Accueil > Revues > Médecine > Epilepsie > Texte intégral de l'article
 
      Recherche avancée    Panier    English version 
 
Nouveautés
Catalogue/Recherche
Collections
Toutes les revues
Médecine
Epilepsies
- Numéro en cours
- Archives
- S'abonner
- Commander un       numéro
- Plus d'infos
Biologie et recherche
Santé publique
Agronomie et Biotech.
Mon compte
Mot de passe oublié ?
Activer mon compte
S'abonner
Licences IP
- Mode d'emploi
- Demande de devis
- Contrat de licence
Commander un numéro
Articles à la carte
Newsletters
Publier chez JLE
Revues
Ouvrages
Espace annonceurs
Droits étrangers
Diffuseurs



 

Texte intégral de l'article
 
  Version imprimable

Étude des capacités de lecture dans une population d’enfants épileptiques


Epilepsies. Volume 16, Numéro 4, 205-12, Octobre-Novembre-Décembre 2004, Article original


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Yves Chaix, Virginie Laguitton, Valérie Lauwers- Cancès, Géraldine Daquin, Claude Cancès, Nathalie Villeneuve , Unité de Neurologie pédiatrique, hôpital des Enfants, 330 avenue de Grande-Bretagne, 31059 Toulouse Cedex, Service Épidémiologie, faculté Jules Guesde, Toulouse, Centre Saint-Paul, hôpital Henri Gastaut, Marseille.

Résumé : Les troubles d’apprentissage de la lecture chez les enfants épileptiques sont fréquents. En comprendre les mécanismes peut permettre de proposer des stratégies de rééducation adaptées. Trois groupes d’enfants âgés entre 7 et 13 ans présentant soit une épilepsie partielle idiopathique à pointes centro-temporales, soit une épilepsie généralisée idiopathique, soit une épilepsie temporale, ont été comparés pour leurs capacités de lecture. Plusieurs fonctions cognitives impliquées dans les mécanismes de la lecture ont également été évaluées. Les trois groupes d’enfants ne différaient pas de façon significative pour un certain nombre de facteurs impliqués dans le déterminisme des difficultés d’apprentissage. Une analyse de la variance ajustée sur la durée et le début de l’épilepsie ainsi que sur le QI p des enfants a été réalisée afin d’isoler au mieux l’influence du syndrome épileptique. Les troubles de la lecture dominaient dans le groupe des épilepsies temporales avec une influence de la topographie du foyer. Ces troubles apparaissaient surtout secondaires à des difficultés de langage oral (aspects phonologiques et lexicaux) et à une limitation des capacités de mémoire immédiate. Le profil neuropsychologique des épilepsies temporales gauches ressemblait au profil des dyslexies développementales à prédominance phonologique. À un degré moindre, les enfants du groupe des épilepsies généralisées idiopathiques présentaient également des difficultés pour la lecture. Les résultats de ce travail sont en faveur de l’existence de dysfonctionnements neuropsychologiques spécifiques de l’épilepsie chez l’enfant, et peuvent contribuer à la compréhension et au traitement des mauvaises performances scolaires dans cette population.

Mots-clés : épilepsie, lecture, neuropsychologie, enfant

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, Yves Chaix1,*, Virginie Laguitton3, Valérie Lauwers- Cancès2, Géraldine Daquin3, Claude Cancès1, Nathalie Villeneuve3

1Unité de Neurologie pédiatrique, hôpital des Enfants, 330 avenue de Grande-Bretagne, 31059 Toulouse Cedex
2Service Épidémiologie, faculté Jules Guesde, Toulouse
3Centre Saint-Paul, hôpital Henri Gastaut, Marseille

