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Au cours des dernières décennies, la pharmacologie antitumorale s'est
essentiellement attachée à trois objectifs: découvrir de nouveaux médicaments
anticancéreux, définir les cibles des agents antitumoraux et caractériser
les mécanismes de résistance, notamment ceux qui sont susceptibles de
diminuer l'amplitude de l'interaction de l'agent antitumoral avec sa ou
ses cible(s). Ces trois axes de recherche ont été fortement influencés
par le dogme généralement accepté selon lequel la cytotoxicité était essentiellement
conditionnée par le niveau et/ou la pérennité des lésions induites par
l'agent antitumoral. Pourtant, de nombreuses données expérimentales suggèrent
qu'un niveau de lésions supposé similaire (ce niveau peut être précisément
évalué dans le cas des sels de platine par la mesure des adduits formés
et pour les rayonnements ionisants par la mesure des cassures double brin)
induit dans différentes populations cellulaires des effets aussi différents
qu'une mort rapide, une mort différée, un effet cytostatique transitoire,
l'absence d'effet, voire un effet mitogène (à doses faibles) (figure
1). Ces observations démontrent que des lésions induites par les médicaments
anticancéreux ou par les rayonnements ionisants ne sont pas systématiquement
converties en cytotoxicité et que l'engagement vers la mort cellulaire
est un phénomène régulé. Cette interprétation a conduit les investigateurs
à caractériser: 1)les modalités de la mort cellulaire induite par les
agents antitumoraux; 2)les protéines impliquées dans la régulation de
ces phénomènes et 3)la nature des signaux intracellulaires activés lors
de ces processus.
Les différentes modalités
de mort cellulaire induite par les agents antitumoraux
Les agents antitumoraux induisent plusieurs modalités de mort cellulaire:
la mort par nécrose, la mort reproductive différée et la mort par apoptose.
En réalité, cette distinction est relativement arbitraire dans la mesure
où il semble exister un continuum dans ces différentes modalités de mort
cellulaire, par exemple une mort par nécrose peut survenir dans la phase
terminale d'un phénomène d'apoptose; de même, une mort reproductive peut
s'accompagner de certaines caractéristiques de l'apoptose. Toutefois,
ces trois modalités de mort cellulaire présentent certaines caractéristiques
propres.
La mort par nécrose
La mort par nécrose se définit comme un processus rapide au cours duquel,
sous l'effet d'un effecteur cytotoxique puissant, l'intégrité membranaire
est rompue, la cellule se disloque et son contenu est libéré dans le milieu
extracellulaire. La libération des enzymes intracellulaires dans l'environnement
induit un phénomène inflammatoire. La mort par nécrose est observée in
vitro après exposition à de très fortes concentrations d'agent cytotoxique.
In vivo, le fait que la réduction tumorale chimio- ou radio-induite ne
s'accompagne qu'exceptionnellement de manifestations inflammatoires laisse
supposer que la mort par nécrose n'est pas une modalité fréquente de mort
induite par les agents antitumoraux.
La mort reproductive différée ou mort postmitotique
La mort reproductive différée est une modalité de mort cellulaire initialement
caractérisée dans les cellules exposées aux rayonnements ionisants à des
doses modérées[1]. Ce processus est particulier du fait que la mort cellulaire
survient après au moins une mitose complète. Dans cette modalité de réponse,
les cellules peuvent effectuer plusieurs cycles complets (jusqu'à une
vingtaine) avant de mourir. Très souvent, la mort est précédée d'altérations
du cycle cellulaire avec ralentissement progressif des transitions G1-S,
blocage en M et apparition de cellules géantes avec un taux d'ADN supérieur
à 4n, qui correspondent à des mitoses abortives (duplication sans cytodiérèse).
Cette modalité de mort cellulaire est également observée dans les cellules
exposées à des agents antitumoraux utilisés à faible dose[2]. Dans cette
modalité de mort cellulaire, les étapes ultimes conduisant à la désintégration
cellulaire restent à caractériser; le plus souvent la mort est de type
nécrotique mais il n'est pas rare d'observer, comme dans l'apoptose, une
fragmentation oligonucléosomale de l'ADN[3].
La mort par apoptose
La plupart des agents antitumoraux peuvent induire un phénomène d'apoptose.
Historiquement, le cisplatine a été le premier agent identifié comme inducteur
d'apoptose[4]. Très rapidement, les investigateurs ont montré que les
rayonnements ionisants, les radiations ultraviollettes, les médicaments
anticancéreux étaient susceptibles d'induire ce phénomène[5]. Parmi les
médicaments anticancéreux les plus actifs, on note les poisons de la topo-isomérase
II (étoposide, téniposide, amsacrine, mitoxantrone), les poisons de la
topo-isoméraseI (camptothécine), l'aracytine, les anthracyclines (dans
une gamme étroite de concentration), les antimétabolites (méthotrexate)
et les poisons des tubulines (alcaloïdes de la Vinca et taxanes).
