ARTICLE
Le développement embryonnaire du système hématopoïétique
est caractérisé par l'association de cellules de différentes
origines, suivie d'interactions successives au cours desquelles les potentialités
des cellules du lignage sanguin se restreignent progressivement. Des organes
spécialisés produisent les différentes cellules nécessaires
à l'accomplissement des fonctions du sang. Dans chacun d'entre
eux, les cellules stromales créent un microenvironnement particulier
responsable de cette diversification. Les cellules, dites cellules souches,
qui s'y divisent et s'y diversifient, constituent une réserve autorenouvelable
et peuvent circuler d'un organe à l'autre. Dans plusieurs autres
systèmes, par exemple la peau ou l'épithelium intestinal,
les cellules sont sujettes à un remplacement régulier, également
à partir de cellules souches autorenouvelables. La particularité
du système sanguin, c'est que les cellules souches n'ont pas une
localisation anatomique facile à identifier et qu'elles sont capables,
une fois mobilisées, d'accomplir des migrations importantes. Ces
cellules sont très minoritaires parmi la foule des cellules en
voie de division et de différenciation et, puisqu'elles sont indifférenciées,
portent à leur surface peu ou pas de molécules qui pourraient
servir de marqueurs parfaitement spécifiques. Il est donc très
difficile de les repérer, d'autant que seuls des tests fonctionnels
sont susceptibles d'identifier leur qualité de cellules souches.
L'émergence des cellules souches hématopoïétiques
pendant la vie embryonnaire est encore mal comprise. Pendant plusieurs
décennies, cette émergence n'a fait l'objet d'aucune recherche
chez les mammifères. Il était admis, à la suite de
l'hypothèse de Malcolm Moore et John Owen (1967) [1], que
les cellules souches prenaient toutes naissance dans le sac vitellin,
annexe de l'embryon, qui en est aussi l'organe hématopoïétique
primordial. Les auteurs avaient obtenu, chez l'embryon de poulet ou de
souris, des éléments expérimentaux indiquant que
des cellules souches extrinsèques colonisaient les ébauches
du thymus, de la moelle osseuse et, chez le poulet, de la bourse de Fabricius
[2, 3]; les cellules stromales et les cellules souches avaient
donc des origines embryonnaires distinctes, ce qui posait la question
de l'origine de ces dernières.
L'hypothèse de Moore et Owen fut adoptée comme un dogme
et, bien qu'elle ait été démentie à partir
de 1975 par des résultats expérimentaux sur le modèle
aviaire puis amphibien, pour les mammifères elle a été
considérée comme exacte jusqu'à ces toutes dernières
années. C'est alors seulement que des approches expérimentales
nouvelles conduisirent à penser que, chez la souris et probablement
chez l'homme, les cellules souches ne se forment pas toutes au cours d'un
événement unique de courte durée, au niveau des tissus
extraembryonnaires, mais qu'au contraire cette émergence se renouvelle
au moins une fois. La démonstration expérimentale, chez
l'embryon de mammifère, de la formation de cette nouvelle génération
de cellules souches est difficile, car l'embryon n'est pas accessible
à la manipulation aux stades de la morphogenèse. Des artifices
expérimentaux, de nouvelles techniques de culture et la grande
diversité de marqueurs permettant d'identifier les cellules sanguines
et immunitaires de la souris ont cependant permis de découvrir
des éléments qui indiquent le caractère général
des processus ontogéniques observés chez les oiseaux et
les amphibiens.
La présente revue fera le point des recherches sur la mise en
place des cellules souches hématopoïétiques (CSH),
recherches dans lesquelles les modalités découvertes dans
le modèle aviaire ont joué un rôle moteur. L'embryon
d'oiseau, ou blastodisque, se développe dans un plan ce qui a permis
des expériences de recombinaison des territoires embryonnaires
aux stades précoces. Grâce à l'organisation relativement
simple des feuillets germinatifs primordiaux dans le blastodisque, il
est également possible d'étudier la contribution de différents
éléments mésodermiques à l'élaboration
du système sanguin. Mais surtout l'expérimentation sur ce
modèle bénéficie du marquage «caille/poulet».
