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Le micro-environnement médullaire chez l'homme normal et pathologique


Hématologie. Volume 4, Numéro 1, 29-40, Janvier-Février 1998, Mini-revues et revues


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Pierre Charbord, .

Résumé : Le micro-environnement in vivo est défini comme l'ensemble des constituants non hématopoïétiques de la moelle, c'est-à-dire les adipocytes, les cellules endostéales et les cellules du réseau vasculaire dont la structure la plus évidente et spécifique à la moelle est le sinus, site d'échange exclusif entre moelle et sang circulant. Des expériences chez l'animal par Friedenstein, Wolf et Trentin, puis la mise en œuvre d'un modèle in vitro par Dexter, le système de culture au long cours, ont permis de montrer le rôle fonctionnel des cellules du micro-environnement dans le maintien de l'hématopoïèse et, notamment, pour la survie des précurseurs hématopoïétiques les plus primitifs, leur prolifération et leur différenciation vers les différents lignages myéloïdes et lymphoïde B. Les cellules essentielles du micro-environnement évaluées in vitro sont les cellules stromales, cellules de nature conjonctive dont la voie de différenciation prédominante est celle des cellules vasculaires musculaires lisses. Les cellules stromales dérivent probablement d'une cellule souche mésenchymateuse orientée vers le lignage vasculaire musculaire lisse par différents composants du milieu de culture. Les différents médiateurs impliqués dans le contrôle de l'hématopoïèse par les cellules du micro-environnement sont les cytokines, les molécules d'adhésion et des petits peptides, dont les neuromédiateurs. Les données in vitro ont permis d'identifier une population cellulaire in vivo de cellules abluminales, péricytes péricapillaires et cellules myoïdes parasinusales et intratrabéculaires, exprimant l'actine à spécificité musculaire lisse alphaSM ; ces cellules, qui paraissent organiser le tissu médullaire, jouent très vraisemblablement un rôle de soutien de l'hématopoïèse. L'étude des cellules du micro-environnement présente de multiples intérêts cliniques du fait de leur implication dans la prise de greffe et de leur dérèglement dans diverses hémopathies.

Mots-clés : cellules stromales, cellules souches, phénotype, cytokine.

Illustrations

ARTICLE

L'hématopoïèse chez l'homme adulte a lieu dans des sites médullaires précis  : les os plats (pelvis, sternum, côtes, crâne) et les vertèbres. Ces sites, en particulier les crêtes iliaques, peuvent être facilement analysés à partir de biopsies osseuses ; sous anesthésie locale, de petits cylindres d'os et de moelle sont prélevés à l'aide d'un trocart. Les fragments sont inclus en paraffine ou en résine, décalcifiés et fixés, puis découpés en lamelles plus ou moins fines avant d'être colorés par des méthodes classiques d'histologie.

L'étude des biopsies médullaires montre que les cellules hématopoïétiques se localisent dans des logettes situées entre les trabécules osseux (figure 1). Ces logettes contiennent également des structures facilement identifiables, d'une part, de grosses cellules chargées de graisses, les adipocytes, et, d'autre part, un réseau vasculaire fait d'artérioles, de capillaires de sinus et de veinules. Les sinus sont à la fois les structures les plus facilement identifiables (les grands sinus pouvant atteindre jusqu'à 50 mum de diamètre) et les éléments spécifiques à la moelle du réseau vasculaire. Les cellules les plus évidentes des structures vasculaires sont les cellules endothéliales qui limitent la lumière vasculaire. Certaines structures vasculaires comportent également d'autres cellules ; c'est le cas en particulier des artères et des artérioles qui, dans la moelle comme dans les autres tissus, présentent une tunica media, faite de cellules vasculaires musculaires lisses, et une tunica externa ou adventice, faite de cellules conjonctives. Les cellules de la media sont situées du côté abluminal des cellules endothéliales : on peut dire dans ce sens que ce sont les cellules abluminales des artères et des artérioles. Nous verrons plus loin que les cellules abluminales existent à tous les niveaux de l'arbre vasculaire médullaire, capillaires, sinus et veinules.

On convient d'appeler micro-environnement médullaire l'ensemble des cellules médullaires non hématopoïétiques. Il s'agit donc essentiellement des cellules du réseau vasculaire, cellules endothéliales et cellules abluminales, et des adipocytes. On associe à ces deux composantes médullaires des cellules recouvrant les trabécules osseux, cellules dites endostéales. Cette définition purement morphologique était acquise dès les années 60 et on trouve dans l'"Atlas" de Rolf Burckhardt [1] de nombreuses illustrations du micro-environnement, incluant des cellules plus rares, "réticulaires" ou "histiocytaires", situées dans les logettes et mises en évidence par des analyses minutieuses après multiples colorations. Le travail de nombreux chercheurs, parce qu'il a montré l'activité des cellules du micro-environnement dans l'organisation médullaire, va conférer à ces cellules un rôle critique dans le développement de l'hématopoïèse.

Les premières études du rôle fonctionnel des cellules du micro-environnement

Des travaux expérimentaux chez l'animal vont, dans les années 60 et 70, fournir les premières données suggérant que les cellules du micro-environnement ont un rôle fonctionnel.

Friedenstein [2], par culture de moelle de lapin, observe le développement de colonies "fibroblastiques". Ces colonies fibroblastiques sont implantées sous la capsule rénale ; après quelques semaines les animaux sont sacrifiés. Un tiers des colonies donnent, comme attendu, naissance à du tissu fibreux. Cependant, dans les deux autres tiers, il y a formation d'os ou d'os et de moelle osseuse. Les analyses de chimères chromosomiques révèlent que les cellules sanguines de la moelle osseuse proviennent de l'animal hôte ; il y a donc bien ensemencement, par des précurseurs hématopoïétiques circulants du receveur, de certains des nodules fibroblastiques du donneur, impliquant l'existence d'un signal émis par les cellules fibroblastiques en direction des cellules hématopoïétiques.