L'apoptose induite par les agents antitumoraux est caractérisée par des
modifications morphologiques telles que diminution de la taille de la
cellule, condensation et fragmentation de la chromatine, présence de corps
apoptotiques ainsi que des événements biochimiques tels que la fragmentation
oligonucléosomale de l'ADN visualisée en électrophorèse en gel d'agarose
sous forme «d'échelle» (correspondant à des fragments dont la taille est
un multiple de 180 paires de bases). De ce point de vue, il apparaît que
l'apoptose induite par les agents antitumoraux ne semble pas très différente
de celle induite dans d'autres circonstances d'agression telles que la
privation en sérum, le choc thermique ou l'agression oxydative. Après
l'exposition à l'agent antitumoral, on note généralement une fragmentation
oligonucléosomale de l'ADN dans un délai variable (de 3 à 72 heures).
Longtemps considérée comme un critère spécifique du phénomène d'apoptose,
la fragmentation oligonucléosomale de l'ADN n'est pas un événement hautement
spécifique car elle peut être présente lors de la mort par nécrose; elle
peut être remplacée par la génération de fragments de plus grande taille
visualisés en électrophorèse en champ inversé pulsé[6]. De plus, la caractérisation
de phénomènes biochimiques plus précoces (voir plus loin) fait de plus
en plus considérer la fragmentation de l'ADN comme un événement distal
voire non spécifique, les endonucléases n'intervenant que pour achever
une étape déjà avancée dans le phénomène d'apoptose chimio-induite. Enfin,
il convient de souligner que, pour un modèle cellulaire donné, la cinétique
du processus est non seulement fonction de la dose mais aussi de l'agent
(rapide pour les poisons des topo-isomérases, lent pour les poisons des
tubulines).
L'apoptose induite par les agents antitumoraux implique d'autres événements
biochimiques et, notamment, l'activation de protéases qui semblent jouer
un rôle essentiel dans le déroulement du phénomène. L'implication des
protéases dans l'apoptose a fait l'objet de nombreux travaux. Par exemple,
l'activation de protéases de la famille ICE (interleukin1b converting
enzyme) a été impliquée dans l'apoptose via Fas/APO-1. Ces protéines présentent
des homologies avec la protéine ced-3 qui joue un rôle important dans
la morphogenèse du nématode Caenorhabditis elegans[7]. Dans le cas de
l'apoptose chimio-induite, l'activation de certains membres de cette famille
de cystéine protéases a été démontrée, notamment la protéase CPP32 dans
l'apoptose induite par l'étoposide[8], le cisplatine et l'aracytine[9].
Dans le processus d'apoptose, le rôle exact de ces protéases reste à élucider.
En effet, la stimulation de l'activité protéolytique au cours du phénomène
d'apoptose a été longtemps considérée comme un événement distal car survenant
en parallèle avec la fragmentation de l'ADN. En réalité, il apparaît aujourd'hui
que l'activation de certaines protéases représente des événements coordonnés
intervenant précocement dans la transduction du signal induit par l'agent
effecteur.
Enfin, il convient de signaler que, parmi les événements précoces de
l'apoptose chimio-induite, il existe des modifications majeures de la
distribution des phospholipides membranaires avec en particulier la présence
de phosphatidylsérine dans le feuillet externe de la membrane plasmique,
alors que cet aminophospholipide est normalement presque exclusivement
contenu dans le feuillet interne[10]. Ce phénomène n'est pas sans rappeler
la translocation de la phosphatidylsérine lors de l'activation plaquettaire
ou lors du vieillissement érythrocytaire. La présence de phosphatidylsérine
sur le feuillet externe de la membrane des cellules apoptotiques représente
un signal de reconnaissance pour les macrophages impliqués dans la phagocytose
de ces cellules[11]. Cela explique sans doute la raison pour laquelle
l'apoptose chimio-induite est un phénomène difficile à mettre en évidence
in vivo.
