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Le Centre de Toul Ar C’hoat : pour qui ? pour quand ? L’enfant épileptique à l’école


Epilepsies. Volume 16, Numéro 4, 201-4, Octobre-Novembre-Décembre 2004, Mise au point


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Nathalie de Grissac-Moriez , Centre de Toul Ar C’hoat, 29150 Châteaulin, France.

Résumé : La scolarité est le préalable à une insertion socioprofessionnelle réussie. Le risque de difficultés scolaires pour un enfant épileptique est important. Il sera fonction des caractéristiques propres à l’épilepsie, du retentissement psychologique et des capacités d’adaptation du système scolaire à ses troubles cognitifs spécifiques. La possibilité d’une orientation vers un établissement spécialisé doit être abordée par le médecin sans attendre. L’institut de rééducation de Toul Ar C’hoat est le seul collège en France spécialisé dans l’accueil de jeunes épileptiques en souffrance scolaire. Les jeunes ont une épilepsie de gravité variable. Même lorsque l’épilepsie paraît stabilisée ou peu active, elle peut être responsable d’un fléchissement cognitif durable. L’objectif de la prise en charge multidisciplinaire sera une remise en confiance et une reprise des acquisitions afin de permettre une réinsertion en milieu ordinaire après en moyenne deux années de séjour. Lorsque l’épilepsie est plus sévère, la prise en charge s’attachera à permettre une rescolarisation afin de préparer un projet de formation adaptée aux contraintes de la maladie. Cette structure unique doit être défendue, d’autres sites devraient être créés afin de répondre aux besoins importants mais encore trop souvent sous-estimés.

Mots-clés : épilepsie, scolarité, enfant, internat, stimulation cognitive

ARTICLE

Auteur(s) :, Nathalie de Grissac-Moriez*

Centre de Toul Ar C’hoat, 29150 Châteaulin, France

Un médecin doit aussi se préoccuper de l’insertion et des performances scolaires d’un enfant ou adolescent traité pour épilepsie. Dans la majorité des cas, le retentissement est nul mais il faut veiller à ne pas sous-estimer les effets à long terme d’une baisse même transitoire de rendement.Si l’épilepsie est amenée à guérir ou à être facilement contrôlée, cela ne permet pas toujours de garantir une totale innocuité cognitive ou psychologique. Les modifications de comportement sont très fréquentes (Carlton-Ford et al., 1997). De plus en plus de travaux mettent en évidence les altérations cognitives spécifiques plus ou moins transitoires dans les épilepsies idiopathiques partielles ou généralisées (Bulteau et al., 2000 ; Deonna, 2000 ; De Saint-Martin et al., 2001). Les techniques de remédiation ou de stimulation cognitive sont en plein développement (Engelberts et al., 2002).Ces données laissent supposer qu’un nombre important d’enfants scolarisés en milieu dit ordinaire, débutant une épilepsie sont à risque d’être en difficultés. Malheureusement les familles, comme l’Éducation nationale, peuvent avoir des difficultés à reconnaître leurs limites dans ces situations souvent complexes. Bien sûr, il n’est pas question d’orienter tous ces enfants vers un centre spécialisé. Cependant, l’offre de place est actuellement très inférieure au besoin réel. La reconnaissance de cet enjeu par les médecins, les enseignants, les familles ou associations devrait conduire au développement d’autres structures similaires au Centre de Toul Ar C’hoat (Finistère).Le Centre de Toul Ar Choat existe depuis 1959. Cet internat éducatif a pour mission de permettre une scolarité classique mais aménagée à des jeunes de 10 à 17 souffrant d’épilepsie.

Reconnaître la souffrance scolaire

La scolarité doit permettre une insertion sociale et professionnelle de qualité. Les résultats doivent être évalués à long terme. L’enfant acquiert des connaissances selon ses compétences et surtout développe, exploite son potentiel intellectuel. La qualité des relations établies sera aussi un facteur pronostic d’insertion sociale. L’échec scolaire à l’adolescence peut faciliter l’émergence de troubles psychiques variés parfois sévères. Le sentiment d’infériorité et la perte du sentiment d’appartenance à une classe chez un jeune en quête d’identité accélèrent la démotivation scolaire. Cet engrenage négatif peut être repéré lors de l’apparition de troubles relationnels (agressivité, manque de contrôle…) (Schiltz, 2004).

En cas d’épilepsie, les changements itératifs d’écoles, les exclusions et parfois l’émergence de symptômes pseudo-épileptiques envahissants trahissent cette souffrance scolaire. Des études ont montré les difficultés à long terme d’adaptation sociale (Kokkonen et al., 1997 ; Sillanpää, 2000 ; Sillanpää et al., 2004). Une évaluation multidisciplinaire précoce permet de repérer les effets délétères de l’épilepsie.

