ARTICLE
En 1974, Van den Berghe et al. [1] rapportaient un tableau hématologique
particulier associant une délétion partielle du bras long
du chromosome 5 et une anémie réfractaire macrocytaire
avec dysplasie mégacaryocytaire chez des patients âgés,
le plus souvent de sexe féminin. Ce "syndrome 5q -", très
étudié et considéré comme de bon pronostic,
se caractérise par une délétion de taille variable,
mais incluant au minimum une disparition de la bande 5q31 considérée
comme le segment critique nécessaire et suffisant pour l'apparition
du syndrome [2, 3]. Assez vite cependant, la délétion
5q a été observée dans des contextes voisins mais
différents : syndromes myélodysplasiques (SMD) secondaires,
leucémies aiguës de novo ou secondaires (LAM) [4-7].
Dans les cas de SMD/LAM secondaires, la del(5q) est souvent associée
à d'autres anomalies chromosomiques, en particulier du chromosome
7. Cette association a été observée par Rowley
et al. [8] dès 1977 dans les hémopathies compliquant
les traitements de la maladie de Hodgkin et des lymphomes malins, et
par Mitelman et al. [9] dans les suites d'exposition professionnelle
ou accidentelle à certains agents génotoxiques. Ces données
ont été confirmées par d'autres groupes [10, 11].
L'observation d'une délétion 5q associée à
une translocation révélée par FISH (fluorescence
in situ par hybridation) nous a amenés à reprendre
systématiquement par cette technique plusieurs cas de délétion
(5q), avec ou sans "syndrome 5q -".
Nos observations se fondent sur une série de 147 SMD/LAM étudiés
de janvier 1994 à janvier 1997, parmi lesquels nous avons choisi
11 patients caractérisés en cytogénétique
conventionnelle (bandes R) par une délétion 5q (10 cas)
ou une anomalie combinant une délétion et une translocation
(1 cas). Selon les critères de la classification FAB [12], cette
série se compose de 2 AR, 1 AREB, 2 AREB en transformation (AREB-T),
1 M6 post AREB-T, 4 M2 et 1 M7. Ces cas ont été réexaminés
systématiquement en FISH.
Les études cytogénétiques ont été
réalisées sur des prélèvements de moelle
et/ou de sang après culture de 24 et 48 heures ; certaines
cultures ont été synchronisées au FUDR [13], et
les préparations conventionnelles ont été analysées
en bandes R [14]. Les résultats sont exprimés selon les
règles de nomenclature de l'ISCN 1995 [15].
Les études en FISH ont été réalisées
sur des lames conservées à - 25 °C, prétraitées
par la RNAse (1 mg/ml) pendant 45 minutes. L'ADN chromosomique est dénaturé
dans du formamide à 70 % en 2 x SSC, pH 7,3 à 70 °C
pendant 3 minutes. Nous avons systématiquement utilisé
des sondes WCP5 et WCP7 (whole chromosome painting). La peinture
en double couleur a été réalisée à
l'aide de sondes marquées à la biotine et à la
digoxigénine (Cambio, Cambridge, UK : 1066-5B, 7B. Oncor,
Gaitersburg, MD : Coatosome 2-DG5, 5-DG5, 7-DG5). Ces sondes WCP
ont été parfois combinées avec des sondes centromériques
a-satellite (Oncor: a-satellite D1Z7/D5Z2/ D19Z3-B5, D2Z-DG5, D3Z-B5,
D4Z1-B5, D7Z1-DG5). Les sondes sont dénaturées selon les
instructions du fabriquant, mélangées, déposées
sur les lames et l'hybridation est faite à 37 °C pendant
16-24 heures.
