ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Claude Leguevaques
146, rue Louis-Plana, 31500 Toulouse.
E-mail : jc.leguevaques@wanadoo.fr
L'écoute dans tous ses états
La notion d'écoute, souvent invoquée aujourd'hui, évoque tout de
suite une disposition particulière de celui qui écoute vis-à-vis de
celui que est écouté, une qualité de l'attention portée à autrui,
autrui en situation de demander. Cette posture, cette disposition à
l'empathie, est soit prônée avec insistance par le contexte
réglementaire actuel, soit attendue, ou encore exigée par les
« usagers ».
Il est remarquable de noter qu'en dehors de son acception
psychologique, cette notion est très ancienne, à l'étymologie
surprenante ; en effet, le mot escute désignait au
xiie siècle, l'action de l'espion qui guettait, donc une
action qui concernait autrui, mais se passant à son insu.
Développer la compétence à écouter n'est pourtant pas une idée
neuve, elle est devenue très tôt une question centrale de
l'éducation. Ainsi Plutarque, dans un court essai écrit
100 ans après JC, posera de façon très éloquente le pendant
d'apprendre à parler. Il stigmatise dans cet essai l'anarchie
juvénile, l'inconséquence de la spontanéité, l'empressement à se
faire entendre, mais aussi la rhétorique infatuée des sophistes du
Ier siècle. Je le cite : « Or, à cet égard,
combien de gens se font du tort, parce qu'ils veulent s'exercer à
discourir, avant d'avoir su tirer les fruits d'une leçon d'écoute.
Ils se figurent que l'usage de la parole requiert apprentissage et
pratique tandis que l'audition, elle, est une éternelle source de
profit, quelle que soit la manière de s'en servir ». Suit
un éloge du silence : « Quand on s'est fait l'habitude
d'écouter avec beaucoup de maîtrise et de réserve, on saisit, on
retient ce qu'un discours a de bon et d'intéressant. On discerne
plus sûrement ce qu'il a d'utile ou de faux ». Et suit
encore une mise en garde contre l'écoute complaisante…
Ainsi le fait de prêter attention au discours d'autrui, à son
comportement signifiant, n'est pas une notion psychologique très
récente. Aujourd'hui l'invocation de « l'écoute » est
fréquente, mais souvent comme un supplément d'écoute (un supplément
d'âme) qui s'ajouterait à une écoute très professionnelle, mais
trop perçue comme une méthode d'investigation unilatérale.
Le dictionnaire Robert cite la psychosomatique comme une
médecine de la double écoute, en la posant comme une méthode
d'investigation tenant compte des données physiques et psychiques
du sujet.
L'exemple du dictionnaire ouvre et à l'association et à la
dissociation de deux plans, le plan des données physiques et celui
des données psychiques. D'ailleurs, il est assez souvent reproché
aux professionnels, qui par fonction investissent un plan,
d'ignorer trop souvent l'autre. Ainsi, le somaticien ignorerait
souvent les données psychiques et le « psychiste » les
données somatiques.
Tout part d'une unité psyché-soma mais il paraît impossible de
s'occuper en même temps du malade et de la maladie. D'un côté, nous
aurions la dimension objective du savoir et de l'autre la dimension
subjective de la souffrance. Le sempiternel clivage…
Au début de mon propos, j'évoquais rapidement un contexte
réglementaire. J'aimerais maintenant y revenir et reposer quelques
jalons. L'évolution actuelle est sous-tendue par des volontés
politiques en principe très claires. Les textes de référence ou qui
régissent la relation institution soignante-soigné
sont :
— le Code de la Santé publique,
– la charte du patient hospitalisé du 6 mai 1995,
– les ordonnances du 24 avril 1996 et leurs objectifs
précis : améliorer la qualité des soins, renforcer les droits
et la place des usagers, travailler à la satisfaction du patient...
et contrôler les dépenses de santé.