Grâce au développement des techniques précises de caractérisation morphologique
et biochimique du phénomène d'apoptose ainsi que l'introduction de techniques
quantitatives, il est rapidement apparu que: 1)certains modèles cellulaires
étaient totalement inaptes à développer ce phénomène quelles que soient
les doses utilisées et donc, a priori, quel que soit le niveau des lésions
générées; 2)pour les cellules aptes à activer un phénomène d'apoptose,
l'amplitude et la cinétique du phénomène étaient différentes en fonction
de l'origine histogénétique. Ainsi, les cellules hématopoïétiques (physiologiques
ou néoplasiques) et les cellules endothéliales exposées à un agent antitumoral
présentent généralement une réponse apoptotique de plus grande amplitude
que les cellules dérivées de carcinome, lesquelles sont plus inductibles
que les fibroblastes. Il est intéressant de constater que cette hiérarchie
correspond à la physiologie dans la mesure où l'apoptose est une modalité
courante de l'élimination des cellules hématopoïétiques physiologiques,
alors que ce phénomène n'est pas la règle pour les épithéliums (hormis
la composante entérocytaire de l'épithélium digestif) et est encore moins
répandu pour les cellules mésenchymateuses.
Dans les cellules leucémiques, nous avons constaté que des poisons de
la topo-isomérase II nucléaire tels que la daunorubicine [12] et la mitoxantrone[13]
ainsi que les rayonnements ionisants[14] étaient inaptes à induire un
phénomène d'apoptose dans les cellules de phénotype immature exprimant
l'antigène de différenciation précoce CD34 alors que ces agents induisent
un phénomène d'apoptose dans les cellules de phénotype plus mature n'exprimant
pas CD34. Dans le cas de la mitoxantrone, nous avons pu vérifier que la
génération des complexes clivables était similaire dans les cellules CD34+
et CD34-, suggérant que l'interaction mitoxantrone-topo-isomérase II était
équivalente dans les deux types cellulaires. De même, dans le cas des
rayonnements ionisants, le niveau des lésions de l'ADN, évalué par la
mesure des cassures double brin, était similaire. Ces observations suggèrent
que des événements postérieurs à la constitution des lésions influencent
la nature de la réponse cellulaire à certains médicaments anticancéreux
et aux rayonnements ionisants.
Régulation de l'apoptose
induite par les agents antitumoraux
Il apparaît de plus en plus clairement que l'apoptose induite par les
agents antitumoraux est régulée par de nombreux paramètres représentant
ainsi autant de facteurs susceptibles de diminuer significativement l'efficacité
de nombreux agents utilisés dans le traitement des cellules cancéreuses.
Au moins cinq classes d'intervenants sont impliquées dans la régulation
de l'apoptose: certains oncogènes, des gènes suppresseurs de tumeur, l'activité
de certaines protéine kinases, des facteurs de croissance et l'équilibre
oxydatif.
Parmi les oncogènes, il convient d'envisager le rôle de Bcl-2: le gène
bcl-2 appartient à une famille de gènes présentant des homologies de structure
et de fonction. Le produit de certains de ces gènes présente des propriétés
antiapoptotiques (Bcl-2, Bcl-xL, Mcl-1 et A1) tandis que d'autres ont
une fonction pro-apoptotique (Bax, Bcl-xS, Bad et Bak). Ces protéines
interagissent en formant des dimères dont la composition conditionne l'amplitude
de l'apoptose. Ainsi, par exemple, Bax exerce sa fonction pro-apoptotique
en inhibant l'effet de Bcl-2 après interaction directe avec ce dernier[15].
Ces observations pourraient expliquer les résultats d'études cliniques
montrant la valeur prédictive négative de Bcl-2 en terme de réponse dans
le traitement des leucémies aiguës. Toutefois, l'implication de Bcl-2
dans la chimiorésistance est loin d'être évidente. Ainsi, la surexpression
de Bcl-2 retarde l'apoptose chimio-induite mais ne modifie pas l'effet
cytotoxique mesuré en test clonogénique. Pour notre part, nous avons observé
que la surexpression de Bcl-2 retarde mais n'inhibe pas l'apoptose induite
par la daunorubicine [16]. Ces observations suggèrent que Bcl-2 bloque
seulement certaines voies de signalisation conduisant à l'apoptose. L'oncogène
abl est également impliqué dans la régulation de l'apoptose. Le produit
du protooncogène c-abl est une protéine dont l'activité biologique est
liée à son activité tyrosine kinase. Dans les cellules non transformées,
l'activité de cette protéine est activement contre-régulée. Les formes
transformantes de c-abl sont v-abl et bcr-abl. Les produits de ces oncogènes
sont autophosphorylés et expriment une puissante activité tyrosine kinase
qui rend probablement compte de leur pouvoir transformant. Concernant
v-abl, ses propriétés anti-apoptotiques sont discutées et son rôle dans
l'apoptose chimio-induite n'a pas encore été évalué. Par contre, le rôle
de bcr-abl est clairement démontré. En effet, l'expression de bcr-abl
bloque l'apoptose induite par la plupart des agents antitumoraux et les
rayonnements ionisants[17]. Cet effet peut rendre compte de l'incapacité
des chimiothérapies à éradiquer le clone leucémique dans la leucémie myéloïde
chronique. L'effet antiapoptotique de bcr/abl peut être inhibé par des
vecteurs antisens bcr-abl ou par des inhibiteurs d'activité tyrosine kinase
tels que les tyrphostines.