Les sondes marquées à la digoxigénine et à
la biotine sont révélées par immunofluorescence
et respectivement visualisées par de la fluorescéine (signal
vert) et du Texas Red (signal rouge). Les lames sont montées
dans du milieu contenant du DAPI (1124-C1, Cambio, UK) et un agent anti-fading
(Vectashield, H 1000 ; Vector Laboratories, UK). Les lames sont
lues et analysées à l'aide d'un microscope Leica DMRB
en épi fluorescence équipé d'une roue de filtre
motorisée (Ludl Electronic Products Model 23E-6102A, USA) et
d'un jeu de filtres de Pinkel (Chroma, USA). La capture des images est
réalisée à l'aide d'une caméra refroidie
Hamamatsu C5985 avec driver C6391, couplée au logiciel ISIS 3
de Meta-Systems (Altusheim, Germany). Certaines lames ont été
rehybridées deux ou trois fois avec des sondes différentes,
selon une technique déjà décrite [16], pour pouvoir
préciser l'origine de certains chromosomes remaniés, de
translocations complexes et/ou pour caractériser des aberrations
multiples. Pour quelques cas, les sondes a-satellite ont permis de préciser
l'origine du centromère d'un chromosome dérivé
d'une translocation.
Deux
types de situations : délétions simples du chromosome
5 et anomalies complexes
Dans cette série de 11 patients avec des anomalies 5q, l'hybridation
in situ confirme deux catégories de cas : ceux
qui ont une délétion simple du chromosome 5, les deux
7 étant normaux (4 cas, patients 1 à 4) et ceux qui
se révèlent avoir en réalité des anomalies
complexes (7 cas, patients 5 à 11), avec au moins un chromosome
5 porteur d'anomalies complexes, associant (6 cas) ou non (1 cas)
des anomalies d'un ou des deux chromosomes 7. Les données sont
regroupées dans les tableaux I à III : le
tableau I résume
les données hématologiques ; les tableaux
II et III regroupent
et comparent les résultats obtenus par la cytogénétique
conventionnelle (bandes RHG) et par la FISH (WCP5, WCP 7 et d'autres
sondes parfois utilisées pour déterminer le chromosome
partenaire impliqué dans des réarrangements complexes),
les différences apparaissant en caractères gras.
Dans le groupe avec délétion simple (tableau
II), la FISH confirme l'interprétation du caryotype
en bandes R.
Dans le groupe avec anomalies complexes (tableau
III, cas 5 à 11), l'analyse en FISH modifie et corrige
l'interprétation faite par les bandes et révèle
pour les chromosomes 5 et 7 des délétions et des translocations.
I
- Les délétions peuvent s'accompagner de translocations
identifiables seulement par la FISH : cinq translocations ont été
ainsi reconnues chez trois patients : une t(5;14) prise pour une
del(5)(q13.2q34) chez le patient 5 (figures
1a et 1b),
- une t(2;5) prise pour une del(5) (q12q35), une t(5;7) prise pour
une del(7)(q21) et une t(5;?)(?q;?) inclassable chez le patient 9,
- une t(2;7) non détectée chez le patient 11.
II - Les chromosomes 5 et 7 sont impliqués
dans une translocation commune quatre fois :
t(5;7)(q12;q ?) pour le patient 7, t(5;7)(q ?;q11) pour
le patient 9, t(4;5;7;13) pour le patient 10, t(5;7)(q10;q10) pour
le patient 11 (figure 2).
Toutes ces translocations produisent des monosomies partielles correspondant
au bras perdu de chaque chromosome impliqué.
III
- La FISH a révélé sept insertions cryptiques
de petits segments chromosomiques chez quatre patients :
une ins(9;7) chez le patient 6, cette ins (9;7) étant apparue
après chimiothérapie. Pour le patient 8, une ins( ?;7)(p; ?)
dans un chromosome non identifié de la taille d'un C. Pour
le patient 9, une ins de # 5 et une ins de # 2 dans deux petits chromosomes
non identifiés. Enfin chez le patient 10, une insertion complexe
du # 7, # 5 et # 13 dans un der(4) et une insertion de # 7 dans un
marqueur non identifié (figures
3a et 3b).
IV - Des fragmentations des chromosomes
5 and 7 ont été respectivement observées
dans deux cas : les patients 9 et 10 et les patients 8 et 10 (figure
3b, patient 10).
