ARTICLE
Tétramères CMH I/ peptide, une révolution
technologique
Acteurs de l'immunité spécifique anti-virale et anti-tumorale,
les lymphocytes T cytotoxiques (CTL) sont l'arme majeure dont dispose
le système immunitaire pour éliminer toute cellule modifiée.
Les fonctions de cytotoxicité spécifiques d'antigène,
médiées par CTL, sont en effet fondamentales dans les processus
d'élimination des infections virales, des greffes et des tumeurs
ou dans certaines maladies auto-immunes.
La nouvelle technologie des tétramères permet de quantifier
aisément les CTL spécifiques d'antigène et a bouleversé
non seulement l'abord méthodologique autrefois laborieux et hasardeux
de ces lymphocytes T cytotoxiques spécifiques d'antigène,
notamment des virus de l'immunodéficience humaine (VIH), des hépatites
B et C (HBV et HCV), d'Epstein-Barr (EBV) et du cytomégalovirus
(CMV) ou du mélanome et du cancer du col, mais a également
bouleversé certains concepts fondamentaux de l'homéostasie
des lymphocytes CD8.
Différenciation des CTL
Les CTL CD8+ possèdent un récepteur clonal
spécifique d'antigène, le récepteur des cellules
T (TcR), qui ne peut reconnaître un antigène que si celui-ci
lui est présenté à la surface des molécules
de complexe majeur d'histocompatibilité de classe I (CMH-I). L'épitope
reconnu est un peptide de huit à dix acides aminés. Le nonamère
d'origine endogène est obtenu par clivage de précurseurs
protéiques principalement grâce à l'action du protéasome,
complexe multi-enzymatique cytoplasmique. Sur toute cellule nucléée
les six molécules différentes HLA-A, B, C, sont toutes porteuses
d'un nonapeptide dont les acides aminés en position 2 et 9 dictent
l'affinité globale du peptide pour le CMH. Il s'agit là
d'un moyen extrêmement efficace de signalisation au système
immunitaire qu'une cellule est devenue étrangère, puisque
modifiée par une infection virale endogène, ou par un événement
oncogénique.
Le CTL précurseur naïf doit être éduqué
(priming) lors d'une première rencontre avec son antigène
(Ag), proliférer et se différencier en présence de
cellules présentatrices d'antigènes « professionnelles
», les cellules dendritiques (DC) et de lymphocytes auxiliaires CD4+.
Ces précurseurs immatures éduqués (CTLp) ne possèdent
ni les granules cytotoxiques intracytoplasmiques contenant perforine et
enzymes lytiques (ou granzymes), ni Fas-Ligand, molécule membranaire
capable d'induire l'apoptose de cellules-cibles Fas+.
Infection virale et prolifération tumorale sont une course-poursuite
: l'organisme infecté doit développer une réponse
immune cellulaire, spécifique de l'antigène, plus rapidement
que la dissémination du virus ou de la tumeur. Après une
expansion clonale d'un facteur 103 à 105,
ce sont les CTL effecteurs activés, les CTLe en charge de la fonction
de cytolyse qui possèdent l'équipement nécessaire
en enzymes lytiques : perforine, granzyme et en FasL.
En fin de réponse immune, l'activité cytotoxique spécifique
d'antigène, et donc la majeure partie de ces cellules effectrices,
doivent disparaître. Si certaines des cellules effectrices deviennent
des CTL mémoires (figure
1), la plupart meurt dans une proportion dépendant de la
force du stimulus initial [1]. Ensuite, une seconde rencontre avec l'Ag
peut réactiver ces cellules dites « lymphocytes T cytotoxiques
précurseurs éduqués » qui pourront alors proliférer
et devenir effectrices [2]. Ces lymphocytes de type mémoire pourront,
lors d'une deuxième rencontre avec le même antigène,
réagir rapidement contre ce dernier avec une efficacité
accrue (figure 1).