Cette technique de marquage, décrite par Nicole Le Douarin (1969)
[4], consiste à associer in vivo des cellules, des
tissus, des ébauches ou des territoires embryonnaires de ces deux
espèces. Grâce à l'absence de système immunitaire
aux stades impliqués ainsi qu'à la proximité taxonomique
des deux espèces, le développement se déroule de
manière semblable à la normale, mais les cellules de caille
peuvent être identifiées à tout moment de l'expérience
par la présence d'une volumineuse masse d'hétérochromatine
associée au nucléole (ou plusieurs masses selon le type
cellulaire). Depuis quelques années, des anticorps monoclonaux
spécifiques de tel ou tel lignage dans une seule des deux espèces
améliorent encore les performances de ce modèle.
Dès sa description, le système caille/poulet a été
appliqué à l'étude du développement du système
hématopoïétique et a permis de confirmer et d'étendre
les conclusions de Moore et Owen concernant les relations de développement
entre progéniteurs sanguins et cellules stromales. Les progéniteurs
ont tous une origine extrinsèque et colonisent chaque ébauche
à partir d'un stade précis du développement. Dans
le cas du thymus, les cellules souches pénètrent dans l'ébauche
selon un rythme cyclique d'une précision remarquable [5, 6].
Sac
vitellin et embryon: des contributions distinctes à l'hématopoïèse
chez l'oiseau
Le sac vitellin est l'organe hématopoïétique majeur
de l'embryon d'oiseau : il fonctionne pendant une grande partie de l'incubation,
assumant le rôle que joue le foie foetal des mammifères.
Le sac vitellin, constitué d'un feuillet endodermique et d'un feuillet
mésodermique, est une annexe de l'intestin de l'embryon auquel
il est appendu. Pendant les deux premiers jours d'incubation, le sac vitellin
n'existe pas encore en tant que tel ; l'embryon est disposé à
plat sur le vitellus, ses trois feuillets sont superposés, le feuillet
mésodermique est unique, et l'aire extraembryonnaire prolonge l'aire
centrale où se développe l'embryon. Lorsque débute
la période de la morphogenèse, les trois feuillets se soulèvent
pour délimiter l'embryon et le feuillet médian mésodermique
se fissure, donnant à son tour deux couches, le feuillet superficiel
ou somatopleural qui, associé à l'ectoderme, donnera naissance
à la paroi du corps et aux membres, et le feuillet profond ou splanchnopleural
qui participe avec l'endoderme à la formation des organes internes
: ainsi se forme le coelome (figure1).
Dans l'aire extraembryonnaire la fissuration du mésoderme est responsable
de la formation du sac vitellin.
Les possibilités d'intervention sur l'embryon d'oiseau ont inspiré
la mise au point d'un schéma de «chimère» dans
lequel l'aire embryonnaire d'un blastodisque de caille est greffée
par micromanipulation sur l'aire extraembryonnaire d'un blastodisque de
poulet (figure 2)
[7]. Ainsi se développe un embryon de caille associé
à un sac vitellin de poulet. De manière inattendue, car
le rôle du sac vitellin était alors tenu pour essentiel,
cette chimère présentait des organes hématopoïétiques
entièrement homogènes, les cellules sanguines comme les
cellules stromales étant de l'espèce caille [8, 9].