Parmi les gènes suppresseurs de tumeur, p53 apparaît jouer un rôle critique
bien que complexe. En effet, lors d'une agression de la cellule par des
agents endommageant l'ADN, la protéine p53 agit comme un facteur transcriptionnel
en bloquant le cycle cellulaire en G1. Ce blocage, via la protéine p21WAF1,CIP
1, pourrait permettre à la cellule de réparer les dommages de l'ADN avant
la phase de réplication[18]. Dans ce sens, p53 apparaît comme une protéine
«protectrice» vis-à-vis des agents antitumoraux. Dans les cellules n'exprimant
pas une p53 fonctionnelle (mutation ou délétion du gène p53) exposées
à ces mêmes agents, la transition G1-S s'effectue normalement; toutefois,
ces cellules sont capables de se bloquer durablement lors de la transition
G2-M. Ce blocage prémitotique représente un second point de contrôle très
efficace, permettant à la cellule de réparer et, en fonction de la qualité
de réparation, de reprendre éventuellement une croissance normale. Dans
cette perspective, la perte de la fonction de p53 apparaît plutôt comme
un paramètre de chimio/radiorésistance. De fait, une étude récente réalisée
à partir de la série des 60lignées du NCI exprimant soit une p53 normale
soit une p53 mutée, montre une très bonne corrélation entre un statut
normal de p53, l'activation de p21, le blocage en G1 et un profil de chimio/radiosensibilité
ainsi que la corrélation inverse: p53 mutée, absence de blocage en G1,
blocage prémitotique et profil de résistance[19]. Ainsi, la perte de la
fonction de p53 apparaît plutôt comme un facteur défavorable vis-à-vis
de l'efficacité des agents cytotoxiques, hormis pour les taxanes où elle
semble faciliter l'effet cytotoxique[20].
Parmi les protéine kinases, outre le cas particulier déjà évoqué de bcr-abl,
il convient d'envisager le rôle de la protéine kinaseC. La plupart des
données expérimentales démontrant le rôle de la protéine kinase C dans
l'apoptose proviennent des études réalisées avec les esters de phorbol
qui miment l'effet de l'agoniste naturel de la protéine kinase C, le diacylglycérol.
De ce point de vue, il est important de rappeler que cette approche méthodologique
souffre de certaines limites puisque, si les esters de phorbol n'activent
pas d'autres protéine kinases connues, ils induisent une multitude d'autres
effets biologiques potentiellement importants pour l'apoptose (par exemple,
effet sur le pH intracellulaire, induction de certains oncogènes, modification
de l'équilibre oxydatif); de plus, comme le diacylglycérol, ils n'activent
pas certaines isoformes de protéine kinase C (isoformes dites «atypiques»).
À ces restrictions près, il apparaît que les esters de phorbol bloquent
l'apoptose induite par la plupart des agents antitumoraux, suggérant que
la protéine kinase C joue le rôle de «verrou» dans ce processus. Ce résultat
n'est pas sans évoquer des travaux anciens suggérant que la chimiosensibilité
était influencée par le niveau d'activité de la protéine kinase C. Toutefois,
de nombreuses inconnues demeurent quant au(x) mécanisme(s) impliqué(s)
dans l'effet protecteur de la protéine kinase C. Ainsi, il reste à déterminer
quelles sont les isoformes impliquées dans ce phénomène et à quel niveau
du processus intervient la protéine kinase C.
L'implication de la protéine kinase C dans le contrôle de l'apoptose
induite par les agents antitumoraux a fait évoquer le rôle de certains
facteurs de croissance, notamment ceux qui sont connus pour activer cette
enzyme. Ainsi, il a été montré que le bFGF (basic fibroblast growth factor)
inhibe l'apoptose induite par les rayonnements ionisants dans les cellules
endothéliales, ce mécanisme étant dépendant de la protéine kinase C[21].
Ce résultat est à rapprocher de l'effet protecteur de l'IL3 vis-à-vis
de l'apoptose radio-induite dans les cellules hématopoïétiques. Il est
probable que ces résultats seront étendus à d'autres facteurs de croissance
(GM-CSF, IGF1) compte tenu de leur capacité à bloquer l'apoptose induite
par d'autres effecteurs. Ces observations sont importantes dans la mesure
où elles suggèrent que la production autocrine et/ou paracrine de certains
facteurs de croissance interfère avec la cytotoxicité des agents antitumoraux.
