
Le transfert du gène de la protéine P53 normale et son
expression dans les cellules ayant perdu la fonction de cette protéine
permettent de ralentir leur prolifération, rétablissant
la phase de correction des mutations de l'ADN et la mort programmée
des cellules anormales ainsi que la sensibilité à certains
agents antitumoraux [62]. Par analogie, d'autres gènes suppresseurs
de tumeurs peuvent jouer un rôle thérapeutique majeur [61].
- La stratégie des « gènes anti-oncogènes
» a pour objectif de corriger un caractère pathologique
dominant dû 1) à la surexpression d'un gène, normalement
faiblement exprimé ; 2) à l'expression abérante
d'un oncogène non exprimé normalement et 3) à une
mutation faisant perdre la régulation physiologique de la propéine
activée en permanence.
- Différents niveaux thérapeutiques peuvent être
ciblés selon les cas : inhibition de la transcription de l'oncogène,
dégradation ou blocage de son ARN messager grâce à
un gène codant un ARN antisens [63], ribozymes [64], synthèse
d'une protéine « transdominante » inactivant l'effet
de la protéine oncogénique.
- Si la tumeur a une localisation unique et facilement accessible, un
transfert local est possible. En cas de métastases ou de leucémies,
le ciblage in vivo est nécessaire [65].
-
- Ciblage in vivo des cellules tumorales
Deux types de ciblage sont en cours de développement. Une interaction
spécifique entre le vecteur de gène (viral ou non viral)
et la cellule cible peut être espérée si on ajoute
au vecteur une molécule de reconnaissance spécifique de
la cellule tumorale, de type anticorps ou ligand d'un récepteur
membranaire. Si on ne peut cibler la surface de la cellule tumorale, il
peut être possible, dans certains cas, d'obtenir un « ciblage
transcriptionnel » lorsque la tumorégénicité
est associée à l'activation d'un promoteur particulier.
Le gène thérapeutique (suicide) mis sous le même contrôle
sera spécifiquement exprimé dans les cellules tumorales
[58, 59] et sera peu ou pas exprimé dans les autres cellules. On
peut également exprimer un transgène spécifiquement
dans un type cellulaire donné par des motifs reconnus par des facteurs
transcriptionnels spécifiques de tissus.
- Dans tous les cas, il est nécessaire que le vecteur puisse
franchir les barrières naturelles vasculaires, souvent anormalement
perméables dans les tumeurs et diffuser jusqu'aux cellules malignes,
in vivo. La tâche est difficile, mais les progrès
dans le domaine des complexes moléculaires, des liposomes, des
vecteurs viraux et du ciblage transcriptionnel deviennent encourageants.
L'injection IV de liposomes véhiculant le gène P53
a fait régresser des tumeurs mammaires humaines chez la souris
immunodéficiente nude [42].
- L'alternative est l'élimination des cellules tumorales ou leucémiques
par les systèmes de défense de l'organisme affaiblis ou
trompés par l'évasion immunitaire des cellules malignes.
-
- Immunothérapie « génique »
syndromes malins
-
- L'élimination de cellules anormales par génothérapie
à visée immunologique fait envisager trois types de transferts
de gènes 1) favorisant la vaccination par les cellules malignes
génétiquement modifiées et irradiées ; 2)
activant des cellules du système immunitaire antitumoral et 3)
l'immunothérapie génique « adoptive » en cas
d'allogreffes [66].
- Les cellules malignes génétiquement modifiées
ex vivo et réinjectées dans un but de « vaccination
» doivent avoir un rôle de stimulation de la réponse
immune contre elles-mêmes et contre les cellules tumorales non
manipulées ex vivo. Le transfert d'un gène peut
améliorer la transformation, la présentation et la densité
des antigènes tumoraux préexistants ou « cryptiques
» [67], la reconnaissance antigénique ou la destruction
des cellules malignes par les cellules cytotoxiques. Les gènes
de molécules activatrices sont de divers types, interféron
alpha et gamma , TNF alpha , interleukines 1,4,6,7,10,12, facteurs de
stimulation MCP-1, de croissance G-CSF, GM-CSF ou un coactivateur HLA
B7 [66]. Enfin, l'addition d'un gène codant une protéine
antigénique non exprimée par la cellule tumorale peut
avoir un effet activateur de la reconnaissance des cellules tumorales
qui ne l'expriment pas et induire leur destruction, in vivo [66].