Bien plus, dans le sang des chimères analysé à l'aide
d'anticorps polyclonaux qui reconnaissaient les globules rouges de l'une
ou l'autre espèce, on s'aperçut que les érythrocytes
de poulet, majoritaires jusqu'à 5 jours d'incubation, étaient
progressivement dilués par des érythrocytes de caille: c'est
donc que les cellules souches du sac vitellin d'abord responsables de
l'érythropoïèse étaient relayées par
des cellules souches formées dans l'embryon [10]. Ces résultats
furent entièrement confirmés chez des chimères intraspécifiques
: l'aire embryonnaire d'un blastodisque de poulet était greffée
sur l'aire extraembryonnaire d'un autre poulet. Ces chimères furent
élevées au-delà de l'éclosion jusqu'à
l'âge adulte. Lorsque les deux composantes de la chimère
différaient par leurs allotypes d'immunoglobulines, jamais l'allotype
du sac vitellin ne fut retrouvé dans le sérum de l'adulte
[11]. Lorsque les deux composantes différaient par leurs
haplotypes du complexe majeur d'histocompatibilité, dont certains
antigènes chez les oiseaux, sont représentés à
la surface des globules rouges, alors fut mise en évidence une
évolution rapide des populations issues respectivement de cellules
souches hématopoïétiques du sac vitellin et de l'embryon
: à 7 jours d'incubation, 70% des globules rouges dérivaient
de cellules souches du sac vitellin, à 10 jours, 20% seulement
et à l'éclosion elles avaient disparu au profit de la descendance
des cellules souches hématopoïétiques intraembryonnaires.
La mise en place du système hématopoïétique
des oiseaux comporte donc la succession de deux générations
de cellules souches: la première, issue du sac vitellin, donne
les érythrocytes de première génération; la
deuxième, issue de l'embryon, colonise les ébauches des
organes définitifs et donne les globules rouges des générations
ultérieures. L'analyse de la commutation (switch) des hémoglobines
chez les chimères permit de préciser qu'une deuxième
génération de cellules souches, formées en même
temps que les cellules souches intraembryonnaires, participe à
la production des globules rouges de la première lignée
définitive mais que cette deuxième génération
d'origine extraembryonnaire s'éteint sans laisser de descendance
[10], c'est-à-dire qu'elle n'est pas capable de se constituer
en réserve autorenouvelable.
La
région paraaortique
Il restait à identifier les
structures intraembryonnaires capables de produire des cellules souches
hématopoïétiques. Il existe chez le jeune embryon d'oiseau
des processus d'hématopoïèse diffuse : ce sont à
E3-4 des agrégats de cellules accolés, dans la lumière
du vaisseau, à l'endothélium ventral de l'aorte. À
E6-7 ces agrégats ont disparu mais l'hématopoïèse
se poursuit sous forme de grands foyers qui envahissent le mésentère
dorsal à proximité de l'aorte. Ces activités désignaient
l'endothélium aortique et le mésentère comme des
sites possibles pour la production de précurseurs. L'aorte et le
mésoderme qui l'entoure ont été disséqués
à E3 ou E4 et testés de deux façons, soit après
dissociation par la greffe chez le poulet de ces tissus prélevés
chez la caille, soit par la technique classique des cultures clonales
en milieu semi-solide. Dans les deux cas la région paraaortique
s'est révélée très riche en progéniteurs.
La culture clonale a montré de plus que les cellules obtenues à
partir du reste de l'embryon, après dissection de la région
de l'aorte, ne comportent pas de précurseurs clonogéniques
[12].
Le modèle amphibien
On peut évidemment s'interroger
sur la valeur générale des processus décrits chez
l'embryon d'oiseau. Le système immunitaire présente par
exemple, dans cette classe de vertébrés, une particularité
remarquable; les oiseaux sont seuls, en effet, à posséder
un organe dévolu à l'amplification des précurseurs
lymphoïdes B, la bourse de Fabricius, au niveau de laquelle s'initie
le réarrangement des gènes des immunoglobulines. C'est pourquoi
il est intéressant qu'une double origine des progéniteurs
sanguins ait été détectée dans un autre modèle.