Dans cette perspective, il n'est pas sans intérêt de rappeler que dans
les leucémies aiguës myéloïdes, l'autonomie de croissance des cellules
leucémiques in vitro (potentiellement liée à des boucles autocrines de
CSF) représente un facteur péjoratif de réponse thérapeutique. Enfin,
des protéine phosphatases peuvent être impliquées. Ainsi, l'acide okadaïque
(inhibiteur de protéine phosphatase de type1 et 2A) bloque l'apoptose
induite par les rayonnements ionisants et le cisplatine[22].
Le rôle de l'équilibre oxydatif dans le processus d'apoptose a été largement
démontré[23]. Certains agents antitumoraux sont susceptibles d'induire
un stress oxydatif, soit en générant eux-mêmes des radicaux oxygénés (anthracyclines,
étoposide, rayonnements ionisants), soit en diminuant le taux intracellulaire
de glutathion (alkylants, sels de platine). De façon générale, les anti-oxydants
(N-acétylcystéine ou thiocarbamates) inhibent l'apoptose induite par les
agents antitumoraux, suggérant que le stress oxydatif généré par ces agents
joue un rôle important dans l'activation de ce processus. Dès lors, on
conçoit que toute amplification des défenses oxydatives telle que l'élévation
du taux intracellulaire de thiols, la surexpression de certaines réductases
telles que la thiorédoxine, l'augmentation de l'activité d'enzymes de
détoxication (catalase, dismutase), diminue la réponse apoptotique. Il
reste à définir les mécanismes par lesquels les radicaux oxygénés activent
l'apoptose.
Signaux intracellulaires
potentiellement impliqués dans l'apoptose induite par les agents antitumoraux
L'ensemble de ces observations suggèrent que l'apoptose induite par les
agents antitumoraux est un phénomène hautement régulé. Cette constatation
a encouragé les investigateurs à tenter de caractériser les voies de signalisation
impliquées dans ce phénomène et de déterminer à quel niveau les facteurs
régulateurs évoqués ci-dessus interviennent.
Parmi les voies de signalisation qui conduisent à la mort par apoptose,
la voie dite «sphingomyéline-céramide» est importante à envisager. Cette
voie, initialement caractérisée dans l'apoptose induite par le TNFa ,
consiste en la stimulation d'une activité sphingomyélinase responsable
de l'hydrolyse de la sphingomyéline (SPM) et de la génération concomitante
de céramide[24]. Dans les mêmes cellules, des céramides rendus perméants
ou le céramide naturel, généré par l'exposition des cellules à une sphingomyélinase
bactérienne, induisent l'apoptose. Cette observation suggère fortement
que le céramide endogène issu de l'hydrolyse de la sphingomyéline sous
l'effet de l'agoniste est bien le médiateur de l'apoptose. Cette voie
de signalisation apoptotique semble être empruntée par les rayonnements
ionisants. Pour notre part, nous avons montré que la daunorubicine était
capable d'activer cette voie de signalisation dans les cellules leucémiques[25].
L'originalité de cette observation réside dans le fait que, jusqu'à ce
jour, le mécanisme de cytotoxicité des anthracyclines était lié à l'interaction
avec l'ADN et, notamment, avec la topo-isomérase II nucléaire. Il reste
toutefois à démontrer si cette voie de signalisation est activée indépendamment
de l'interaction avec cette enzyme ou, au contraire, constitue une réponse
aux lésions provoquées sur l'ADN.
Les cibles du céramide sont multiples[24]. En effet, le céramide active
une sérine thréonine protéine kinase (ceramide-activated protein kinase
ou CAPK) dont le rôle reste discuté. Ainsi, pour certains auteurs, l'activation
de CAPK n'est probablement pas impliquée dans l'effet apoptotique du céramide;
par contre, elle pourrait rendre compte de l'effet prolifératif induit
par le céramide observé dans certains systèmes cellulaires tels que les
fibroblastes ou les cellules musculaires lisses. Le céramide active aussi
une protéine phosphatase de la famille PP2A (ceramide-activated protein
phosphatase ou CAPP) inhibée par l'acide okadaïque et dont la fonction
reste à élucider. Le céramide active certains facteurs transcriptionnels
tels que AP-1 et NF-k B dont le rôle pourrait être critique dans la régulation
du phénomène d'apoptose. Ainsi, l'inhibition d'AP-1 par la curcumine ou
par des oligonucléotides antisens pour c-jun bloque l'apoptose induite
par le céramide[26]. Le rôle de NF-kB est encore incertain, quoique certaines
études plaident en faveur de sa fonction anti-apoptotique[27]. Enfin et
surtout, des travaux récents impliquent une voie probablement critique
dans l'apoptose induite par le céramide: les JNK (c-jun N-terminal kinase)/SAPK
(stress-activated protein kinase)[28]. Le céramide active ces kinases
dans des systèmes cellulaires tels que la lignée U937 et les cellules
endothéliales bovines, où il induit sans équivoque un phénomène d'apoptose.