Wolf et Trentin [3] étudient le développement des cellules formant des nodules spléniques (CFU-s) après greffe de moelle syngénique à des animaux irradiés à dose létale. Ils observent que les nodules à 8 jours sont, pour la plupart, constitués de cellules de la seule lignée érythroblastique. En revanche, à 12 jours, les nodules, plus volumineux, contiennent également des cellules granulocytaires neutrophiles et, plus rarement, des mégacaryocytes et des éosinophiles. L'hypothèse est alors faite d'un micro-environnement splénique favorable au développement de l'érythropoïèse. Cette hypothèse est étayée par d'autres observations. L'observation de biopsies médullaires prélevées 8 jours après greffe révèle la présence de nodules, de petite taille, équivalents médullaires des CFU spléniques ; ces nodules sont faits de granulocytes neutrophiles. La transfusion de globules rouges aux souris greffées empêche la différenciation des cellules de nodules spléniques précoces : chez les souris polyglobuliques, les nodules à 8 jours sont faits de cellules blastiques qui, après injection d'érythropoïétine, deviendront érythroblastes ; il n'y a donc pas, en l'absence d'érythropoïétine, changement de voie de différenciation mais blocage de la différenciation. Enfin, l'implantation de fragments médullaires sous la capsule splénique permet d'observer chez les animaux irradiés et greffés que les nodules spléniques des zones de jonction sont faits d'érythroblastes dans le tissu splénique et de granulocytes neutrophiles dans le tissu médullaire. Cet ensemble d'expériences suggère que le micro-environnement splénique diffère du médullaire, le premier en favorisant l'érythropoïèse, le second la granulopoïèse.

Ces premières observations ont permis l'émergence du concept de "micro-environnement inductif pour l'hématopoïèse"*. Cependant, en l'absence d'un modèle in vitro, il était impossible d'approfondir le modèle en identifiant les cellules et les molécules critiques de la médiation entre micro-environnement et cellules hématopoïétiques. C'est le mérite de Mike Dexter d'avoir apporté un système de culture qui permette cet approfondissement.

* Le modèle "inductif" a été opposé au modèle "stochastique" développé dans les années 60 par Siminovitch, Till et Mc Culloch. Cette opposition, très théorique, reposant à la fois sur l'interprétation mathématique de certains résultats et sur le poids donné à certaines expériences par rapport à d'autres, nous paraît mériter une longue discussion dépassant le cadre de cette revue.

 

Le modèle des cultures de moelle au long cours

En 1976, Dexter, Allen et Lajtha [4] décrivent un système de culture de moelle murine qui permet la production pendant plusieurs mois de CFU, à condition que se développe une couche adhérente de cellules dites "stromales". En 1977, Dexter et Moore [5] montrent que ce système de culture permet de dupliquer in vitro les anomalies retrouvées in vivo chez des souris mutantes présentant une anémie macrocytaire. En effet les couches adhérentes de souris W/Wv (guéries par transfusion de cellules souches de souris +/+ et donc déficientes en cellules souches) sont capables, après ensemencement avec de la moelle de souris +/+, d'assurer la production continue de progéniteurs granulomonocytaires. En revanche, les couches adhérentes de moelle de souris Sl/Sld (guéries après implantation chirurgicale de tissu splénique de souris +/+, ce qui indique une déficience du micro-environnement), après ensemencement avec des cellules hématopoïétiques de moelle de souris +/+, ne peuvent assurer la production de progéniteurs, ce qui confirme l'anomalie des cellules du micro-environnement. Ces deux travaux, publiés à un an d'intervalle, vont faire la fortune du sytème de culture au long cours.

De 1979 à 1981, plusieurs équipes, dont celle de Henry Kaplan [6], vont décrire des systèmes de culture adaptés à l'homme, où il y a coexistence entre cellules du micro-environnement et cellules hématopoïétiques. Les systèmes de culture vont faire progresser notre connaissance de la hiérarchie des précurseurs primitifs de l'hématopoïèse, rendre possible une description précise des cellules du micro-environnement et permettre d'identifier, voire de découvrir, les médiateurs critiques de contrôle d'une population par l'autre.

Le maintien de l'hématopoïèse

Dans le système murin, les CFU et les progéniteurs granulomonocytaires peuvent être récoltés dans le surnageant de culture pendant plusieurs mois, ce qui indique la survie d'une population primitive de cellules souches hématopoïétiques. Cette population se localise dans la couche adhérente puisque c'est seulement dans cette couche qu'on trouve des CFU dont la capacité d'autorenouvellement n'est pas réduite [7] et des cellules à capacité de repopulation compétitive tardive pour la lignée érythroblastique [8].

Dans le système humain, la récolte de progéniteurs granulomonocytaires n'est possible que pendant quelques semaines. Les progéniteurs les plus immatures sont adhérents [9], donnant naissance à des colonies de grande taille et susceptibles d'entrer dans la phase Go du cycle cellulaire à distance des renouvellements du milieu [10].

La relative brièveté de production des progéniteurs dans les cultures de moelle humaine, par rapport aux cultures de moelle murine, a fait douter de la survie dans les cultures humaines de précurseurs vraiment primitifs. En fait, depuis une décennie, des expériences remarquablement convergentes effectuées en systèmes murin et humain montrent que, dans les deux cas, il y a survie prolongée d'une population très immature.