Il s'agit de l'embryon d'amphibien, grenouille ou xénope, chez
lequel des approches expérimentales analogues ont été
mises en oeuvre. L'équivalent du sac vitellin chez cet embryon
est l'îlot ventral qui produit le sang du têtard. Un système
expérimental, analogue à celui qui est utilisé chez
les oiseaux, consiste à échanger au stade neurula des territoires
entre des embryons donneur et receveur, dotés de ploïdies
distinctes. Cette stratégie a permis de déceler un «compartiment
dorsal», en fait la lame mésodermique latérale, qui
se trouve en position dorsale par rapport à l'îlot sanguin
chez ce type d'embryon. Comme chez les oiseaux, le compartiment dorsal
s'est révélé responsable de l'érythropoïèse
définitive [13] mais des cellules de l'îlot ventral
participent à la thymopoïèse et les progéniteurs
qui en proviennent persistent même après la métamorphose
[14].
Et
les mammifères ?
Différents organes hématopoïétiques
se relaient au cours du développement embryonnaire et foetal, tous,
à l'exception du sac vitellin, colonisés par des cellules
souches extrinsèques. Pour espérer comprendre les relations
de développement à l'intérieur de ce système,
il est essentiel de prendre en considération les stades exacts
auxquels a lieu la colonisation, en particulier chez l'embryon de souris
où des processus importants peuvent se dérouler en l'espace
de quelques heures (figure
3). Nous nous sommes intéressés à la période
qui précède immédiatement la colonisation du foie
; celle-ci commence selon les embryons entre les stades de 28 et 32 somites.
Par analogie avec les sites identifiés chez l'oiseau, les tissus
localisés au voisinage des aortes (structures symétriques
qui vont fusionner pour former l'aorte dorsale définitive) ont
été testés pour leur contenu éventuel en progéniteurs.
Dans la première phase de cette analyse, nous nous sommes adressés
aux stades de 10 à 25 somites. Il est important de souligner que
la circulation sanguine s'établit au stade de 8 paires de somites,
c'est dire que nous ne pouvons exclure que des progéniteurs aient
déjà été échangés par voie sanguine
entre les compartiments embryonnaire et extraembryonnaire. Les dimensions
de l'embryon de souris à ces stades sont si petites qu'il n'est
pas possible de disséquer seulement les aortes. Nous avons donc
prélevé un ensemble de tissus qui comprenaient l'endoderme
digestif et le mésoderme qui l'entoure dans lequel sont insérées
les deux aortes et l'artère omphalomésentérique.
Nous désignons l'ensemble de ces structures sous le nom de splanchnopleure
paraaortique ou Sp-Pa. Les potentialités de la Sp-Pa ont été
testées soit par greffe in vivo sous la capsule du rein
chez la souris SCID immunodéficiente, soit en culture in vitro.
Dans le premier système, certaines sous-populations lymphoïdes
de l'hôte se sont trouvées restaurées [15].
Dans le deuxième système, l'émergence de cellules
dans différents compartiments a pu être précisée.
La culture comporte deux périodes successives. Au cours de la première,
les cellules obtenues par dissociation de la Sp-Pa (environ 1000 cellules
au stade de 10 paires de somites) sont cultivées pendant dix jours
sur une lignée stromale en présence des cytokines, Il3,
Il7 et SCF (facteur de croissance des cellules souches); chaque progéniteur
hématopoïétique est amplifié dans ce système
mis au point par A. Cumano et al. (1992) [16], et donne
un clone qui peut comporter plusieurs milliers de cellules. Le nombre
de clones obtenus permet d'évaluer le nombre de progéniteurs
présents dans la suspension cellulaire de départ. Au stade
de 10 somites, un progéniteur sporadique est observé dans
la Sp-Pa. À partir de 15 somites, cette structure en contient régulièrement
et 15 cellules sont présentes par embryon au stade de 25 somites
(figure 4).
