ARTICLE
Seule une faible proportion d'individus infectés par HTLV-1 développe
une leucémie T de l'adulte (ATL). Cliniquement peu spécifique,
l'ATL est caractérisée par une latence prolongée
laissant supposer l'intervention de plusieurs facteurs. Le mode réplicatif
particulier de HTLV-1 par expansion clonale des cellules infectées
réalise, au stade asymptomatique, une prolifération lymphoïde
chronique a minima. Les protéines régulatrices codées
par la région pX du virus jouent un rôle central dans la
régulation de la réplication du virus. Réplication
et transformation semblent être intriquées dans l'histoire
naturelle de l'infection. En entretenant la prolifération chronique
des cellules infectées, les protéines de la région
pX participent à l'initiation de la transformation. D'autres facteurs
semblent intervenir dans la promotion tumorale : délétions
provirales en 5', cofacteurs infectieux... Au stade ultime d'ATL, des
anomalies génétiques non spécifiques, comme l'inhibition
du gène suppresseur de tumeurs p53, sont retrouvées. L'association
zidovudine-interféron a récemment permis d'obtenir un taux
élevé de rémissions complètes au cours de
l'ATL. La synergie d'action antitumorale de ces deux molécules
semble plus en cause dans son efficacité que l'activité
inhibitrice de la zidovudine sur la transcriptase inverse. En effet, à
tous les stades de l'infection, HTLV-1 demeure un virus qui se multiplie
beaucoup en se répliquant peu par transcription inverse.
En 1977, Uchiyama décrivait la leucémie T de l'adulte (adult
T-cell leukemia ou ATL), caractérisée par son aspect
cytologique, une fréquence élevée d'atteinte cutanée
et d'hypercalcémie et par l'origine géographique des patients
qui fit supposer une origine virale à l'ATL [1]. En 1980, le premier
rétrovirus humain pathogène était découvert
[2, 3]. L'équipe américaine isolait HTLV-1 (Human T-Leukemia
Virus type 1) à partir d'une culture de cellules de mycosis
fungoïde [2] alors que le groupe japonais le purifiait à partir
de cellules d'ATL [3].
HTLV-1 est un rétrovirus de la famille des oncornavirus s'intégrant
au hasard (Figure 1).
Sa structure génétique, dépourvue d'oncogène,
est caractérisée par sa stabilité et sa complexité.
On estime à 15/20 millions le nombre de sujets infectés
dans le monde. Les grands foyers d'endémie sont le Japon, la région
des Caraïbes, l'Afrique intertropicale, l'Amérique du Sud
et la Mélanésie. La contamination s'effectue par les mêmes
voies que celle du VIH avec une contagiosité plus faible : l'infection
par voie sexuelle se déroule beaucoup plus dans le sens homme-femme
que dans le sens femme-homme ; chez l'enfant, l'infection provient quasi
exclusivement de l'allaitement maternel. Outre l'ATL, HTLV-1 est responsable
de la paraparésie spastique tropicale (tropical spastic paraparesis/HTLV
associated myelopathy ou TSP/HAM) [4] ; sa participation à
d'autres affections inflammatoires, auto-immunes ou néoplasiques,
fait actuellement l'objet de débats.
Unique affection humaine néoplasique liée directement à
l'infection par un rétrovirus, l'ATL se caractérise par
une pathogénie originale différente de celles rencontrées
au cours de l'infection par les autres rétrovirus oncogènes
connus. Les mécanismes d'oncogenèse sont incomplètement
élucidés. Comme pour toute affection néoplasique,
le développement de l'ATL repose sur l'intrication de plusieurs
facteurs où le virus interviendrait dans l'initiation du processus
leucémique. Les données concernant la leucémogenèse
au cours de l'infection par HTLV-1 reposent actuellement sur la meilleure
connaissance que nous avons de l'organisation génétique
du provirus et de l'activité des protéines régulatrices
codées par la région pX du provirus. D'autre part, des événements
tardifs de la transformation telle l'inactivation d'anti-oncogènes
ont été mis en évidence. Enfin, les cofacteurs infectieux
et la mise en évidence d'une expansion clonale des lymphocytes
infectés à tous les stades de l'infection permettent d'approcher
les événements précoces de l'oncogenèse liée
à l'infection par HTLV-1.