L'équipe de Rob Ploemacher a défini une population murine de cellules plus primitives que les CFU-s, dites pré-CFU-s [11]. Les pré-CFU-s présentent une capacité de repeuplement de la moelle de receveurs primaires, identifiée par l'apparition de CFU-s chez des receveurs secondaires injectés par les cellules médullaires des receveurs primaires. Le niveau d'immaturité des pré-CFU-s ainsi défini est probablement comparable à celui des cellules capables d'assurer la repopulation d'animaux après plusieurs mois lorsqu'elles sont mises en compétition avec une population de cellules "compromise" par une première greffe [12]. Ploemacher et al. ont, par ailleurs, étudié le délai d'apparition de colonies hématopoïétiques faites de "cellules pavimenteuses" (d'où le terme cobblestone area forming-cells qualifiant les cellules clonogéniques) après culture de précurseurs hématopoïétiques sur des couches stromales irradiées [13]. Les cellules de ces colonies sont situées sous les cellules stromales, ce qui témoigne à la fois de leur capacité d'adhésion au stroma et de migration sous la couche stromale. Certaines colonies apparaissent (puis disparaissent) après quelques jours, d'autres après plusieurs semaines, ce qui indique très vraisemblablement une grande variabilité de temps d'entrée en cycle des cellules à l'origine des colonies. Fait essentiel, cette même équipe a montré l'existence d'une relation entre le niveau de maturité des cellules primitives (ainsi qu'évalué in vivo) et le délai d'apparition des colonies (ainsi qu'évalué in vitro). Il existe une corrélation hautement significative, d'une part, entre le nombre de pré-CFU-s d'un échantillon et le nombre de colonies de cellule pavimenteuses apparaissant après 28 jours de culture et, d'autre part, entre le nombre de CFU-s et le nombre de colonies apparaissant après 10 jours de culture. Les pré-CFU-s retiennent peu le colorant supravital rhodamine 123 et ne produisent, après ensemencement avec des couches stromales, des progéniteurs en nombre significatif qu'après plusieurs semaines. Au contraire, les cellules très brillantes après coloration par la rhodamine 123 ne produisent des progéniteurs que pendant les premières semaines de coculture. Ces données ont été confirmées et complétées par différents travaux de l'équipe de Connie Eaves montrant que les cellules clonogéniques, détectées après quatre semaines de culture en condition de dilution limite (long-term culture initiating cells ou LTC-IC) et dont la progénie est myéloïde, présentaient des caractéristiques similaires à celles des cellules assurant la repopulation compétitive à long terme [14] ; par ailleurs, après une semaine de culture supplémentaire, en milieu différent du milieu initial par l'absence de sérum de cheval et d'hydrocortisone et l'addition de beta mercapto-éthanol, la progénie des LTC-IC devient mixte à la fois myéloïde et lymphoïde B, ce qui confirme la multipotentialité des cellules clonogéniques [14]. Enfin si, dans l'ensemble, les cellules à capacité de repopulation compétitive diminuent à 10 % du taux initial au cours des quatre premières semaines de culture, certains clones sont capables de proliférer, assurant la repopulation lymphoïde et myéloïde de plusieurs animaux receveurs irradiés à dose létale, ce qui confirme à nouveau la multipotentialité et donc le caractère très primitif de certaines cellules en culture [15].

Cet ensemble de données suggère fortement qu'un système de culture in vitro peut fournir des informations sur la hiérarchie des cellules souches murines ainsi qu'évaluée par différents tests de repopulation. Ces données montrent également que le micro-environnement permet la survie, voire la prolifération, de précurseurs à différents niveaux de maturité, détectés grâce à leur capacité à former des colonies myéloïdes et/ou lymphoïdes B à moyen et à long terme. Le micro-environnement prévient donc l'apoptose et fournit au moment adéquat (vraisemblablement en harmonie avec l'horloge interne de la cellule primitive) les signaux de prolifération et de différenciation.

Les expériences chez l'homme donnent des résultats comparables. Dans un premier temps, différentes équipes ont mis en évidence une population de cellules plus immatures que les progéniteurs, qualifiées par Robert Andrews de pré-CFU [16]. Des échantillons médullaires dépourvus de progéniteurs par traitement par anticorps cytotoxiques en présence de complément ou par traitement par drogues cytotoxiques sont capables, après ensemencement sur couche adhérente irradiée, de générer pendant plusieurs semaines des progéniteurs. Les pré-CFU présentent un phénotype immature (cellules CD34+, CD33-, HLA-DR faible et CD38-). Dans un deuxième temps, des cultures en condition de dilution limite [16] de cellules à différents niveaux de maturité ont permis leur détection, après des temps de culture d'autant plus longs que la cellule est plus immature, et la quantification des différentes sous-populations. C'est ainsi qu'on a mis en évidence, chez l'homme comme chez la souris, les LTC-IC, leur détection s'effectuant chez l'homme à la cinquième semaine [17]. Des données récentes [18] suggèrent que les LTC-IC détectées encore plus tard, après huit à dix semaines de culture, constitueraient une population encore plus immature dont les cellules entrent tardivement en cycle (et n'intègrent donc pas des rétrovirus administrés avant mise en culture) mais sont capables de fournir, grâce à leur grande capacité proliférative, des colonies de grande taille.

Cet ensemble de données montre que, chez l'homme comme chez la souris, la mise en évidence des précurseurs les plus primitifs implique la coculture avec les cellules du micro-environnement. Il révèle également que, en présence du micro-environnement, les précurseurs peuvent être maintenus en état de "quiescence active" par le biais de différents médiateurs, cytokines ou peptides inhibiteurs ou molécules d'adhésion s'opposant à une division active, mais aussi facteurs de croissance et molécules d'adhésion favorisant la prolifération et différenciation. Il y a vraisemblablement équilibre entre ces différents facteurs, équilibre modulable par le renouvellement du milieu comme l'ont montré Cashman et al. dès 1985 [10] et par l'évolution même de la couche adhérente où les cellules du micro-environnement sont modifiées au fur et à mesure du développement de l'hématopoïèse. Nous reviendrons plus loin sur le rôle des différents médiateurs.

La caractérisation des cellules du micro-environnement

Étant donné que, en l'absence de développement d'une couche adhérente, il n'y a pas maintien de l'hématopoïèse, il est apparu important de connaître la nature des cellules adhérentes.

L'analyse morphologique de couche adhérente de culture de moelle humaine révèle trois types cellulaires : le premier consiste en de petites cellules rondes de 10 à 15 mum de diamètre groupées en amas superficiels (les cellules sont alors réfringentes) ou dans l'épaisseur de la couche (les cellules forment alors des zones pavimenteuses comme indiqué plus haut), le deuxième comprend des cellules ovoïdes, de 20 à 25 mum dans leur plus grande largeur, non réfringentes et le plus souvent isolées, et le troisième est formé de cellules étalées, difficiles à observer en raison de leurs larges pseudopodes (se recouvrant les uns les autres). Les cellules rondes sont les cellules hématopoïétiques, le plus souvent granulocytaires ou monocytaires, plus rarement lymphocytaires. Les cellules ovoïdes sont des macrophages semblables aux macrophages résidents des tissus. Les cellules allongées sont les cellules dites stromales. On convient d'appeler cellules du micro-environnement les cellules stromales et les macrophages, en raison du rôle joué par les deux types cellulaires dans le maintien de l'hématopoïèse. Dans les conditions de culture standard, de la deuxième à la septième semaine, le rapport macrophage/cellule stromale est d'environ 1/3.