Les révolutions méthodologiques
dans l'analyse des CTL spécifiques d'antigène
Le test traditionnel de relargage de chrome 51 (CRA) a longtemps été
le test fonctionnel de référence permettant l'évaluation
des CTLe spécifiques d'Ag par la mesure de leur activité
cytolytique. Des cellules-cibles, préalablement chargées
en 51Cr, sont mises en présence de la population de
cellules effectrices à évaluer pendant 4 h à 37 °C
dans un puits de culture. Une fois lysée par un CTLe, une cellule-cible
perdra son intégrité membranaire et relarguera le chrome
radioactif dans le milieu de culture : la capacité lytique des
CTLe testés sera donc proportionnelle au taux de radioactivité
présente dans le surnageant. Afin d'augmenter la sensibilité
d'un tel test, il est le plus souvent nécessaire d'expandre la
population d'intérêt in vitro, et ce pendant au moins
2 semaines avant d'en tester la fonction cytolytique. Cependant ce test
ne quantifie pas le nombre de CTL.
Pendant plusieurs années, la seule technique permettant d'évaluer
la taille du compartiment T CD8+ a été la méthode
de dilution limite, ou LDA. Cette technique repose sur la mise en culture
de cellules supposées contenir les CTL, de plus en plus diluées,
que l'on stimule par l'Ag d'intérêt. Après généralement
15 j de culture, correspondant à dix cycles de réplication
en moyenne, la fonction CTL est évaluée par CRA. Cette technique
fastidieuse peut donner, d'une expérience à l'autre, des
fréquences variables de cellules répondeuses. De plus, elle
repose sur le postulat que les CTLe sont capables d'une part de survivre
2 semaines en culture, mais aussi de se diviser en maintenant leur fonction
cytolytique. Or une cellule effectrice est une cellule activée
qui a déjà subi in vivo de nombreux cycles de division
et la stimulation de telles cellules induit généralement
plus facilement l'apoptose que la prolifération. Si ces LDA ne
permettent donc pas une estimation correcte du nombre de CTLe présents
à l'initiation de la culture, ils permettent néanmoins une
évaluation convenable du compartiment des CTL mémoires,
quiescents à l'initiation de la culture et ayant conservé
des capacités de prolifération (figures
1 et 2) [3].
Récemment, trois nouvelles techniques (figure 2) ont été
développées, permettant l'évaluation sans pré-culture
des CTL spécifiques d'Ag [4-6]. La méthode, développée
par Altman et al. [7], permet de quantifier directement les cellules
T spécifiques d'Ag par marquage direct de leur TcR avec un complexe
de quatre unités de CMH-I préalablement chargées
de l'épitope d'intérêt. La fixation de ce tétramère
couplé à un fluorochrome se fait sans pré-manipulation
in vitro des cellules à tester, et est évaluée
par cytométrie de flux. Une analyse multiparamétrique permet
de quantifier ces cellules (comme pour une numération de lymphocytes
T CD4) et de préciser le phénotype intra- et extracellulaire
des cellules T CD8+ ayant fixé le tétramère.
Ainsi peut-on montrer que les cellules fixant les tétramères
sont activées in vivo et portent le marqueur membranaire
d'activation T : CD38 [7] mais ne contiennent pas nécessairement
l'équipement intra-cytoplasmique en Perforine, caractéristique
des CTL [8]. Ces cellules spécifiques d'Ag peuvent également
être purifiées (cell sorting) pour être par
la suite étudiées plus finement in vitro. La sensibilité
de ce test est telle que une cellule positive sur 5 000 cellules T CD8
totales peut être détectée [9].