Aspects cliniques de l'ATL
L'ATL est une hémopathie lymphoïde caractérisée
par une latence prolongée, supérieure à 20 ans. Il
s'agit donc d'une affection de l'adulte le plus souvent infecté
par l'allaitement maternel [5]. La latence prolongée de l'affection
laisse supposer l'intervention de nombreux facteurs dans la genèse
de l'ATL.
Plusieurs formes représentées dans le tableau
I sont décrites en rapport avec le mode d'installation
[6], la présentation clinique et l'évolution. Toutes sont
caractérisées par l'intégration monoclonale du provirus
détectée par blot de Southern [7].
La prolifération maligne est constituée de cellules très
particulières dont le noyau multilobé peut prendre la forme
d'un trèfle à 3 ou 4 feuilles. Il s'agit d'une prolifération
mature de phénotype helper (CD2+, CD3+, CD4+,
CD8&endash;) exprimant le DR et le CD25, récepteur b
de l'interleukine 2. L'aspect histologique ganglionnaire n'est pas spécifique.
Les anomalies cytogénétiques sont fréquentes multiples
et non spécifiques : trisomie 3 ou 7, perte de l'X, anomalie des
chromosomes 6 et 14 [8].
Cette prolifération lymphoïde est responsable d'un tableau
clinique très polymorphe, associant syndrome tumoral et fréquemment
des lésions osseuses, des localisations cutanées, une hypercalcémie
en rapport avec la transactivation par p40Tax du promoteur
de la parathormone [9]. Chez un patient séropositif pour HTLV-1,
l'association de ces différents signes à une infection par
Strongyloïdes stercoralis et la présence de cellules
en trèfles sont très évocateurs du diagnostic d'ATL.
C'est la démonstration, par blot de Southern, d'une intégration
monoclonale du provirus dans l'ADN tumoral qui confirmera le diagnostic.
L'évolution des formes aiguës et lymphomateuses est constamment
péjorative avec résistance aux différents traitements
habituellement proposés dans les lymphomes et leucémies
aiguës. Même l'allogreffe de moelle, grevée d'une lourde
toxicité chez des patients profondément immunodéprimés
par l'infection HTLV, ne permet pas d'améliorer le pronostic. Récemment,
l'association Zidovudine-a interféron a permis l'obtention de réponses
partielles ou complètes. Ces résultats préliminaires
prometteurs constituent la première approche thérapeutique
efficace [10].
Les événements
tardifs de la leucémogenèse
L'ATL ne comporte pas d'anomalie cytogénétique spécifique
permettant de rapporter à un gène particulier l'acquisition
et/ou le maintien du phénotype malin. Il est probable que l'inhibition
par le virus du système réparateur de l'ADN favorise la
survenue d'anomalies cytogénétiques multiples et complexes.
La recherche d'anomalies de c-myc, RB et des gènes de la famille
Ras n'a pas montré d'anomalie chez 10 patients étudiés
[11].
Les mutations de p53 sont retrouvées dans 30 à 50 % des
ATL [11, 12]. Lorsqu'elle a été recherchée, une perte
d'hétérozygotie a constamment été retrouvée.
Chez un patient, une mutation homozygote du codon 273 de p53 a été
retrouvée au cours du passage vers une forme aiguë d'une forme
chronique d'ATL où la p53 était normale. La fréquence
élevée des anomalies p53 laisse supposer un rôle important
de cet anti-oncogène au cours de l'ATL. Comme au cours des autres
tumeurs où p53 intervient, il semble que cette anomalie génétique
soit un événement tardif de la leucémogenèse.
Indépendamment des mutations ou délétions, une stabilisation
de la p53 sauvage a été démontrée dans les
lignées C81, MT4 et HUT 102 où l'analyse de l'ensem-ble
de l'ADN complémentaire de p53 s'est avérée normale
[13]. Cette stabilisation de la protéine p53, de mécanisme
actuellement inconnu, peut être considérée comme une
inhibition fonctionnelle et entraîner ainsi le même effet
qu'une inactivation par délétion ou mutation.
