ARTICLE
Auteur(s) : Constant K Adjien, Pierre Genton
Centre Saint-Paul-Henri Gastaut, Marseille
Une jeune femme née en 1962, esthéticienne, consulte à 19 ans
pour des crises généralisées tonico-cloniques (CGTC). Elle est née
après une grossesse et un accouchement normaux. Elle a des absences
et des CGTC depuis l’âge de 14 ans et des crises focales
sensitivo-motrices hémicorporelles gauches, prédominant au membre
supérieur, depuis l’âge de 18 ans.Sa mère est suivie dans le
même centre pour des absences dans l’enfance, quelques CGTC et une
importante photosensibilité persistant à l’âge adulte ; elle a
été traitée par phénobarbital puis par valproate (VPA), et est bien
équilibrée.La patiente elle-même a reçu à 19 ans du VPA qui a
entraîné une nette régression des crises avec cependant persistance
de quelques rares crises focales. A l’âge de 36 ans, le VPA
est jugé mal toléré par la patiente (prise de poids et alopécie) et
est remplacé par la carbamazépine (CBZ), ce qui a entraîné la
réapparition de CGTC et surtout de crises focales débutant par des
paresthésies hémicorporelles gauches, suivies d’une élévation du
membre supérieur et parfois même d’une généralisation secondaire.A
l’âge de 37 ans, elle est remise sous VPA qui est efficace,
mais l’on assiste à une nouvelle intolérance car elle a du mal à
garder son poids. A 40 ans, elle va consulter ailleurs. Au vu
des résultats de l’examen physique et de l’IRM cérébrale, le
médecin arrête le VPA et institue un traitement par oxcarbazépine
(OXC). La patiente présente rapidement une aggravation des crises
avec un état de mal généralisé tonico-clonique qui a nécessité
3 jours d’hospitalisation en réanimation. Transférée ensuite
dans le centre où elle est habituellement suivie, elle a été alors
remise sous VPA à faible dose, associé à la lamotrigine (LTG).
L’évolution a été favorable avec persistance de rares crises
focales simples.
Examen clinique
Cette jeune femme présente une dominance manuelle droite exclusive.
Elle est en bon état général. L’examen physique met en évidence un
discret syndrome pyramidal hémicorporel gauche. Le bilan
neuropsychologique montre au sein du fonctionnement mnésique global
l’existence d’une dissociation visuo-verbale significative au
profit du visuel : l’apprentissage d’une information auditive
nouvelle est laborieux.
Examens complémentaires
Les EEG
- – chez la mère ( (figure 1) ), à
62 ans, présence d’anomalies paroxystiques parfois
asymétriques, photosensibilité dès les fréquences basses de 3Hz,
sensibilité à l’hyperpnée (HPN) et aussi une certaine sensibilité à
la fermeture des yeux ;
- – chez la patiente ( (figure 2) ), quelques
images de pointes ondes (PO) isolées ou en bouffées bilatérales, un
peu asymétriques et pouvant prédominer à droite, spontanées,
augmentées par l’HPN. La stimulation lumineuse intermittente (SLI)
favorise la survenue de ces activités paroxystiques qui sont aussi
sensibilisées par la fermeture des yeux. Remarquez un foyer de
petites pointes en fronto-central droit.
Le scanner crâniocérébral montre des calcifications
pariéto-rolandiques droites.
L’IRM crânioencéphalique ( (figure 3) ) révèle
une lésion, de signal assez irrégulier, affectant aussi bien le
cortex que la substance blanche de la partie moyenne et haute de la
région rolandique droite, au niveau de la frontale ascendante et
également au niveau du versant antérieur du sillon précentral mais
sans atrophie, ni effet de masse. Elle apparaît très
vraisemblablement calcifiée dans sa portion médiane. Ces
caractéristiques paraissent tout à fait compatibles avec le
diagnostic de tumeur dysembryo-neuro-épithéliale (DNET). Une
indication chirurgicale est récusée en raison de la localisation et
de l’absence d’évolutivité.
Au total, cette jeune femme de 19 ans avec un antécédent
familial de probable épilepsie généralisée idiopathique
présente :
- – des crises généralisées et des crises focales
aggravées par CBZ et OXC ;
- – un discret syndrome pyramidal hémicorporel
gauche ;
- – une lésion cérébrale en zone fonctionnelle rolandique
droite à l’IRM.
