ARTICLE
Auteur(s) :, Yves Chaix1,*,
Virginie Laguitton3, Valérie Lauwers-
Cancès2, Géraldine Daquin3, Claude
Cancès1, Nathalie Villeneuve3
1Unité de Neurologie pédiatrique, hôpital des
Enfants, 330 avenue de Grande-Bretagne, 31059 Toulouse Cedex
2Service Épidémiologie, faculté Jules Guesde,
Toulouse
3Centre Saint-Paul, hôpital Henri Gastaut, Marseille
L’épilepsie ne se limite pas aux crises. Ses conséquences
cognitives et psychologiques peuvent aussi interférer de manière
importante avec l’intégration scolaire et sociale des patients
épileptiques. Les troubles des apprentissages (mathématiques,
lecture, orthographe, écriture) fréquents dans la population
d’enfants présentant une épilepsie (1/3 des enfants épileptiques
selon Aldenkamp et al., 1999) sont plus souvent la conséquence de
troubles cognitifs spécifiques (Metz-Luz et Massa, 1999) que d’une
atteinte globale des fonctions intellectuelles (la fréquence du
retard mental est estimée à 14 % selon Farwell et al., 1985).
Plusieurs facteurs ont été individualisés comme pouvant intervenir
dans le déterminisme des difficultés cognitives : l’âge de
début et la durée de l’épilepsie, le type d’épilepsie, le type et
la fréquence des crises, enfin les effets centraux des
antiépileptiques (Seidenberg et al., 1986 ; Aldenkamp et al.,
1990). La lecture est une fonction cognitive complexe qui dépend de
fonctions innées comme le langage oral et requiert un apprentissage
actif où interviennent fonctions visuo-spatiales, attention,
mémoire, fonctions exécutives. Si l’épilepsie survient au moment où
ces différentes fonctions sont engagées dans leur processus de
maturation, elles seront susceptibles d’être altérées. Toutefois,
les troubles du langage écrit restent peu étudiés chez l’enfant
épileptique en dehors de l’étude ancienne de Stores et Hart
(1976).Le principal objectif de cette étude est de déterminer
l’influence du type d’épilepsie (syndrome épileptique) sur les
capacités de lecture et de déterminer si la topographie du foyer
épileptique (droit vs gauche) a une influence sur la spécificité du
trouble de la lecture.
Méthode
Population
Les enfants inclus dans cette étude étaient âgés de 7 ans et 6 mois
à 12 ans et 9 mois et suivis pour une épilepsie au centre
Saint-Paul à l’hôpital Henri Gastaut à Marseille ou à l’hôpital des
Enfants à Toulouse. Selon le syndrome épileptique, trois groupes
ont été individualisés : groupe Épilepsie Généralisée
Idiopathique (EGI), groupe Épilepsie Temporale (ET) et groupe
Épilepsie Partielle Idiopathique (EPI) (épilepsie partielle à
pointes centro-temporales (EPCT)). Les enfants du premier groupe
présentaient soit des absences, soit des crises généralisées
tonico-cloniques, soit l’association des deux types de crises. Les
enfants du deuxième groupe présentaient une épilepsie partielle
temporale avec soit une imagerie par résonance magnétique
(IRM) normale, soit à l’IRM l’existence d’une dysplasie corticale
focale ou d’une sclérose de l’hippocampe. Les épilepsies temporales
secondaires à des lésions plus diffuses ou des lésions tumorales
ont été exclues. Le troisième groupe était constitué uniquement
d’enfants présentant une EPCT ; dans ce groupe, tous les
enfants ont eu un enregistrement de sommeil afin d’exclure un
syndrome des pointes ondes continues du sommeil. Le retard mental
défini par un QI G < 70 aux échelles de Wechsler constituait
également un critère d’exclusion. Pour chaque enfant, les
variables suivantes ont été notées : âge de début de
l’épilepsie, durée de l’épilepsie c’est-à-dire le temps écoulé
entre la première crise et la dernière crise signalée par la
famille, le type de crise, le nombre et le nom des antiépileptiques
au moment de l’évaluation. La profession des parents et le niveau
scolaire ont été également précisés.