Organisation génétique du
provirus
Comme tout rétrovirus, HTLV-1 est un virus à ARN qui, après
reverse-transcription, s'intègre dans le génome humain sous
forme d'ADN proviral. L'analyse par blot de Southern du provirus intégré
a révélé que les sites d'intégration de HTLV-1
variaient d'un patient à l'autre, de telle sorte qu'un mécanisme
d'insertion-promotion ne peut être retenu dans la pathogénie
de l'ATL comme au cours de l'infection par d'autres rétrovirus
lents.
La séquence provirale [14], schématisée (figure
2), comporte les deux régions terminales répétées
(LTR) ainsi que les gènes de structure communs aux différents
rétrovirus : Gag codant pour les antigènes de groupe, Pol
pour la transcriptase inverse et l'intégrase, env pour les glycoprotéines
d'enveloppe. Les LTR de HTLV-1 sont caractérisés par leur
longue taille, ils constituent un élément régulateur
essentiel de la réplication du virus. Les LTR sont des promoteurs
inductibles de tous les gènes proviraux. La région U3 des
LTR comporte trois répétitions incomplètes de 21pb
qui correspondent à des récepteurs pour de nombreuses protéines
cellulaires ainsi que pour certaines protéines virales, telle la
protéine régulatrice p40Tax.
La glycoprotéine d'enveloppe Gp46 de HTLV-1 est caractérisée
par son pouvoir mitogène [15]. Son expression permet donc l'activation
et la prolifération des lymphocytes T favorisant la réinfection
de nouvelles cellules et l'expansion clonale des lymphocytes infectés
ou non.
La séquence provirale de HTLV-1 est dépourvue d'oncogène
[14], écartant ainsi un mécanisme de transduction dans l'ATL
comme au cours des tumeurs induites par les oncornavirus animaux.
Outre les séquences communes aux différents rétrovirus,
HTLV-1 comporte une région d'environ 2 kb située en amont
du LTR3' et initialement appelée pX en raison de sa nature inconnue.
Cette région comporte au moins quatre cadres ouverts de lecture
qui permettent, par simple ou double épissage, la synthèse
de messagers codant pour au moins six protéines (revue générale
dans [16]). Les protéines p40Tax et p27Rex
furent les premières isolées ; leur rôle dans la régulation
de la réplication les rapproche des protéines Tat et Rev
des virus de l'immunodéficience humaine (VIH-1 et -2). D'autre
part, l'activité transactivatrice de p40Tax constitue
un des premiers facteurs viraux de la leucémogenèse.
La stabilité génétique du provirus constitue l'un
des aspects fondamentaux des oncornavirus [17]. Ainsi, les différents
isolats de HTLV-1 sont génétiquement très proches.
Cette propriété oppose HTLV-1 aux VIH, caractérisés
par leur grande variabilité génétique [18]. La variabilité
génétique des rétrovirus repose sur le taux élevé
d'erreurs commises par les transcriptases inverses générant
un taux de mutations
d'environ 1 base par génome par cycle réplicatif [19]. La
circulation chez les porteurs asymptomatiques d'une charge virale 10 à
100 fois plus élevée que ne l'est celle du VIH-1 au stade
SIDA [20] s'accompagne d'une stabilité génétique
proche de celle des génomes eucaryotes, soit 1 million de fois
plus importante que celle des rétrovirus. L'association paradoxale
d'une charge provirale élevée avec une étonnante
stabilité génétique est l'une des caractéristiques
fondamentales de HTLV-1. Elle implique nécessairement une réplication
originale sans mutation.
Protéines
régulatrices de la réplication
Ces protéines sont codées par la région pX. p40Tax
est une protéine transactivatrice agissant sur les LTR proviraux
et sur de nombreux gènes cellulaires. Son action sur les LTR s'effectue
au niveau des séquences répétées de 21 pb.
L'action de p40Tax sur l'ADN viral ou cellulaire est indirecte
et s'effectue par l'intermédiaire de protéines cellulaires
tel le cAMP response element et les facteurs activateurs de la
transcription.
p27Rex agit sur l'ARN viral au niveau d'un récepteur
situé dans le LTR 3'. Comme Rev, p27Rex favorise le
passage cytoplasmique des ARN non ou simplement épissés,
inhibant l'expression des ARN doublement épissés et favorisant
ainsi la synthèse de protéines de structure.
