ARTICLE
Le déficit en glucose-6-phosphate déshydrogénase
(G6PD) érythrocytaire fut identifié grâce à
l'accumulation de travaux destinés à comprendre le mécanisme
de l'anémie induite par l'administration de la 8 aminoquinoléine
dans le traitement du paludisme.
Alors qu'au départ le déficit en G6PD était supposé
être occasionné par une anomalie unique, il est bien vite
apparu que la sévérité du déficit enzymatique
variait d'un groupe ethnique à l'autre et que les propriétés
biochimiques de l'enzyme manifestaient des différences selon le
groupe ethnique où elles étaient étudiées.
Depuis 1960, plus de 400 variants de G6PD, supposés être
différents sur des critères biochimiques, ont été
décrits. Les clonages respectifs de l'ADNc et du gène [1]
ont permis une vision entièrement nouvelle de ce polymorphisme.
Cette revue résume ce qui a trait aux variations de la G6PD chez
l'homme, et se focalise sur les progrès récents des connaissances
acquises par l'étude du gène, en ce qui concerne plus particulièrement
les aspects de génétique de population et du diagnostic
des déficits. Des revues récentes, plus détaillées
peuvent être consultées à propos des aspects cliniques
ou autres du déficit en G6PD
[2-4].
Le monomère de G6PD est constitué de 515 acides aminés
et a une masse moléculaire calculée de 59 256 d. La forme
enzymatique active est un homodimère liant fortement du NADP.
La transformation des monomères inactifs en enzyme dimérique
actif ne peut survenir en l'absence de NADP [5]. La liaison du
NADP semble être impliquée à la fois comme élément
de structure et comme un des substrats de la réaction catalysée.
La G6PD catalyse la première réaction de la voie des hexoses
monophosphate (VHM). Elle oxyde le glucose-6-phosphate en 6 phosphogluconolactone,
par couplage avec la réduction du NADP en NADPH, voir figure.
Le VHM est la seule source de NADP pour les globules rouges et elle fournit
aussi le ribose nécessaire à la voie de recyclage de la
synthèse des nucléotides. Le rôle principal de la
VHM semble être de participer à la protection des globules
rouges contre les dégradations oxydatives. La glutathion peroxydase
(GSH Px) réduit les peroxydes dans les globules rouges. Le glutathion
réduit (GSH) sert de substrat de cette enzyme et, comme le NADPH
est le coenzyme nécessaire à la réduction du glutathion
oxydé et des groupements thiols oxydés des protéines,
c'est un substrat essentiel des séquences de réaction qui
composent le système de défense des érythrocytes
contre les peroxydes.
La catalase a la propriété de se lier très fortement
au NADPH [6] et sa forme inactive, le composé II, est réactivée
par le NADPH. On voit que l'activité de la VHM permet l'élimination
des peroxydes non seulement par le maintien de l'activité de la
GSH Px, mais aussi en activant la catalase [6].
Le Km de la liaison G6PD-NADP est très bas, de l'ordre
de 2 à 4 µM, et l'enzyme est fortement inhibée, de
façon compétitive par le NADPH.
Dans les globules rouges, c'est donc le rapport de concentration [NADPH]/[NADP]
qui contrôle l'activité enzymatique G6PD de façon
automatique.
Les
mutations
La caractérisation biochimique avait abouti à la description
d'au moins 451 variants, supposés distincts. Deux cent quatre-vingt-dix-neuf
d'entre eux avaient été analysés selon les méthodes
recommandées par un groupe d'experts OMS [7] et avaient
été considérés, au moins par les responsables
de leur description, comme différents des autres variants décrits
dans les publications.
En partant de la constatation que la plupart des mutants avaient des propriétés
électrophorétiques et/ou cinétiques anormales, la
prédiction pouvait être faite que les mutations géniques
seraient observées dans les séquences codantes. Ce fut en
effet le cas.
Répartition et
nature des mutations
Au moment d'écrire cette revue, 65 mutations,
seules ou combinées, de la G6PD ont été caractérisées
(tableau).
Toutes, sauf une, sont associées à un déficit enzymatique.
La variété des mutations observées est moins grande
que ce qui a pu être décrit pour d'autres gènes.
Il semble qu'un déficit complet en G6PD est létal. C'est
pourquoi la plupart des mutations sont ponctuelles et entraînent
une substitution.