Évaluation neuropsychologique
Une évaluation neuropsychologique a été réalisée pour tous les
enfants sur deux demi-journées. Les références des tests utilisés
ont été rapportées en tête des références bibliographiques. Cette
évaluation a compris une évaluation de la latéralité
(inventaire de latéralité Edinburgh), du comportement à partir du
questionnaire de Conners pour parents et du niveau cognitif global
à partir des échelles de Wechsler (WISC III). Différentes fonctions
cognitives impliquées dans la lecture ont été évaluées :
planification (Tour de Londres, figure de Rey), attention sélective
et soutenue (test de Stroop et test du d2) et mémoire (batterie de
Signoret).
Le langage oral a été évalué sur son versant réceptif par un
test de perception catégorielle (test de discrimination Ma/Na) et
un test de compréhension lexico-syntaxique (test de l’ECOSSE), sur
son versant expressif par des épreuves de fluence phonologique et
sémantique (L2MA), une épreuve de conscience phonologique
(soustraction syllabique et phonémique) ainsi qu’une évaluation du
stock lexical passif à partir de deux épreuves de dénomination
(L2MA & DENO 48). Le niveau de langage écrit a été évalué à
partir d’un test de vitesse de lecture (test de l’Alouette) et de
deux tests évaluant vitesse et niveau de compréhension (Lobrot,
L2MA). Les voies de lecture ont été évaluées à partir d’une liste
de 20 mots irréguliers pour la voie d’adressage et une liste de 20
logatomes pour la voie d’assemblage. Pour chacun des mots
l’exactitude de la réponse et le temps de lecture du mot ont été
pris en compte (Sprenger-Charolles et al., 2000). La dénomination
rapide (couleurs – test de Stroop et lecture de chiffres) et
l’orthographe (L2MA) ont également fait l’objet d’une
évaluation.
Statistiques
La comparaison des différents tests entre les 3 groupes a été
effectuée :
- • pour les variables qualitatives par des tests de Chi2
ou des tests exacts de Fisher quand les effectifs théoriques
étaient inférieurs à 5 ;
- • pour les variables qualitatives par une analyse de
variance. Quand les données n’étaient pas normalement distribuées,
des tests non paramétriques de Kruskall-Wallis étaient
effectués ;
- • pour tenir compte de l’effet sur les tests
d’évaluation que pouvaient avoir la durée de l’épilepsie, l’âge de
début de l’épilepsie et le quotient intellectuel, un ajustement en
analyse multivariée a été effectué.
Résultats
Caractéristiques générales de la population
Trente-deux enfants ont été inclus dans l’étude sur une période
s’étendant de mai 2002 à novembre 2003. L’âge moyen de la
population est de 115,3 mois (ET = 19,4 ; Range : 91 –
153 mois) ; le sex ratio de 1,5 avec 18 garçons et 14 filles.
Il n’y avait pas de différence significative entre les trois
groupes pour les variables suivantes (tableau 1)( Tableau 1 ) : niveau socio-culturel, âge au
moment de l’inclusion, sex ratio, coefficient de latéralité, âge de
début de l’épilepsie et QI p. Bien que non significative, il existe
une différence pour la durée d’évolution de l’épilepsie entre les
groupes : cette dernière étant près de 3 fois plus longue dans
le groupe des épilepsies temporales.
