ARTICLE
Auteur(s) : Edouard Hirsch
Clinique neurologique, CHU de Strasbourg
M. Gautier est né le 05/07/1985, au terme d’une grossesse normale.
Il n’est pas noté d’antécédents familiaux particuliers. Gautier a
deux sœurs en bonne santé.
Il n’a présenté aucun problème en période néonatale : Apgar à 9,
poids de naissance 4 230 g, taille 52 cm.
Le développement staturo-pondéral est normal dans la première
année de vie (il tient assis à 7 mois). Les premiers signes de
retard psychomoteur sont apparus à l’âge de 9 mois. Sa maman
remarque qu’il ne gazouille quasiment jamais.
À l’âge de 2 ans, sa maturité psychomotrice est nettement
anormale. Il est noté une hyperlaxité musculo-ligamentaire et des
pieds valgus. Une dysmorphie caractérisée par un aplatissement de
la racine du nez, une rétrognathie, et des oreilles trop grandes.
La qualité gestuelle est peu élaborée et le langage est absent. Un
bilan comprenant scanner cérébral, caryotype et dosages des acides
aminés plasmatiques et urinaires est réalisé à l’âge de 3 ans et ne
montre pas d’anomalie. Par contre à l’EEG, il est rapporté des
anomalies et un traitement par valproate de sodium est débuté,
rapidement arrêté en raison d’une intolérance.
Un suivi pédo-psychiatrique et une rééducation psychomotrice et
orthophonique sont mises en place. Le diagnostic d’une dysharmonie
évolutive sévère confinant à l’autisme est évoqué.
À l’âge de 5 ans, Gautier présente des chutes pluriquotidiennes
(jusqu’à 100/jour) et l’enfant fait 3 crises nocturnes (fixité du
regard, raidissement tonique, clonies de faible amplitude des
extrémités). Une première IRM réalisée est normale. L’EEG met en
évidence des anomalies bilatérales et un traitement par
carbamazépine est débuté en raison de l’intolérance passée au
valproate. Sous carbamazépine, les chutes persistent. Le clonazépam
est introduit qui entraîne une disparition des chutes associée à un
meilleur contact de l’enfant avec l’entourage.
À l’âge de 11 ans, Gautier est un enfant au contact difficile,
sans langage, dysmorphique (figures 1A et 1B).
Il fait à nouveau des crises pluriquotidiennes (arrêt des
activités en cours, clonies péribuccales, clonies palpébrales). À
l’examen neurologique, l’enfant présente une hypersalivation, des
troubles de la déglutition, une moins bonne utilisation du bras
gauche, un syndrome pyramidal des membres inférieurs. L’enfant est
hospitalisé. L’EEG met en évidence une activité de pointes ondes
continues au cours du sommeil lent (POCS) (figure 2). L’IRM ne met pas
en évidence d’anomalies (figure 3). La carbamazépine
est arrêtée et le clonazépam est réintroduit.
À l’âge de 12 ans, après une période d’amélioration de quelques
mois, il est noté une nouvelle aggravation clinique (chutes,
héminégligence) motivant l’introduction d’un traitement par
sulthiame puis ethosuximide sans bénéfice spectaculaire. Une
corticothérapie est débutée pendant quelques mois. Il n’est plus
noté de chutes, l’héminégligence régresse mais il persiste une
activité de POCS. Le traitement par corticoïdes est arrêté
progressivement. En raison de la survenue de deux crises
généralisées tonico-cloniques nocturnes, un traitement par
topiramate est débuté à l’âge de 15 ans et est actuellement en
cours.
À 19 ans, Gautier ne parle toujours pas, l’EEG de jour est
normal, il persiste de rares anomalies hémisphériques droites au
cours du sommeil.
Au total, Gautier présente une encéphalopathie fixée d’origine
indéterminée associant une dysmorphie, une absence de langage, des
chutes et un aspect EEG de POCS.
Quel examen complémentaire, réalisé à l’âge de 19 ans, a permis
un diagnostic étiologique de cette encéphalopathie fixée associée à
une activité EEG de POCS ?
Pr J. Motte, neuro-pédiatre, Reims
Gautier présente manifestement une encéphalopathie sur laquelle
vient se greffer une épilepsie. Cette encéphalopathie ne semble pas
progressive. Une malformation pourrait en être l’origine mais l’IRM
est normale. Elle pourrait être d’origine vasculaire anté- ou
prénatale mais la grossesse et l’accouchement se sont déroulés
normalement et là encore l’IRM ne donne pas d’argument en sa
faveur.
De plus, le retard de développement de cet enfant semble
principalement résider en un retard mental. Le fait que ce retard
ait toujours existé et qu’il ne se soit pas aggravé et qu’il n’y
ait pas de régression, va contre la possibilité d’une maladie
métabolique bien que cela soit très loin d’être formel.
Cette encéphalopathie peut être d’origine génétique d’autant
plus que l’on a peut-être une dysmorphie sur les photos qui nous
sont montrées mais cela reste difficile à voir et par ailleurs nous
n’avons pas de photo de ses mains et du corps entier.
L’épilepsie qui se surajoute pourrait faire penser à un X
fragile mais cela a dû être éliminé avec le premier caryotype. On
pourrait aussi évoquer un syndrome d’Angelman mais il manque
énormément de signes.