L’épilepsie ne se limite pas aux crises. Ses conséquences cognitives et psychologiques peuvent aussi interférer de manière importante avec l’intégration scolaire et sociale des patients épileptiques. Les troubles des apprentissages (mathématiques, lecture, orthographe, écriture) fréquents dans la population d’enfants présentant une épilepsie (1/3 des enfants épileptiques selon Aldenkamp et al., 1999) sont plus souvent la conséquence de troubles cognitifs spécifiques (Metz-Luz et Massa, 1999) que d’une atteinte globale des fonctions intellectuelles (la fréquence du retard mental est estimée à 14 % selon Farwell et al., 1985). Plusieurs facteurs ont été individualisés comme pouvant intervenir dans le déterminisme des difficultés cognitives : l’âge de début et la durée de l’épilepsie, le type d’épilepsie, le type et la fréquence des crises, enfin les effets centraux des antiépileptiques (Seidenberg et al., 1986 ; Aldenkamp et al., 1990). La lecture est une fonction cognitive complexe qui dépend de fonctions innées comme le langage oral et requiert un apprentissage actif où interviennent fonctions visuo-spatiales, attention, mémoire, fonctions exécutives. Si l’épilepsie survient au moment où ces différentes fonctions sont engagées dans leur processus de maturation, elles seront susceptibles d’être altérées. Toutefois, les troubles du langage écrit restent peu étudiés chez l’enfant épileptique en dehors de l’étude ancienne de Stores et Hart (1976).Le principal objectif de cette étude est de déterminer l’influence du type d’épilepsie (syndrome épileptique) sur les capacités de lecture et de déterminer si la topographie du foyer épileptique (droit vs gauche) a une influence sur la spécificité du trouble de la lecture.

Méthode

Population

Les enfants inclus dans cette étude étaient âgés de 7 ans et 6 mois à 12 ans et 9 mois et suivis pour une épilepsie au centre Saint-Paul à l’hôpital Henri Gastaut à Marseille ou à l’hôpital des Enfants à Toulouse. Selon le syndrome épileptique, trois groupes ont été individualisés : groupe Épilepsie Généralisée Idiopathique (EGI), groupe Épilepsie Temporale (ET) et groupe Épilepsie Partielle Idiopathique (EPI) (épilepsie partielle à pointes centro-temporales (EPCT)). Les enfants du premier groupe présentaient soit des absences, soit des crises généralisées tonico-cloniques, soit l’association des deux types de crises. Les enfants du deuxième groupe présentaient une épilepsie partielle temporale avec soit une imagerie par résonance magnétique (IRM) normale, soit à l’IRM l’existence d’une dysplasie corticale focale ou d’une sclérose de l’hippocampe. Les épilepsies temporales secondaires à des lésions plus diffuses ou des lésions tumorales ont été exclues. Le troisième groupe était constitué uniquement d’enfants présentant une EPCT ; dans ce groupe, tous les enfants ont eu un enregistrement de sommeil afin d’exclure un syndrome des pointes ondes continues du sommeil. Le retard mental défini par un QI G < 70 aux échelles de Wechsler constituait également un critère d’exclusion. Pour chaque enfant, les variables suivantes ont été notées : âge de début de l’épilepsie, durée de l’épilepsie c’est-à-dire le temps écoulé entre la première crise et la dernière crise signalée par la famille, le type de crise, le nombre et le nom des antiépileptiques au moment de l’évaluation. La profession des parents et le niveau scolaire ont été également précisés.

Évaluation neuropsychologique

Une évaluation neuropsychologique a été réalisée pour tous les enfants sur deux demi-journées. Les références des tests utilisés ont été rapportées en tête des références bibliographiques. Cette évaluation a compris une évaluation de la latéralité (inventaire de latéralité Edinburgh), du comportement à partir du questionnaire de Conners pour parents et du niveau cognitif global à partir des échelles de Wechsler (WISC III). Différentes fonctions cognitives impliquées dans la lecture ont été évaluées : planification (Tour de Londres, figure de Rey), attention sélective et soutenue (test de Stroop et test du d2) et mémoire (batterie de Signoret).

Le langage oral a été évalué sur son versant réceptif par un test de perception catégorielle (test de discrimination Ma/Na) et un test de compréhension lexico-syntaxique (test de l’ECOSSE), sur son versant expressif par des épreuves de fluence phonologique et sémantique (L2MA), une épreuve de conscience phonologique (soustraction syllabique et phonémique) ainsi qu’une évaluation du stock lexical passif à partir de deux épreuves de dénomination (L2MA & DENO 48). Le niveau de langage écrit a été évalué à partir d’un test de vitesse de lecture (test de l’Alouette) et de deux tests évaluant vitesse et niveau de compréhension (Lobrot, L2MA). Les voies de lecture ont été évaluées à partir d’une liste de 20 mots irréguliers pour la voie d’adressage et une liste de 20 logatomes pour la voie d’assemblage. Pour chacun des mots l’exactitude de la réponse et le temps de lecture du mot ont été pris en compte (Sprenger-Charolles et al., 2000). La dénomination rapide (couleurs – test de Stroop et lecture de chiffres) et l’orthographe (L2MA) ont également fait l’objet d’une évaluation.