À l'échelon cellulaire, l'activité transactivatrice
de p40Tax est responsable de l'activation de nombreux promoteurs
de gènes codant pour des protéines impliquées dans
l'activation, la division et la prolifération des cellules hôtes
: interleukine 2 (IL2), chaîne a du récepteur à l'IL2
(RIL2), vimentine, GMCSF, c-fos, fra-1, c-jun, egr-1, egr-2, TNFb, TGFb.
D'autre part, p40Tax inhibe l'expression de la b polymérase,
enzyme intervenant dans la réparation de l'ADN (revue générale
dans [21]).
Les fonctions des autres protéines régulatrices de HTLV-1
ne sont que partiellement connues [16]. p12 est localisée
au niveau des endomembranes et se lie spécifiquement à la
chaîne b du RIL2 ; elle possède une analogie fonctionnelle
avec l'oncoprotéine E5 du Papilloma Virus bovin. Rof ne
semble pas être synthétisée in vivo ; p13
se trouve dans la matrice nucléaire et p30 au niveau
nucléolaire, leurs fonctions sont actuellement inconnues comme
celles de p21Rex.
Au cours de l'infection, la protéine p40Tax est la première
exprimée et active tous les gènes viraux par son action
sur les LTR. Progressivement, l'expression et l'accumulation de Rex permet
la production de protéines de structure et la formation de particules
virales. L'action inhibitrice de Rex sur l'expression des messagers doublement
épissés aboutit finalement à l'inhibition de l'expression
de tous les gènes viraux établissant une latence virale.
Toute stimulation de la cellule hôte active les LTR par le biais
des protéines cellulaires activatrices de la transcription, «
réveillant » ainsi la transcription virale en activant à
nouveau l'expression de p40Tax [22].
Rôle des protéines régulatrices
dans la leucémogenèse
La transactivation par p40Tax de nombreux gènes cellulaires
engagés dans la différenciation, l'activation et la prolifération
cellulaire laisse supposer un rôle central de cette protéine
dans le développement de l'ATL. Ainsi, un modèle autocrine
de croissance des lymphocytes infectés par HTLV-1 fut proposé.
Il repose sur la transactivation de l'IL2 et du RIL2a [23]. Ces deux molécules
sont exprimées par les cellules hôtes du virus et leur transactivation
par p40Tax est supposée aboutir à une prolifération
des cellules hôtes. Ce modèle peut être complété
par l'activation mono-macrophagique (par transactivation du promoteur
du GMCSF) responsable d'une production d'IL2 stimulant les cellules hôtes.
La liaison de p12 au RIL2b pourrait intervenir dans la prolifération
autocrine des lymphocytes infectés.
Les protéines régulatrices de HTLV-1 et particulièrement
p40Tax possèdent donc toutes les propriétés
biochimiques susceptibles d'entraîner une prolifération des
cellules hôtes du virus. Ces propriétés transformantes
ont ainsi été démontrées par transgenèse
: la souris transgénique p40Tax développe des
tumeurs mésenshymateuses. Cependant, il est peu probable que les
protéines régulatrices puissent intervenir dans le maintien
du phénotype malin. En effet, l'expression in vivo de p40Tax
est très faible, uniquement détectable par amplification
enzymatique de l'ADN complémentaire (RTPCR) de son messager. Ainsi,
le rôle de p40Tax et des autres produits de la région
pX semble actuellement restreint à l'initiation, à la promotion
de l'ATL.
Délétions en 5' du provirus
et leucémogenèse
L'amplification enzymatique des différentes régions de
HTLV-1 sur des échantillons provenant de patients atteints d'ATL
retrouve une délétion plus ou moins importante de la partie
5' du LTR dans plus d'un tiers des cas [24]. Ces délétions
respectent toujours la région pX mais modifient par délétion
du ou des sites donneurs en 5' le système d'épissage des
ARN viraux.