Les délétions, dont trois sont connues, sont des multiples
de trois nucléotides, ce qui ne produit pas de décalage
de lecture. Une mutation d'épissage et une mutation produisant
un codon d'arrêt sont connues ; la dernière à l'état
hétérozygote chez une femme.
La distribution des mutations dans la séquence de l'ADNc ne se
fait pas au hasard. Les mutations ponctuelles qui aboutissent à
la synthèse de variants de classe I, ceux qui ont pour phénotype
une anémie hémolytique chronique non sphérocytaire,
sont retrouvées dans deux zones codantes, l'une est située
dans la séquence codant pour le domaine putatif de liaison du NADP
et l'autre dans celle de liaison du glucose-6-phosphate.
Les séquences 163 à 257 et 363 à 447 de la protéine
sont impliquées dans respectivement 8 et 18 des 29 mutations ponctuelles
qui sont associées à la production d'un variant de classe
I (tableau).
Ce qui fait que 87 % de ces mutations sont présentes dans deux
domaines qui ne représentent que 28 % du monomère polypeptidique.
Il est bien peu probable que la concentration des mutations dans ces deux
zones qui occasionnent une hémolyse chronique soit due à
une coïncidence. Le site de liaison du glucose-6-phosphate a été
localisé à la lysine 205 qui interagit de façon compétitive
avec le pyridoxal phosphate et le glucose-6-phosphate [8].
L'examen des variants qui ont une très faible affinité pour
le NADP suggère que les lysine 386 et arginine 387 pourraient être
le site de liaison pour un groupement phosphate du NADP [9]. Les
mutants de classe I sont concentrés autour de ces deux sites.
Fréquence
des mutations dans diverses populations
La fréquence du déficit en G6PD
varie largement d'une population à l'autre. Chez les Noirs américains,
la fréquence génique en question est de 0,10 à 0,11
[10].
Chez les juifs d'origine kurde [11], le déficit dit méditerranéen
(563 T) atteint une fréquence de 0,70, ce qui occasionne vraisemblablement
l'incidence la plus élevée qui puisse être observée
dans toutes les populations.
En Grèce, par dépistage néonatal chez près
de 1 200 000 individus, une fréquence génique de 0,045 a
été observée [12]. Des fréquences
élevées ont été également rapportées
en Orient [13].
La capacité croissante à transposer les données précédentes
en terme de mutations du gène G6PD a permis de mieux mesurer la
complexité de certaines situations et d'en simplifier d'autres.
La forme G6PD A- qui était supposée être
une mutation singulière, homogène, est en fait le résultat
cumulé de plusieurs mutations ponctuelles survenues sur un gène
G6PD A+ (376 G). Dans la plupart des cas la seconde mutation
est 202 A mais peut être aussi 968 C et 680 T (tableau).
La mutation 202 A, créée par mutagenèse dirigée,
ne peut à elle seule altérer le phénotype ; pour
cela elle requiert la présence de la mutation 376 G, elle-même
neutre lorsqu'elle est isolée [14]. Il est donc possible
que les mutations nt 202, 680 et 968, n'auraient procuré aucun
avantage sélectif vis-à-vis du paludisme si elles n'étaient
apparues sur un gène G6PD avec la mutation 376 G. Il existe cependant
deux mutations, 542 T et 1159 T, qui induisent un phénotype déficitaire
en présence et en l'absence de la mutation 376 G.
Certaines mutations ont une dispersion géographique large. Par
exemple, les G6PD A- 202 A/376 G Méditerranéenne
563 T et Union 1360 T. Il faut alors se poser la question de savoir si
elles représentent la survenue de mutations récurrentes
à un site hypermutable du gène, ou s'il s'agit d'un événement
mutationnel unique et dont la dispersion témoigne des mouvements
de population. L'outil qui permet de résoudre cette question est
l'existence de combinatoires de polymorphismes (haplotypes) sans traduction
clinique.
