ARTICLE
Auteur(s) :, Bernard Duché*
Clinique Bagatelle, 33400 Talence
L’homme était assis devant une petite table de bois foncé, appuyée
contre un mur blanc. Il fumait le plus souvent une pipe noire, mais
de temps en temps un cigare qui s’appelait : « Roméo et
Juliette ». Il était en vacances, mais passait de nombreuses
heures à travailler. Ce travail avait de quoi rendre perplexe un
petit garçon. Il écrivait d’une écriture presque microscopique sur
des feuilles de papier bizarres dont le verso était zébré de lignes
bleues irrégulières.Quand il n’écrivait pas, il se livrait à une
activité vraiment singulière : il fixait des petits trombones
de couleur (plus tard, le petit garçon apprit que le trombone de
couleur s’appelait un onglet) sur des fiches cartonnées recouvertes
de son écriture.Quand il ne travaillait pas, l’homme pouvait rester
accroupi ou courbé plusieurs heures sur le sable mouillé, la pipe à
la bouche, à observer le sol ou à creuser de ses mains. Le petit
garçon était étonné par autant de patience et de persévérance. Mais
que cherchait-il ? (plus tard le petit garçon apprit qu’il
cherchait des palourdes).Quand il ne pêchait pas de palourdes ou ne
travaillait pas, l’homme partait dans les champs avoisinants, un
magnétophone marqué UHER en bandoulière pour enregistrer le chant
de certains oiseaux.Assurément, cet homme n’était pas comme les
autres. Il détestait le bruit et l’agitation et à son contact, on
apprenait à parler doucement et à fermer les portes. Dans ce climat
de tranquillité silencieuse, l’unique paradoxe se trouvait dans le
garage : la MG verte. C’était un sacré tape-cul cette MG verte
et l’homme la conduisait à la façon de Jim Clark, le champion
automobile de l’époque. En cette année 1970, jamais le petit garçon
n’avait imaginé que l’on puisse conduire une voiture aussi vite,
l’aiguille du compteur de vitesse bloquée contre le butoir ;
mais l’homme avec ses lunettes d’aviateur sur le nez paraissait
tellement serein qu’il ne fallait pas s’inquiéter, au contraire,
les enfants d’aujourd’hui diraient : « c’était
super ».En cette année 1970, le petit garçon ignorait, bien
sûr, que l’homme avait déjà beaucoup de travaux à son actif, 190
publications et communications, dont un gros livre de 300 pages
intitulé Le petit mal et ses frontières écrit avec le Dr François
Cohadon et le Dr Marie-Louise Etcheverry. En revanche, en cette
même année 1970, le petit garçon prit la mesure intellectuelle de
l’homme aux palourdes. C’était précisément le 21 octobre 1970,
date de la soutenance de thèse du Dr Ortolan (dans ce contexte
patronymique, ça ne s’invente pas…), le titre en était
mystérieux : lésion cérébrale focale et épilepsie petit mal.
Non seulement « Jim Clark » présidait cette thèse, mais
le petit garçon apprit qu’il était devenu depuis peu le grand chef
des neurologues bordelais et était un grand spécialiste de cette
maladie, que l’on appelait le petit mal.À cette occasion, le petit
garçon apprit aussi que cet homme si singulier était doué de
malice. Pendant que l’impétrant répondait aux nombreuses questions
d’un des membres du jury, il vit « Jim Clark » faire
passer un petit bout de papier à un autre membre du jury et ce
dernier sourire. Il sut un peu plus tard la teneur de ce
billet : « As-tu compris la
question ? ».Ensuite, l’homme, travailleur infatigable,
continua à publier sans relâche sur le petit mal et bien d’autres
sujets. Il n’aurait pas aimé qu’on lui tresse une couronne de
publications. Citons simplement, paru en 1984, le chapitre 12 du
livre sur les syndromes épileptiques de l’enfant et de
l’adolescent, consacré à l’épilepsie-absences de l’enfant, dans
lequel il tordait le cou au terme petit mal, « entaché d’une
telle ambiguïté qu’il est préférable de ne plus
l’utiliser ».En 1970 déjà, dans une phrase lapidaire dont il
avait le secret, il écrivait : « ayant sans doute fait
leurs études avec des manuels datant du siècle dernier, certains
médecins parlent du petit mal devant toute crise brève se répétant
avec une certaine fréquence… »En 1988, la boucle fut d’une
certaine façon bouclée pour le petit garçon devenu grand, qui était
à présent chef de clinique de l’homme qui cherchait les palourdes
et enregistrait les oiseaux. Ce fut le voyage à Rome, une
communication sur les épilepsies-absences de l’adolescence et pour
cette occasion une plongée dans l’univers des fiches à onglets. Des
dizaines d’items, probablement des centaines d’heures de travail,
un Excel artisanal que seul pouvait concevoir un homme que les
falaises ne décourageaient jamais. Cette publication ne laissa pas
de trace, mais le fit bien sourire car elle révélait de façon
rétrospective que le phénobarbital semblait plus actif que le
valproate…Le dernier repère chronologique est le mois de
juin 1990. Article sur les épilepsie-absences de
l’enfant : modèle d’épilepsie bénigne. Deux pages et demi.
Tous les mots sont pesés. Comme en musique, on a l’impression
d’être devant la partition idéale. Rigueur, concision, deux maîtres
mots. Mon nom figure sur cette publication dont je n’ai pas écrit
une ligne. Il savait aussi travailler pour ses élèves.En guise de
conclusion, mais peut-on conclure sur un tel personnage, aussi
attachant et déroutant à la fois ? Je terminerais sur une
question en forme de boutade, qui n’a rien à voir avec la
neurologie, mais qui m’a toujours intrigué et que je n’ai jamais
osé lui poser : « Pourquoi lisez-vous toujours des romans
de science-fiction ? » Supposons qu’il aurait
répondu : « Pourquoi pas ? ».« Jim
Clark », l’homme à la pipe, l’homme qui cherchait des
palourdes et qui enregistrait les oiseaux, le neurologue,
l’épileptologue : c’était Pierre Loiseau.
Références
Loiseau, 1970 Loiseau P, Cohadon F, Etcheverry MT.
Le petit mal et ses frontières : rapport de Neurologie de la
LXVIIIe section du congrès de Psychiatrie et de
Neurologie de langue française. Milan : Masson et Cie Editeur,
1970 ; 308 pages.
Loiseau et Duché, 1990 Loiseau P, Duché B.
Epilepsie-absences de l’enfance : modèle d’épilepsie
bénigne ? Epilepsies 1990 ; 2 : 72-6.
Loiseau, 1984 Loiseau P. L’Epilepsie-absences de l’enfant.
In : Roger J, Dravet C, Bureau M,
Dreifuss FE, Wolf P, eds. Les syndromes épileptiques de
l’enfant et de l’adolescent. London : John Libbey Eurotext,
1984 : 108-22.
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