Tableau 1 Caractéristiques générales de la population
|
G1
|
G2
|
G3
|
p
|
|
Type E
|
EGI
|
EPT
|
EPCT
|
|
|
Sujets (Nombre)
|
12
|
8
|
12
|
|
|
Sexe (M/F)
|
7/5
|
4/4
|
7/5
|
|
|
Age : mois (Moy/ET)
|
109,9/14,5
|
127,5/19,6
|
112,4/21,2
|
0,11
|
|
Latéralité Coefficient
|
58,3
|
32,5
|
47,5
|
0,87
|
|
Début E : mois (Moy)
|
73,4
|
65,3
|
86,7
|
0,34
|
|
Durée E : mois (Moy)
|
24,3
|
60,6
|
21,6
|
0,14
|
|
QI p (Moy/ET)
|
92,4/15,6
|
97/13,9
|
102,1/14,0
|
0,28
|
|
AES (0/1/2/3)
|
0/8/3/1
|
0/3/4/1
|
6/6/0/0
|
|
Niveau de lecture
Il existe une différence pour le niveau de lecture entre les
groupes. Cette différence était significative uniquement entre le
groupe des épilepsies temporales (G2) et le groupe des épilepsies
partielles idiopathiques (G3). Elle intéressait le niveau de
leximétrie (vitesse de lecture) et le niveau de compréhension de
lecture (tableau 2)( Tableau 2 ).
Tableau 2 Capacités de lecture
|
G1
|
G2
|
G3
|
p
|
|
Sujets (N)
|
12
|
8
|
12
|
|
|
Alouette : Ecart (Moy/ET)
|
-10,25/21,4
|
-26,6/26,9
|
-3,1/11,08
|
0,04
|
|
Printemps : Quart (Moy/ET)
|
2,1/1,2
|
1,6/0,7
|
3,1/1,0
|
0,009
|
|
Lf1 ds (Moy/ET)
|
-0,8/0,9
|
-1,1/0,8
|
0/0,9
|
0,03
|
|
Lf2 ds (Moy/ET)
|
-0,6/1,4
|
-1,1/0,8
|
-0,1/1,4
|
0,28
|
|
Lf3 ds (Moy/ET)
|
-0,7/1,2
|
-1,1/0,8
|
-0,1/1,2
|
0,20
|
|
LC temps (Moy/ET)
|
34,4/6,6
|
29,2/6,7
|
30,2/9,3
|
0,27
|
|
Stroop D3 ds (Moy/ET)
|
-0,7/1,3
|
- 0,6/0,9
|
-0,2/0,7
|
0,38
|
Fonctions cognitives
Il n’était pas retrouvé de différence significative entre les trois
groupes pour les capacités attentionnelles (test du d2, Stroop) ou
les capacités de planification (Tour de Londres, figure de Rey). Au
niveau des capacités mnésiques s’il n’était pas mis en évidence de
différence significative entre les groupes pour les capacités
d’encodage, d’apprentissage ou de restitution différée de matériel
visuel et/ou auditivo-verbal (BEM 84), on retrouvait par contre une
limitation significative des capacités de mémoire immédiate
auditivo-verbale (épreuves : empan de chiffres - p = 0,004 ou
empan phonologique – p = 0,01). Les capacités de mémoire immédiate
visuo-spatiale (Corsi – p = 0,45) ne montraient pas de différence
significative entre les groupes.
Langage oral
Des différences significatives ont été retrouvées entre les trois
groupes pour plusieurs aspects du langage oral. L’évaluation des
aptitudes verbales à partir de l’échelle de Wechsler (WISC
III) montrait un QI V abaissé de façon significative pour le
groupe des épilepsies temporales (G2), ainsi que les sub-tests
similitudes (p = 0,008) vocabulaire (p = 0,003) ; arrangement
d’images (p = 0,04) et arithmétiques (p = 0,07) ( (figure 1) ). L’évaluation
des capacités de langage a montré des différences significatives
entre les groupes pour les aspects sémantiques (vocabulaire VOC – p
= 0,003) et phonologiques du langage oral (épreuve de
fluence FLP – p = 0,006) (tableau 3)( Tableau
3 ).