La G6PD A+ est le prototype de ces polymorphismes, découvert
depuis longtemps. On sait maintenant que cette mutation est A * G nt 376
de l'ADNc et est responsable de la mobilité électrophorétique
accrue de l'enzyme. D'autres mutations silencieuses, car ne modifiant
pas la séquence protéique, sont indiquées dans des
revues [15, 16]. Ces polymorphismes ont permis de montrer que
la G6PD A- 202 A/376 G est probablement issue d'une origine
unique, mais à l'opposé, que la G6PD Méditerranéenne
563 T, par exemple, est apparue de façon multiple et récurrente.
On peut utiliser ces polymorphismes silencieux pour étudier l'origine
de groupes de cellules dans les domaines de l'embryologie ou en oncologie
[17]. Comme le polymorphisme très commun nt 1311 est en
région codante, il s'est révélé particulièrement
utile à l'étude du lignage tumoral : en effet, l'isolement
puis la quantification relative des allèles après RT PCR
des ARN cellulaires de sujets hétérozygotes est un outil
précieux dans ce domaine [18].
Le déficit en
G6PD en tant que polymorphisme équilibré
L'incidence élevée du déficit
en G6PD dans certaines populations suggère que ce déficit
érythrocytaire confère un avantage sélectif en faveur
des individus qui en sont porteurs. Il semble probable que cet avantage
s'exerce comme une résistance accrue aux infestations à
Plasmodium falciparum. Les arguments positifs pour cette hypothèse
sont explicités dans une revue récente [19].
Diagnostic
La
détection du déficit Mesure
de l'activité G6PD érythrocytaire
La méthode de mesure de l'activité
G6PD, relativement simple, consiste à quantifier la réduction
du NADP en NADPH en présence de glucose-6-phosphate et de l'hémolysat.
Au cours de la réaction, comme dans la cellule, le produit de la
réaction, le 6 phosphogluconolactone, est converti en 6 phosphogluconate
qui sert alors de substrat à la réaction catalysée
par la 6 PGD.
En conséquence, deux moles de NADPH sont formées par une
mole de glucose-6-phosphate consommée par la réaction et
on voit que cette procédure analytique mesure en bloc les activités
G6PD et 6PGD.
Bien que la mesure de l'activité G6PD isolée sans interférence
avec un éventuel déficit en 6PGD soit mise au point depuis
des années [20], cette approche n'a qu'un intérêt
supplémentaire minime dans la détection du déficit
en G6PD, dans la mesure où l'activité 6PGD n'est que rarement
limitante, particulièrement chez les déficients en G6PD.
Chez les sujets masculins hémizygotes, même au cours d'une
poussée hémolytique, comme on peut en rencontrer dans les
enquêtes de populations, les méthodes de dépistage
semi-quantitative ou qualitative sont parfaitement adaptées. Les
tests basés sur la réduction de colorants telle que la décoloration
du bleu de Crésyl brillant ont été utilisés
de façon extensive. Mais ces techniques anciennes ont été
quasi totalement remplacées par une étude de la fluorescence
d'une tache de sang dans laquelle la génération de NADPH
est détectée visuellement sous illumination UV [21].
La détection du
déficit en G6PD chez les patients au cours d'une hémolyse
aiguë
Si le diagnostic du déficit chez les
sujets masculins en période intercritique peut être fait
sans difficulté particulière, on ne peut écrire la
même chose pour les patients examinés en pleine phase hémolytique
et atteints d'une forme de déficit modéré (classe
3). En effet l'hémolyse porte sélectivement sur les hématies
les plus âgées ; c'est ce qui se produit chez les patients
qui ont un déficit du type A-, et ceci sélectionne
les hématies plus jeunes ayant une activité proche de la
normale ; ainsi l'activité peut-elle être voisine de la normale
chez les patients concernés.
Plusieurs approches différentes de ce problème peuvent être
envisagées pour aboutir au diagnostic, malgré l'hémolyse.
La plus simple consiste à se contenter d'attendre 1 à 2
semaines, ou d'entreprendre l'étude familiale. On peut aussi appauvrir
l'échantillon en réticulocytes après centrifugation.
Les hématies les plus denses, bien que n'étant pas forcément
les plus âgées comme cela a pu être cru, sont ainsi
efficacement séparées des globules rouges très jeunes.
Effectivement, des observations ont montré que même durant
l'hémolyse la fraction dense des hématies a une activité
G6PD déficiente [22].
Alternativement, on peut comparer l'activité G6PD à celle
d'une autre enzyme érythrocytaire sensible à l'âge
cellulaire comme l'hexokinase ou l'ASAT. De cette façon on a pu,
par exemple, détecter les déficits A- chez les
patients drépanocytaires qui ont une population érythrocytaire
dont l'âge moyen est très diminué.
La détection des
hétérozygotes
La détection des hétérozygotes
pour le déficit en G6PD pose des problèmes particuliers.