Statistiques

La comparaison des différents tests entre les 3 groupes a été effectuée :
  • pour les variables qualitatives par des tests de Chi2 ou des tests exacts de Fisher quand les effectifs théoriques étaient inférieurs à 5 ;
  • pour les variables qualitatives par une analyse de variance. Quand les données n’étaient pas normalement distribuées, des tests non paramétriques de Kruskall-Wallis étaient effectués ;
  • pour tenir compte de l’effet sur les tests d’évaluation que pouvaient avoir la durée de l’épilepsie, l’âge de début de l’épilepsie et le quotient intellectuel, un ajustement en analyse multivariée a été effectué.

Résultats

Caractéristiques générales de la population

Trente-deux enfants ont été inclus dans l’étude sur une période s’étendant de mai 2002 à novembre 2003. L’âge moyen de la population est de 115,3 mois (ET = 19,4 ; Range : 91 – 153 mois) ; le sex ratio de 1,5 avec 18 garçons et 14 filles. Il n’y avait pas de différence significative entre les trois groupes pour les variables suivantes (tableau 1)( Tableau 1 ) : niveau socio-culturel, âge au moment de l’inclusion, sex ratio, coefficient de latéralité, âge de début de l’épilepsie et QI p. Bien que non significative, il existe une différence pour la durée d’évolution de l’épilepsie entre les groupes : cette dernière étant près de 3 fois plus longue dans le groupe des épilepsies temporales.
Tableau 1 Caractéristiques générales de la population

G1

G2

G3

p

Type E

EGI

EPT

EPCT

Sujets (Nombre)

12

8

12

Sexe (M/F)

7/5

4/4

7/5

Age : mois (Moy/ET)

109,9/14,5

127,5/19,6

112,4/21,2

0,11

Latéralité Coefficient

58,3

32,5

47,5

0,87

Début E : mois (Moy)

73,4

65,3

86,7

0,34

Durée E : mois (Moy)

24,3

60,6

21,6

0,14

QI p (Moy/ET)

92,4/15,6

97/13,9

102,1/14,0

0,28

AES (0/1/2/3)

0/8/3/1

0/3/4/1

6/6/0/0

Niveau de lecture

Il existe une différence pour le niveau de lecture entre les groupes. Cette différence était significative uniquement entre le groupe des épilepsies temporales (G2) et le groupe des épilepsies partielles idiopathiques (G3). Elle intéressait le niveau de leximétrie (vitesse de lecture) et le niveau de compréhension de lecture (tableau 2)( Tableau 2 ).
Tableau 2 Capacités de lecture

G1

G2

G3

p

Sujets (N)

12

8

12

Alouette : Ecart (Moy/ET)

-10,25/21,4

-26,6/26,9

-3,1/11,08

0,04

Printemps : Quart (Moy/ET)

2,1/1,2

1,6/0,7

3,1/1,0

0,009

Lf1 ds (Moy/ET)

-0,8/0,9

-1,1/0,8

0/0,9

0,03

Lf2 ds (Moy/ET)

-0,6/1,4

-1,1/0,8

-0,1/1,4

0,28

Lf3 ds (Moy/ET)

-0,7/1,2

-1,1/0,8

-0,1/1,2

0,20

LC temps (Moy/ET)

34,4/6,6

29,2/6,7

30,2/9,3

0,27

Stroop D3 ds (Moy/ET)

-0,7/1,3

- 0,6/0,9

-0,2/0,7

0,38

Fonctions cognitives

Il n’était pas retrouvé de différence significative entre les trois groupes pour les capacités attentionnelles (test du d2, Stroop) ou les capacités de planification (Tour de Londres, figure de Rey). Au niveau des capacités mnésiques s’il n’était pas mis en évidence de différence significative entre les groupes pour les capacités d’encodage, d’apprentissage ou de restitution différée de matériel visuel et/ou auditivo-verbal (BEM 84), on retrouvait par contre une limitation significative des capacités de mémoire immédiate auditivo-verbale (épreuves : empan de chiffres - p = 0,004 ou empan phonologique – p = 0,01). Les capacités de mémoire immédiate visuo-spatiale (Corsi – p = 0,45) ne montraient pas de différence significative entre les groupes.