Cette anomalie fréquente, probablement sous-estimée pour
des raisons techniques, pose le problème des délétions
5' dans la genèse de l'ATL. Deux scénarios où interviendrait
ce mécanisme peuvent être proposés :
- La survenue d'une telle délétion inhibe la formation
de particules virales et donc l'expression des principaux antigènes
viraux cibles de la réponse T cytolytique. Les cellules porteuses
de tels virus défectifs échappent donc à l'importante
réponse T cytolytique (CTL) observée au cours de l'infection
par HTLV-1. Par conséquent, ces délétions pourraient
entraîner une immuno-sélection de cellules porteuses de
virus délétés au sein desquelles d'autres facteurs
permettraient la transformation maligne. Ce type de mécanisme
correspond à celui décrit au cours de l'hépatocarcinome
induit par le virus de l'hépatite B. Après une phase d'hépatite
liée à la réponse immune dirigée contre
les cellules infectées, une prolifération hépatocytaire
maligne se développe, caractérisée par la présence
de virus délétés au sein des cellules tumorales.
- En modifiant l'épissage de la région pX, les délétions
5' pourraient favoriser l'expression d'un messager p40Tax
anormal, non détectable par les techniques de RTPCR utilisées
jusqu'ici, basées sur l'emploi d'amorces situées de part
et d'autre d'un site d'épissage. Une surexpression et/ou l'expression
d'un messager anormale codant pour une protéine transactivatrice
amplifierait la boucle de croissance autocrine précédemment
décrite.
Réplication
par expansion clonale des cellules infectées
Les lymphocytes des porteurs asymptomatiques sont caractérisés,
tout comme ceux des patients atteints de TSP/HAM, par leur capacité
à proliférer spontanément in vitro [25]. Cette
prolifération concerne les lymphocytes porteurs ou non du virus.
L'action transactivatrice de p40Tax [21], l'effet mitogénique
de la GP46 d'enveloppe [15], certaines molécules d'adhésion,
tel le complexe CD2/LFA3 [26], semblent jouer un rôle important
dans cette prolifération. L'action mitogène nécessite
un contact intercellulaire et la présence d'IL2.
In vivo, la réplication de HTLV-1 semble reposer essentiellement
sur une multiplication des cellules infectées aux dépens
d'une expansion par transcription inverse. Par blot de Southern, 1 à
2 clones HTLV-1 sont retrouvés dans ~ 20 % des TSP, 2 % à
16 % des sujets asymptomatiques [27]. L'étude au cours du temps
révèle une stabilité de ces clones équivalant
à une prolifération chronique, indépendamment de
toute anomalie hématologique. Par amplification enzymatique des
sites d'intégration, des clones sont retrouvés chez tous
les individus testés, quel que soit le statut clinique [28]. Ce
mode réplicatif permet ainsi d'expliquer l'association d'une charge
virale élevée à une stabilité génétique
voisine de celle du génome eucaryote. L'expansion clonale des lymphocytes
infectés est ainsi présente chez 100 % des porteurs asymptomatiques
étudiés, de même qu'au cours de la TSP/HAM. Comme
au cours de l'infection par le virus d'Epstein Barr, la première
phase de l'ATL correspond donc à une prolifération des cellules
infectées. L'ensemble des données concernant l'activité
mitogène et transformante des constituants viraux peut ainsi être
appliqué à la phase asymptomatique de l'infection. À
cette première étape promotrice de la transformation succède
l'intervention d'autres facteurs probablement indépendants du génome
proviral, mais favorisés par la prolifération chronique
des cellules infectées.
Les cofacteurs de la transformation
La présence d'une réponse CTL importante [29] au cours
de l'infection HTLV-1 permet de supposer qu'une altération de cette
réponse pourrait favoriser, comme au cours de l'infection par EBV,
la survenue de l'ATL chez les sujets infectés. Aucun lien direct
n'a pu être établi entre un marqueur génétique
polymorphe et le risque de développer une ATL chez les porteurs
asymptomatiques du virus.
L'infection par Strongyloïdes stercoralis est plus fréquente
chez les sujets infectés par HTLV-1 que dans la population générale,
probablement en rapport avec le degré d'immuno-suppression conféré
par l'infection virale [30]. D'autre part, cette fréquence est
significativement accrue au cours de l'ATL [30]. Enfin, Nakada et al.
ont par ailleurs montré une fréquence élevée
d'intégration monoclonale du provirus détectable par blot
de Southern chez les porteurs asymptomatiques coinfectés par Strongyloïdes
stercoralis [31]. D'autres agents infectieux comme l'infection zostérienne
[32] ont été rapportés comme facteurs prédisposants
au déclenchement de l'ATL.