Plus récemment encore, la loi du 4 mars 2002, visant à
améliorer les droits des malades et la qualité du système de santé
pour (je cite) : « répondre aux attentes légitimes des
malades et de la population, notamment en définissant les
conditions d'un équilibre harmonieux des responsabilités entre les
usagers, les professionnels, les institutions sanitaires et
l'État » (doc. Assemblée Nationale, n°3258,
p. 1).
Cette loi poursuit l'objectif de rééquilibrer les relations
entre les professionnels de santé et le malade en faisant de ce
dernier un véritable acteur de sa santé (p. 5). Celui-ci aura
donc son mot à dire et il faudra reconnaître autrement sa
parole.
L'objet de mon propos n'est pas de rentrer plus encore dans les
détails de ces textes, mais on se souvient de l'émoi des
professionnels à propos de l'accès direct au dossier médical par
exemple. C'est dire si les habitudes sont destinées à être
bousculées.
Je rappelle que le troisième titre de la loi (qualité du système
de santé) comporte des mesures visant à améliorer la qualité avec
des dispositions privilégiant la formation continue, rendue
obligatoire, et une insistance sur la dimension relationnelle.
Par ailleurs le Code de la Santé publique (art. 4127-2) stipule
le recours à des professionnels non médecins, formés à l'écoute des
données propres à la dimension intersubjective : « les
professionnels médicaux doivent assurer aux personnes auprès
desquelles ils interviennent des soins consciencieux, attentifs et
fondés sur les connaissances médicales avérées, en faisant appel,
s'il y a lieu, à l'aide d'autres professionnels ».
Donc la dimension d'une écoute moins sélective est en filigrane
de bien de ces textes de mesures, de lois, d'ordonnances. Est
prônée une reconnaissance de la parole de l'usager, mais aussi une
obligation de faire avec sa demande ou encore sa plainte. Mais
n'est-ce pas au risque de structurer nos pratiques sur le mythe de
la transparence, de la symétrie et du partenariat
parfait ?
Voici ce qu'écrit Yvan Halimi, vice-président de la Conférence
nationale des présidents des commissions médicales d'établissement
des centres hospitaliers spécialisés : « Soigner, ce
ne sera désormais plus tout à fait pareil. Certains s'en
réjouissent, d'autres le déplorent, mais le fait est là : on
en a fini avec l'image du médecin sage, savant et bon, prodiguant
soins et soulagement à un homme souffrant et diminué, avec cette
image d'Epinal (qui a peut-être déterminé nos vocations) du médecin
tout puissant en raison de son savoir. Désormais le malade, bien
que souffrant, voire parfois dépendant, ne sera plus un être passif
[…] Ce qui est sûr c'est que le « sentiment de bien-être des
patients » (souvent lié à l'amélioration de leur état de
santé, mais… pas toujours) ne peut plus être défini unilatéralement
par le corps médical. Même dans notre spécialité, même en cas de
nécessaires soins sous contrainte ». (L'Information
Psychiatrique, février 2001).
La qualité n'est pas dans nos champs une notion nouvelle, ni
même une réalité bien nouvelle. Ce qui est nouveau, c'est une
politique du développement continu de la qualité au sein des
établissements de soins, à partir de la définition de standards en
matière de qualité de soins (cf. les référentiels de l'Anaes).
Je vais maintenant donner des extraits d'un rapport remis par un
père de famille aux professionnels d'un établissement de soins, à
qui il vient de confier son fils de 17 ans qui a déjà
fréquenté de nombreux services de neurologie et plusieurs
établissements spécialisés. Ce texte s'intitule : histoire
de la maladie de S., il est émaillé de commentaires, entre des
éléments objectifs.
Un premier commentaire évoque la rencontre avec le premier
hôpital : « Peu d'écoute des parents, manque de
dialogue lors des consultations et impossibilité d'avoir des
contacts téléphoniques en dehors des consultations ». Par
deux fois sera mentionnée une « bonne écoute » obtenue
dans deux autres hôpitaux. À propos du milieu pédagogique et
éducatif, il insiste sur l'absence souvent de compréhension et la
culpabilisation a priori de l'enfant (l'adolescent) quand il
n'a pas été dans le rôle attendu de l'éduqué ou de l'élève.