Langage oral

Des différences significatives ont été retrouvées entre les trois groupes pour plusieurs aspects du langage oral. L’évaluation des aptitudes verbales à partir de l’échelle de Wechsler (WISC III) montrait un QI V abaissé de façon significative pour le groupe des épilepsies temporales (G2), ainsi que les sub-tests similitudes (p = 0,008) vocabulaire (p = 0,003) ; arrangement d’images (p = 0,04) et arithmétiques (p = 0,07) ( (figure 1) ). L’évaluation des capacités de langage a montré des différences significatives entre les groupes pour les aspects sémantiques (vocabulaire VOC – p = 0,003) et phonologiques du langage oral (épreuve de fluence FLP – p = 0,006) (tableau 3)( Tableau 3 ).
Tableau 3 Capacités de langage oral

G1

G2

G3

p

Sujets (N)

12

8

12

FLP ds (Moy/ET)

-1,1/0,7

-0,7/0,8

0,1/1,1

0,006

FLS ds (Moy/ET)

-0,6/0,9

-0,8/0,9

0/0,9

0,06

DENO 48 Score (Moy/ET)

36,2/5,1

38,1/6,0

39,9/4,4

0,25

VOC ds (Moy/ET)

-0,5/0,6

-1,2/0,7

0/0,9

0,003

Ecosse Err Percent (Moy/ET)

9,3/3,1

7,2/4,1

6,2/4,0

0,13

SPS temps ds (Moy/ET)

53,8/14,3

47,5/18,0

42,3/16,5

0,23

CVC temps ds (Moy/ET)

44,07/12,0

42,5/14,3

41,6/15,3

0,91

CCV temps ds (Moy/ET)

60,2/26,9

61,6/22,8

59,3/32,5

0,98

Échelle de comportement

Au niveau comportemental, l’échelle de Conners faisait ressortir de façon significative des différences entre les groupes pour trois facteurs : troubles des conduites (p = 0,001), impulsivité (p = 0,03) et anxiété (p = 0,04) (tableau 4)( Tableau 4 ).

L’analyse multivariée après ajustement sur les variables QIp, durée et début de l’épilepsie permettait de montrer que seules étaient significatives les différences entre les groupes pour des aspects comportementaux (troubles des conduites p = 0,007), pour le niveau de lecture (Printemps – p = 0,01), pour les capacités de mémoire immédiate auditivo-verbale (empan de chiffres p = 0,04; empan phonologique p = 0,03), pour des aspects phonologique (FLP – p = 0,03) ou lexical (VOC – L2MA – p = 0,03 ou VOC – WISCIII p = 0,01) du langage oral (tableau 5)( Tableau 5 ).
Tableau 4 Échelle de comportement

G1

G2

G3

p

Sujets (N)

12

8

12

Troubles des conduites Score (Moy/ET)

47,8/6,2

61,1/13,5

44,0/7,9

0,001

Troubles Apprentissages Score (Moy/ET)

64,3/18,4

68/12,6

54,3/15,0

0,14

Psycho-somatique Score (Moy/ET)

56,9/16,5

58,5/11,5

53,8/11,1

0,73

Impulsivité Score (Moy/ET)

52,7/12,7

59,8/12,4

45,2/10,4

0,03

Anxiété Score (Moy/ET)

53/9,4

62,1/9,2

51,5/9,3

0,04

Hyperactivité Score (Moy/ET)

58,0/13,2

63/14,3

50,8/9,2

0,09


Tableau 5 Analyse bivariée

Variables

p sans ajustement

p avec ajustement*

QI V

0,005

ns

Similitudes (WISC III)

0,008

ns

Arithmétique (WISC III)

0,07

ns

Vocabulaire (WISC III)

0,003

0,01

Arrangement d’images (WISC III)

0,04

0,06

Alouette

0,04

ns

Printemps

0,009

0,01

LF1

0,03

ns

Mémoire Chiffres

0,004

0,04

Empan phonologique

0,01

0,03

Voc (L2MA)

0,003

0,03

FLP (L2MA)

0,006

0,01

FLS (L2MA)

0,06

ns

Facteur I (Conners)

0,001

0,007

Facteur IV (Conners)

0,03

ns

Facteur V (Conners)

0,04

ns

Topographie du foyer épileptique

Nous avons étudié l’influence de la topographie du foyer épileptique en comparant les performances cognitives des enfants présentant une épilepsie temporale droite (G2 d-4 enfants) à ceux présentant une épilepsie temporale gauche (G2 g-4 enfants). Cette comparaison a mis en évidence des différences significatives entre les deux groupes aux dépens des épilepsies temporales gauches pour la lecture (Alouette p < 0,05 ou LF3 p < 0,05), la dénomination rapide (RAN p < 0,05) , les capacités métaphonologiques (CCV p < 0,05) , ainsi que les deux voies de lecture (MIR p < 0,05 et LOG p < 0,05) ( (figure 2) ). L’analyse qualitative des courbes de perception catégorielle (test du Ma/Na) suggérait également une différence entre les épilepsies temporales droites qui semblaient présenter une frontière catégorielle plus marquée que les épilepsies temporales gauches ( (figure 3) ).