Les deux autres méthodes [1, 10, 11] mesurent la production d'IFN-gamma
après stimulation antigénique. Le nombre de lymphocytes
CD8 répondeurs est déterminé après 6 à
20 h de stimulation par mesure d'IFN-gamma soit par test ELISpot (enzyme-linked
immuno-spot), soit après stimulation en présence de
bréfeldine A et/ou monensine (deux agents bloquant la sécrétion
cellulaire) par marquage intracytoplasmique de l'IFN-gamma produit et
évaluation par cytométrie de flux [1]. Ces deux techniques
détectent une propriété fonctionnelle des CTL, et
peuvent alors sous-estimer la taille du compartiment effecteur [3, 4].
Tétramères HLA de classe I/peptides
: synthèse et structure
Si la spécificité antigénique de la lyse CTL repose
sur la restriction de reconnaissance dictée par le couple TcR/CMH-I,
la force de cette liaison est assurée par les molécules
d'adhésion présentes sur les deux types cellulaires en contact.
En effet, les études réalisées avec TcR et complexes
CMH-I/peptides purifiés montrent que la liaison entre ces deux
composés est hautement spécifique, mais a une faible affinité
et une forte constante de dissociation. Physiologiquement, c'est grâce
à cette forte constante de dissociation et cette faible affinité
qu'un CTL pourra se lier successivement à différentes cellules-cibles
et assurer sa fonction de « serial killer ». En revanche,
de telles caractéristiques sont défavorables à l'utilisation
de monomères de CMH-I/peptides solubles pour marquer spécifiquement
les lymphocytes T portant le TcR spécifique de ce complexe. En
1997, Altman et al. ont contourné ces obstacles et généré
des tétramères CMH-I/peptide (Tet), palliant cette faible
affinité par une augmentation d'avidité obtenue par la tétramérisation
[7].
La production de tétramères CMH-I/peptides
se fait en quatre étapes (figure 3).
La synthèse des monomères, chaîne lourde modifiée
du CMH-I et beta-2 microglobuline, est réalisée dans un
système d'expression procaryote (Escherichia coli). Les
protéines recombinantes sont ensuite purifiées après
isolement des corps d'inclusion qui seront dissous dans de l'urée
8 M. C'est à ce stade qu'est ajouté l'épitope peptidique
à la chaîne lourde et à la beta-2 microglobuline.
Le repliement correct du monomère CMH-I/peptide est l'étape
critique du processus [7]. Les complexes CMH-I/peptide ayant une conformation
correcte sont ensuite purifiés par chromatographie (gel filtration).
Sur une molécule de streptavidine (ou d'avidine) se fixent quatre
molécules de biotine, et c'est en appliquant ce principe que s'effectue
la tétramérisation des monomères : la chaîne
lourde du CMH-I est biotinylée en un site unique par l'enzyme BirA.
C'est pourquoi, à la séquence génétique de
la chaîne lourde, est ajoutée la séquence codant pour
le 15-mer substrat de l'enzyme. L'excès de biotine libre est éliminé
par chromatographie échangeuse d'ion. Les monomères CMH-I/peptide
peuvent alors être tétramérisés : il faut pour
cela leur ajouter de la streptavidine couplée à un fluorochrome.
Une alternative à la biotinylation enzymatique de la chaîne
lourde du CMH par BirA a également été utilisée
: dans ce cas, toutes les lysines de la beta-2 microglobuline sont chimiquement
biotinylées [12]. Plusieurs alternatives existent à la tétramérisation
mais peu de résultats sont disponibles.
Une fois construits, ces tétramères sont incubés
avec la suspension cellulaire à tester et leur fixation est analysée
par cytométrie de flux. Les études faites avec des tétramères
HLA-A*0201 contenant un peptide de l'Influenza avaient fixé un
seuil de sensibilité à 0,01 % [6]. Il est possible de détecter
des cellules CD8+ Tet+ de fréquence aussi
faible (entre 0,01 et 0,1 %) qui sont spécifiques de l'antigène
et capables de produire de l'IFN-gamma après stimulation par le
peptide correspondant [6, 13]. L'utilisation de ces tétramères
en cytométrie de flux est simple et réalisable aussi bien
sur cellules isolées après Ficoll, fraîches ou congelées,
ou sur sang total. Néanmoins s'il est possible de détecter
quelques cellules spécifiques à ces faibles fréquences
un seuil raisonnable de détection, prenant en compte la répétabilité
de la mesure se situe plutôt à 0,1 qu'à 0,01 % des
cellules CD8.