Ce rapport, remis lors d'une « entrée », est
évidemment amer, mais il porte aussi une demande implicite de prise
en considération. Comment se situer en tant que professionnel dans
cette dimension intersubjective ? Entendre la demande certes,
comprendre la situation de dépendance vis-à-vis de laquelle chacun
a la plus grande ambivalence, situation nécessairement associée à
la demande.
La situation de dépendance accompagne la demande d'aide (à un
médecin, une infirmière, un professeur, un psy), quelqu'un vis-à
vis de qui on est en attente, parce qu'on s'est adressé à lui avec
un espoir de réponse. Toute situation de dépendance, actuelle ou à
venir, ramène au souvenir de la dépendance infantile, honnie et
désirée. On repère ici, à travers l'écrit de ce père, que la
demande s'accompagne d'un espoir de bonne réponse, de
non-répétition du vécu pénible.
Pour autant, dépendance et transfert sont liés. C'est à Freud
que nous devons la découverte de la notion de transfert. Ce
terme désigne en psychanalyse le processus par lequel les désirs
inconscients s'actualisent sur certains objets dans le cadre d'un
certain type de relation établi avec eux. Il s'agit-là d'une
répétition de prototypes infantiles vécue avec un sentiment
d'actualité marqué (Vde la P). Ce qui revient à la situation
analytique, c'est le travail de l'analyse du transfert, mais les
mouvements transférentiels se produisent dans toute situation
humaine où se récrée une situation de dépendance accompagnant une
demande d'aide.
L'écoute ne peut être la panacée, tout ne peut être centré sur
l'écoute, univoque en majesté, qui deviendrait vite suspecte à être
si doctrinaire… (Toulouse, post-AZF !). L'écoutant a aussi un
inconscient. S'il ne s'est pas donné des garde-fous suffisants, des
techniques, il risque de confondre les données de sa psyché avec
les données de la psyché de celui qu'il écoute, surtout quand
l'écouté attend du thérapeute qu'il lui donne « les mots pour
le dire », on devine là aussi les pièges de la suggestion.
Pourtant écouter est la moindre des choses, à condition de se
taire un peu et de ne pas suivre uniquement son idée.
Comment ?
Références
1. Plutarque. Comment écouter ? Paris :
Payot et Rivages, Rivages poche, 1995.
2. Laplanche J, Pontalis JB. Vocabulaire de la
psychanalyse. Paris : PUF, 1967.
Entendre les troubles cognitifs
Établissement médical de
la Teppe, 26600, Tain l'Hermitage,
e-mail :
didier.tourniaire@teppe.org
Le titre Entendre les troubles cognitifs ? est
paradoxal : il s'agit à l'évidence d'entendre des patients.
Notre propos est de montrer comment les troubles cognitifs peuvent
influer sur le comportement de nos patients au quotidien, leurs
moyens d'expression et donc perturber l'écoute que nous leur
portons. Les troubles « neuro-psychologiques » sont les
conséquences psychiques des lésions du système nerveux central.
Notre démarche sera l'inverse de la démarche habituelle ; nous
partirons des lésions cérébrales rencontrées chez nos patients,
puis nous citerons quelques modèles en neuropsychologie pour
décrire enfin les conséquences au quotidien. À l'évidence, les
perturbations de la vie psychique ont un impact majeur sur
l'expression des patients, mais nous nous placerons dans une
démarche volontairement organiciste. Ce choix est motivé par la
fréquence de la méconnaissance des troubles cognitifs. Ces
observations sont le reflet d'une pratique de dix ans dans
l'établissement médical de la Teppe, qui est un centre spécialisé
pour adultes épileptiques.
Patients et méthodes
Il s'agit de patients porteurs pour l'essentiel d'épilepsies
actives frontales ou généralisées ; les épilepsies du lobe
temporal sont plus rares en institution et sont associées à des
problèmes cognitifs et comportementaux très différents. Les
troubles cognitifs sont très fréquents en institution, d'intensité
variable, et sont d'origine plurifactorielle. Ils peuvent
s'associer à une comorbidité psychiatrique, des échecs sociaux,
familiaux, voire d'autres handicaps neurologiques ou
somatiques.