Néanmoins, cette association d’une encéphalopathie non évolutive
doit nettement pousser les généticiens à revoir le caryotype et
tout particulièrement les télomères.
Pr B. Echenne, neuro-pédiatre, Montpellier
Cet enfant est manifestement atteint d'une affection
anté-natale, fixée, non évolutive, malformative et donc très
probablement génétiquement déterminée. Le décalage des acquisitions
a été précoce, il existe une dysmorphie, une absence de langage, un
syndrome dysharmonieux.
On aimerait avoir plus de précisions en ce qui concerne les EEG
enregistrés à l'âge de 3 ans et les raisons pour lesquelles un
traitement par valproate de sodium a été entrepris. On peut
supposer qu'il existait déjà des anomalies. Il est essentiel de
savoir lesquelles compte tenu de l'évolution ultérieure.
L'enfant a présenté par la suite une épilepsie polymorphe,
pharmaco-résistante, symptomatique même si l'IRM s'est avérée
normale. Il n'existe aucun argument en faveur d'une cause
métabolique ; au contraire, il y a eu une amélioration avec le
temps des perturbations de l'EEG et du nombre des crises et
l'importance du recul permet d'écarter cette éventualité.
Le tableau clinique ne correspond pas à ce que l'on voit dans
les POCS primitifs. Les anomalies de l'EEG au cours du sommeil
semblent plus correspondre à une activation très marquée au cours
du sommeil des décharges intercritiques chez un enfant
encéphalopathe. À mon avis, c'est au niveau de la génétique et du
caryotype que doit se faire l'essentiel de l'orientation
étiologique. L'IRM est normale. La dysmorphie n'évoque pas une
étiologie précise d'où une recherche ciblée sur le chromosome 20 en
anneau, la recherche de délétions sous-télomériques.
E. Hirsch, MP. Valenti, G. Rudolf, E. Flori,
Strasbourg
M. Gautier présente une encéphalopathie fixée associée à un
syndrome dysmorphique et à une absence de langage.
L’aggravation clinique notée à partir de l’âge de 5 ans, chutes,
hypersalivation, sous-utilisation de l’hémicorps gauche, est en
rapport avec l’épilepsie (activation majeure des anomalies EEG
transitoires au cours du sommeil). À partir de l’âge de 12 ans,
cette activation des anomalies EEG au cours du sommeil réalisant un
pattern EEG appelé POCS est liée à l’âge et va régresser soit
spontanément, soit en relation avec le traitement corticoïde. Cette
amélioration du tracé EEG va être concomitante d’une amélioration
clinique des troubles moteurs acquis (chutes, hypersalivation,
héminégligence). Les symptômes moteurs acquis sont en rapport avec
l’épilepsie « syndrome POCS cryptogénique ». Les chutes sont en
relation avec l’existence d’anomalies EEG bisynchrones de grande
amplitude (pointes ondes symptomatiques). L’hypersalivation et
l’héminégligence sont à interpréter comme un symptôme para-ictal en
relation probablement avec l’activation majeure des anomalies au
cours du sommeil.
À l’âge de 19 ans, Gautier présente néanmoins un important
retard global, une absence de langage, un trouble permanent de la
motricité oro-bucco-faciale et une dysmorphie. Quelle est
l’étiologie de cette encéphalopathie fixée aggravée par un état
épileptique (POCS) ?
Cette épilepsie est cryptogénique. Le terme cryptogénique
signifie qu'une cause doit exister, mais qu'elle est cachée. Cette
dénomination inclut toutes les épilepsies qui ne correspondent à
aucune forme d'épilepsie idiopathique connue, et qui surviennent
sans que les examens complémentaires puissent mettre en évidence
une lésion causale. Cette catégorie d'attente rétrécit avec la
précision des moyens d'investigation. Le terme cryptogénique
regroupe des épilepsies probablement symptomatiques (pour
exemple malformations subtiles du développement cortical), mais
également des épilepsies probablement génétiques. Les épilepsies
probablement génétiques sont représentées par des épilepsies
pour lesquelles un facteur génétique causal est suspecté et ne peut
être prouvé par l’analyse des antécédents familiaux ou un test
génétique.
Plusieurs encéphalopathies fixées peuvent être associées à une
épilepsie se caractérisant par une activation majeure des anomalies
EEG transitoires à la veille (syndrome d’Angelmann) ou au cours du
sommeil (retard mental lié à l’X, syndrome de l’X fragile). Ces
deux étiologies génétiques ont pu être éliminées chez Gautier.
Comme le suggèrent le Pr J. Motte et le Pr. B. Echenne, Gautier
présente en fait une microdélétion en 22q13.3, mise en évidence par
une technique d’hybrididation in situ (FISH). La
généticienne E. Flori a évoqué ce diagnostic sur la base du tableau
clinique associant une absence de langage, des traits autistiques,
des crises atoniques fréquentes et une hypotonie. Ce syndrome a été
décrit récemment chez l’enfant*. Ce type d’anomalie génétique
pourrait être recherché chez d’autres patients présentant un
tableau clinique proche.
* Goizet C. et al. Case with Autistic Syndrome and
Chromosome 22q13.3 Deletion Detected by FISH. Am J Med Genet
2000 ; 96 : 839-44.
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