Discussion

Nous avons mis en évidence l’existence de difficultés de lecture avec un effet lié au groupe à partir d’un test évaluant vitesse et compréhension de lecture (le printemps – batterie Orlec). Ces difficultés sont retrouvées dans le groupe des épilepsies temporales (ET) lorsqu’on le comparait au groupe des épilepsies partielles idiopathiques à pointes centro-temporales (EPCT). Le groupe ET ne présentait pas de différence significative avec le groupe des épilepsies généralisées idiopathiques. Après ajustement sur la durée de l’épilepsie, l’âge de début et les capacités non verbales (QI p), la différence ne restait pas significative pour la vitesse de lecture (Alouette). Ceci est en faveur du rôle de facteurs liés à l’activité épileptique indépendamment du syndrome épileptique sur certains aspects de la lecture.

Ceci suscite un premier commentaire : le caractère bénin des EPCT est généralement admis et une abstention thérapeutique est souvent préconisée dans ce syndrome épileptique. Néanmoins, 10 à 20 % des enfants ayant une EPCT pourraient présenter une évolution plus sévère ou atypique (de Saint-Martin et al., 2001). Dans notre série, nous avons veillé à ne pas inclure de syndrome des pointes ondes continues du sommeil ou d’enfants présentant une forme atypique d’EPCT. La plupart des résultats aux tests neurocognitifs dans ce groupe ne s’écartaient pas de façon significative de la moyenne par rapport à la population ayant permis l’étalonnage des tests. Nous pouvons considérer ce groupe comme notre « population contrôle ». Dans les épilepsies généralisées idiopathiques (EGI), et en particulier les épilepsies absences de l’enfance, les auteurs ont rapporté des difficultés neurocognitives qui rendent relatif le caractère bénin de ce groupe d’épilepsie (Echenne et al., 2001). Ainsi pour plusieurs variables évaluant la lecture, les performances en lecture sont inférieures dans le groupe des EGI par rapport au groupe des EPCT sans atteindre le seuil de significativité. Dans l’étude de Sharp et al., (1996), les enfants présentant des crises partielles complexes présentaient plus de difficultés que les enfants développant une EGI mais dans les deux groupes, les capacités de lecture étaient retrouvées déficitaires. Notre étude rejoint ces constatations.

Les capacités attentionnelles, les capacités de planification ou les aptitudes visuo-spatiales ne pouvaient être impliquées dans la genèse des troubles de la lecture des sujets : pour ces fonctions cognitives, il n’était pas retrouvé de différences significatives entre les trois groupes. La différence de niveau de lecture entre les groupes peut être attribuée de façon plus spécifique à des déficits du langage oral et de la mémoire immédiate auditivo-verbale. Pour la mémoire immédiate auditivo-verbale on retrouvait une différence significative aux dépens des groupes ET et EGI avec faiblesse de l’empan de chiffre et de l’empan phonologique, alors qu’il n’existait pas de différence entre les groupes pour l’empan visuo-spatial. Cette différence persistait après ajustement sur les variables QIp, durée et âge de début de l’épilepsie. Pour le langage oral, des différences entre les groupes ont été mises en évidence pour des aspects phonologiques et sémantiques du langage. Les stocks lexicaux actifs (définition verbale) et passifs (dénomination sur images) étaient réduits dans le groupe des ET par rapport au groupe EPCT. La différence n’était pas significative entre le groupe des EGI et des EPCT. Les épreuves de fluence (phonologique et sémantique) montraient un niveau faible pour les deux groupes EGI et ET. Ces résultats vont dans le sens de Jambaqué (2001) qui rapportait des troubles du langage chez les enfants présentant une épilepsie temporale avec des scores faibles pour les épreuves de vocabulaire et de dénomination. Par ailleurs, Breier et al. (2000) ont comparé deux groupes de sujets présentant une épilepsie temporale avec et sans difficulté de lecture. Les auteurs rapportaient des scores significativement plus faibles pour les capacités verbales et les capacités de mémoire dans le groupe où étaient présentes les difficultés de lecture. Ils ne retrouvaient pas de différence pour la visuo-construction ou les fonctions exécutives. Sur un groupe de 48 enfants présentant une épilepsie temporale réfractaire en phase pré-chirurgicale, Helmstaedter et al., (2001), retrouvaient des troubles du langage pour un enfant sur deux (54 %). Les troubles de la mémoire étaient par contre moins fréquents comparativement à la population adulte et à la fréquence des troubles du langage. L’implication des régions temporales dans les aspects phonologique et sémantique du traitement linguistique est bien établie (Démonet et al., 1992), ce qui est en faveur d’un effet spécifique du type d’épilepsie au vu des résultats retrouvés dans notre étude et celles citées ci-dessus.