- Une autre approche est la manipulation des cellules immunitaires du
patient, activant des lymphocytes T ou présentatrices d'antigènes
[66]. Les lymphocytes T antitumoraux, génétiquement modifiés
ex vivo, produisent localement les interleukines bénéfiques
ou d'autres facteurs stimulant la réponse immunitaire. Une boucle
d'activation autocrine peut être induite par le transfert d'un
gène codant un récepteur chimérique ayant une région
GM-CSF extramembranaire et une région IL-2 intracytoplasmique
[68]. Les lymphocytes T CD8+, activés par la reconnaissance
de la cible, produisent du GM-CSF qui, de manière autocrine,
amplifie l'activation des clones génétiquement modifiés.
En cas d'éradication complète des cellules malignes, un
gène suicide additionnel, de type thymidine kinase du virus de
l'herpès, serait capable d'éliminer la population lymphocytaire
cytotoxique anticellule maligne devenue inutile [69]. En cas d'allogreffe
hématopoïétique, un raisonnement analogue peut être
appliqué aux lymphocytes anticellules leucémiques (GVL)
du donneur. Ils peuvent être génétiquement modifiés,
et leur nombre amplifié ex vivo, puis injectés
au patient créant une immunophérapie adoptive et contrôlable
[69].
-
- Maladies vasculaires et thrombose
Le transfert de gènes in vivo dans les cellules endothéliales
ou les cellules musculaires lisses permet de mieux comprendre l'action
des protéines qu'ils codent et d'envisager leur utilisation thérapeutique
[70]. En cas d'hyperplasie de l'intima et de resténose, l'objectif
est d'inhiber la prolifération des cellules musculaires lisses,
la formation de thrombus, les phénomènes inflammatoires
et le remodelage du vaisseau. Pour y arriver, deux stratégies sont
développées. L'une a pour but d'inhiber la prolifération
des cellules musculaires lisses en augmentant localement le taux d'un
inhibiteur, par exemple le monoxyde d'azote NO, grâce au transfert
de la NO synthase dans une proportion même faible de cellules. La
formation locale de NO a également un effet inhibiteur sur l'agrégation
plaquettaire et un effet vasodilatateur bénéfique [71].
- L'autre stratégie est le transfert d'un gène suicide
inhibant localement la prolifération des cellules musculaires
lisses grâce, par exemple, au gène de la thymidine kinase
de l'herpès [72] ou de la cytosine désaminase bactérienne
qui convertit la 5-fluorocytosine en 5-fluorouracile toxique. Le gène
RB (rétinoblastome) permet également de réduire
la prolifération des cellules musculaires lisses [73].
- Parmi les vecteurs en cours d'évaluation, le vecteur adénoviral
occupe une place privilégiée car les cellules ciblées
n'ont pas un renouvellement rapide et l'effet désiré est
temporaire. Des liposomes ou des complexes moléculaires d'ADN,
associés à des protéines virales, facilitant l'adhérence
du vecteur et le transfert intracytoplasmique du gène, sont également
efficaces in vivo. L'application locale du vecteur grâce
à un hydrogel imprégnant le manchon d'angioplastie permettrait
d'augmenter l'efficacité du transfert et de réduire l'essaimage
du vecteur en dehors de la région d'intérêt [74].
- Le ciblage des cellules endothéliales, qu'il soit membranaire
ou transcriptionnel, est d'un intérêt majeur pour toutes
les productions in vivo de protéines sécrétées
ayant une action systémique ou plus spécifiquement vasculaire
afin de rétablir l'homéostasie de la pression artérielle,
des débits, de l'hémostase et de la thrombose [75].
-
- Stratégies antivirales
-
- Trois groupes de stratégies de transfert de gènes sont
en cours de développement pour prévenir ou enrayer des
infections virales : 1) vacciner par l'ADN; 2) créer une résistance
des cellules à l'infection ou à la production virale ;
3) induire une immunité efficace contre le virus ou contre les
cellules infectées. Les stratégies anti-VIH seront prises
comme modèle [76]. Elles se heurtent à deux difficultés
majeures, celle de la variabilité du virus et celle de l'absence
d'un modèle animal fournissant de manière simple, rapide
et peu coûteuse, des résultats extrapolables aux patients.
- Vaccination par transfert de gène
- Les résultats remarquables obtenus dans la prévention
de l'infection de la souris par le virus influenza malgré sa
dérive génétique, grâce à l'injection
d'ADN codant les protéines virales [77] et les résultats
expérimentaux obtenus vis-à-vis de l'hépatite B
[78], de l'hépatite bovine et de l'HTLV1 [76] font
envisager de manière réaliste l'utilisation de l'ADN comme
moyen d'expression transitoire de protéines virales ou parasitaires
induisant une immunité humorale et cellulaire. L'ADN « nu
» vaccinant est beaucoup plus stable que les protéines vaccinantes,
facile à purifier et peu coûteux à produire en grande
quantité. Il est promis à un grand avenir si on confirme
l'absence de son intégration dans le génome de rares cellules
et l'absence d'effet immunitaire in`ésirable (induction de tolérance,
auto-anticorps, hyperimmunité). Une meilleure connaissance fondamentale
des mécanismes du transfert de l'ADN, de l'expression transitoire
des gènes, de leur activation et de leur inactivation secondaire,
ainsi que l'utilisation d'ADN associé à des molécules
cationiques, ou permettant un transfert aux muqueuses, devraient faire
évoluer ce domaine d'application très activement développé.