Les difficultés spécifiques pour un enfant épileptique

Lorsque l’épilepsie surgit dans la vie d’un enfant normalement scolarisé, elle peut n’avoir que peu de retentissement. Mais elle peut aussi totalement déstabiliser une situation déjà fragile ou initialement normale.

Les difficultés sont multiples :

  • liées à la maladie (à la fréquence, nature des crises, effet des traitements…). La lenteur, la fatigabilité sont le plus souvent évoquées. L’absentéisme est fréquent et peut conduire à une déscolarisation ;
  • liées à des difficultés spécifiques d’apprentissage : dyslexie, troubles mnésiques, troubles attentionnels…Le niveau global d’efficience apparaît dans les limites de la normale mais très hétérogène ;
  • liées à des difficultés psychologiques et comportementales variables (instabilité en particulier mais aussi désinvestissement dépressif).

L’échec scolaire devient rapidement multifactoriel, dégradant souvent les relations familiales. Les familles n’osent pas toujours évoquer leurs difficultés relationnelles, leur sentiment de culpabilité face à un échec. Il paraît important d’aborder cet aspect de la maladie, de dédramatiser et d’essayer d’anticiper les difficultés.

Cette approche permettra d’évoquer les différentes possibilités de prise en charge (rééducation, soutien psychologique, auxiliaire de vie scolaire), et aussi les alternatives à une scolarité traditionnelle.

Il est préférable d’évoquer la possibilité d’une scolarité aménagée dans un internat spécialisé assez tôt afin de dédramatiser cette décision. Une orientation « positive » sera plus valorisante qu’une orientation décidée en désespoir de cause dans une situation déjà dégradée depuis une ou plusieurs années. Certes, il est difficile de faire accepter aux parents l’idée d’une séparation, d’un éloignement surtout s’ils n’ont pas eux même l’impression d’avoir épuisé toutes les ressources locales existantes. Cela conduit alors à des retards d’orientation qui rendront plus difficile la capacité à rattraper les apprentissages.

Le Centre de Toul Ar C’hoat

Ce centre n’est pas un institut médico-éducatif accueillant des enfants épileptiques déficients non scolarisés ou scolarisés dans les classes adaptées de l’éducation nationale (CLISS, UPI, SEGPA) ni un établissement sanitaire accueillant les enfants les plus gravement malades au pronostic médical et scolaire sombre.

Il s’agit d’un institut de rééducation associant une école (niveau élémentaire et collège) et un internat éducatif spécialisé dans l’accueil de jeunes souffrant d’épilepsie. L’objectif sera de permettre à ces jeunes de reprendre confiance, d’éviter l’échec scolaire, de réparer au mieux les dégâts psychologiques. Les aménagements proposés favorisent la reprise des acquisitions et permettent d’exploiter le potentiel cognitif en préservant l’équilibre psychique.

La zone de recrutement est représentée par l’ensemble du territoire national. Les retours en famille tous les quinze jours sont organisés et financés par le centre.

Le profil des jeunes accueillis au centre

Les profils sont très variés et découlent des limites d’un projet d’accueil individualisé (PAI) dans un établissement scolaire ordinaire :
  • une épilepsie trop bruyante ;
  • des apprentissages inférieurs au potentiel pressenti sur une évaluation neuropsychologique ;
  • ou des troubles psychiques réactionnels.

L’âge d’admission : 10-17 ans

Des dérogations avant 10 ans et après 17 ans sont possibles et étudiées au cas par cas.

La moyenne d’âge à l’admission est de 13 ans. Cela nous semble souvent tardif. Alors qu’il n’existe pas de niveau limite d’âge pour le passage du brevet en fin de troisième, l’Éducation nationale n’accepte que difficilement le maintien en primaire au-delà de 12 ans. L’enfant accédant alors au collège sans le niveau nécessaire et sans possibilité de retour en arrière. Chez des enfants épileptiques souvent plus immatures, une année de primaire supplémentaire permet d’harmoniser les acquis et d’assurer une meilleure réussite au collège.

Le niveau scolaire moyen

À l’arrivée, la majorité des enfants ont redoublé une fois. Certains ont atteint des niveaux de classe au bénéfice de l’âge ou sous l’influence des parents inquiets d’une stigmatisation supplémentaire.

Certains sont déscolarisés depuis plusieurs mois ou suivent les cours par correspondance.

Le niveau d’acquisition est inférieur au niveau réel de classe. Un réajustement des exigences est nécessaire pour ne plus décourager le jeune.