Les comparaisons réalisées dans le groupe des ET selon la localisation droite ou gauche du foyer étaient en faveur d’un effet spécifique : dans le groupe des ET G, notre étude a mis en évidence des performances en lecture plus faibles (Alouette p < 0,05 ; LF3 p < 0,05), une faiblesse pour la dénomination rapide (RAN p < 0,05), pour la conscience phonologique (CCV p < 0,05) ou pour les deux voies de lecture (assemblage (LOG p < 0,05) et adressage (MIR p < 0,05). Le profil neuropsychologique des ET G était proche de celui rencontré dans la dyslexie développementale. Il existe un grand nombre d’arguments issus notamment d’études récentes en imagerie cérébrale fonctionnelle pour attribuer les troubles linguistiques observés dans la dyslexie à un dysfonctionnement des régions périsylviennes gauches et plus particulièrement temporales (temporo-pariétale et temporo-occipitale gauches) (pour une revue récente, voir Démonet et al., 2004). Dans l’épilepsie temporale, certaines études mettent en évidence de tels dysfonctionnements : par exemple, Henry et al., (1998) montrent une absence d’activation de la partie antérieure du gyrus fusiforme gauche, chez des patients présentant une ET gauche comparativement à un groupe témoin lors d’une tâche de dénomination. Par ailleurs, l’analyse des courbes de perception catégorielle (test Ma/Na) montre également des différences entre les ET selon la localisation droite ou gauche du foyer. La frontière catégorielle semble plus nette dans le groupe des ET droites ce qui semble traduire un trouble de la perception catégorielle dans le groupe des ET gauches. Bougeard et Fischer (2002) rapportent des altérations des PE dans le traitement des stimuli auditifs chez les patients présentant une ET gauche et posent la question du rôle de ce déficit dans la genèse des difficultés neuropsychologiques rencontrées dans l’ET. Dans les dyslexies développementales, le trouble de la perception catégorielle serait à l’origine du trouble phonologique en ne permettant pas l’établissement de représentations phonologiques stables.

Au niveau comportemental, on retrouvait une différence significative avec un effet groupe aux dépens des ET pour les troubles des conduites. Les différences observées pour l’anxiété et l’impulsivité disparaissaient après l’ajustement et semblaient plus dépendre de facteurs liés à l’activité épileptique. Des troubles du comportement sont régulièrement rapportés chez l’enfant dans les épilepsies temporales (Jambaqué, 2001). Pour certains, ils seraient plus fréquents dans les épilepsies temporales gauches (Stores et Hart, 1976) ou Lindsay et al., 1984). Leur implication dans les difficultés de lecture reste à déterminer.

Les causes des troubles des apprentissages dans l’épilepsie sont multifactorielles. Une des difficultés principales pour les études neuropsychologiques réside dans le contrôle des différentes variables. Dans cette étude, l’âge de début et la durée de l’épilepsie ont été évalués dans chaque groupe et leur rôle respectif pris en compte dans l’analyse. La fréquence des crises est également un facteur jouant un rôle dans la genèse des difficultés chez les enfants épileptiques (Farwell et al., 1985) Dans notre étude, les trois groupes n’étaient pas équivalents sur ce plan là : les enfants du groupe EPCT faisaient peu de crises (10 sur 12 avaient fait moins de 5 crises au total), les enfants du groupe EGI faisaient essentiellement des absences (mais 6/12 avaient fait également des crises CGTC mais en nombre limité de 1 à 3 crises en dehors d’un enfant qui a fait plus de 10 CGTC). Enfin, dans le groupe ET, les crises étaient fréquentes variant de 2 à 3 crises par jour à 1 crise tous les trois mois. Pour certains auteurs, c’est le QI performance qui s’avérait être davantage dépendant de la fréquence des crises (Rodin et al., 1986) : cette variable a également été prise en compte dans l’analyse. Enfin les antiépileptiques jouent également un rôle potentiel dans les difficultés cognitives des enfants : dans le groupe EPCT, les enfants ne recevaient pas pour la moitié d’entre-eux de médicament, les autres étaient en monothérapie soit avec du valproate de sodium (4/6) soit du clobazam (2/6) ; dans les groupes EGI et ET, le nombre de médicaments était comparable (seul un enfant dans chaque groupe recevait trois médicaments) mais différents pour les molécules prescrites : dans le groupe EGI, il s’agissait soit du valproate, de la lamotrigine ou de l’éthosuximide ; dans le groupe ET, il s’agissait de la carbamazépine, du topamax ou du valproate de sodium : un seul d’entre eux recevait de la phénytoïne et un seul du vigabatrin.