Cette cascade implique l'activation séquentielle de MEKK1, SEK1, SAPK
et c-jun[28]. L'utilisation d'un mutant dominant négatif de SEK1 bloque
l'apoptose induite par le céramide. La voie JNK/SAPK est d'autant plus
importante à considérer que plusieurs études ont montré que des agents
antitumoraux (rayonnements ionisants, mitomycine et aracytine) activaient
cette voie par l'intermédiaire du protooncogène c-abl[29]. Dans la mesure
où ces agents peuvent également activer la génération de céramide, il
n'est pas exclu que le produit de c-abl soit une cible du céramide et
que toute altération de sa fonction (par exemple son activation constitutive
dans les cellules de leucémies myéloïdes chroniques) représente un facteur
limitant du processus de cytotoxicité.
L'intérêt de ce domaine d'investigation réside dans le fait que la voie
sphingomyéline-céramide apparaît comme éminemment régulée aussi bien en
amont qu'en aval de la génération de céramide. En amont, la génération
de céramide apparaît régulée à la fois par le substrat disponible (le
taux de sphingomyéline hydrolysable) et par l'amplitude de la stimulation
de l'activité sphingomyélinase. Ainsi, nous avons montré dans certaines
cellules résistantes que l'incapacité à générer du céramide en présence
de l'agoniste était en rapport avec un déficit du pool hydrolysable de
sphingomyéline [30]. Par ailleurs, la stimulation de l'activité sphingomyélinase
sous l'effet de la daunorubicine est contre-régulée par l'activité de
la protéine kinase C. En aval, l'effet apoptotique du céramide est bloqué
par plusieurs facteurs tels que la surexpression de Bcl-2[31], la stimulation
de l'activité de la protéine kinase C par le diacylglycérol [32], et les
anti-oxydants.
Signaux intracellulaires potentiellement impliqués
dans la régulation négative de l'apoptose
La caractérisation des voies de signalisation apoptotique activées par
les agents antitumoraux est rendue encore plus complexe par l'existence
démontrée ou supposée de voies de régulation négative. Ce domaine est
encore mal connu mais pourtant essentiel dans la compréhension, au niveau
moléculaire, de certains phénotypes de résistance. Nous envisagerons le
rôle potentiel de trois classes d'intervenants : le diacylglycérol, certains
membres de la famille des MAPK (mitogen activated protein kinase) et la
phosphatidylinositol 3'-kinase (PI3K).
Rôle du diacylglycérol
Des observations décrites au paragraphe précédent, il ressort que le
diacylglycérol joue un rôle central dans le contrôle négatif de l'apoptose
chimio/radio-induite via le céramide: en amont de sa génération (par blocage
de l'activité SPMase) et en aval (en bloquant l'effet apoptotique du céramide).
À cet égard, il convient de rappeler que la plupart des agents antitumoraux
susceptibles d'activer la voie sphingomyéline-céramide sont également
capables d'activer en parallèle la production de diacylglycérol. Par exemple,
la daunorubicine et les rayonnements sont aptes à induire de façon dose-dépendante
la production de diacylglycérol par l'hydrolyse de la phosphatidylcholine
(PC) [par activation d'une phospholipase C spécifique des PC (PC-PLC)]
et par l'hydrolyse des phosphatidylinositols [par activation d'une phospholipase
spécifique des PI (PI-PLC)]. Ainsi, pour ces agents antitumoraux, il est
possible que la réponse cellulaire soit la résultante entre une voie délétère
passant par le céramide et une voie de protection passant par le diacylglycérol,
l'équilibre de ces deux voies conditionnant l'amplitude de l'effet cytotoxique.
Cette interprétation ouvre de nombreuses perspectives de manipulations
pharmacologiques visant à amplifier la production de céramide et/ou à
diminuer la libération de diacylglycérol en utilisant des inhibiteurs
des phospholipases concernées (PC-PLC et PI-PLC).