Les cellules stromales présentent peu de glycoprotéines membranaires informatives. L'absence d'expression de CD45 et de CD34 suggère que ces cellules ne sont pas d'origine hématopoïétique ou endothéliale. La présence des métalloprotéases, CD10 et CD13, suggère des fonctions enzymatiques qui peuvent réguler l'expression de certaines cytokines. La présence de nombreuses molécules d'adhésion du groupe des intégrines beta1 (CD29, CD49a et d), de la famille des immunoglobulines (CD54, CD106) ou du récepteur de l'acide hyaluronique (CD44) suggère l'implication de ces cellules dans les liaisons de cellule à cellule, homo ou hétérotypiques, ou de cellule à matrice extracellulaire.

C'est l'analyse du spectre d'expression des molécules de la matrice extracellulaire et des molécules du cytosquelette qui permet d'appréhender l'origine et la voie de différenciation cellulaire. Les cellules stromales sont des cellules de nature conjonctive qui suivent une voie de différenciation vasculaire musculaire lisse [19]. Ces cellules expriment en effet un large spectre de glycoprotéines adhésives (fibronectine EDa+, laminines beta1 et beta2, collagènes I, III, IV, tropoélastine, tenascine, thrombospondine) et de glycosaminoglycanes (héparane, chondroïtine et dermatane sulfates, acide hyaluronique). Au fur et à mesure de leur prolifération puis de leur vieillissement en culture, les gènes de nombreuses molécules spécifiques des cellules vasculaires musculaires lisses sont induits, selon une séquence reproduisant celle observée durant la vie fœtale et dans l'enfance, par les cellules vasculaires musculaires lisses [20] : actine alpha à spécificité musculaire lisse (alphaSM), calponine, métavinculine, caldesmone de haut poids moléculaire, SM22alpha, et enfin chaînes lourdes de la myosine musculaire lisse. À leur stade de différenciation terminale, les cellules stromales présentent un phénotype proche de celui des cellules musculaires lisses de l'intima aortique (telles que retrouvées dans les lésions athéromateuses) ; ces cellules subendothéliales de l'intima diffèrent des cellules de la media par de nombreux caractères, résultant soit d'un développement oligoclonal local d'un lignage musculaire lisse particulier, soit de la "modulation" phénotypique après migration de cellules de la media [21].

Cette voie de différenciation vasculaire musculaire lisse des cellules stromales peut surprendre à double titre : elle ne rend pas compte de l'hétérogénéité du micro-environnement in vivo et ne paraît répondre à aucune fonction physiologique. Cette apparente incohérence s'élucide à la lumière du concept de cellule souche mésenchymateuse. Les travaux de plusieurs équipes, Maureen Owen [22], Arnold Caplan [23], Darwin Prokop [24], pour ne citer que quelques noms, ont suggéré l'existence d'une cellule multipotente du tissu conjonctif susceptible de se différencier selon différentes voies, fibroblasto-adipocytaire, chondro-ostéocytaire, vasculaire musculaire lisse/péricytaire, voire myoblastique, selon les conditions locales ou les conditions de culture. On peut faire l'hypothèse que des cellules mésenchymateuses relativement immatures, inoculées en petit nombre en début de culture, vont, pour la plupart, suivre une voie de différenciation vasculaire musculaire lisse en raison des conditions mêmes de la culture. Rappelons que le milieu de culture au long cours contient beaucoup de sérum de deux origines (sérum de veau fœtal et sérum de cheval) et du cortisol. Le sérum de cheval est particulièrement riche en cytokines et contient également de la fibronectine soluble. Les cellules sont donc cultivées en présence d'un ensemble de facteurs qui peut favoriser la voie de différenciation vasculaire musculaire lisse. Il est très vraisemblable que le milieu reproduise un micro-environnement in vivo qui, dans la moelle comme dans l'intima aortique, serait favorable au développement d'un lignage musculaire lisse particulier. Nous reviendrons sur ce point plus loin.

Ce même concept de cellule souche mésenchymateuse peut expliquer l'existence d'autres voies de différenciation. Les adipocytes sont présents, en quantité variable d'une culture à l'autre, et la présence d'ostéoblastes a été signalée. Les médiateurs influençant la différenciation vers les différentes lignées conjonctives sont mal connus et, par conséquent, mal contrôlés d'une culture à l'autre. La notion de cellule souche mésenchymateuse implique une plasticité cellulaire qui peut expliquer les différences observées d'une culture à l'autre, rendant ainsi compte d'une relative hétérogénéité cellulaire.

Les cellules stromales à différenciation musculaire lisse peuvent être également appelées myofibroblastes. Ce terme a été avancé par Guilio Gabbiani [25] et s'applique à de nombreux stromas in vivo, tissu de cicatrisation, stroma de tumeur solide, cellules de Itoh hépatiques, cellules mésangiales rénales, ou in vitro. Ce terme indique l'acquisition par les "fibroblastes" de caractères musculaires lisses, variables selon les conditions in vivo ou in vitro, ce qui est à nouveau conforme à la notion de cellule souche mésenchymateuse.

L'analyse de couches adhérentes de cultures au long cours de moelle murine [26] révèle, comme pour la moelle humaine, l'existence de macrophages et de myofibroblastes. Elle révèle également la présence de cellules endothéliales. Cette troisième composante est rarement présente à un niveau significatif en culture de moelle humaine. Si certains travaux expérimentaux suggèrent que les cellules endothéliales pourraient être en filiation avec la cellule souche mésenchymateuse, d'autres données (transplantation de cellules chez l'embryon d'oiseau) paraissent indiquer une origine distincte, et éventuellement commune avec celle des lignages hématopoïéiques.

La quasi-absence de cellules endothéliales dans les cultures au long cours humaines paraît en première analyse compatible avec la différenciation musculaire lisse des cellules stromales. Il a été en effet montré que les cellules musculaires lisses inhibent, par la sécrétion de TGF beta1 (transforming growth factor) activé par différents mécanismes (acidification, plasmine), la croissance de cellules endothéliales cocultivées. En fait, de nombreuses observations plus récentes [27] montrent des relations complexes entre les deux types cellulaires rendant compatible leur coexistence, à partir de progéniteurs distincts ou, peut-être, d'une cellule mésenchymateuse commune, dans certains types de cultures, dont les cultures au long cours de moelle murine.