-
Discussion
Dans sept cas, l'analyse en FISH a modifié l'interprétation
antérieure obtenue par les bandes RHG. De manière inattendue,
six de ces sept cas associent des délétions du 5 et/ou
du 7, et des translocations de matériel issu des paires 5 et
7. Quelques études de délétions par FISH ont été
réalisées concernant le 7 surtout [17, 18], mais des études
systématiques des délétions 5q n'ont pas été
entreprises.
En partant de nos résultats quatre remarques peuvent être
faites :
1) Les délétions peuvent être accompagnées
de translocations qui ne sont visibles ou identifiables que par FISH
(cinq cas).
2) Dans quatre cas des translocations ont eu lieu entre 5q et le chromosome
7.
3) Des insertions cryptiques de petits segments chromosomiques sont
révélées par FISH : quatre cas.
4) Ces translocations et insertions sont associées avec une
"fragmentation" (un chromosome se casse en plus de deux segments) :
deux cas pour le chromosome 5 et deux cas pour le chromosome 7.
À l'aide des méthodes de FISH, les translocations entre
les paires 5 et 7 sont bien plus fréquentes que les bandes ne
le laissent supposer. Trois de nos cas ont l'aspect de translocations
"à bras entier" qui ont été décrites, avant
l'ère de la FISH, par Thangavelu et al. [19]. Ainsi que
le soulignent ces auteurs, ces cas peuvent être facilement confondus
avec une délétion 5q habituelle si la qualité des
bandes n'est qu'imparfaite. Comme l'a récemment souligné
Van den Berghe [3], on ne sait pas s'il existe des anomalies moléculaires
pour ces t(5;7), pas plus que pour les autres translocations à
bras entiers qui surviennent séparément sur les chromosomes
5 et chromosomes 7 comme celles observées dans les leucémies
secondaires : t(1;7) [20], t(5;17) et t(7;17) [21], et t(7;12)
enfin [22]. Ces translocations, proches du centromère ou à
bras entiers, qui produisent des monosomies partielles d'un des bras
de chaque chromosome impliqué, peuvent engendrer la formation
de chromosomes dicentriques, comme dans deux de nos cas : dic(5;7)
pour le patient 11 et dic(2;5) pour le patient 9.
La fragmentation du chromosome 7 a déjà été
observée par deux groupes étudiant des chromosomes en
anneau et minutes provenant du 7 [17, 23]. Il est possible, comme le
suggère un de nos cas (patient 6), que la fragmentation soit
un phénomène secondaire. Les marqueurs résultant
de la fragmentation ne se retrouvent pas dans toutes les métaphases
et cette constatation est difficile à interpréter. La
fragmentation est sans doute un phénomène assez général,
qui avait été noté par Cremer [24] sur des chromosomes
1 et 7 à l'occasion d'irradiations expérimentales faites
in vitro sur des cellules lymphoïdes.
Pour les chromosomes 5 et 7, l'étude comparative des cas à
l'intérieur de séries a permis de définir des régions
critiques impliquées dans les délétions [25-29].
Pour le chromosome 7, deux régions critiques semblent apparaître
dans les délétions 7q : 7q22 and 7q32-33, qui sont
le siège de gènes présumés jouer un rôle
dans la leucémogenèse [29, 37, 38].
Pour le chromosome 5, la plupart des groupes qui ont étudié
les délétions dans le "syndrome-5q-" en utilisant des
YACS [25-27, 30] s'accordent sur le fait que la plus petite région
délétée commune est située dans la bande
5q31. Les gènes contrôlant de nombreux facteurs de croissance
et/ou leurs récepteurs sont localisés sur le bras long
du chromosome 5 [6, 25]. L'implication d'un gène suppresseur
de tumeur a été postulée mais non encore confirmée.
Avec des méthodes de biologie moléculaire, il a cependant
été prouvé que, dans certains cas, la séquence
manquante du chromosome cytogénétiquement délété
était également absente du chromosome 5 homologue [25,
31, 32]. Même si les bandes délétées sont
très variables, la région télomérique n'est
jamais affectée, il s'agit bien de délétions intercalaires.