Utilisation des tétramères et
révision des concepts immunologiques
Expansion spécifique et activation non
spécifique des lymphocytes CD8 au cours des infections virales
L'utilisation de tétramères au cours de l'infection murine
par différentes doses de LCMV (virus de la chorio-méningite
lymphocytaire), a permis de montrer directement la taille de l'expansion
des lymphocytes CD8+ spécifiques d'antigène qui
est directement liée à l'intensité de la charge antigénique,
et à elle seule [12]. De plus, il est possible de suivre grâce
aux tétramères l'épuisement clonal (clonal exhaustion)
induit par des doses infectieuses très fortes et responsable de
la disparition des cellules Tet+ [12].
Les infections virales sont caractérisées par l'activation
et l'expansion des lymphocytes CD8. Parmi ces cellules, il est important
de différencier les lymphocytes CD8 spécifiques des antigènes
viraux, des lymphocytes CD8 qui ne le sont pas mais prolifèrent
sous l'effet de certaines cytokines comme l'IL-15 produites lors du processus
infectieux. Jusqu'à l'utilisation des tétramères
CMH-I/peptide, le seul moyen de quantifier les cellules CD8 spécifiques
d'antigènes, par LDA, montrait des fréquences faibles de
1 à 5 % au maximum, laissant une part importante à l'activation
non spécifique [2, 5, 14]. En 1998, des modèles d'infection
murine par LCMV ont permis d'établir que la taille de la population
de CTLe, évaluée grâce aux tétramères
et à l'ELISpot, était de 10 à 50 fois plus importante
que celle suggérée par LDA. Ainsi 50 à 70 % des cellules
T CD8 de la rate d'un animal en phase aiguë de l'infection sont spécifiques
du LCMV [1, 10]. En cas de ré-infection, les fréquences
obtenues sont du même ordre [1, 10]. Cette forte représentation
des cellules CD8+ spécifiques d'antigène parmi
les cellules CD8+ qui sont amplifiées au cours d'infections
virales aiguës a également été retrouvée
dans le cas de l'infection murine par le virus Influenza pneumonia
[15, 16]. Ces dernières études montrent également
l'importance du lieu de multiplication virale : la rate d'animaux infectés
par influenza, à la différence de la rate des animaux infectés
par LCMV, ne contient que 1 à 2 % de cellules CD8+ spécifiques
d'antigène, tandis que les poumons de ces animaux en contiennent
jusqu'à 70 % [15].
De telles intensités de cellules CD8 spécifiques d'Ag
remettent donc fortement en cause le concept d'activation non spécifique
(bystander activation) que laissait supposer la sous-estimation
précédemment établie par LDA : la majorité
des lymphocytes CD8+ au cours d'une infection virale aiguë
lui sont spécifiques.
Ainsi, au cours de l'infection chronique par le VIH, des fréquences
de l'ordre de 1 à 5 % de cellules CD8+ spécifiques
sont détectées par marquage avec des tétramères
CMH-I/peptide VIH, tandis que des études antérieures par
LDA faisaient état de fréquence de l'ordre de 1/4 000 à
1/20 000 [17].
De même les fréquences de cellules CD8+ spécifiques
d'antigène de l'EBV, obtenues avec les marquages tétramères
CMH-I/peptide, de l'ordre de 5 à 6 %, sont quatre fois plus importantes
que celles obtenues par ELISpot, ces dernières étant
elles-mêmes cinq fois plus fortes que celles obtenues par dilution
limite (LDA) [18, 19].