- La variabilité des protéines virales du VIH n'est peut
être pas un problème insurmontable comme le montre la protection
obtenue chez des macaques, par des vaccins viraux atténués
(vaccin canarypox) codant des protéines VIH1 vis-à-vis
d'une infection des singes par VIH2 dont l'homologie des gènes
de structure n'est que de 40 à 60 % [79].
-
- Gènes de résistance au VIH
-
- Les différentes étapes du cycle viral sont prises pour
cible par des agents pharmacologiques, par des oligonucléotides
antisens ou ribozymes ciblant les acides nucléiques (rétrotranscription
de l'ARN génomique, transcrits du provirus intégré
dans le génome cellulaire ou la traduction d'ARN messager) [63].
Seuls, des transgènes thérapeutiques seront aptes à
protéger les cellules d'une manière permanente.
- Une voie séduisante est d'introduire des gènes codant
des séquences leurres piègeant des protéines virales
impliquées dans la transcription inverse, la transcription ou
la maturation des ARN viraux, génomiques ou messagers. Les séquences
leurres doivent être spécifiques, ne pas lier des protéines
cellulaires. Par exemple, un vecteur rétroviral porteur de vingt
copies de la séquence TAR, liant la protéine « Tat
», confère aux lymphocytes du sang une résistance
substantielle vis-à-vis de l'infection par VIH in vitro
[80].
- D'autres transgènes utilisés codent des protéines
virales anormales, « transdominantes » (Tat, Rev, Gag, Env...),
entrant en compétition avec la protéine normale ou s'associant
à elle pour empêcher la maturation normale des ARN et des
protéines ou pour former des particules virales instables ou
non fonctionnelles [81]. D'autres approches ont pour but d'activer des
gènes de défense intracellulaire, par exemple, ceux qui
sont sensibles à l'interféron ou transgène produisant
des anticorps intracellulaires ciblant une protéine virale [81].
- Les cellules dans lesquelles le transgène doit être exprimé,
de manière inductible lors de l'infection par le virus ou permanente,
doivent être les cibles naturelles du VIH. Les lignées
sanguines peuvent être ciblées ex vivo grâce
à un vecteur viral (rétroviral, adeno-associated virus)
transduisant le gène d'intérêt dans les progéniteurs
et les cellules souches hématopoïétiques à
longue durée de repopulation in vivo (LTRA) [82].
-
- Immunothérapie « adoptive » et
génique des maladies virales
-
- Dans le cadre des greffes de moelle, l'activation permanente de lymphocytes
cytotoxiques du donneur par transfert d'un gène permet une prévention
et peut être l'éradication des cellules infectées
par le cytomégalovirus [83]. Le contrôle des lymphoproliférations
liées au virus d'Epstein-Barr, grâce aux lymphocytes T
génétiquement modifiés, est en cours de développement
[84].
- Le cytomégalovirus (CMV) est associé à un état
morbide sévère chez les sujets immunodéprimés,
greffés ou ayant une immunodéficience acquise. Une approche
thérapeutique est d'utiliser les cellules T du donneur, sensibilisées
aux lignées lymphobastoïdes du donneur et d'introduire dans
ces cellules T des transgènes de sélection et un gène
suicide. La réinjection de la population expansée ex
vivo peut avoir un intérêt prophylactique ou curatif
chez les patients.
- Le virus d'Epstein Barr (EBV) est lui aussi bien toléré
par le sujet normal. Mais il est associé à un nombre croissant
de maladies malignes avec une fréquence particulière chez
les patients immunodéprimés. Les lymphocytes T anti-EBV
du donneur d'une allogreffe, marqués génétiquement
et injectés aux patients greffés, ont un intérêt
prophylactique et curatif certain [84]. Cette approche « immuno-adoptive
» est d'un intérêt général pour les
maladies virales chroniques (VIH, hépatite C, etc.) pour la thérapie
des cancers évoquée plus haut et pour les maladies auto-immunes
afin d'éliminer les clones cellulaires activés de manière
anormale.
Études cliniques
- En juin 1995, près de 200 protocoles cliniques de transfert
de gène étaient autorisés par les instances américaines
ou en Europe. La très grande majorité des essais connus
est en phase I, tolérance, sécurité et tests biologiques
d'activité thérapeutique. La proportion des essais véritablement
thérapeutiques en phase II est très faible. La majeure
partie des essais concerne les cancers (49 %), les marquages (24 %),
les maladies génétiques (19 %), le sida (7,5 %) et les
maladies dégénératives (2 %).