Histoire naturelle
de l'infection par HTLV-1 et leucémogenèse
L'existence d'une expansion clonale chronique des cellules infectées
chez les porteurs asymptomatiques du virus et la faible incidence de l'ATL
parmi ces sujets font de l'infection par HTLV-1 une prolifération
lymphoïde chronique polyclonale a minima associée à
un faible taux de transformation maligne. La latence prolongée
de l'ATL évoque l'intervention de plusieurs facteurs dans la leucémogenèse.
Les données parcellaires dont nous disposons sur la réplication
du virus et les événements transformants tardifs soulignent
l'intrication entre réplication et transformation au cours de l'infection.
Ainsi, l'expansion clonale chronique et prolongée des lymphocytes
infectés permet au virus de se multiplier en restant stable. Toute
stimulation-activation d'une cellule hôte déclenchera par
l'action des facteurs transcriptionnels cellulaires l'activation des LTR,
promoteurs de tous les gènes proviraux. L'expression de p40Tax
aboutira à l'expansion des cellules infectées et à
la propagation clonale du provirus. L'activité CTL intense permet
un contrôle continu de la prolifération clonale. Au sein
de cette prolifération chronique, la probabilité de survenue
d'événements immortalisants est nécessairement proportionnelle
au nombre de cellules infectées en prolifération. Ainsi,
tout facteur favorisant l'expansion clonale augmentera le risque de transformation.
Le premier facteur est le temps : l'étude par blot de Southern
révèle une stabilité des clones en expansion chez
les sujets asymptomatiques informatifs. Ainsi, les clones en expansion
sont stables au cours du temps, probablement tout au long de la vie du
sujet infecté. La latence prolongée de l'ATL pourrait ainsi
correspondre au délai nécessaire à l'obtention d'une
quantité critique de cellules infectées en expansion. Au
cours de l'infection, d'autres facteurs, représentés dans
le tableau II, peuvent
intervenir pour activer l'expansion clonale : dépression de la
réponse CTL, immuno-
sélection par délétion 5', stimulation infectieuse
de la cellule hôte. Enfin, des événements génétiques
tardifs communs à de nombreux cancers, telle l'inactivation de
p53, permettent la promotion et la progression tumorale.
L'efficacité récemment décrite de l'association
zidovudine-interféron dans le traitement de l'ATL peut sembler
en contradiction avec ce modèle où l'expansion clonale des
cellules infectées tient le rôle central, aux dépens
de la réplication classique du virus par transcription inverse.
Toutefois, l'efficacité de cette association peut correspondre
à une activité antitumorale plus qu'à un blocage
de la reverse transcriptase. En effet, la zidovudine agit en bloquant
l'élongation de l'ADN au cours de sa synthèse et son action
antitumorale a été prouvée in vivo et in
vitro. Enfin, l'association zidovudine-interféron possède
une action antitumorale synergique in vivo et in vitro.
L'efficacité de ce traitement au cours de l'ATL repose donc vraisemblablement
sur une activité antitumorale, l'activité reverse transcriptase
étant extrêmement faible au cours de cette affection.
CONCLUSION 15
à 20 millions d'individus sont infectés par HTLV-1 dans le
monde. La prévention de l'infection constitue ainsi, dans l'attente
d'un vaccin, un moyen sûr de réduire l'incidence de l'ATL.
Aux chimiothérapies des lymphomes utilisés jusqu'ici dans
le traitement de l'ATL, l'association zidovudine-
interféron semble offrir une nouvelle alternative prometteuse. L'association
réplication-transformation propre à la leucémogenèse
induite par HTLV-1 souligne l'importance des découvertes récentes
concernant les nouvelles protéines régulatrices codées
par la région pX. La possibilité, par amplification des sites
d'intégration, d'isoler spécifiquement in vivo un clone infecté
qui se transformera 20 à 50 ans plus tard, fait de l'ATL un modèle
privilégié d'étude des mécanismes précoces
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