Définition des populations cellulaires
définies par tétramères et LDA
Chacun de ces tests évalue en fait une population cellulaire
différente (figure 1). Les tétramères CMH-I/peptide
permettent de repérer des cellules spécifiques d'antigène,
sans notion de fonctionnalité. Seule la spécificité
antigénique est testée, et sont donc marqués les
CTL effecteurs ou mémoires activés qui ont subi un processus
d'amplification clonale après rencontre avec l'Ag.
La technique ELISpot mesure quant à elle une fonction,
la production de cytokine (IFN-gamma ou TNF-alpha) induite par l'antigène
testé. Elle permet de quantifier les populations cellulaires fonctionnelles
parmi les CTL effecteurs ou mémoires activés marquées
par les tétramères. Comme l'évaluation par tétramère,
cette méthode se fait directement, sans culture à long terme,
mais les fréquences moyennes sont généralement deux
fois moins importantes. Les tests par dilution limite, ou LDA, permettent
d'évaluer, grâce à la fonction de lyse, des CTL spécifiques
d'antigènes après 15 j de culture, donc encore capables
de se diviser au moins 10 à 15 fois. Les fréquences obtenues
sont 10 à 30 fois inférieures à celles que donne
un marquage par tétramères. Cette technique mesure donc
en principe des CTL « précurseurs » (mais non naïfs)
quiescents à l'initiation de la culture.
Ainsi les différences de fréquences obtenues avec ces
différents tests s'expliquent par des différences à
la fois de principes techniques, de statut fonctionnel et de différenciation.
Lors des infections virales il semble que ces résultats soient
corrélés bien qu'à des échelles différentes.
Il ne semble pas que ce soit le cas cependant pour les CTL spécifiques
de tumeurs. Le choix de la technique de quantification dépend donc
du type de cellules que l'on souhaite quantifier.
Tétramères et ligands des CMH de
classe I
Autre avancée liée aux tétramères : les
tétramères CMH-I ont permis de déterminer les ligands
de certains récepteurs NK. Les cellules NK, connues pour leur capacité
à tuer les cellules qui n'expriment pas le CMH-I, infectées
par des virus ou tumorales, peuvent moduler leur capacité lytique
grâce à l'interaction entre des récepteurs NK, appelés
KIR (killer-cell inhibitory receptor, récepteur inhibiteur
des cellules tueuses) et leur ligand, le CMH-I de la cellule-cible [20].
En effet, la reconnaissance KIR/CMH-I provoque l'inhibition de la fonction
cytotoxique de la cellule NK (signal non, off signal), tandis que
l'absence de reconnaissance de CMH-I rend les cellules-cibles sensibles
à la lyse NK : ce signal « non », permet donc aux cellules
normales de ne pas être lysées. Les KIR ont également
été retrouvés sur les cellules T activées,
principalement CD8+, sur lesquelles ils peuvent transduire
un signal inhibant le signal activateur déclenché par le
TcR [21]. L'expression des KIR, constitutive sur les cellules NK matures,
est inductible sur les lymphocytes T CD8+ [22]. Ainsi a été
montrée une spécificité de reconnaissance entre HLA-E
et le couple de récepteurs CD94-NKG2A [23].
Utilisation des tétramères en immunologie
clinique
Au cours de l'infection chronique par VIH, la fréquence de lymphocytes
CD8+ Tet+ est comprise entre 0,1 à 5 %, en
l'absence de tout traitement et à distance de l'infection aiguë
et peut s'élever à plus de 10 % lors de la phase aiguë
de l'infection [8, 24, 25]. De telles fréquences de cellules circulantes
CD8+Tet VIH+ effectrices activées nécessitent
la présence continue du VIH. On note une diminution exponentielle
de ces cellules CD8+Tet VIH+ lorsque la charge virale
est contrôlée sous traitement efficace [7, 9, 24-26] (figure 4A). Selon la même logique, une augmentation, même transitoire,
de la charge virale plasmatique ré-induit une augmentation de la
fréquence de cellules CD8+ Tet VIH+ [25,
26].