Le rôle des différentes populations du micro-environnement dans le soutien de l'hématopoïèse

Trentin, poussant à l'extrême son modèle, avait assigné deux types cellulaires spléniques distincts au développement de l'érythropoïèse et de la granulopoïèse [28]. Le premier était constitué de cellules "réticulaires", intimement associées au développement de nodules érythroblastiques et ressemblant aux macrophages ; dans ces conditions, se trouvait reconstitué dans un autre contexte l'îlot érythroblastique de Bessis. Le second comprenait des cellules "stellaires" associées aux nodules granulocytaires qui, par la proximité de fibres de collagène, paraissaient être de nature conjonctive.

Allen et Dexter ont filmé, en 1991, l'évolution des cultures de moelle murine au long cours, produisant une vidéo remarquable qui montre le rôle de deux types cellulaires dans l'évolution de l'hématopoïèse. Des cellules recouvrantes (cellules "couverture") paraissent impliquées dans le développement d'îlots granulocytaires (et d'îlots érythroblastiques lorsque de l'érythropoïétine est ajoutée au milieu de culture). Les macrophages paraissent jouer un rôle critique dans la résorption de l'îlot érythroblastique.

Une autre approche pour l'étude des relations fonctionnelles entre différents composantes du micro-environnement et compartiments de l'hématopoïèse consiste à modifier les conditions de culture pour moduler la composition des couches adhérentes ou à développer des lignées, représentatives d'une composante, secondairement ensemencées par des cellules hématopoïétiques. Ces différentes approches ont montré que les macrophages pouvaient entraver le développement de la granulopoïèse par modification du réseau extracellulaire de fibronectine [29] ou par production de régulateurs négatifs, alors que les cellules stromales à différenciation musculaire lisse permettaient à elles seules le développement de la myélopoïèse ou de la lymphopoïèse B à partir de précurseurs immatures [30]. Ce développement peut nécessiter ou non l'addition de cytokines selon la méthode de purification du stroma, ce qui souligne l'importance d'un conditionnement du stroma par des facteurs qui restent à élucider.

Le développement depuis 1994 [31] de méthodes d'isolement et de culture des cellules endothéliales médullaires humaines a révélé que ces cellules pouvaient favoriser la mégacaryopoïèse, ce qui confirme des données obtenues avec la moelle murine.

Il convient, pour l'instant, de rester prudent sur le rôle spécifique des populations du micro-environnement médullaire. Des observations récentes révèlent une remarquable hétérogénéité du stroma murin. En utilisant des lignées immortelles, après transfert de T de SV40 à l'aide de rétrovirus, il est apparu que seulement un clone stromal sur seize était capable d'assurer la survie de précurseurs très primitifs [32]. Par ailleurs, par génération de lignées continues à partir de souris transgéniques pour l'antigène T, il est apparu que des clones différents étaient responsables du maintien de la myélopoïèse ou de celui de la lymphopoïèse B [33]. Ce dernier résultat est cependant en contradiction avec des résultats antérieurs indiquant que deux lignées murines immortelles modulaient le maintien de la myélopoïèse ou de la lymphopoïèse B selon les conditions de culture [34, 35]. Ces observations suggèrent que des populations discrètes du micro-environnement jouent un rôle permissif variable sur le devenir des précurseurs hématopoïétiques primitifs.

Dans l'état actuel, il apparaît donc bien que le problème de l'induction de l'hématopoïèse est un champ d'exploration pour les années à venir. L'utilisation de vecteurs rétroviraux immortalisants mais non transformants, en raison d'un oncogène différent de T ou par l'utilisation de promoteur inductible, permettra de réaliser ces études chez l'homme comme chez la souris.

Les médiateurs de l'interaction entre micro-environnement et précurseurs hématopoïétiques

Le modèle de culture au long cours et les modèles apparentés (co-culture en utilisant des lignées murines ou humaines) se prêtent à l'analyse des médiateurs. Ils ont, d'ores et déjà, montré la complexité des régulations et permis de découvrir de nouvelles molécules.

On peut schématiser les résultats en présentant trois modèles de régulation qui sont vraisemblablement complémentaires : régulation par les cytokines, par les molécules d'adhésion ou par de petits peptides.

Dans leur premier travail, Dexter et al. n'avaient pas détecté de facteurs de croissance. L'amélioration des techniques de détection a, depuis cette époque, révélé la présence d'une quantité de cytokines synthétisées par les cellules stromales. L'utilisation de lignées stromales, permettant la croissance d'un certain type de précurseur, a, par ailleurs, permis le clonage de nouvelles cytokines : les interleukines 6, 7 et 11, le facteur Steel et plus récemment un membre de la famille des chémiokines, le stromal-derived factor 1.

La médiation par les cytokines paraît se faire selon certaines règles. Les cytokines sont présentes en très faible quantité (de l'ordre de la picomole par flacon de 25 cm2) avec vraisemblablement une grande hétérogénéité de distribution. En effet, certaines molécules de matrice extracellulaire peuvent lier des cytokines (par exemple l'héparane sulfate lie le granulocyte macrophage colony-stimulating factor, l'interleukine 3 ou le fibroblast growth factor basique) et ainsi entraîner de fortes concentrations locales. Les cytokines peuvent également être liées à la membrane de la cellule stromale, soit par l'intermédaire d'une molécule membranaire (par exemple l'héparane sulfate) ou péricellulaire (par exemple la fibronectine), soit parce que les cytokines existent sous forme membranaire relarguée lentement sous l'action d'une enzyme (par exemple le macrophage colony-stimulating factor beta) ou en raison d'une forme transmembranaire résultant d'un épissage alternatif (par exemple le facteur Steel). En d'autres termes, la présentation de la cytokine aux cellules cibles par les cellules stromales est un facteur critique [36], permettant de concevoir la régulation stromale de l'hématopoïèse médiée par des cytokines comme la paracine à très faible distance d'interaction.