- Quel type d’épilepsie présente cette patiente ?
- Faut-il demander d’autres explorations ?
- Comment envisager le traitement d’une telle
épilepsie ?
Commentaires
Edouard Hirsch,
Département de Neurologie, Strasbourg
Cette patiente présente deux syndromes épileptiques, soit un
« dual epileptic syndrome » :
- – une épilepsie généralisée idiopathique (EGI)
correspondant à une épilepsie-absences de l’adolescent comme en
témoignent l’existence d’un antécédent familial d’EGI chez sa mère,
un âge de début à 14 ans des absences et des crises
généralisées tonico-cloniques, une aggravation des crises par la
carbamazépine et l’oxcarbazépine, une efficacité sur les crises
généralisées des antiépileptiques à large spectre (VPA, LTG en
monothérapie ou en association) ;
- – une épilepsie focale symptomatique d’une lésion de la
région centrale droite en raison de crises focales
somato-sensitives et motrices.
La réalisation d’examens complémentaires supplémentaires par
rapport à ceux déjà réalisés dépendra de la décision d’envisager ou
non une thérapeutique non pharmacologique. Un préalable avant de
décider un bilan préchirurgical est de vérifier que l’épilepsie
focale est réellement pharmaco-résistante. Sur le plan
pharmacologique, le dernier traitement associant de faibles doses
de valproate et de la lamotrigine permet un bon contrôle des crises
généralisées mais a une efficacité partielle sur les crises
focales. Cette association VPA plus LTG est bien tolérée mais
pourrait poser des problèmes en cas de grossesse en raison de la
tératogénicité potentielle de ces deux molécules. Si une
trithérapie à faible dose est envisagée en raison d’une gêne liée
aux crises focales résiduelles et à une absence de désir de
grossesse à court terme, le choix de l’antiépileptique dépendra de
son spectre d’activité et devra prendre en compte la notion de
double syndrome. Il pourrait être proposé soit l’utilisation du
lévétiracétam à une dose cible de 1 000 à 2 000 mg/j,
soit du topiramate à une dose de 100 à 200 mg/j, soit du
zonisamide à une dose 200 à 400 mg/j. En cas d’inefficacité
d’une de ces trithérapies, la probabilité qu’une autre trithérapie
entraîne une amélioration spectaculaire est faible.
Deux approches non pharmacologiques pourraient être alors
discutées :
- – mise en place d’un stimulateur du vague dans la mesure
où la patiente a été récusée une première fois par une équipe de
chirurgie de l’épilepsie. La probabilité que la stimulation du
vague entraîne une amélioration significative de la qualité de vie
est néanmoins à mon avis modérée ;
- – chirurgie de la zone épileptogène : probablement
à juste titre une chirurgie classique de résection a été récusée
chez cette patiente en raison du caractère non évolutif de la
lésion (DNET probable) et du risque important d’aggraver le déficit
moteur par un geste chirurgical. Néanmoins, une chirurgie en région
fonctionnelle a été réalisée chez certains patients et pourrait
être discutée après enregistrement EEG-vidéo des crises ayant pour
but de définir le délai temporel entre la zone d’initiation des
crises potentielles (région pariétale ?) et la zone de
propagation (régions motrices). La réalisation d’un IRM
fonctionnelle (IRMf) motrice peut être envisagée aussi, afin de
définir la relation entre la lésion et les régions motrices et de
rechercher une réorganisation fonctionnelle de la motricité en
dehors de la lésion ou de la zone épileptogène présumée. S’il
existe des arguments paracliniques suggérant que les crises
prennent leur origine au niveau de la région pariétale droite et
l’IRMf suggère une réorganisation de la motricité, une exploration
SEEG ou lésionnectomie avec stimulation corticale peropératoire
pourrait être rediscutée avec l’équipe médicochirurgicale prenant
en charge la patiente.
Commentaire des auteurs
Cette patiente présente effectivement deux épilepsies différentes,
l’une héritée de sa mère (une EGI de l’adolescence, proche d’une
épilepsie-absences, avec photosensibilité), l’autre en rapport avec
une tumeur dysembroplasique neuroépithéliale (DNET). De telles
observations restent inhabituelles, mais ne sont pas
exceptionnelles. Elles compliquent singulièrement les choix
thérapeutiques !