Les troubles cognitifs les plus fréquemment rencontrés dans
notre expérience sont les troubles attentionnels, un syndrome
dysexécutif, une lenteur psychomotrice, une déficience mentale, une
détérioration intellectuelle ou des troubles de mémoire. Les
troubles focaux, telles troubles du langage ou de la vision sont
plus rares. Nous ne détaillerons que les troubles attentionnels et
le syndrome dysexécutif. Pour illustrer notre propos, nous citerons
entre guillemets les expressions des équipes soignantes à chaque
occasion possible.
Les troubles attentionnels
L'attention est un processus de renforcement du traitement du
signal qui, à ce titre, a un coût (diminution de l'attention pour
les tâches secondaires) et un gain dans l'analyse du stimulus sur
lequel se porte l'attention. Il comporte plusieurs étapes
d'engagement et de déplacement de l'attention. Les processus
attentionnels sont fréquemment altérés chez l'épileptique, mais
cette altération est probablement sous-estimée. Elle est
probablement plus fréquente dans les épilepsies du lobe frontal,
épilepsies rencontrées en milieu institutionnel. De nombreux
mécanismes peuvent perturber l'attention : la polythérapie
antiépileptique (2,8 antiépileptiques par patient en moyenne à
la Teppe), les psychotropes, l'existence de décharges
« intercritiques » ou nocturnes, les anomalies corticales
comme les dysplasies corticales ou des lésions frontales
traumatiques, des anomalies de la vigilance.
L'attention en institution
Le malade en institution est dans une situation
« d'économie » des ressources attentionnelles : les
tâches multiples sont limitées. Les ateliers thérapeutiques, les
entretiens psychologiques ou éducatifs sont pratiqués dans des
lieux isolés sans objet pour le distraire. Inversement, nous
constatons les difficultés pour tirer un patient de la télévision.
L'attitude de l'encadrement aide le renforcement attentionnel
(« en permanence, celui-là, il faut le recadrer »). De
manière spontanée, nos attitudes de mise à l'écart du groupe en cas
de difficulté renforcent l'attention d'un patient dont les
capacités d'analyse sont réduites.
Le cadre institutionnel lui-même comporte des aménagements de
l'environnement. Les « murs des couloirs », les allées
dans le parc permettent au patient de se repérer dans les
institutions et lui permettent de mantenir une autonomie de
déplacement. Le travail en atelier thérapeutique est aménagé :
il n'y a pas de « caisse à outils », mais une disposition
ergonomique des outils de travail. L'encadrement est renforcé lors
des sorties en ville. Le réseau relationnel du patient dans
l'institution est aussi aménagé : nous créons des services et
des groupes homogènes. L'encadrement sait par expérience que le
patient « atypique » peut mobiliser l'attention des
autres patients (« déstabiliser le groupe »).
L'attention est par contre vivement sollicitée hors de
l'institution ; la vie moderne est parfois un
« challenge » pour les virtuoses de l'attention. Les
sollicitations de l'environnement sont multiples, au travail, dans
la vie de famille. L'usage des téléphones portables, la circulation
dans une grande ville, les jeux vidéo en sont autant d'exemples.
Les désirs d'autonomie du patient sont donc limités par les
troubles attentionnels.
Le syndrome dysexécutif
Les fonctions exécutives sont un concept neuropsychologique qui
permet de s'abstraire de l'obligation de démonstration d'une lésion
anatomique précise des lobes frontaux. Elles comportent la
formulation d'un but, ou volition, idéation, la planification de
l'action à entreprendre, l'exécution avec le contrôle de
l'exécution et le séquençage, l'inhibition des stimuli
inappropriés, la vérification, le contrôle de l'efficacité des
actes.