L'inactivation du X fait que les hétérozygotes ont une double
population érythrocytaire [23]. L'une des deux est faite
de globules normaux, alors que l'autre est déficiente, autant que
celle des sujets masculins hémizygotes pour le même type
de déficit. Le plus souvent les populations des hématies
normales et déficientes sont proches de 50 %. Mais chez certaines
femmes hétérozygotes la plupart des hématies sont
déficientes ou au contraire normales.
La mesure de l'activité rapportée par gramme d'hémoglobine
donne un résultat qui reflète l'importance relative des
populations d'hématies saines et déficientes chez le sujet
étudié ; ce qui fait que pour certaines femmes hétérozygotes
le résultat de la mesure d'activité serait normal et pour
d'autres déficitaire. On voit que la mesure de l'activité
enzymatique érythrocytaire ne permet pas une détection fiable
de tous les hétérozygotes.
Une autre procédure, plus adaptée, consiste à déterminer
l'activité enzymatique cellule par cellule comme cela est décrit
dans la référence [24]. La sensibilité de
cette méthode, qui permet d'identifier les hétérozygotes
ayant seulement 5 à 10 % d'hématies normales ou pathologiques,
n'est cependant pas assez bonne pour détecter ceux des hétérozygotes
ayant encore moins de cellules, voire aucune, soit normales soit déficientes,
en circulation.
Caractérisation
de l'hétérozygotie par l'étude de l'ADN
La méthode la plus performante pour le
diagnostic du déficit en G6PD chez les patients vus en période
hémolytique ou après transfusion et chez les hétérozygotes
consiste à détecter la mutation au niveau de l'ADN génomique,
habituellement extrait des leucocytes circulants. Malgré les différences
de méthylation qui accompagnent l'inactivation du chromosome X
et contribuent à réduire la transcription du gène
inactivé, la détection de la différence de séquence
nucléotidique reste possible à condition de connaître
la nature de la mutation recherchée.
Identification des variants
de G6PD
En 1967, le comité des experts OMS formula
la standardisation des méthodes de purification et de caractérisation
biochimique des variants de G6PD [7], si bien que beaucoup d'investigateurs
se lancèrent dans ce travail d'étude de différents
variants. Au moment d'écrire cette revue, 451 variants réputés
différents étaient portés à ma connaissance,
alors que la notion de limitation des procédures biochimiques standard
dans leurs capacités à bien différencier les variants
était établie depuis longtemps ; en particulier les G6PD
Cornell et Chicago avaient été montrées comme affectant
deux membres d'une même grande famille [25].
Le développement des analyses fondées sur la PCR pour la
détection de mutations connues de la G6PD a rendu possible et relativement
aisé le diagnostic de déficit et celui de la mutation spécifique
en cause. Des avantages secondaires de ces méthodes sont que l'échantillon
d'ADN est plus stable que ne l'est la protéine enzymatique dans
le sang, et que de plus petits volumes peuvent être suffisants pour
l'analyse. On peut étudier les sites de restriction naturels [26]
ou ceux créés par la technique utilisant des oligonucléotides
modifiés [27, 28] mais aussi l'hybridation par des oligonucléotides
spécifiques d'allèle [29]. Ces méthodes conviennent
tout à fait à des applications telles que les enquêtes
de population ou le traitement des prélèvements minimes
de diagnostic prénatal [30]. La faiblesse de l'approche
biochimique pour la caractérisation des déficits n'en est
devenue que plus évidente.
Le tableau montre bien
que de nombreux variants supposés distincts sur les bases de la
biochimie se sont révélés identiques génétiquement.
Développements
futurs
Depuis bientôt quarante ans que le déficit
en G6PD a été identifié comme la cause de la réaction
à la primaquine, des milliers d'articles portant sur les conséquences
cliniques, la génétique de populations, les caractéristiques
biochimiques et la génétique moléculaire ont été
publiés. Quelles questions en rapport avec la pathologie moléculaire
du déficit en G6PD doit-on encore résoudre ? Le raffinement
de notre compréhension des relations entre la structure et la fonction
de l'enzyme viendra de la confrontation de l'identification des multiples
mutations naturelles et de leurs conséquences biochimiques. Pour
aboutir dans ce domaine, il faudra obtenir la structure tridimensionnelle
de l'enzyme ; plusieurs laboratoires se sont engagés dans ce projet.
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