Le type et la sévérité de l’épilepsie

De nombreux syndromes sont représentés à l’exception des épilepsies sévères de l’enfant (encéphalopathie épileptique précoce, syndrome de Dravet, syndrome de Lennox-Gastaut…).

Les épilepsies partielles symptomatiques et cryptogéniques sont majoritaires. L’orientation reste utile en cours d’évaluation préchirurgicale, voire aussi au décours de l’intervention afin de faciliter la réadaptation.

Les épilepsies généralisées idiopathiques sont aussi représentées par les épilepsies absences rebelles ou les épilepsies myocloniques juvéniles chez un adolescent fragilisé.

Les épilepsies partielles idiopathiques peuvent justifier d’une prise multidisciplinaire spécialisée, en particulier lorsqu’elles sont associées aux critères EEG de moins bon pronostic cognitif ou associées à une hyperactivité avec déficit de l’attention.

Le profil des jeunes a évolué au cours des quarante dernières années. En 1963, une étude sur 55 cas a montré qu’il y avait 48 % d’épilepsies généralisées (QI moyen 102) et 41 % d’épilepsies partielles (QI moyen 98). Parmi ces jeunes, seuls 20 % étaient considérés comme pharmaco-résistants (P. Kerfriden et al., 1963). En 1999, sur 82 enfants, l’épilepsie est généralisée dans 22 % et partielle dans 77 %. Le QI moyen est de 86. La pharmaco-résistance est avérée dans 89 % des cas.

Quelle prise en charge ?

L’école : les classes sont à petits effectifs (< 12) permettant une réduction de la distractibilité et un suivi rapproché. Les rythmes sont modifiés avec certaines matières renforcées (mathématiques, français) ou supprimées (musique, seconde langue étrangère). L’absentéisme est réduit. Il existe des études dirigées obligatoires encadrées par éducateurs formés ou rééducateurs.

La rééducation sur le site est en lien avec l’enseignement :

  • Psychomotricité (acquisition du schéma corporel, contrôle moteur, graphisme…) ;
  • Orthophonie (retard de langage oral et écrit, dyslexie…) ;
  • Neuropsychologie : aider les jeunes à trouver des méthodes de compensations de déficit (travail sur le raisonnement logique, la mémoire ou autres troubles spécifiques).

Suivi éducatif : la vie en internat permet d’acquérir une meilleure autonomie, de favoriser l’apprentissage des relations sociales et offre surtout la possibilité de nombreuses activités extrascolaires valorisantes. Le sport ou le théâtre, par exemple, chez des jeunes souvent dispensés d’activité physique avant leur arrivée ou très inhibés.

La surveillance médicale : l’observation directe et les EEG-vidéos permettent d’évaluer le retentissement des crises et des traitements. Les adaptations thérapeutiques ou la classification de l’épilepsie sont facilitées.

Quels sont les résultats à court et à long termes ?

À court terme, la reprise d’une progression scolaire (acquisition de diplôme) et la préparation d’un projet de formation professionnelle adaptée sont possibles. Le retard de développement, et l’immaturité s’estompent. Le retour en milieu ordinaire est possible pour environ 50 % des jeunes soit vers une formation professionnelle, une formation générale en lycée, ou encore vers le monde du travail. Certes, la déception des parents peut parfois persister car leurs ambitions ne se sont pas ajustées au potentiel réel de l’enfant. La majorité d’entre eux apprécient l’amélioration de l’autonomie, du comportement.

Les échecs sont liés le plus souvent à des profils de personnalité pathologiques.

L’épilepsie n’est pas toujours améliorée mais le traitement peut être simplifié sous surveillance.

Nous constatons la difficulté de réinsérer en milieu ordinaire les cas plus difficiles (épilepsie toujours active, niveau d’apprentissages faibles et troubles de la personnalité). Il ne s’agit pas d’échec réel de prise en charge mais plutôt d’une évolution de la population accueillie. La poursuite des apprentissages et du suivi devra alors souvent se faire dans d’autres établissements spécialisés. Ces jeunes tirent profit du suivi et n’auraient eu aucune autre alternative de scolarité.

Une première enquête rétrospective sur 100 sortants (30 réponses) a confirmé l’évolution favorable de l’insertion et l’impression très positive du séjour au centre.

Conclusion

L’épilepsie est une maladie touchant surtout les enfants. L’impact sur la scolarité est variable mais ne doit pas être sous-estimé. Des études dans la population doivent être menées pour évaluer les besoins. En 2004, l’internat est réhabilité comme une solution à l’échec scolaire. Cependant les enfants faisant des crises y sont souvent refusés en l’absence de surveillance médicale. La stimulation cognitive est aujourd’hui reconnue comme efficiente dans plusieurs pathologies neurologiques. Le Centre de Toul Ar C’hoat propose une prise en charge pluridisciplinaire à des jeunes épileptiques en souffrance à l’école malgré un potentiel cognitif normal ou subnormal.