La spécificité de l'interaction CTL et Tet CMH-I/peptide
a été vérifiée in vitro sur une lignée
CTL marquée avec la construction tétramérique HLA*0201/Gag
VIH-1 (77-85, SLYNTVATL) (produite par C). Tournay, Immunotech-Coulter,
Marseille) (figure 4B, gauche). Nous avons pu trier par cytométrie
de flux, les populations CD8+ Tet VIH+ et CD8+
Tet VIH- puis l'activité cytotoxique de ces deux populations a
été évaluée en CRA contre les cellules B-EBV
autologues, chargées ou non en peptide Gag VIH-1 (77-85) : la seule
population effectrice existante, spécifique de cet antigène,
est contenue dans la fraction CD8+ Tet VIH+ (figure 4B, droite). Ceci nous a permis de montrer que le tétramère
utilisé permet de séparer, de la population CD8 totale,
la population CD8+ spécifique de l'épitope contenu
dans le tétramère [25].
L'activité CTL spontanée (51Cr) est généralement
corrélée au nombre de cellules CD8+Tet VIH+
[8] détectées ex vivo [9, 25].
Une corrélation significative et inverse a été
démontrée entre la fréquence de CTL spécifiques
de ce même peptide de Gag, évaluée par tétramères,
et la charge virale plasmatique [8]. Cependant cette corrélation
n'a pas été retrouvée par toutes les équipes
[24]. Il semblerait que les lymphocytes CD8+ Tet VIH+
ne soient pas tous aussi fonctionnels, et capables d'activité cytotoxique.
Ainsi les cellules CD8+ Tet CMV+ spécifiques
d'un épitope de la pp65 du CMV et marquées par le tétramère
HLA-A2 correspondant mises en évidence chez certains
patients co-infectés par VIH et CMV sont toutes fonctionnelles
et [8], productrices de cytokines (IFN ou TNF) alors que seule une minorité
de cellules CD8+Tet+VIH+ seraient fonctionnelles
et contiendraient de la perforine. Ce phénomène d'altération
fonctionnelle apparaîtrait en phase avancée de l'infection.
Par ailleurs une forte association entre HLA B*5701 et le statut de
patients VIH+ asymptomatiques et non progresseurs à
long terme de l'infection VIH (ALT ou LT-NP) a été mise
en évidence. Cependant aucune différence significative n'a
été observée entre les fréquences de cellules
CD8+ marquées par un tétramère B*5701
contenant un épitope du VIH chez ces sujets B*5701 non progresseurs
et les individus B*5701 progresseurs [27].
L'infection par le virus de l'hépatite C, VHC, se caractérise
par une fréquence de cellules CD8+ spécifiques
de VHC sensiblement plus faibles que celles mises en évidence dans
l'infection à VIH : 0,01 à 1,2 % [28]. Néanmoins
les fréquences de cellules CD8+ Tet+ VHC+,
évaluées dans des biopsies de foie sont au moins 30 fois
supérieures à celles mesurées dans le sang des mêmes
individus. De plus, ces cellules CD8+ Tet VHC+ portent
le marqueur d'activation précoce CD69, suggérant que ce
sont des CTL activés [28]. Dans le cas du virus non cytopathique
de l'hépatite B (VHB), le nombre absolu de lymphocytes intrahépatiques
CD8+ Tet VHB+ chez des patients VHB+
avec et sans lésions du foie, est équivalent. En revanche
l'inhibition de réplication du VHB a pu être associée
à l'expansion de cellules CD8+ circulantes, pouvant
proliférer après stimulation par VHB, mais restant indétectables
chez les patients à forte virémie et présentant une
inflammation hépatique [29].