Le syndrome dysexécutif constitue un motif très fréquent
d'admission en institution pour adultes. Dans les démences
fronto-temporales par exemple, l'institutionnalisation est plus
précoce de 1 an au moins par rapport à la maladie d'Alzheimer.
L'absence d'initiative et le non-contrôle des actes représentent
des handicaps sociaux majeurs. Le syndrome dysexécutif n'a pas de
prise en charge de réhabilitation codifiée. Par contre, les
aménagements du quotidien réalisés de manière spontanée sont très
importants. On peut considérer que l'institution a un rôle
« prothétique » substitutif. Cette prise en charge est
souvent rapportée comme épuisante pour les soignants et encore plus
pour les familles.
Les échecs de retour dans la vie hors institution font parler de
« sorties impossibles ». La surévaluation de l'autonomie
dans le cadre de l'institution en est une des causes les plus
fréquentes dans notre expérience. Cette prééminence persiste, même
si on tient compte des facteurs psychiques ou sociaux associés. En
institution, le patient bénéficie d'un travail d'autonomisation,
c'est-à-dire d'apprentissage de réactions adaptées aux situations
usuelles. Malheureusement parfois, ces acquisitions ne seront pas
transposées dans la vie « hors les murs », ce qui est une
conséquence directe de ce syndrome dysexécutif. Une insuffisance
d'autonomie sociale est donc à l'origine d'un retour en institution
malgré une longue préparation au départ. Une « révision à la
baisse » du projet est alors nécessaire alors que le patient
paraissait « avoir les moyens ».
La détérioration intellectuelle
Elle est malheureusement aussi une source de mauvaise écoute des
patients. L'évolution démentielle des épilepsies graves n'est pas
exceptionnelle. La définition du mot « démence » dans les
dictionnaires de la langue française comporte de graves troubles
comportementaux et est source d'incompréhension par rapport à la
définition internationale du DSM IV. La définition internationale
comporte des troubles de mémoire et des troubles globaux des
fonctions intellectuelles, retentissant sur la vie sociale et
professionnelle. C'est ce que nous constatons quand un travailleur
en CAT paraît « s'épuiser ». La détérioration peut
prendre des masques trompeurs psychiatriques, comportementaux ou
modifier l'épilepsie. Son diagnostic est donc tardif, l'écoute du
patient parasitée, la recherche de solutions adaptées
différée...
Les « malades insupportables »
Le professionnel de santé se doit de ne pas émettre de jugement
moral sur les personnes qu'il soigne. Toutefois, certains
comportements sont à l'origine, des « petites phrases »
que nous surprenons au quotidien dans les couloirs. En voici
quelques-unes, choisies au hasard : « il peut le
faire », « voyez comme il galope », « il le
fait exprès ». Les dissociations automatico-volontaires sont
souvent mal comprises et irritantes. L'absence d'initiative est
parfois à l'origine de « il faut tout lui dire », la
perte de contrôle affectif traduite par « il rignace »,
l'absence de contrôle de l'action par « on lui explique, et
5 minutes après, il fait le contraire ».
Pour conclure
Les situations que nous avons décrites en institution sont la
conséquence d'un hiatus entre aspects organiques et psychiques, qui
est dommageable pour la qualité des soins. Nous avons choisi de ne
décrire que les conséquences psychiques des troubles organiques,
mais la relation inverse est aussi évidente. Elles reflètent autant
de difficultés d'écoute d'un patient et parfois entre soignants. Il
faut nous affranchir des conduites « tout organique » ou
« tout psychologique ». Nous recommandons une attitude de
plus grande objectivité possible dans le recueil de l'information,
puis de souplesse dans les interprétations. Le recueil écrit des
anomalies constatées, sans jugement de valeur ni interprétation
hâtive, permet une meilleure objectivité dans l'écoute et nous
contraint à rester attentifs. L'interprétation doit être souple,
une même plainte peut être liée à des mécanismes variés d'un
individu à un autre ou chez un même individu d'un moment à un
autre. Un déficit attentionnel peut refléter par exemple un
surdosage médicamenteux, un état post-critique, un hématome
sous-dural ou un deuil. Écoutons donc nos patients, mais peut-être
d'une autre oreille, une oreille plus avertie ?