Certains auteurs ont montré l’absence de retentissement cognitif après introduction d’un médicament (valproate de Sodium, carbamazépine ou éthosuximide) en comparant le profil neuropsychologique des enfants avant et après introduction de la molécule antiépileptique (Mandelbaum et Burack, 1997). Néanmoins, on ne peut formellement exclure ici un rôle pour certains d’entre-eux comme la phénytoïne ou le topamax.

Conclusion

La taille réduite de l’échantillon peut limiter la portée des résultats et rend vraisemblablement nécessaire la réalisation d’études sur des population plus larges. Il serait notamment intéressant de comparer le profil neuropsychologique des épilepsies temporales selon la localisation antérieure ou postérieure du foyer. Néanmoins, cette étude va dans le sens de dysfonctionnements cognitifs spécifiques en fonction du type d’épilepsie : les épilepsies temporales développent des troubles de la lecture et le profil neuropsychologique des ET gauches n’est pas sans rappeler celui des dyslexies développementales où un dysfonctionnement des régions périsylviennes gauches est mis en cause.

Remerciements

À l’ensemble des enfants ayant participé à ce projet. Ce travail a reçu le soutien de la Ligue française contre l’épilepsie et des laboratoires Novartis.

Références

Aldenkamp et al, 1990 Aldenkamp AP, Alpherts WC, Dekker MJA, Overweg J. Neuropsychological aspects of learning disabilities in epilespy. Epilepsia 1990 ; 31 : 9-20.

Aldenkamp et al, 1999 Aldenkamp AP, Overweg J, Diepman LAM. Factors involved in learning problems and educational delay in children with epilepsy. Child Neuropsychology 1999 ; 5 : 130-6.

Bougeard et Fischer, 2002 Bougeard R, Fischer C. The role of the temporal pole in auditory processing. Epileptic Disord 2002 ; 4 : S29-S32.

Breier et al, 2000 Breier JI, Fletcher JM, Wheless JW, Clark A, Cass J, Constantinou JEC. Profiles of cognitive performance associated with reading disability in temporal lobe epilepsy. J Clin Exp Neuropsychol 2000 ; 6 : 804-16.

Demonet et al, 1992 Demonet JF, Chollet F, Ramsay S, et al. The anatomy of phonological and semantic processing in normal subjects. Brain 1992 ; 115 : 1753-68.

Demonet et al, 2004 Demonet JF, Taylor MJ, Chaix Y. Developmental dyslexia. Lancet 2004 ; 363 : 1451-60.

de Saint-Martin et al, 2001 de Saint-Martin A, Seegmuller C, Carcangiu R, et al. Retentissement cognitif de l’épilepsie à pointes centro-temporales. Epileptic Disord 2001 ; 3 : 59-65.

Echenne et al, 2001 Echenne B, Cheminal R, Roubertie A, Rivier F. Les épilepsies généralisées idiopathiques de l’enfant sont-elles bénignes? Epileptic Disord 2001 ; 3 : 67-72.

Farwell et al, 1985 Farwell JR, Dodrill CB, Batzel LW. Neuropsychological abilities of children with epilepsy. Epilepsia 1985 ; 26 : 395-400.

Henry et al, 1998 Henry TR, Buchtel HA, Koeppe RA, Pennell PB, Kluin KJ, Minoshima S. Absence of normal activation of the left anterior fusiform gyrus during naming in left temporal lobe epilepsy. Neurology 1998 ; 50 : 787-90.