Les cytokines impliquées sont vraisemblablement multiples, incluant facteurs de croissance (par exemple colony-stimulating factors, facteur Steel, ligand de flt3) et régulateurs négatifs (par exemple transforming growth factor beta1). La détermination des cytokines cruciales dépend évidemment de la cellule cible, mais il ne paraît pas évident qu'une seule cytokine soit critique pour une cible donnée. Chez la souris [37] puis chez l'homme [38], un modèle de régulation a été décrit, soulignant l'équilibre entre facteurs de croissance prédominants dans les jours qui suivent le renouvellement du milieu alors que les régulateurs négatifs l'emportent à distance du renouvellement. On peut ainsi concevoir un contrôle de l'entrée en cycle de précurseurs primitifs. L'intérêt essentiel de ce modèle a été de fournir un rationnel pour transférer des gènes à l'aide de rétrovirus dans les précurseurs primitifs du chien [39] et de l'homme [40].

Le fait que les cellules stromales soient capables de produire une telle diversité de cytokines impliquées dans le maintien de l'hématopoïèse suggère que le substrat cellulaire pourrait être remplacé, pour un effet donné, par une association adéquate de cytokines. Par exemple, on peut obtenir l'amplification d'un facteur 100 à 1000 de progéniteurs humains de sang périphérique ou de sang de cordon après quelques jours à quelques semaines de culture en présence de facteurs de croissance, sans qu'il y ait apparemment développement d'une couche stromale. De notre point de vue, il s'agit là d'un résultat intéressant pour les applications cliniques mais qui ne renseigne pas sur la physiologie de la régulation par les cellules du micro-environnement où les notions de doses efficaces subliminales, de réservoirs et de présentation des molécules paraissent cruciales. Il n'est pas exclu, par ailleurs, que, pour obtenir une amplification des précurseurs les plus primitifs, il faille faire appel à certains types de cellules stromales. Nous reviendrons sur ce point plus loin.

La seule description du phénotype des cellules stromales suggère l'importance des molécules d'adhésion. L'abrogation de la synthèse des collagènes interstitiels désorganise les couches adhérentes et entraîne un effondrement de la production de précurseurs [41] alors que la modulation de synthèse des protéoglycanes l'augmente [42]. L'addition d'anticorps neutralisant CD44 ou CD106 arrête la production de cellules hématopoïétiques. Cet ensemble de données a conduit à étudier le rôle de certaines molécules purifiées, par exemple la fibronectine soluble à laquelle adhèrent les progéniteurs érythroblastiques et leur descendance jusqu'au stade de normoblaste orthochromatophile [43]. Les domaines de fibronectine impliqués sont variables selon le niveau d'immaturité des précurseurs primitifs [44]. Ces résultats ont eu des incidences pratiques fournissant le rationnel pour utiliser la fibronectine dans les expériences de tranfert de gènes dans les précurseurs ; en présence de fibronectine liée au flacon de culture, l'efficacité de transfert de gènes est plus élevée, par co-localisation des particules rétrovirales et des progéniteurs aux mêmes domaines de la glycoprotéine adhésive [45].

La constatation relativement récente [46] de l'existence de jonctions ouvertes entre cellules stromales et cellules hématopoïétiques fait évoquer l'intervention possible d'un troisième type de médiateur, des peptides de poids moléculaire inférieur à 15 kDa, intervenant dans la régulation négative des cellules souches (acétyl-SDKP) ou des neuromédiateurs qui peuvent stimuler l'hématopoïèse, vraisemblablement par induction de cytokines. Ces jonctions ouvertes permettent également d'envisager le couplage entre plusieurs cellules permettant de caractériser des unités fonctionnelles pluricellulaires [47].

Des observations récentes du groupe d'Ihor Lemischka [48] suggèrent l'intervention d'une nouvelle classe de molécules dans la régulation de l'hématopoïèse par les cellules stromales, à savoir des molécules de la famille lin12/notch qui ont été d'abord décrites chez l'embryon de certains vers et insectes où elles jouent un rôle critique dans le destin de cellules équivalentes jointives (spécification latérale). Les cellules de la lignée AFT024 permettant la survie de précurseurs murins très primitifs synthétisent une molécule d l k appartenant à la famille notch. Cette molécule, non exprimée par des cellules de lignées n'assurant pas la survie de précurseurs primitifs, permet, après transfection des cellules de ces lignées, la formation de zones pavimenteuses à partir de précurseurs hématopoïétiques co-cultivés. Cette découverte ouvre un champ nouveau d'exploration des interactions entre stroma et hématopoïèse.

Le micro-environnement in vivo

Dans l'introduction nous avons présenté un aspect simple du micro-environnement. Dans quelle mesure les données fournies par les études in vitro nous permettent-elles d'affiner cette représentation ?

Compte tenu de l'importance des cellules stromales à différenciation musculaire lisse, nous avons étudié la distribution des cellules présentant un marqueur précoce, l'actine alphaSM, à partir de biopsies de moelle d'adulte et de fœtus [19, 49]. Comme attendu, les cellules des media artérielles et artériolaires sont alphaSM actine+. De façon plus intéressante, nous avons observé que les péricytes péricapillaires et les cellules abluminales périsinusales exprimaient également cette isoforme d'actine. Ces dernières cellules correspondent vraisemblablement aux cellules réticulaires adventicielles observées par Westen et Bainton [50] sur coupes de moelle de rongeurs. Des cellules allongées alphaSM actine+ sont également trouvées à l'intérieur des logettes ; il n'est pas exclu que ces cellules soient connectées à de petits sinus mal discernables ou mettent en relation de grands sinus distants de plus de 30 mum. Enfin, nous avons constaté que les cellules endostéales exprimaient également l'actine alphaSM. Suivant une première description des cellules des logettes exprimant l'actine alphaSM par Schmitt-Gräff et al. [51], nous avons appelé ces cellules, cellules myoïdes. Le fait que les péricytes péricapillaires et les cellules myoïdes parasinusales et à l'intérieur des logettes (intratrabéculaires) soient au contact, par de fines extensions cytoplasmiques, avec de nombreuses cellules hématopoïétiques est vraisemblablement significatif sur le plan fonctionnel. Péricytes péricapillaires, cellules myoïdes parasinusales et intratrabéculaires et cellules endostéales paraissent former un réseau cellulaire allant de l'arbre vasculaire médullaire aux confins osseux. Ce réseau ressemble à celui décrit par Weiss et Geduldig [52] pour la moelle murine, consistant en "cellules barrière" qui comportent des myofilaments et synthétisent de la fibronectine. Le réseau des cellules barrière est peu apparent en conditions stationnaires mais s'accentue en cas d'anémie, ou après administration d'interleukine 1 (IL-1). Chez l'homme le nombre de cellules myoïdes augmente également au cours de nombreuses situations pathologiques incluant syndrome inflammatoire et anémie [51]. Fauteux et Osmond [53] ont récemment montré que l'IL-1 radiomarquée se localisait, après injection intraveineuse chez des souris normales, non seulement au niveau des macrophages et des cellules endothéliales des sinus, mais aussi au niveau de cellules "réticulaires" extravasculaires, dont certaines en situation parasinusale. Les cellules radiomarquées paraissent plus nombreuses à proximité du fût osseux ; les auteurs interprètent cette distribution en relation avec une plus grande fréquence à ce niveau de précurseurs lymphoïdes B dont la prolifération serait régulée par l'IL-1.