Il est intéressant de constater que les cellules du sac vitellin
dissocié, ensemencées dans ces cultures, contiennent des
progéniteurs dont le nombre augmente de manière parallèle
à ceux de la Sp-Pa. En revanche, ce qui reste de l'embryon lorsqu'on
a disséqué le sac vitellin et la Sp-Pa ne donne jamais naissance
à aucun clone. Par comparaison avec les données du modèle
aviaire, nous interprétons cette distribution différentielle
localisée comme le résultat de l'émergence parallèle
de progéniteurs dans la Sp-Pa et le sac vitellin. La colonisation,
dans un sens ou dans l'autre, comporterait forcément, nous semble-t-il,
la présence de progéniteurs dans le sang et par conséquent
dans le «reste» de l'embryon. La technique de culture comporte
ensuite un deuxième temps: les clones sont alors divisés
en trois lots dont l'un est cultivé sur la lignée S17 en
présence d'Il3, GM-CSF et SCF (conditions favorables à la
différenciation des cellules de la lignée myéloïde),
le deuxième en présence d'Il7 (conditions favorables à
la différenciation lymphoïde B), et le troisième ensemencé
sur un thymus embryonnaire déplété de ses propres
progéniteurs (dans le troisième cas, des allèles
de l'antigène Ly5 permettent de distinguer les progéniteurs
hématopoïétiques de l'épithélium thymique
ensemencé). Les cellules issues d'un même clone se révèlent
capables de se différencier dans les différentes voies qui
leur sont imposées, permettant de conclure que les progéniteurs
détectés et amplifiés sont totipotents [17].
D'une manière générale ces tests fonctionnels, qu'ils
portent sur l'embryon simplement séparé de son sac vitellin
[16] ou sur la Sp-Pa, révèlent des progéniteurs
dans la partie postombilicale de l'embryon. L'analyse cytologique des
embryons révèle la présence d'amas cellulaires intra-artériels
(aorte, artère omphalomésentérique, artère
vitelline, etc.) ou de petits groupes cellulaires intramésentériques
dont la structure évoque celle d'îlots sanguins [18].
Le groupe d'Eliane Dzierzak en Grande-Bretagne conduit des travaux qui
ont révélé la présence de progéniteurs
capables de restaurer des souris irradiées à moyen et long
terme. Ces progéniteurs se trouvent dans une région analogue
mais chez l'embryon un peu plus âgé [19, 20]. Cette
région désignée comme l'AGM (pour Aorte-Gonades-Mésonéphros)
dérive de la Sp-Pa et contient les progéniteurs aux stades
de 31 à 40paires de somites.
Enfin, dans un travail récent, M. Tavian et B. Péault dans
notre Institut (publication soumise) ont obtenu de superbes images de
l'aorte embryonnaire humaine dont l'endothélium, à 35 jours
de gestation, porte des agrégats cellulaires extrêmement
suggestifs. Ces agrégats situés dans la lumière de
l'aorte, sur l'aspect ventral, étroitement associés à
l'endothélium, ressemblent de manière frappante à
ceux de l'embryon d'oiseau. Les cellules portent l'antigène CD34,
marqueur des progéniteurs sanguins et des cellules endothéliales,
mais se distinguent de ces dernières par l'absence d'autres marqueurs.
De plus, elles portent l'antigène CD45 (antigène leucocytaire
commun) caractéristique des cellules hématopoïétiques.
Nulle part ailleurs, c'est-à-dire ni dans le sac vitellin, ni dans
le foie foetal où elles sont très éparses, on ne
peut révéler semblable accumulation de cellules CD34+.