Tableau 3 Capacités de langage oral
|
G1
|
G2
|
G3
|
p
|
|
Sujets (N)
|
12
|
8
|
12
|
|
|
FLP ds (Moy/ET)
|
-1,1/0,7
|
-0,7/0,8
|
0,1/1,1
|
0,006
|
|
FLS ds (Moy/ET)
|
-0,6/0,9
|
-0,8/0,9
|
0/0,9
|
0,06
|
|
DENO 48 Score (Moy/ET)
|
36,2/5,1
|
38,1/6,0
|
39,9/4,4
|
0,25
|
|
VOC ds (Moy/ET)
|
-0,5/0,6
|
-1,2/0,7
|
0/0,9
|
0,003
|
|
Ecosse Err Percent (Moy/ET)
|
9,3/3,1
|
7,2/4,1
|
6,2/4,0
|
0,13
|
|
SPS temps ds (Moy/ET)
|
53,8/14,3
|
47,5/18,0
|
42,3/16,5
|
0,23
|
|
CVC temps ds (Moy/ET)
|
44,07/12,0
|
42,5/14,3
|
41,6/15,3
|
0,91
|
|
CCV temps ds (Moy/ET)
|
60,2/26,9
|
61,6/22,8
|
59,3/32,5
|
0,98
|
Échelle de comportement
Au niveau comportemental, l’échelle de Conners faisait ressortir de
façon significative des différences entre les groupes pour trois
facteurs : troubles des conduites (p = 0,001), impulsivité (p
= 0,03) et anxiété (p = 0,04) (tableau 4)( Tableau 4 ).
L’analyse multivariée après ajustement sur les variables QIp,
durée et début de l’épilepsie permettait de montrer que seules
étaient significatives les différences entre les groupes pour des
aspects comportementaux (troubles des conduites p = 0,007), pour le
niveau de lecture (Printemps – p = 0,01), pour les capacités de
mémoire immédiate auditivo-verbale (empan de chiffres p
= 0,04; empan phonologique p = 0,03), pour des aspects
phonologique (FLP – p = 0,03) ou lexical (VOC – L2MA – p = 0,03 ou
VOC – WISCIII p = 0,01) du langage oral (tableau 5)( Tableau 5 ).
Tableau 4 Échelle de comportement
|
G1
|
G2
|
G3
|
p
|
|
Sujets (N)
|
12
|
8
|
12
|
|
|
Troubles des conduites Score (Moy/ET)
|
47,8/6,2
|
61,1/13,5
|
44,0/7,9
|
0,001
|
|
Troubles Apprentissages Score (Moy/ET)
|
64,3/18,4
|
68/12,6
|
54,3/15,0
|
0,14
|
|
Psycho-somatique Score (Moy/ET)
|
56,9/16,5
|
58,5/11,5
|
53,8/11,1
|
0,73
|
|
Impulsivité Score (Moy/ET)
|
52,7/12,7
|
59,8/12,4
|
45,2/10,4
|
0,03
|
|
Anxiété Score (Moy/ET)
|
53/9,4
|
62,1/9,2
|
51,5/9,3
|
0,04
|
|
Hyperactivité Score (Moy/ET)
|
58,0/13,2
|
63/14,3
|
50,8/9,2
|
0,09
|
Tableau 5 Analyse bivariée
|
Variables
|
p sans ajustement
|
p avec ajustement*
|
|
QI V
|
0,005
|
ns
|
|
Similitudes (WISC III)
|
0,008
|
ns
|
|
Arithmétique (WISC III)
|
0,07
|
ns
|
|
Vocabulaire (WISC III)
|
0,003
|
0,01
|
|
Arrangement d’images (WISC III)
|
0,04
|
0,06
|
|
Alouette
|
0,04
|
ns
|
|
Printemps
|
0,009
|
0,01
|
|
LF1
|
0,03
|
ns
|
|
Mémoire Chiffres
|
0,004
|
0,04
|
|
Empan phonologique
|
0,01
|
0,03
|
|
Voc (L2MA)
|
0,003
|
0,03
|
|
FLP (L2MA)
|
0,006
|
0,01
|
|
FLS (L2MA)
|
0,06
|
ns
|
|
Facteur I (Conners)
|
0,001
|
0,007
|
|
Facteur IV (Conners)
|
0,03
|
ns
|
|
Facteur V (Conners)
|
0,04
|
ns
|
Topographie du foyer épileptique
Nous avons étudié l’influence de la topographie du foyer
épileptique en comparant les performances cognitives des enfants
présentant une épilepsie temporale droite (G2 d-4 enfants) à ceux
présentant une épilepsie temporale gauche (G2 g-4 enfants). Cette
comparaison a mis en évidence des différences significatives entre
les deux groupes aux dépens des épilepsies temporales gauches pour
la lecture (Alouette p < 0,05 ou LF3 p < 0,05), la
dénomination rapide (RAN p < 0,05) , les capacités
métaphonologiques (CCV p < 0,05) , ainsi que les deux voies de
lecture (MIR p < 0,05 et LOG p < 0,05) ( (figure 2) ). L’analyse
qualitative des courbes de perception catégorielle (test du Ma/Na)
suggérait également une différence entre les épilepsies temporales
droites qui semblaient présenter une frontière catégorielle plus
marquée que les épilepsies temporales gauches ( (figure 3) ).