Cet ensemble de données met en lumière, chez l'homme comme chez la souris, une composante du micro-environnement faite de cellules qui, par leur distribution périvasculaire, intratrabéculaire et endostéale, pourraient avoir une fonction d'organisation du tissu médullaire. L'expression d'une protéine contractile, l'actine alphaSM, fait envisager un rôle de régulation du débit vasculaire ou des surfaces de contact entre compartiments vasculaire et hématopoïétique par ces cellules ; cette régulation pourrait être médiée par des fibres nerveuses afférentes, comme le suggèrent les études de Yamasaki [47].

L'étude des moelles fœtales humaines [49] montre la présence de cellules myoïdes avant l'installation de l'hématopoïèse (huitième à dixième semaine de gestation) et au cours du développement de cette dernière (dixième à quinzième semaine de gestation) dans des chambres de tissu conjonctif centrées par une artériole, structures que nous avons appelées "logettes primaires". Ces logettes sont le site exclusif de l'hématopoïèse des os longs de la dixième à la quinzième semaine de gestation.

Les études de moelle fœtale ont également révélé l'absence d'adipocytes, ce qui indique que cette population ne joue pas de rôle dans le développement de l'hématopoïèse médullaire fœtale. Le rôle des adipocytes pour le maintien de l'hématopoïèse dans les cultures au long cours a fait l'objet de nombreuses controverses. Il est certain que ces cellules sont induites par les stéroïdes et non l'insuline, ce qui les distingue d'adipocytes d'autres tissus, mais également inhibées par l'interleukine 1. Ces cellules constituent très vraisemblablement une voie de différenciation réversible de la cellule souche mésenchymateuse et leur présence témoignerait de l'équilibre de nombreux régulateurs (stéroïdes, cytokines pro-inflammatoires, transforming growth factor beta1) dont la relation avec l'hématopoïèse reste à élucider.

L'intérêt clinique de l'étude du micro-environnement

La transplantation de cellules souches hématopoïétiques

La figure 2 illustre les étapes vraisemblables du processus de greffe de moelle. Ce schéma souligne que la prise de greffe résulte de l'interaction entre deux populations : celle des cellules souches et celle des cellules du micro-environnement. Les cellules endothéliales médullaires doivent présenter aux cellules souches des sites de reconnaissance. Les cellules souches doivent alors franchir la barrière endothéliale et des cellules myoïdes parasinusales par passage au travers ou entre les cellules et franchissement d'une membrane basale (considérée comme discontinue par certains auteurs). S'ensuit la nidation où les cellules souches sont en contact avec les autres cellules fixes du tissu médullaire, cellules mésenchymateuses, cellules myoïdes intratrabéculaires et macrophages résidents. Une prise de greffe réussie suppose donc un greffon de qualité mais également un micro-environnement intègre. Cette représentation n'est pas seulement théorique : Migliaccio et al. [54], par l'étude de culture de moelle de sujets avec mauvaise prise de greffe, ont constaté une anomalie de production des progéniteurs granulomonocytaires vraisemblablement due à un déficit de synthèse en granulocyte colony-stimulating factor par les cellules du micro-environnement.

L'équipe de Joel Greenberger [55] a particulièrement étudié les causes iatrogènes d'anomalies du micro-environnement et leurs remèdes. Les études in vitro montrent que le stroma est, par rapport aux précurseurs hématopoïétiques, radio et chimiorésistant. Les précurseurs du stroma, en revanche, seraient beaucoup plus sensibles, ce qui expliquerait un mauvais développement du stroma chez des malades soumis à de multiples doses de chimio et radiothérapies. Ces anomalies pourraient être corrigées par transplantation du stroma. La notion que le stroma est transplantable résulte des observations de Keating et al. [56] sur la présence de l'acrosome Y dans les cellules stromales de cultures de moelle de receveurs féminins prélevée après transplantation de moelles de donneurs masculins. Cette notion a été réfutée par d'autres travaux. Anklesaria et al. [57] apportent vraisemblablement des éléments de compréhension de ces résultats contradictoires, en montrant, dans un modèle murin, que la transplantation du stroma dépend, d'une part, de la dose de cellules injectées et, d'autre part, du conditionnement du receveur.

Si le stroma est transplantable, peut-on envisager l'existence d'une cellule souche hémato-mésenchymateuse donnant naissance non seulement aux lignages hématopoïétiques mais également aux cellules stromales ? Cette hypothèse, envisagée dès 1924 par Maximow sur des arguments morphologiques [58], était étayée par l'étude, grâce au polymorphisme de la glucose-6-phosphate déshydrogénase (G-6-PD), de couches stromales de certains syndromes myéloprolifératifs (les cellules stromales présentant la même isoforme que les cellules hématopoïétiques, ce qui suggérait une appartenance commune au clone néoplasique) [59]. La transformation de couches stromales par le virus SV40 avait, par ailleurs, permis de développer des clones donnant naissance à la fois à des cellules rondes, CD34+, et à des cellules stromales exprimant l'actine à spécificité musculaire lisse [60]. Huang et Terstappen crurent déceler en 1992 [61] la cellule souche commune dans des moelles fœtales de plus de 15 semaines en isolant une sous-population très rare, CD34+, 38- et HLA-DR-. Ces données ont été rétractées depuis et des expériences récentes montrent qu'une fraction au moins de précurseurs stromaux fœtaux est CD34+, 38- et 50-, alors que les précurseurs hématopoïétiques primitifs sont CD34+, 38- et 50+.