Émergence
du réseau endothélial et hématopoïèse
L'association anatomique et physiologique
entre cellules sanguines et cellules endothéliales (CE) est claire
chez l'embryon comme chez l'adulte, mais il est moins clair qu'existent
de réelles relations de développement entre ces deux lignages,
par exemple une filiation entre cellules endothéliales et cellules
souches hématopoïétiques ou une dérivation à
partir d'un ancêtre commun, l'hémangioblaste. Cette dernière
hypothèse, ancienne, est basée sur des aspects cytologiques:
dans les îlots sanguins très immatures du sac vitellin, les
cellules endothéliales ne se distinguent pas des cellules hématopoïétiques
associées avec lesquelles elles partagent même un certain
nombre de marqueurs. Il en est de même dans les agrégats
intra-aortiques qui semblent souvent se substituer à l'endothélium.
Ces associations et ces ressemblances entre cellules endothéliales
et amas de cellules hématopoïétiques jeunes sont confinées
à la période précoce du développement. Il
n'y a pas à ce jour d'argument expérimental prouvant l'existence
de l'hémangioblaste. En revanche, des données claires démontrent
que, à partir de l'organogenèse, les deux lignées
sont indépendantes. Ces données proviennent du modèle
caille/poule, l'origine des cellules endothéliales et hématopoïétiques
étant identifiée dans les combinaisons à l'aide de
l'anticorps monoclonal QH1 [21], spécifique de ces cellules
chez la caille.
De nombreuses expériences ont été consacrées
par différents groupes à cartographier l'origine du réseau
endothélial, la plupart à l'aide de QH1. Deux définitions
s'imposent tout d'abord. Judah Folkman en 1974 [22] a défini
l'angiogenèse comme le processus d'invasion vasculaire qui préside
au développement des tumeurs. Ce processus comporte l'activation
de cellules endothéliales préexistantes qui se divisent,
bourgeonnent et envahissent les tissus tumoraux. Au début du développement,
les précurseurs endothéliaux se déterminent à
partir de cellules mésodermiques ; cette néoformation, distincte
du processus d'angiogenèse, est par convention désignée
sous le terme de vasculogenèse [23, 24]. Nous avons pu
détecter les deux processus à l'oeuvre au cours de l'organogenèse
à l'aide de greffes intracoelomiques, et démontré
que le réseau vasculaire se met en place de manière différente
selon la nature de l'ébauche. Les ébauches d'organes internes
construisent ce réseau à partir de précurseurs endothéliaux
intrinsèques dérivés de leur mésenchyme, alors
que les ébauches de membre sont colonisés par des précurseurs
extrinsèques. En contraste, les cellules souches hématopoïétiques
doivent coloniser les ébauches des deux origines pour ensemencer
les lignées hématopoïétiques, par exemple dans
la moelle osseuse ou la rate, comme cela a été mentionné
plus haut.
Si la transplantation porte non plus sur les ébauches d'organes
mais sur les feuillets primordiaux, la splanchnopleure (endoderme + mésoderme),
dont dérivent plus tard la région paraaortique mais aussi
les ébauches des organes internes, est capable de produire non
seulement des cellules endothéliales mais aussi des cellules hématopoïétiques.
Lorsque les bourgeons d'organes s'ébauchent, la capacité
de produire les cellules souches hématopoïétiques se
restreint au mésoderme de la région paraaortique. La somatopleure
(ectoderme + mésoderme), elle, se comporte comme l'ébauche
du membre et est colonisée par les précurseurs des deux
lignages. Signalons ici une «expérience de la nature»
qui conforte ces résultats: les annexes embryonnaires ont des potentialités
radicalement différentes vis-à-vis du développement
du système sanguin selon la nature des feuillets qui les composent;
le sac vitellin et l'allantoïde, tous deux constitués de mésoderme
et d'endoderme, développent un réseau endothélial
et des îlots sanguins, l'amnios constitué de mésoderme
et d'ectoderme ne produit ni l'un ni les autres.
D'où viennent donc les précurseurs qui colonisent la somatopleure
? Les somites ont la capacité de produire des cellules endothéliales
[25-27], lorsqu'ils sont greffés en position orthotopique,
ces cellules endothéliales vascularisent la paroi du corps et les
membres au niveau de la greffe mais n'envahissent jamais les dérivés
de la splanchnopleure (Pardanaud et al., en préparation).