Au cours de l'infection aiguë par EBV, de fortes fréquences,
représentant près de 50 %, de cellules CD8+ dirigées
contre une protéine du cycle lytique [30]) ont pu être rapportées.
Après guérison, une chute brutale de ces CD8+Tet+
est observée, ces cellules restant détectables pendant au
moins 3 ans. Des fréquences de 0,5 à 6 % sont en général
détectées chez les porteurs chroniques et les cellules spécifiques
des protéines du cycle lytique du virus sont dix fois plus importante
que les cellules spécifiques des protéines latentes [18,
30]. Dans ce cas, les fréquences détectées sont proches
de celles obtenues pour le VIH.
Après infection primaire par cytomégalovirus (CMV), le
virus persiste de façon latente dans les cellules myéloïdes.
À ce stade, la proportion de cellules CD8+ Tet CMV+
est comprise entre 0,1 et 9 % [31]. Une réactivation du CMV, après
greffe de rein par exemple, peut induire des fréquences de lymphocytes
CD8+Tet CMV+ pouvant atteindre 15 % [31]. En cas
de co-infections par VIH et CMV les fréquences des cellules CD8+Tet
CMV+ sont jusqu'à 10 fois supérieures aux fréquences
de cellules CD8+T et VIH+ [32].
Nous avons plus particulièrement étudié un cas
de réactivation du CMV lors de l'infection VIH (figure 5).
Chez ce patient, à l'initiation du traitement anti-rétroviral
(ARV), la charge virale VIH était de 12 000 copies/ml et le taux
de lymphocytes T CD4+ à 20 cellules/mm3.
Les résultats de culture de virus CMV sur fibroblastes étaient
positifs mais nous n'avons pas détecté de réponse
T CD4+ anti-CMV par test classique de prolifération
avec incorporation de thymidine. La mesure du nombre de CTL spécifiques
du CMV par Tet CMV a mis en évidence une forte fréquence
de lymphocytes CD8+ spécifiques de pp65, à la
fois à l'initiation et après 1 mois de traitement ARV. Après
6 mois de traitement ARV efficace, le nombre de CTL spécifiques
du CMV restait élevé, tandis que l'on assistait à
la restauration d'une réponse T CD4 spécifique du CMV, et
une disparition de CMV circulant en l'absence de tout traitement anti-CMV.
Ce contrôle de la réactivation du CMV s'est maintenu au long
cours, la charge virale anti-VIH devenant indétectable.
Lymphocytes T CD8+ spécifiques
de tumeurs
Les premiers tétramères CMH-I/antigène MART-1 de
mélanome ont été synthétisés en 1998,
et ont permis de mettre en évidence des CTL spécifiques
dans des ganglions tumoraux [33]. Ainsi, 0,22 à 1,8 % des lymphocytes
T CD8+ fixaient les tétramères CMH-I/peptide
de mélanome, tandis que les fréquences obtenues par LDA
étaient 5 à 20 fois inférieures [33]. Deux tétramères
contenant deux antigènes tumoraux exprimés sur 80-100 %
des mélanomes humains, MelanA/MART-1 et gp100, ont permis d'isoler
des lymphocytes T CD8+ spécifiques de ces antigènes,
puis de les cloner et les expandre in vitro [34] : 80 % des clones
fixant les tétramères avec une forte intensité étaient
réactifs contre la tumeur et capables de lyser des cibles portant
un antigène tumoral tandis que 15 % seulement des clones fixant
le tétramère avec une faible intensité réagissaient
avec la tumeur [34]. Cependant les cellules CD8+ fixant ce
type de tétramères ne pouvaient ni lyser leur cible tumorale
directement ex vivo, ni produire des cytokines après stimulation
par mitogènes, alors que des lymphocytes CD8+ issus
du même patient développaient de fortes réponses allogéniques.