En effet, en employant des sondes obtenues par microdissection de la
région 5q34-q35, la nature interstitielle du syndrome 5q - a
été affirmée sur une série de 17 patients
par Tigaud et al. [33]. Cependant les délétions
5q pourraient être plus hétérogènes que la
cytogénétique conventionnelle ne le fait croire car, dans
une importante étude rétrospective, Pedersen [34] suggère
que des bandes autres que 5q31 jouent un rôle et que la nature
précise des délétions peut être corrélée
avec la nature de l'hémopathie et le pronostic. De plus, des
réarrangements complexes du bras long du 5 ont été
occasionnellement observés [35]. Récemment, un second
locus, en 5q13.1, a été identifié et pourrait être
impliqué dans les délétions et translocations du
chromosome 5 dans les SMD et les LAM [36].
Des translocations terminales équilibrées du 5q donnant
naissance à des gènes de fusion comme dans les t(5;12)(q35;p13)
[39] ou t(3;5)(q25.1;q34) [40] ont été décrites,
impliquant la région intéressée par les del(5q).
Dans notre série de translocations 5q associées avec des
délétions, nous avons rarement observé une translocation
sans perte de matériel du chromosome 5.
Nos observations sont en partie en contradiction avec l'opposition
maintenant classique faite entre les SMD/LAM secondaires avec délétions
du 5 et/ou du 7 après agents alkylants et les translocations
11q23 et 21q22 associées aux traitements antérieurs par
anti-topo-isomérase-II [41, 42]. Pour ceux de nos patients qui
ont à la fois délétion et translocation, il est
difficile de savoir si la délétion survient avant ou après
la translocation ; dans un cas cependant (patient 7), la délétion
précède la translocation : un del(5q) était
présent en 1994 mais en 1996, deux clones simultanés étaient
observés, le premier avec une del(5q) et le second montrant la
même del(5q) et un der(5) t(5;7) intéressant le second
chromosome 5. Nous ignorons, dans le cas d'une délétion
avec translocation concernant un seul chromosome 5, la chronologie des
remaniements.
CONCLUSION
Les translocations observées par FISH dans notre série
[46] sont déséquilibrées et diverses mais concernent
souvent les paires 5 et 7 simultanément, ce qui confirme la sous-estimation
de ces anomalies par t(5 ;7) et leur confusion avec des del(5q)
sans l'utilisation de la FISH [3, 19]. Il est important de confirmer
nos observations sur les délétions des chromosomes 5 et
7 fréquemment associées à des réarrangements
complexes : translocations cryptiques et insertions. L'utilisation
de la peinture chromosomique est essentielle lorsque une délétion
5q est observée en dehors du tableau typique décrit par
Van den Berghe, en particulier lorsqu'elle est associée à
des marqueurs, pour éviter de méconnaître un remaniement
complexe. Ces études systématiques permettront peut-être
de savoir si ces remaniements complexes sont ou ne sont pas l'évolution
de vraies délétions typiques du syndrome 5q- (notre cas
n° 5, qui est un exemple d'anomalie cryptique, pourrait correspondre
à ce genre d'évolution cytogénétique). L'utilisation
de YAC précisera les points de cassure de ces translocations,
et permettra de savoir si les t(5;7) sont récurrentes et si la
perte ou la conservation de certaines séquences du bras long
du chromosome 5 interviennent dans l'évolution et le pronostic
des hémopathies comme semble le démontrer l'étude
rétrospective de Pedersen [34]. Pour caractériser certaines
anomalies complexes, nous avons eu recours à des hybridations
successives de la même métaphase, ce qui est long et compliqué ;
il est évident que les techniques de FISH multicouleurs, récemment
décrites, trouveront ici toute leur application [43-45].
Remerciements
Nous tenons à remercier A. Kerouanton, P. Roudaut et N. Gueganic
pour leur excellente collaboration technique.
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