Il est assez classique de constater qu’une épilepsie
idiopathique peut survenir chez un patient présentant une
pathologie cérébrale, comme le rappelait un cas clinique
d’épilepsie myoclonique juvénile (EMJ) typique chez un patient
présentant un important handicap mental congénital, avec atrophie
cérébrale diffuse (Gélisse et al., 2000a). Il est tout aussi
classique de constater que des patients avec épilepsie idiopathique
peuvent présenter une lésion cérébrale
« coïncidente » : dans l’EMJ, l’existence d’une
telle lésion ne semble changer ni la présentation clinique, ni le
pronostic (Gélisse et al., 2000b).
Mais deux épilepsies différentes, l’une idiopathique, l’autre
symptomatique d’une lésion focale, peuvent coexister ou se
succéder. Ce phénomène ne serait pas exceptionnel, mais resterait
méconnu, ou au moins sous-estimé (Jehal et al., 2006). C’est ainsi
que l’on peut expliquer les observations d’EGI
« émergeant » après le traitement chirurgical, couronné
de succès, d’une épilepsie temporale (Koutroumanidis et al., 1999),
ou la transformation d’une EGI bien contrôlée en une épilepsie
focale et rebelle aux traitements en raison de la croissance d’une
tumeur cérébrale. Dans de telles observations, il apparaît souvent
qu’une épilepsie est masquée par l’autre. Chez notre patiente, les
deux épilepsies coexistaient depuis de nombreuses années,
l’épilepsie focale symptomatique se manifestant sur un mode assez
mineur, l’EGI pouvant rester parfaitement contrôlée sous traitement
adapté.
Notre observation se distingue cependant par ses particularités
pharmacologiques : elle montre en effet que les crises focales
comme les crises généralisées ont été aggravées par CBZ et OXC,
jusqu’à la production d’un état de mal convulsif. Dans ce cas, la
sensibilité pharmacologique de type « EGI » dominait très
clairement. Dans d’autres cas, par exemple dans ceux qui ont
bénéficié –avec succès- d’un traitement chirurgical pour une
épilepsie temporale, la sensibilité semble être inverse, puisque
l’EGI ne se manifestait pratiquement pas (au point d’avoir échappé
au clinicien comme à l’électroencéphalographiste !) avant la
période post-chirurgicale de diminution du traitement.
Nous avons limité notre présentation clinique aux éléments de
traitement médical. En effet, notre patiente avait été reçue par
des neurochirurgiens compétents dans le traitement chirurgical des
épilepsies, et l’indication d’un geste de résection avait été
écartée : en effet, pour garantir un succès postopératoire,
l’intervention aurait dû emporter la totalité de la lésion,
volumineuse et située en pleine zone fonctionnelle
« rolandique », et le tissu avoisinant… Le risque
chirurgical n’est pas ici motivé par une épilepsie extrêmement
sévère, les crises focales « simples » permettant à la
patiente de mener une vie professionnelle pratiquement normale, et
le déficit moteur (discret syndrome pyramidal gauche) étant minime,
imperceptible en dehors de l’examen neurologique. Les pistes
pharmacologiques proposées par E. Hirsch nous permettront
peut-être, en revanche, de trouver pour cette patiente un compromis
« médical » meilleur. Et l’avenir réservera peut-être
d’autres possibilités, comme les stimulations intra- ou
périlésionnelles…
Références
Gélisse et al, 2000a Gélisse P, Genton P,
Bartoloméi F, Dravet C. Is it juvenile myoclonic
epilepsy? Epil Dis 2000 ; 2 : 27-32.
Gélisse et al, 2000b Gélisse P, Genton P,
Raybaud C, Thomas P, Dravet C. Structural brain
lesions influence do not influence the prognosis of juvenile
myoclonic epilepsy. Acta Neurol Scan 2000 ; 102 :
188-91.
Jehal et al, 2006 Jehal LE, Morris HH,
Burgess RC. Coexistence of focal and idiopathic generalized
epilepsy in same patient population. Seizure 2006 ; 15 :
28-34.
Koutroumanidis et al, 1999 Koutroumanidis M,
Hennessy MJ, Elwes RD, Binnie CD, Polkey CE.
Coexistence of temporal lobe and idiopathic generalized epilepsies.
Neurology 1999 ; 53 : 490-5.
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