Savoir lire l'écoute
11, av. Kennedy,
59800 Lille.
Bien que l'écoute apparaisse comme une activité spontanée
évidente et première dans la saisie de phénomènes cliniques, son
utilisation comme technique d'étude nécessite une formation afin
d'analyser les processus cognitifs, affectifs et inconscients en
jeu dans la sélection et l'interprétation des phénomènes.
L'écoute suppose un objectif, lequel induit la méthodologie à
élaborer. L'objectif visé ici est de participer à la qualité des
soins des personnes avec épilepsie.
Nous nous limiterons à la recherche de la compréhension de
l'autre par une approche psychologique de la communication dans une
situation duelle, avec l'idée que comprendre l'autre peut favoriser
la relation médicale, enrichir le suivi des patients, améliorer les
conduites thérapeutiques et, pour le malade et sa famille, entendre
« en écho » leur représentation du syndrome et de ses
conséquences.
L'écoute suppose un émetteur, un récepteur et un message qui
passe par un canal donné. L'écoute est communication et il n'y a
communication que si le récepteur devient à son tour émetteur. Ce
célèbre schéma de Shannon se complète par divers facteurs dont les
« bruits » et les « biais » qui perturbent les
messages envoyés et reçus.
Nous nous positionnerons dans le rôle du récepteur, lequel doit
recueillir, traiter, interpréter et restituer le ou les messages
émis par un émetteur, en l'occurrence, une personne présentant une
maladie épileptique. Après un rappel des moyens et des difficultés
méthodologiques de l'écoute, nous tenterons d'en discuter certaines
modalités d'application aux personnes avec épilepsie.
Méthodes
Les grilles de lecture à l'écoute relèvent de deux grands types
de méthodes : les méthodes qualitatives et les méthodes
quantitatives ; dont nous vous rappellerons succinctement les
principaux traits.
Méthodes qualitatives
L'observation clinique
Pour Claude Bernard (1865), l'observation est l'investigation
d'un phénomène naturel et l'expérience est l'investigation d'un
phénomène modifié par l'expérimentateur.
L'observation est l'étape préalable à l'écoute de l'autre. Elle
est assez négligée de nos jours en psychologie clinique. On ne
forme pas nos étudiants à « voir » mais à très vite
« techniciser » les rapports humains. Or, l'observation
est la seule méthode qui rende accessible les phénomènes cliniques
s'exprimant par la communication non verbale (petite enfance), les
troubles graves de la relation (autisme) et de la communication
langagière, situations fréquentes dans notre population
d'étude.
Dans l'observation clinique structurée, le sujet est saisi par
l'intermédiaire de signes objectivables, comme la façon dont il
entre dans une pièce, où et comment il s'assoit, la position et les
mouvements de ses pieds et de ses mains, la façon dont il est
habillé, etc. Il s'agit, comme l'écrit Pedinielli (1994), de
relever des phénomènes comportementaux significatifs, de leur
donner un sens en les resituant dans leur dynamique, l'histoire du
sujet et le contexte.
L'observation est un acte mental actif et non naïf qui mobilise
des processus d'attention et de sélection, d'où les biais qui
doivent être maîtrisés. Parmi ces derniers :
– l'effet de halo : l'impression dominante de
l'observateur préside à la sélection des observables ;
– l'effet Hawthorne : la présence de l'observateur
entraîne un effet inhabituel d'activation de l'observé ;
– l'effet de congruence ou de contraste : les
expériences antérieures de l'observateur contaminent la sélection
des observables ;
– l'effet de focalisation : l'observateur ne retient
que les faits saillants renforcés par les attributs psychologiques
(implication émotionnelle) et sociaux (groupe d'appartenance,
idéologie) du clinicien.