Discussion
Nous avons mis en évidence l’existence de difficultés de lecture
avec un effet lié au groupe à partir d’un test évaluant vitesse et
compréhension de lecture (le printemps – batterie Orlec). Ces
difficultés sont retrouvées dans le groupe des épilepsies
temporales (ET) lorsqu’on le comparait au groupe des épilepsies
partielles idiopathiques à pointes centro-temporales (EPCT). Le
groupe ET ne présentait pas de différence significative avec le
groupe des épilepsies généralisées idiopathiques. Après ajustement
sur la durée de l’épilepsie, l’âge de début et les capacités non
verbales (QI p), la différence ne restait pas significative pour la
vitesse de lecture (Alouette). Ceci est en faveur du rôle de
facteurs liés à l’activité épileptique indépendamment du syndrome
épileptique sur certains aspects de la lecture.
Ceci suscite un premier commentaire : le caractère bénin
des EPCT est généralement admis et une abstention thérapeutique est
souvent préconisée dans ce syndrome épileptique. Néanmoins, 10 à
20 % des enfants ayant une EPCT pourraient présenter une
évolution plus sévère ou atypique (de Saint-Martin et al., 2001).
Dans notre série, nous avons veillé à ne pas inclure de syndrome
des pointes ondes continues du sommeil ou d’enfants présentant une
forme atypique d’EPCT. La plupart des résultats aux tests
neurocognitifs dans ce groupe ne s’écartaient pas de façon
significative de la moyenne par rapport à la population ayant
permis l’étalonnage des tests. Nous pouvons considérer ce groupe
comme notre « population contrôle ». Dans les épilepsies
généralisées idiopathiques (EGI), et en particulier les épilepsies
absences de l’enfance, les auteurs ont rapporté des difficultés
neurocognitives qui rendent relatif le caractère bénin de ce groupe
d’épilepsie (Echenne et al., 2001). Ainsi pour plusieurs variables
évaluant la lecture, les performances en lecture sont inférieures
dans le groupe des EGI par rapport au groupe des EPCT sans
atteindre le seuil de significativité. Dans l’étude de Sharp et
al., (1996), les enfants présentant des crises partielles complexes
présentaient plus de difficultés que les enfants développant une
EGI mais dans les deux groupes, les capacités de lecture étaient
retrouvées déficitaires. Notre étude rejoint ces constatations.