- Les protocoles, ainsi que les commentaires du RAC (Recombinant Advisory
Committee), sont publiés régulièrement dans
la revue Human Gene Therapy.
- Les résultats cliniques des essais thérapeutiques commencent
à être publiés ou sont connus grâce aux rapports
de progression dans les sessions du RAC. Les publications des résultats
cliniques détaillés, dans les journaux médicaux
ou scientifiques, sont encore limitées aux aspects biologiques.
Il ressort de ces résultats préliminaires une bonne sécurité
des vecteurs et en général l'absence d'effets secondaires
délétères, directement liés au transfert
de gène. Les premiers résultats d'efficacité clinique
obtenus par thérapie génique ex vivo pour le déficit
en adénosine désaminase [29, 30] et par immunothérapie
adoptive génique [51, 83, 84] sont encourageants. Il en sera
de même pour les marquages cellulaires [51], la sécrétion
de protéines systémiques à faible concentration
et les vaccinations au sens classique ou tumoral du terme.
Bilan et perspectives
- Au terme de cette analyse des stratégies des transferts de
gène, à but thérapeutique ou de marquage cellulaire,
se dégage une grande diversité des outils, des cibles
moléculaires et cellulaires et des pathologies pouvant en bénéficier,
tous les chemins de la médecine ou presque menant à la
thérapie génique. Il n'y a pas encore de transfert idéal
mais les systèmes actuels sont déjà opérationnels
dans bien des domaines d'application, bien que le bénéfice
réel du transfert du gène thérapeutique reste à
être démontré.
- Une bonne connaissance des mécanismes de base de l'expression
des gènes, des vecteurs, de la physiopathologie moléculaire
et cellulaire implique une convergence de différents domaines
de savoir-faire afin de définir les stratégies les plus
réalistes et construire un ensemble expérimental à
trois niveaux, pour forger la triade vecteur-gène-expression
cellulaire.
- Le premier niveau est celui des constructions et des études
cellulaires. Le deuxième niveau est celui des études in
vivo utilisant un modèle animal pertinent pour la pathologie
visée, humanisé si c'est possible [30]. Les allers et
retours entre ces deux niveaux sont nécessaires pour atteindre
l'effet thérapeutique souhaité en toute sécurité.
Le troisième niveau est celui des essais humains qui ne doit
pas court-circuiter les précédents.
- Les objectifs sont, dans l'immédiat, d'améliorer des
états pathologiques avec les méthodes opérationnelles
bien qu'imparfaites et d'utiliser les marquages cellulaires dans le
cadre de la recherche clinique et des premières applications
élargies. Parallèlement, un travail de fond de grande
amplitude progresse rapidement vers des méthodes plus radicales
et sans risque.
- Quelle sera la place des transferts de gènes dans l'arsenal
thérapeutique ? Beaucoup pensent encore qu'il s'agit d'un mythe,
d'une perspective à long terme qui sera réservée
à de rares patients, dans des centres de haute technicité,
très coûteux. Ce jugement est conforté par les échecs
d'« essais thérapeutiques » qui, le plus souvent, n'en
étaient pas, l'effet boomerang des annonces médiatiques
disproportionnées avec les résultats et l'occultation
des obstacles restant à franchir.
- D'autres observent que les quinze dernières années ont
engendré un mouvement scientifique d'une puissance inégalée
en thérapeutique, initié par la recherche publique et
amplifié par l'industrie pharmaceutique. Les optimistes estiment
que dans quinze ans une part importante des dépenses de médicaments
sera consacrée aux transferts de gènes car nous entrons
dans la phase des essais cliniques réalistes et des applications
étendues.
- La mise en oeuvre de la thérapie génique sera-t-elle
analogue dans le domaine thérapeutique, à l'irruption
de la biologie moléculaire dans le domaine du diagnostic ? Il
y a quinze ans, aucun laboratoire hospitalier ne la pratiquait. Aujourd'hui,
ceux qui ne l'utilisent pas sont handicapés dans bien des domaines.
En cette période charnière qu'abordent les transferts
de gènes thérapeutiques, riche en critiques souvent justifiées
[85], il importe de garder à l'esprit qu'il ne s'agit pas d'une
thérapeutique tout ou rien, mais d'une méthodologie naissante,
rapidement évolutive, qui atteindra l'état adulte dans
vingt ans, après un enrichissement progressif de la « vectorologie
», gène après gène et maladie après
maladie. Gardons les bons caps et souquons fermement *
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