Il existe des grilles d'observation qui permettent de recueillir
les observables en limitant les connotations interprétatives. Un
champ d'application privilégié a trait aux communications entre la
mère et son bébé (Greenspan-Libermann, 1980, Stern, 1985, Lebovici
et al. 1989, Pinol-Douriez et al. 1993).
La vidéo complète la prise de notes et peut, dans un autre
temps, être réutilisée à des fins interventionnistes.
L'entretien clinique
L'entretien clinique permet d'accéder à des informations
subjectives (histoire de vie, représentations, sentiments,
émotions, expériences…) témoignant de la singularité et de la
complexité d'un sujet. En psychologie, comme l'écrit Le Ny (1995),
« la signification d'un énoncé est une forme de
représentation individuelle au même titre qu'une perception ou une
image mentale ».
La forme de l'entretien dépend des objectifs recherchés. On peut
mener : soit des entretiens non directifs où l'on relance sans
intervention, soit des entretiens semi-directifs où le sujet est
guidé à partir d'une grille thématique, soit des entretiens
directifs lesquels préstructurent l'énoncé de l'autre.
L'entretien structure l'activité d'écoute et d'intervention. Les
relances sont caractérisées selon leurs registres modaux, le point
de vue du locuteur sur ce dont il parle, ses croyances, ses
désirs…, ses préférentiels, ce dont le locuteur parle et selon le
type d'acte de parole (réitération, interrogation,
déclaration…)
Les relances sont définies selon six types (Blanchet,
1991) : le reflet, l'écho, l'interprétation (l'établissement
d'un lien entre deux propositions), la complémentation,
l'interrogation modale ou référentielle. Toutes ont un effet sur
les stratégies discursives de l'interviewé et peuvent engendrer le
recours à des mécanismes de défense gestionnaire de l'angoisse ici
et maintenant, comme la rationalisation, la fuite, la projection,
le refoulement, l'identification aux désirs perdus du clinicien,
etc. Elles peuvent altérer la lisibilité du discours écouté,
c'est-à-dire la qualité des processus d'élaboration et de
symbolisation du discours (Shentoub et al. 1990).
L'entretien mené, l'analyse de contenu et ses méthodes vont
s'appliquer en fonction, là encore, de l'objectif et des
référentiels choisis. Généralement, il est posé que le discours
manifeste « couvre » des aspects latents, lesquels sont
« sources du sens ». C'est la confrontation entre le
manifeste et le latent qui rend compte du travail psychique du
sujet. La question n'est pas de se demander « qu'est-ce que
l'autre me dit ? » mais « qu'est-ce que l'autre veut
me faire entendre et qu'il ne me dit pas
formellement ? ». Tout discours est transformation et
construction de manière plus ou moins économique. Ce qui compte le
plus dans le langage de l'autre n'est pas tant le contenu lui-même
que la relation affective que ce contenu signifie et met en
lumière. Le discours, comme le rappelait Wallon, est savoir
constitué, fonction du type et du niveau de connaissances,
indissociable de l'affectivité et du vécu de l'expérience
intérieure. Lorsqu'il est porteur de plainte et rapporté à la
souffrance, la part du cognitif est encore plus imbibée
d'affects.
L'analyse thématique est l'organisation des énoncés
significatifs, l'analyse de l'énonciation qui met en rapport le
sujet et les énoncés, l'analyse de la dynamique interlocutoire et
de l'implication dont les mécanismes de défense se combinent pour
donner une interprétation. Ces analyses peuvent s'accompagner de
systématisations avec un recours aux unités de découpage des
corpus, unités de sens et unités linguistiques, et aux modes de
découpage du corpus en utilisant des référentiels
psycho-linguistiques.
Méthodes projectives
Elle permettent de valider les hypothèses préalables à l'analyse
des entretiens lorsque la lecture des aspects latents semble
prioritaire. On distingue les méthodes constitutives, structuration
d'un matériel non figuratif comme le Rorschach, les méthodes
interprétatives comme le TAT, les méthodes créatives, le test de
l'arbre, constructives, le test du village, cathartiques, le
psychodrame, etc.
