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Pierre Loiseau et les absences


Epilepsies. Volume 17, Numéro 1, 29-30, Janvier, Février, Mars 2005, Hommage



Auteur(s) : Bernard Duché , Clinique Bagatelle, 33400 Talence.

ARTICLE

Auteur(s) :, Bernard Duché*

Clinique Bagatelle, 33400 Talence

L’homme était assis devant une petite table de bois foncé, appuyée contre un mur blanc. Il fumait le plus souvent une pipe noire, mais de temps en temps un cigare qui s’appelait : « Roméo et Juliette ». Il était en vacances, mais passait de nombreuses heures à travailler. Ce travail avait de quoi rendre perplexe un petit garçon. Il écrivait d’une écriture presque microscopique sur des feuilles de papier bizarres dont le verso était zébré de lignes bleues irrégulières.Quand il n’écrivait pas, il se livrait à une activité vraiment singulière : il fixait des petits trombones de couleur (plus tard, le petit garçon apprit que le trombone de couleur s’appelait un onglet) sur des fiches cartonnées recouvertes de son écriture.Quand il ne travaillait pas, l’homme pouvait rester accroupi ou courbé plusieurs heures sur le sable mouillé, la pipe à la bouche, à observer le sol ou à creuser de ses mains. Le petit garçon était étonné par autant de patience et de persévérance. Mais que cherchait-il ? (plus tard le petit garçon apprit qu’il cherchait des palourdes).Quand il ne pêchait pas de palourdes ou ne travaillait pas, l’homme partait dans les champs avoisinants, un magnétophone marqué UHER en bandoulière pour enregistrer le chant de certains oiseaux.Assurément, cet homme n’était pas comme les autres. Il détestait le bruit et l’agitation et à son contact, on apprenait à parler doucement et à fermer les portes. Dans ce climat de tranquillité silencieuse, l’unique paradoxe se trouvait dans le garage : la MG verte. C’était un sacré tape-cul cette MG verte et l’homme la conduisait à la façon de Jim Clark, le champion automobile de l’époque. En cette année 1970, jamais le petit garçon n’avait imaginé que l’on puisse conduire une voiture aussi vite, l’aiguille du compteur de vitesse bloquée contre le butoir ; mais l’homme avec ses lunettes d’aviateur sur le nez paraissait tellement serein qu’il ne fallait pas s’inquiéter, au contraire, les enfants d’aujourd’hui diraient : « c’était super ».En cette année 1970, le petit garçon ignorait, bien sûr, que l’homme avait déjà beaucoup de travaux à son actif, 190 publications et communications, dont un gros livre de 300 pages intitulé Le petit mal et ses frontières écrit avec le Dr François Cohadon et le Dr Marie-Louise Etcheverry. En revanche, en cette même année 1970, le petit garçon prit la mesure intellectuelle de l’homme aux palourdes. C’était précisément le 21 octobre 1970, date de la soutenance de thèse du Dr Ortolan (dans ce contexte patronymique, ça ne s’invente pas…), le titre en était mystérieux : lésion cérébrale focale et épilepsie petit mal. Non seulement « Jim Clark » présidait cette thèse, mais le petit garçon apprit qu’il était devenu depuis peu le grand chef des neurologues bordelais et était un grand spécialiste de cette maladie, que l’on appelait le petit mal.À cette occasion, le petit garçon apprit aussi que cet homme si singulier était doué de malice. Pendant que l’impétrant répondait aux nombreuses questions d’un des membres du jury, il vit « Jim Clark » faire passer un petit bout de papier à un autre membre du jury et ce dernier sourire. Il sut un peu plus tard la teneur de ce billet : « As-tu compris la question ? ».Ensuite, l’homme, travailleur infatigable, continua à publier sans relâche sur le petit mal et bien d’autres sujets. Il n’aurait pas aimé qu’on lui tresse une couronne de publications. Citons simplement, paru en 1984, le chapitre 12 du livre sur les syndromes épileptiques de l’enfant et de l’adolescent, consacré à l’épilepsie-absences de l’enfant, dans lequel il tordait le cou au terme petit mal, « entaché d’une telle ambiguïté qu’il est préférable de ne plus l’utiliser ».En 1970 déjà, dans une phrase lapidaire dont il avait le secret, il écrivait : « ayant sans doute fait leurs études avec des manuels datant du siècle dernier, certains médecins parlent du petit mal devant toute crise brève se répétant avec une certaine fréquence… »En 1988, la boucle fut d’une certaine façon bouclée pour le petit garçon devenu grand, qui était à présent chef de clinique de l’homme qui cherchait les palourdes et enregistrait les oiseaux. Ce fut le voyage à Rome, une communication sur les épilepsies-absences de l’adolescence et pour cette occasion une plongée dans l’univers des fiches à onglets. Des dizaines d’items, probablement des centaines d’heures de travail, un Excel artisanal que seul pouvait concevoir un homme que les falaises ne décourageaient jamais. Cette publication ne laissa pas de trace, mais le fit bien sourire car elle révélait de façon rétrospective que le phénobarbital semblait plus actif que le valproate…Le dernier repère chronologique est le mois de juin 1990. Article sur les épilepsie-absences de l’enfant : modèle d’épilepsie bénigne. Deux pages et demi. Tous les mots sont pesés. Comme en musique, on a l’impression d’être devant la partition idéale. Rigueur, concision, deux maîtres mots. Mon nom figure sur cette publication dont je n’ai pas écrit une ligne. Il savait aussi travailler pour ses élèves.En guise de conclusion, mais peut-on conclure sur un tel personnage, aussi attachant et déroutant à la fois ? Je terminerais sur une question en forme de boutade, qui n’a rien à voir avec la neurologie, mais qui m’a toujours intrigué et que je n’ai jamais osé lui poser : « Pourquoi lisez-vous toujours des romans de science-fiction ? » Supposons qu’il aurait répondu : « Pourquoi pas ? ».« Jim Clark », l’homme à la pipe, l’homme qui cherchait des palourdes et qui enregistrait les oiseaux, le neurologue, l’épileptologue : c’était Pierre Loiseau.

Références

Loiseau, 1970 Loiseau P, Cohadon F, Etcheverry MT. Le petit mal et ses frontières : rapport de Neurologie de la LXVIIIe section du congrès de Psychiatrie et de Neurologie de langue française. Milan : Masson et Cie Editeur, 1970 ; 308 pages.

Loiseau et Duché, 1990 Loiseau P, Duché B. Epilepsie-absences de l’enfance : modèle d’épilepsie bénigne ? Epilepsies 1990 ; 2 : 72-6.

Loiseau, 1984 Loiseau P. L’Epilepsie-absences de l’enfant. In : Roger J, Dravet C, Bureau M, Dreifuss FE, Wolf P, eds. Les syndromes épileptiques de l’enfant et de l’adolescent. London : John Libbey Eurotext, 1984 : 108-22.


 

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