Rôle des MAP kinases
Une autre voie mitogène classique, susceptible de conférer un signal
de survie, est la voie dite des MAP kinases. Cette voie consiste en une
cascade d'événements impliquant successivement l'activation de Raf-1,
MEK1 et ERK. Il a été montré dans d'autres circonstances (privation en
nerve growth factor de cellules neuronales) qu'il existait un équilibre
entre la fonction anti-apoptotique de ERK et la fonction pro-apoptotique
de JNK-p38[33]. Dans le domaine de l'apoptose induite par les agents antitumoraux,
il est également possible que la voie des MAP kinases joue un rôle similaire
de protection. En effet, l'implication de cette voie pourrait rendre compte
de la protection de l'apoptose chimio-induite par certains facteurs de
croissance (ceux-ci empruntent couramment une voie impliquant séquentiellement
Grb2, Sos, Ras, Raf-1, ERK), par Bcl-2 (il interagit directement avec
Raf), ainsi que par le diacylglycérol puisque ce médiateur peut activer
la voie MAPK au niveau de Raf via la protéine kinase C (en particulier
son isoforme d). Si l'hypothèse est exacte, l'activation des protéines
consituant cette cascade par des effecteurs cytotoxiques tels que la doxorubixine
(Raf-1), la daunorubicine (ERK) et le céramide (Ras, Raf-1) pourrait s'intégrer
dans le cadre d'une réponse de protection.
Rôle de la phosphatidylinositol 3'-kinase (PI3K)
Cette enzyme est impliquée dans les signaux mitogènes et de survie ;
sa fonction antiapoptotique a été documentée dans l'apoptose induite par
la privation en facteur de croissance[34]. L'activation de PI3K pourrait
avoir deux conséquences concourantes: l'activation de Ras (et donc l'activation
de la voie MAPK) et l'activation d'une isoforme de protéine kinase C,
la PKCz impliquée aussi dans la survie et la réponse mitogène[35]. Dans
cette perspective, il est intéressant de mentionner que PI3K est activée
par la protéine BCR-ABL dont nous avons déjà largement rapporté l'effet
anti-apoptotique. Comme pour la voie des MAPkinases, l'activation de PI3K
par la doxorubicine (T.Tritton, communication personnelle) ou l'activation
de PKCz par le céramide[36] pourrait s'intégrer dans le cadre d'une réponse
de protection.
En définitive, il semble que les agents antitumoraux activent de façon
parallèle des signaux potentiellement cytotoxiques (ex.: le céramide)
et des signaux qui pourraient participer au blocage de l'induction du
processus apoptotique (figure 2).
La voie des MAP kinases pourrait jouer un rôle central dans cette réponse
de protection. Dès lors, on conçoit que le blocage de cette voie (ex.:
inhibiteurs de l'isoprénylation de Ras) pourrait favoriser l'effet apoptotique
induit par les agents antitumoraux.
Rôle de l'apoptose
dans la chimiosensibilité et la chimiorésistance des cellules tumorales
Depuis la mise en évidence du phénomène d'apoptose induit par les agents
antitumoraux, deux questions pourtant essentielles restent encore posées:
1)L'apoptose joue-t-elle un rôle central dans le mécanisme de cytotoxicité?
2)La résistance à l'apoptose joue-t-elle un rôle dans la résistance aux
agents antitumoraux? La réponse à ces deux questions liées n'est sans
doute pas univoque et doit prendre en compte la nature de l'agent antitumoral
et des modèles cellulaires considérés. Ainsi, à titre d'exemple, nous
envisagerons l'implication de la réponse apoptotique des cellules myéloïdes
leucémiques dans le mécanisme de cytotoxicité et de résistance vis-à-vis
de la daunorubicine. Dans les cellules HL-60 ou U937, l'exposition courte
(1heure) à la daunorubicine, utilisée à une dose correspondante au pic
de concentration après administration bolus chez les patients leucémiques
(0,2-1mM), induit une mort par apoptose détectable dès 4heures. Ce phénomène
survient simultanément dans toutes les cellules indépendamment de leur
distribution dans le cycle et conduit à l'élimination de la totalité de
la population en 24heures («mort interphasique rapide»)[12]. L'apoptose
apparaît ainsi comme une réponse cellulaire drastique, irréversible, ne
laissant à la cellule aucune possibilité de réparation et donc de survie.
À l'inverse, dans d'autres cellules leucémiques telles que les cellules
KG1, TF-1 ou HEL traitées dans les mêmes conditions, la daunorubicine
induit un effet cytostatique transitoire en rapport avec un blocage G2-M
(correspondant probablement à une étape de réparation) suivi d'une réexpansion
après un délai prolongé. Ainsi, l'absence de réponse apoptotique semble
avoir pour conséquence de permettre à la cellule de «gérer» les lésions
générées par la daunorubicine avec blocage de la mitose, réparation et
survie. De fait, ces cellules sont jusqu'à dix fois plus résistantes que
les cellules HL-60 ou U937. Si le lien entre réponse apoptotique et sensibilité
est évident, l'interprétation exacte de ces observations reste difficile.