Dans la tête qui ne comporte pas de somites, le mésoderme
paraxial a pour fonction majeure de donner le réseau endothélial
qui irrigue le cerveau et la face [28].
CONCLUSION
Les données descriptives et expérimentales indiquent que,
chez le très jeune embryon, l'ontogenèse du système
sanguin comporte une période pendant laquelle le mésoderme
de l'embryon produit des progéniteurs hématopoïétiques
et endothéliaux ; l'émergence des deux types de cellules,
relativement ubiquitaire, a lieu au contact de l'endoderme. Dans un premier
temps, l'émergence des cellules souches hématopoïétiques
est surtout active à la périphérie, c'est-à-dire
dans le sac vitellin; dans un deuxième temps, la région
centrale, celle de l'embryon proprement dit, produit également
des cellules souches hématopoïétiques qui sont les
seules à coloniser les rudiments des organes hématopoïétiques
définitifs. À partir de la période d'organogenèse,
cellules endothéliales et cellules souches hématopoïétiques
constituent deux lignées complètement indépendantes.
La figure 5 schématise
l'émergence successive de deux générations de cellules
souches hématopoïétiques chez l'oiseau. Ces deux générations
sont indépendantes l'une de l'autre ainsi que l'attestent les approches
expérimentales. En revanche, il n'est pas possible d'affirmer que
la génération indiquée «CSH2» est responsable
de l'ensemencement du système hématopoïétique
définitif. L'hématopoïèse diffuse qui règne
dans la région paraaortique jusqu'à E8 pourrait bien être
le signe de l'émergence continue de nouvelles cellules souches
hématopoïétiques à partir des cellules du mésoderme.
Dans cette hypothèse, il est vraisemblable que les cellules souches
hématopoïétiques s'engagent dans la voie qui leur est
offerte au moment où elles apparaissent, par exemple l'érythropoïèse
à E3 ou la colonisation du thymus à E6,5-8.
Les données disponibles actuellement pour l'embryon de souris
et l'embryon humain ne permettent pas de tirer des conclusions aussi nettes
en ce qui concerne l'origine des cellules souches hématopoïétiques
définitives. Elles démontrent cependant l'émergence
d'une nouvelle vague de cellules souches hématopoïétiques
par rapport à la vague «vitelline» primitive ; cette
émergence a lieu dans le sac vitellin et l'embryon et présente
de grandes similitudes avec l'ontogenèse du système hématopoïétique
de l'oiseau. On peut espérer dans un proche futur comprendre de
manière beaucoup plus précise la mise en place du système
sanguin chez les mammifères. En ce qui concerne la possibilité
de retombées thérapeutiques pour l'homme, la plus grande
circonspection s'impose. À l'heure actuelle, les progéniteurs
triés à partir du sang de cordon sont d'excellents candidats
pour les restaurations de la moelle osseuse après irradiation ou
pour l'introduction de transgènes, parce qu'il s'agit d'un matériel
disponible en quantité, dépourvu ou très pauvre en
cellules T et que l'utilisation de ce matériel ne pose pas un vrai
problème d'éthique. Les cellules souches du jeune embryon
sont très peu nombreuses, et leur récolte pose des problèmes
pratiques et éthiques tels que leur caractérisation même
et l'identification de leurs propriétés seront difficiles;
il n'empêche qu'il est important de comprendre les premières
étapes du développement du système sanguin, étapes
qui semblent bien conditionner son fonctionnement pour la vie entière
Remerciements
Les travaux réalisés dans le laboratoire de l'auteur, notamment
par Isabelle Godin et Luc Pardanaud, reçoivent le soutien du CNRS,
de la Ligue Nationale contre le Cancer et de l'Association pour la Recherche
sur le Cancer.
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