La remise en confiance et la valorisation des compétences favorisent la reprise des apprentissages. L’objectif étant de permettre à plus long terme la meilleure insertion possible compte tenu de l’épilepsie. Des études complémentaires devront confirmer l’impression très positive des premières enquêtes rétrospectives.

Quelques exemples cliniques

Aurélie a une épilepsie partielle depuis l’âge de 8 ans contrôlée par une monothérapie. À 10 ans, un premier essai d’arrêt du traitement est un échec. Anxieuse, fragile, immature, Aurélie est en difficulté en primaire. Elle a redoublé le CP et a été orientée en perfectionnement. À son arrivée en 1999, Aurélie a 12 ans. L’évaluation confirme un niveau hétérogène avec un faible niveau de vocabulaire, des mécanismes opératoires non acquis. Au WISC, elle obtient 78 aux épreuves verbales et 79 en performance. Une année supplémentaire en primaire est proposée. Au cours du séjour, la progression est lente mais favorable. Aurélie bénéficie d’un suivi par la neuropsychologue. Elle accède à la sixième où nous observons alors un « déclic » en raisonnement après 6 mois de rééducation. Aurélie préfère terminer son cursus dans le collège et obtient le brevet sans difficulté. Aucune crise ne sera observée. En 2002, l’arrêt du traitement antiépileptique a été possible sans récidive. En 2004, elle quitte le centre et s’oriente vers un BEP sanitaire et social. L’évaluation du QI indique l’harmonisation des capacités (QI global à 92).

Jonathan a une épilepsie partielle séquellaire d’un abcès néonatal frontal et un retard de langage. Il existe sur l’EEG un foyer paroxystique frontal droit actif. Les crises avec hémiconvulsion gauche sont nocturnes et occasionnelles (une par mois). Il est en échec scolaire (il a redoublé le CP, il est en échec après le CE1). Un meilleur potentiel cognitif est suspecté car le QI révèle des résultats très hétérogènes avec un échec massif des épreuves verbales mais une réussite en performance aux épreuves d’assemblage d’images et de cubes. À son arrivée, il a 9 ans 1/2, il a un très faible niveau de fin de CP. Le projet individuel fera la priorité dans un premier temps à l’orthophonie puis ensuite à la rééducation du raisonnement. Les séances de 30 à 45 minutes d’exercices, qui doivent permettre à Jonathan d’acquérir du vocabulaire et de « monter » des automatismes pour pallier à sa logique naturelle défaillante. Après 2 ans de suivi, les progrès sont importants. Aux épreuves du WISC, le QI a progressé mais reste hétérogène (en verbal, il passe de 65 à 79 et en performance de 80 à 99). Il persiste des troubles frontaux et une mémoire verbale faible. Jonathan termine son cursus à l’école primaire puis après une année de 6e, il fait le choix d’une orientation pour préparer un CAP Peinture. L’épilepsie reste peu active.

Mathieu a une épilepsie partielle séquellaire d’un syndrome de West cryptogénique. Sa scolarité en primaire a été correcte. Mathieu compense par un bon niveau de raisonnement mais il présente une lenteur, des troubles de l’attention et surtout un déficit massif des praxies visuo-constructives (QI verbal 123 et QI performance 68). À 13 ans, après de nombreux essais thérapeutiques, il persiste des épisodes pluriquotidiens de chutes de la tête avec altération variable de la conscience et une énurésie nocturne secondaire (il porte des protections la nuit). Les parents sont omniprésents et très exigeants. Au collège, « il s’essouffle ». Il est alors admis au centre en classe de quatrième. Trois années de séjour lui permettent d’obtenir le brevet des collèges. La rééducation a favorisé la mise en place de techniques de compensation des difficultés visuo-perceptives et visuo-spatiales. Mathieu a appris à travailler seul à distance d’un soutien parental excessif. Il a gagné en confiance. L’énurésie a disparu, bien que l’épilepsie ne soit pas contrôlée. Une seconde professionnelle dans un autre établissement spécialisé lui permettra de poursuivre cette progression.

Références

Bulteau et al., 2000 Bulteau C, Jambaqué I, Viguier D, Kieffer V, Dellatollas G, Dulac O. Epileptic syndromes, cognitive assessment and school placement : a study of 251 children. Dev Med Child Neurol 2000 ; 42 : 319-27.

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