Cette étude par tétramères montre que les CTL spécifiques
de tumeurs sont anergiques in vivo [35] mais peuvent récupérer
leur activité fonctionnelle après stimulation in vitro.
Par ailleurs, au cours du vitiligo, maladie auto-immune caractérisée
par une perte de mélanocytes épidermiques, les fréquences
de cellules CD8+ liant le tétramère HLA-A2/MelanA+
circulants sont élevées et corrélées à
l'intensité de la maladie [36].
L'utilisation de clones CTL de spécificité connue pourrait
faciliter le développement d'immunothérapie adoptive utilisant
des CTL spécifiques d'antigènes tumoraux. Les difficultés
techniques d'obtention de ces clones ont limité cette voie d'investigation.
Par rapport aux procédures classiques, l'obtention de tels clones
grâce à ces tétramères est plus simple, plus
rapide, et les cellules isolées tout aussi spécifiques [6,
37]. L'isolement de CTL spécifiques d'antigènes tumoraux,
présents à des fréquences relativement faibles dans
des prélèvements issus de sang périphérique,
de ganglions tumoraux ou de métastases cutanées, a ainsi
pu être réalisé avec des tétramères
CMH-I/peptide (épitopes : Melan-A, tyrosinase, MAGE3).
Enfin, des tétramères HLA A*0201 contenant un épitope
de la protéine E7 du papillomavirus (HPV) marquent de 1/1 855 à
1/42 004 cellules CD8+ chez le sujet normal, et de 1/1 260
à 1/19 073 chez les patientes associant cancer du col au néoplasie
intra-épithéliale cervicale préinvasive [38]. L'utilisation
de ces tétramères pourrait servir ultérieurement
à isoler les cellules CD8+ Tet+, présentes
à faibles fréquences dans ces tumeurs lors de protocoles
d'immunothérapies [38].
Limites à l'utilisation des
tétramères
Si l'utilisation de ces tétramères semble être d'une
facilité quasi enfantine, certaines limites apparaissent néanmoins.
Des limites de spécificité tout d'abord. La fixation non
spécifique des tétramères, bien que faible, peut
être encore réduite en mutant un acide aminé impliqué
dans l'affinité CMH-I/CD8 [39]. Ces fixations non spécifiques
sont en partie dues à la faible affinité des complexes CMH/peptides
pour les TCR ainsi qu'à l'interaction possible de ces tétramères
avec les récepteurs au CMH des cellules NK. Cette faible affinité
impose également des conditions de marquage plus stringentes qu'avec
des anticorps monoclonaux et des temps d'incubation supérieurs
d'au moins 30 à 45 min généralement à température
ambiante.
Une autre limitation provient de la nécessité absolue
de connaître avec précision les épitopes optimaux
pour chacun des antigènes étudiés ainsi que l'élément
de restriction HLA. L'utilisation des tétramères est donc
la suite logique de la « chasse » aux épitopes à
laquelle procèdent les immunologistes mais ne peut se substituer
à celle-ci ni la précéder.
CONCLUSION
Les complexes tétramériques composés de molécules
CMH de classe I chargés en peptide permettent donc la visualisation
directe ex vivo des cellules T CD8+ spécifiques
d'antigène par cytométrie de flux introduisant une véritable
révolution dans l'évaluation de ces cellules. De constants
apports technologiques viennent régulièrement améliorer
ce nouveau champ d'investigation. La prochaine étape sera la génération
de tétramères CMH-II/peptide, qui permettront le même
type d'étude sur les lymphocytes CD4 [40].
La quantification, l'analyse phénotypique et l'isolement des
cellules fixant ces tétramères ont permis et permettront
d'étendre considérablement notre connaissance des cellules
CD8 dans un but cognitif ou appliqué à la clinique, à
la thérapeutique ou à la recherche de vaccins.
REFERENCES
1. Murali-Krishna K, Altman JD, Suresh M, Sourdive DJ, Zajac AJ, Miller
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