Les capacités attentionnelles, les capacités de planification ou
les aptitudes visuo-spatiales ne pouvaient être impliquées dans la
genèse des troubles de la lecture des sujets : pour ces
fonctions cognitives, il n’était pas retrouvé de différences
significatives entre les trois groupes. La différence de niveau de
lecture entre les groupes peut être attribuée de façon plus
spécifique à des déficits du langage oral et de la mémoire
immédiate auditivo-verbale. Pour la mémoire immédiate
auditivo-verbale on retrouvait une différence significative aux
dépens des groupes ET et EGI avec faiblesse de l’empan de chiffre
et de l’empan phonologique, alors qu’il n’existait pas de
différence entre les groupes pour l’empan visuo-spatial. Cette
différence persistait après ajustement sur les variables QIp, durée
et âge de début de l’épilepsie. Pour le langage oral, des
différences entre les groupes ont été mises en évidence pour des
aspects phonologiques et sémantiques du langage. Les stocks
lexicaux actifs (définition verbale) et passifs (dénomination sur
images) étaient réduits dans le groupe des ET par rapport au groupe
EPCT. La différence n’était pas significative entre le groupe des
EGI et des EPCT. Les épreuves de fluence (phonologique et
sémantique) montraient un niveau faible pour les deux groupes EGI
et ET. Ces résultats vont dans le sens de Jambaqué (2001) qui
rapportait des troubles du langage chez les enfants présentant une
épilepsie temporale avec des scores faibles pour les épreuves de
vocabulaire et de dénomination. Par ailleurs, Breier et al. (2000)
ont comparé deux groupes de sujets présentant une épilepsie
temporale avec et sans difficulté de lecture. Les auteurs
rapportaient des scores significativement plus faibles pour les
capacités verbales et les capacités de mémoire dans le groupe où
étaient présentes les difficultés de lecture. Ils ne retrouvaient
pas de différence pour la visuo-construction ou les fonctions
exécutives. Sur un groupe de 48 enfants présentant une épilepsie
temporale réfractaire en phase pré-chirurgicale, Helmstaedter et
al., (2001), retrouvaient des troubles du langage pour un enfant
sur deux (54 %). Les troubles de la mémoire étaient par contre
moins fréquents comparativement à la population adulte et à la
fréquence des troubles du langage. L’implication des régions
temporales dans les aspects phonologique et sémantique du
traitement linguistique est bien établie (Démonet et al., 1992), ce
qui est en faveur d’un effet spécifique du type d’épilepsie au vu
des résultats retrouvés dans notre étude et celles citées
ci-dessus.
Les comparaisons réalisées dans le groupe des ET selon la
localisation droite ou gauche du foyer étaient en faveur d’un effet
spécifique : dans le groupe des ET G, notre étude a mis en
évidence des performances en lecture plus faibles (Alouette p <
0,05 ; LF3 p < 0,05), une faiblesse pour la dénomination
rapide (RAN p < 0,05), pour la conscience phonologique (CCV p
< 0,05) ou pour les deux voies de lecture (assemblage (LOG p
< 0,05) et adressage (MIR p < 0,05). Le profil
neuropsychologique des ET G était proche de celui rencontré dans la
dyslexie développementale. Il existe un grand nombre d’arguments
issus notamment d’études récentes en imagerie cérébrale
fonctionnelle pour attribuer les troubles linguistiques observés
dans la dyslexie à un dysfonctionnement des régions périsylviennes
gauches et plus particulièrement temporales (temporo-pariétale et
temporo-occipitale gauches) (pour une revue récente, voir Démonet
et al., 2004). Dans l’épilepsie temporale, certaines études mettent
en évidence de tels dysfonctionnements : par exemple, Henry et
al., (1998) montrent une absence d’activation de la partie
antérieure du gyrus fusiforme gauche, chez des patients présentant
une ET gauche comparativement à un groupe témoin lors d’une tâche
de dénomination. Par ailleurs, l’analyse des courbes de perception
catégorielle (test Ma/Na) montre également des différences entre
les ET selon la localisation droite ou gauche du foyer. La
frontière catégorielle semble plus nette dans le groupe des ET
droites ce qui semble traduire un trouble de la perception
catégorielle dans le groupe des ET gauches. Bougeard et Fischer
(2002) rapportent des altérations des PE dans le traitement des
stimuli auditifs chez les patients présentant une ET gauche et
posent la question du rôle de ce déficit dans la genèse des
difficultés neuropsychologiques rencontrées dans l’ET. Dans les
dyslexies développementales, le trouble de la perception
catégorielle serait à l’origine du trouble phonologique en ne
permettant pas l’établissement de représentations phonologiques
stables.