En effet, deux hypothèses très distinctes peuvent être avancées: 1)la
résistance à l'apoptose n'est que le reflet d'un niveau moins élevé de
lésions; 2)la résistance à l'apoptose est en rapport avec le blocage du
programme de mort cellulaire en dépit d'un niveau élevé de lésions. Nous
envisagerons successivement ces deux hypothèses, chacune d'entre elles
ouvrant des perspectives pharmacologiques radicalement différentes.
La résistance à l'apoptose dans certaines cellules leucémiques peut être
en rapport avec la diminution de l'interaction de la daunorubicine avec
sa ou ses cible(s) reconnue(s). En effet, la daunorubicine agit par plusieurs
mécanismes incluant l'interaction directe avec les membranes, la génération
de radicaux libres en rapport avec la peroxydation des lipides et l'altération
du métabolisme oxydatif mitochondrial, l'intercalation dans l'ADN et surtout
l'interaction avec la topo-isomérase II. On conçoit donc que des anomalies
de transport, une augmentation des défenses anti-oxydatives, des modifications
qualitatives et/ou quantitatives de la topo-isomérase II puissent avoir
pour conséquence une diminution des lésions induites par la daunorubicine.
L'extrême complexité de son mécanisme d'action et la diversité des mécanismes
de résistance rendent pratiquement impossible la mesure de l'ensemble
des interactions daunorubicine-cibles. Il est donc possible que la daunorubicine
génère dans ces cellules un moindre niveau de lésions. De fait, les cellules
KG1, TF-1 et HEL présentent des altérations du transport transmembranaire
de la daunorubicine en rapport avec la surexpression de la P-glycoprotéine
(P-gp)[37], des modifications du transport intracellulaire de la daunorubicine[38],
un taux intracellulaire de glutathion particulièrement élevé (résultats
non publiés) ainsi qu'une capacité particulière à réparer les coupures
liées à la topo-isoméraseII[39]. Ainsi, la résistance à l'apoptose n'est
peut-être qu'un paramètre anecdotique, simple conséquence de mécanismes
de résistance situés en amont ou au niveau de l'interaction agent cible.
Si tel est le cas, on conçoit que la restauration du phénomène d'apoptose
passe essentiellement par la levée de ces mécanismes de résistance. En
faveur de cette hypothèse plaide un travail antérieur montrant que le
co-traitement par un antagoniste de la P-gp (le vérapamil) et d'un inhibiteur
de la synthèse de glutathion (buthionine sulfoximine) restaure une réponse
apoptotique à la daunorubicine dans les cellules KG1[12].
Une autre interprétation est de considérer que la résistance à l'apoptose
n'est pas en rapport avec une diminution des lésions mais avec le blocage
des signaux apoptotiques. En faveur de cette hypothèse plaide la résistance
à l'apoptose de ces cellules après exposition à des effecteurs cytotoxiques
aussi différents que la daunorubicine, les rayonnements ionisants et le
TNFa. Si tel est le cas, on conçoit que la restauration du phénomène d'apoptose
dans les cellules résistantes passe par de nouvelles stratégies de manipulations
pharmacologiques visant à réprimer dans les cellules résistantes les facteurs
qui bloquent les voies de signalisation conduisant à l'apoptose.
CONCLUSION
L'apoptose induite par les agents antitumoraux met en jeu un réseau d'événements
coordonnés et hautement contrôlés par un ensemble complexe constitué par
le taux de précurseurs lipidiques hydrolysables, l'activité et l'inductibilité
de phospholipases critiques, le taux et la nature des médiateurs lipidiques
libérés, l'activité de sérine thréonine et tyrosine kinases, l'expression
et l'activité de certains oncogènes, l'activation de protéases, le statut
de l'équilibre oxydatif et l'activité de facteurs transcriptionnels. Bien
que la caractérisation des voies de signalisation activées par les agents
antitumoraux soit encore largement incomplète, il apparaît que ces agents
induisent en parallèle la génération de médiateurs apoptotiques et de
médiateurs potentiellement impliqués dans la survie. Les interactions
entre ces deux types de signalisation pourraient conditionner la nature
de la réponse cellulaire. Cet équilibre peut être défavorablement modifié
par des facteurs propres à la cellule et/ou par des signaux environnementaux.
Ce constat ouvre de larges champs d'investigation qui pourraient aboutir
à définir des agents pharmacologiques capables de faciliter, en réponse
aux lésions, l'activation d'un programme de mort cellulaire.
Remerciements
Ce travail est financé en partie par l'INSERM, l'ARC (contrat 6749),
le Centre Claudius Régaud, la Région Midi-Pyrénées, la Fondation contre
la Leucémie, et la Ligue contre le Cancer.
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