Helmstaedter et Lendt, 2001 Helmstaedter C, Lendt M. Neuropsychological outcome of temporal and extratemporal lobe resections in children. In : Jambaque I, Lassonde M, Dulac O, eds. Neuropsychology of childhood epilepsy. New-York : Kluwer Academic / Plenum Publishers, 2001 : 215-27.

Jambaque, 2001 Jambaque I. Neuropsychology of temporal lobe epilepsy in children. In : Jambaque I, Lassonde M, Dulac O, eds. Neuropsychology of childhood epilepsy. New-York : Kluwer Academic / Plenum Publishers, 2001 : 97-101.

Lindsay et al, 1984 Lindsay J, Ounsted C, Richards P. Long term outcome in children with temporal lobe seizures. Dev Med Child Neurol 1984 ; 26 : 25-32.

Mandelbaum et Burack, 1997 Mandelbaum DE, Burack GD. The effect of seizure type and medication on cognitive and behavioral functioning in children with idiopathic epilepsy. Dev Med Child Neurol 1997 ; 39 : 731-5.

Metz-Lutz et Massa, 1999 Metz-Lutz MN, Massa R. Cognitive and behavioural consequences of epilepsies in childhood. In : Nehlig A, Motte J, Solomon L, Moshé, Plouin P, eds. Childhood epilepsy and brain development. London : John Libbey, 1999 : 123-34.

Rodin et al, 1986 Rodin EA, Schmaltz S, Twitty G. Intellectual functions of patients with childhood-onset epilepsy. Dev Med Child Neurol 1986 ; 28 : 25-33.

Seidenberg et al, 1986 Seidenberg M, Beck N, Geisser M, Giordani B, Sackellares JC, Berent S, et al. Academic achievement of children with epilespy. Epilepsia 1986 ; 27 : 753-9.

Sprenger-Charolles et al, 2000 Sprenger-Charolles L, Cole P, Lacert P, Serniclaes W. On subtypes of developmental dyslexia : evidence from processing time and accuracy scores. Can J Exp Psychol 2000 ; 54 : 87-104.

Stores et Hart, 1976 Stores G, Hart J. Reading skills of children with generalised or focal Epilepsy attending ordinary school. Dev Med Child Neurol 1976 ; 18 : 705-16.

Références des tests utilisés

Albaret et Migliore, 1999 Albaret JM, Migliore L. Test de Stroop. Paris : Les Éditions du Centre de Psychologie Appliquée, 1999.

Brickenkamp, 1998 Brickenkamp R. Test d’Attention Concentrée : d2. Paris : Les Éditions du Centre de Psychologie Appliquée, 1998.

Chevrie-Muller et al, 1997 Chevrie-Muller C, Simon AM, Fournier F. L.2.M.A. Batterie Langage oral, Langage écrit, Mémoire, Attention. Paris : Les Éditions du Centre de Psychologie Appliquée, 1997.

Goyette et al, 1978 Goyette CH, Conners CK, Ulrich RF. Normative data on revised Conners parent and teacher rating scales. J Abnorm Child Psychol 1978 ; 6 : 221-36.

Krikorian et al, 1994 Krikorian R, Bartok J, Gay N. Tower of London procedure: a standard method and developmental data. J Clin Exp Neuropsychol 1994 ; 16 : 840-50.

Lecoq, 1996 Lecoq P. L’ECOSSE : Une épreuve de compréhension syntaxico-sémantique. Villeneuve d’Ascq : Presses Universitaires du Septentrion, 1996.

Lefavrais, 1967 Lefavrais P. Du diagnostic de la dyslexie à l’étude clinique de la lecture. Un nouvel instrument : le test de l’Alouette. Rev Psychol Appl 1967 ; 13 : 189-207.

Lobrot, 1973 Lobrot M. ORLEC. Paris : ESF, 1973.

Oldfield, 1971 Oldfield OD. The assesment and analysis of handedness : the Edinburgh Inventory. Neuropsychologia 1971 ; 9 : 97-113.

Rey, 1964 Rey A. L’examen clinique en psychologique. Paris : Presses Universitaires de France, 1964.

Signoret, 1991 Signoret JL. Batterie d’efficience mnésique B.E.M. 144. Paris : Elsevier, 1991.

Wechsler, 1996 Wechsler D. WISC-III. Echelle d’intelligence Wechsler pour enfants. Paris : Les Éditions du Centre de Psychologie Appliquée, 1996.


 

Qui sommes-nous ? - Contactez-nous - Conditions d'utilisation - Paiement sécurisé
Actualités - Les congrès
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés
[ Informations légales - Powered by Dolomède ]