Si le problème de la cellule souche commune ne nous paraît pas définitivement clos (sa persistance durant la vie fœtale précoce, dans la moelle avant la quinzième semaine, dans le foie fœtal ou la paroi ventrale de l'aorte thoracique n'étant pas réfutée), il nous paraît peu probable qu'elle persiste au délai de la quinzième semaine de gestation.

Il paraît donc peu probable qu'on puisse collecter suffisamment de précurseurs stromaux lors de la collecte de moelle ou de sang périphérique après mobilisation, même après isolement des cellules CD34+. En revanche, la mise en évidence au cours de ces dernières années de marqueurs membranaires spécifiques du stroma (par exemple l'antigène reconnu par l'anticorps Stro-1) [62] devrait permettre un enrichissement suffisant en précurseurs stromaux à partir de ces différentes sources pour envisager des transplantations efficaces de cellules stromales dans le but de réparer un micro-environnement médullaire déficient ou pour traiter certaines affections du tissu osseux, par exemple la maladie des os de verre [24].

Les affections avec lésion du micro-environnement

L'hypothèse émise en 1980 [63] que certaines aplasies médullaires pouvaient être dues à un micro-environnement déficient a reçu peu de confirmations expérimentales. Il reste cependant possible qu'un pourcentage faible d'aplasies médullaires idiopathiques résulte d'anomalies quantitatives ou qualitatives du micro-environnement.

Un problème plus intéressant est celui des syndromes myéloprolifératifs. L'étude de la G-6-PD chez des femmes noires hétérozygotes a montré que polyglobulie de Vaquez, thrombocythémie essentielle et splénomégalie myéloïde résultaient du développement d'un clone néoplasique, également impliqué dans la genèse des leucémies myéloïdes chroniques (avec participation discutée d'une population lymphoïde). Ces données montrent que ces syndromes sont des maladies de la cellule souche. Cependant, dans tous les cas à un stade terminal, ou dès le début en cas de splénomégalie myéloïde, il y a apparition d'une myélofibrose, c'est-à-dire d'un réseau de réticuline constitué essentiellement de fibres de collagènes I et III avec prolifération de "fibroblastes" ; ce réseau, au stade avancé de la fibrose, occupe la quasi-totalité des logettes médullaires, l'hématopoïèse se développant alors dans les sinus médullaires et les sites fœtaux d'hématopoïèse extramédullaires (la rate et le foie). Les "fibroblastes" sont mal caractérisés (une partie d'entre eux seraient, d'après nos observations préliminaires, des myofibroblastes). De nombreux arguments font penser que la fibrose serait due au relargage par des cellules hématopoïétiques résiduelles et/ou les cellules du mésenchyme médullaire de facteurs fibrosants (par exemple transforming growth factor beta1 ou fibroblast growth factor basique). Dans le cas de leucémie myéloïde chronique (LMC), différents travaux suggèrent que le stroma est impliqué précocement dans l'évolution de la maladie. Les précurseurs hématopoïétiques primitifs de LMC adhèrent mal au stroma allogénéique [64], ce qui pourrait être en relation avec la nature néoplasique des précurseurs, mais pourrait également être dû à des anomalies du stroma (synthèse anormale de molécules de matrice extracellulaire ou de molécules d'adhésion membranaire) [65].

L'intérêt du stroma lors de la manipulation des cellules souches hématopoïétiques

Depuis une décennie, de nombreuses avancées des connaissances dans des domaines divers font envisager un élargissement de l'indication de la greffe de cellules souches hématopoïétiques : utilisation du sang placentaire pour créer des banques utilisables par l'ensemble de la population d'enfants et d'adultes, modification génétique des précurseurs primitifs pour guérir des maladies héréditaires ou acquises (thérapie génique de certains cancers ou du syndrome d'immunodéficience acquise). Ces nouvelles indications posent deux problèmes essentiels, celui de l'amplification des précurseurs immatures et celui du transfert de gènes dans ces cellules, que la connaissance des interactions entre cellules stromales et cellules hématopoïétiques peut aider à résoudre.

Comme déjà signalé plus haut, certaines lignées stromales permettent la survie de cellules très primitives, voire leur amplification [32]. Par ailleurs, il a été montré récemment que des lignées déficientes en M-CSF permettaient non seulement une différenciation vers l'ensemble des lignages hématopoïétiques des cellules souches embryonnaires mais également la sélection et l'amplification de précurseurs immatures par co-culture en présence d'epidermal growth factor [66]. Ces données fragmentaires peuvent servir de point de départ pour aborder le problème de l'amplification des cellules souches en présence de différents types de stroma.

De nombreuses données montrent que l'efficacité du transfert de gènes dans les précurseurs hématopoïétiques est augmentée en présence de cellules stromales autologues ou allogéniques. Les protocoles expérimentaux utilisés par certaines équipes suggèrent que les cellules utilisées sont des myofibroblastes. Une meilleure connaissance de l'effet des cytokines sur les précurseurs et du profil de synthèse des mêmes cytokines par le stroma devrait permettre d'envisager l'utilisation de stroma génétiquement modifié pour améliorer encore l'efficacité de transduction, surtout au niveau des précurseurs les plus primitifs.

L'intérêt du transfert de gènes dans les cellules stromales

La possibilité d'expansion ex vivo de cellules stromales chez l'homme [67] fait envisager leur utilisation pour la thérapie génique. Comme indiqué plus haut [57], la nidation, dans la cavité médullaire, des cellules stromales murines après injection intraveineuse paraît possible, du moins au-dessus d'une certaine dose de cellules injectées et éventuellement après conditionnement par radiothérapie. La démonstration de résultats similaires chez des primates et finalement chez l'homme permettrait d'envisager l'utilisation de stroma génétiquement modifié pour le traitement de certaines affections. Le stroma pourrait être la source de facteur VIII dans l'hémophilie, de facteurs stimulants (par exemple l'interleukine 3) dans l'aplasie médullaire ou de facteurs régulateurs (par exemple l'interféron alpha) dans les leucémies. Des constructions complexes permettraient d'assurer la régulation de la sécrétion des facteurs critiques. Ces développements, certes futuristes, nous paraissent justifiés par le progrès considérable réalisé au cours de ces dernières années dans la construction des vecteurs.

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* Il s'agit d'une bibliographie minimale ne citant que les travaux les plus importants. Une bibliographie plus complète peut être fournie par l'auteur sur demande.


 

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