Au niveau comportemental, on retrouvait une différence
significative avec un effet groupe aux dépens des ET pour les
troubles des conduites. Les différences observées pour l’anxiété et
l’impulsivité disparaissaient après l’ajustement et semblaient plus
dépendre de facteurs liés à l’activité épileptique. Des troubles du
comportement sont régulièrement rapportés chez l’enfant dans les
épilepsies temporales (Jambaqué, 2001). Pour certains, ils seraient
plus fréquents dans les épilepsies temporales gauches (Stores et
Hart, 1976) ou Lindsay et al., 1984). Leur implication dans les
difficultés de lecture reste à déterminer.
Les causes des troubles des apprentissages dans l’épilepsie sont
multifactorielles. Une des difficultés principales pour les études
neuropsychologiques réside dans le contrôle des différentes
variables. Dans cette étude, l’âge de début et la durée de
l’épilepsie ont été évalués dans chaque groupe et leur rôle
respectif pris en compte dans l’analyse. La fréquence des crises
est également un facteur jouant un rôle dans la genèse des
difficultés chez les enfants épileptiques (Farwell et al., 1985)
Dans notre étude, les trois groupes n’étaient pas équivalents sur
ce plan là : les enfants du groupe EPCT faisaient peu de
crises (10 sur 12 avaient fait moins de 5 crises au total), les
enfants du groupe EGI faisaient essentiellement des absences (mais
6/12 avaient fait également des crises CGTC mais en nombre limité
de 1 à 3 crises en dehors d’un enfant qui a fait plus de 10 CGTC).
Enfin, dans le groupe ET, les crises étaient fréquentes variant de
2 à 3 crises par jour à 1 crise tous les trois mois. Pour certains
auteurs, c’est le QI performance qui s’avérait être davantage
dépendant de la fréquence des crises (Rodin et al., 1986) :
cette variable a également été prise en compte dans l’analyse.
Enfin les antiépileptiques jouent également un rôle potentiel dans
les difficultés cognitives des enfants : dans le groupe EPCT,
les enfants ne recevaient pas pour la moitié d’entre-eux de
médicament, les autres étaient en monothérapie soit avec du
valproate de sodium (4/6) soit du clobazam (2/6) ; dans les
groupes EGI et ET, le nombre de médicaments était comparable (seul
un enfant dans chaque groupe recevait trois médicaments) mais
différents pour les molécules prescrites : dans le groupe EGI,
il s’agissait soit du valproate, de la lamotrigine ou de
l’éthosuximide ; dans le groupe ET, il s’agissait de la
carbamazépine, du topamax ou du valproate de sodium : un seul
d’entre eux recevait de la phénytoïne et un seul du vigabatrin.
Certains auteurs ont montré l’absence de retentissement cognitif
après introduction d’un médicament (valproate de Sodium,
carbamazépine ou éthosuximide) en comparant le profil
neuropsychologique des enfants avant et après introduction de la
molécule antiépileptique (Mandelbaum et Burack, 1997). Néanmoins,
on ne peut formellement exclure ici un rôle pour certains
d’entre-eux comme la phénytoïne ou le topamax.
Conclusion
La taille réduite de l’échantillon peut limiter la portée des
résultats et rend vraisemblablement nécessaire la réalisation
d’études sur des population plus larges. Il serait notamment
intéressant de comparer le profil neuropsychologique des épilepsies
temporales selon la localisation antérieure ou postérieure du
foyer. Néanmoins, cette étude va dans le sens de dysfonctionnements
cognitifs spécifiques en fonction du type d’épilepsie : les
épilepsies temporales développent des troubles de la lecture et le
profil neuropsychologique des ET gauches n’est pas sans rappeler
celui des dyslexies développementales où un dysfonctionnement des
régions périsylviennes gauches est mis en cause.
Remerciements
À l’ensemble des enfants ayant participé à ce projet. Ce travail a
reçu le soutien de la Ligue française contre l’épilepsie et des
laboratoires Novartis.
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