L'hypothèse sous-jacente, comme le souligne Chabert (1998), est
que les opérations mentales mises en œuvre au cours de la passation
des épreuves projectives sont susceptibles de rendre compte des
modalités du fonctionnement psychique propres à chaque sujet dans
leur spécificité mais aussi dans leur articulation singulière.
Par ces opérations mentales dites de « projection »,
le sujet « expulse de soi et localise dans l'autre,
personne ou chose, des qualités, des sentiments, des désirs, voire
des objets qu'il méconnaît ou refuse en lui » (Laplanche
et Pontalis, 1967).
Si la passation de ces tests suppose des consignes très
rigoureuses, l'analyse des données implique le recours à des
grilles pré-élaborées construites selon la hiérarchisation accordée
à certains facteurs. Il faut plusieurs années de formation et de
pratique pour les interpréter correctement.
D'expérience, on sait que la complémentarité de ces différentes
méthodes qualitatives est utile pour approcher la compréhension du
sujet et « lire » ses discours. La congruence et la
non-congruence des données recueillies peuvent s'interpréter alors
en tant que telles et se rattacher à une dynamique psychique
globale.
Méthodes quantitatives
Elles permettent de « classer » le sujet mais aussi de
prendre en compte le fonctionnement cognitif, les modes
d'apprentissage, les capacités de formulation, d'abstraction,
d'anticipation, de vitesse mentale, données qui sont des filtres
pour l'interprétation de l'écoute.
Elles sont plus connues et plus utilisées que les méthodes
qualitatives.
Échelles
Les trois types principaux sont :
– les échelles type Thurstonet qui évaluent une attitude à
partir d'énoncés pour lesquels le sujet exprime son accord ou son
désaccord ;
– les échelles type Guttman qui évaluent l'intensité d'un
phénomène à partir d'une série d'énoncés ordonnés de façon
croissante et selon une logique d'inclusion (la mesure de la peur
de Stoufer en est une bonne illustration) ;
– les échelles type Likert qui ont à peu près le même
objectif à partir d'un traitement ordinal des énoncés : pas du
tout, un peu, beaucoup.
Tests d'évaluation des aptitudes intellectuelles
Ces tests sont des épreuves strictement définies dans leur
condition d'application et dans leurs modes de notation. Ils
permettent de situer un sujet par rapport à une population
elle-même bien définie.
Le Wisc-III pour les enfants et la Wais pour les adultes sont
les plus utilisés. Ils aboutissent à une quantification : le
quotient intellectuel ou QI, référence basique pour les dossiers
administratifs comme ceux qui sont demandés par la CDES par
exemple.
Il va de soi que le QI n'est pas un élément d'analyse du sujet.
Si les scores obtenus à chaque sub-test donnent des informations,
leur interprétation doit prendre en compte le niveau socio-culturel
souvent oublié, les conditions de passation souvent gommées et les
conduites et discours du sujet durant les épreuves souvent
occultés.
Le repérage des biais cognitifs est plus que nécessaire et
éviterait de classer des personnes avec des « faux QI »
par manque de rigueur du clinicien.
Concernant les personnes avec épilepsie, outre les biais
classiques, il faut ajouter de nombreux artefacts
principalement,
– attentionnels avec l'attraction pour certains sujets à
des stimuli extérieurs ou à forte portée affective ;
– mnésiques dont la meilleure accessibilité à des
représentations valorisées stockées en mémoire et préalablement
amorcées ;
– liant l'anxiété clinique et l'anxiété psychométrique
influençant la lenteur des réponses et les temps de latence.
Il existe un très grand nombre de tests et leur choix est en
premier lieu dépendant de l'expérience qu'en a le clinicien et de
ses objectifs d'étude.
Il est toujours étonnant de voir les conclusions portées à
partir des résultats à un ou deux tests comme s'ils suffisaient
pour comprendre l'autre, et surtout quand ils sont considérés comme
permettant de porter un diagnostic. L'exemple de la figure complexe
de Rey souvent utilisée depuis quelque temps en neuro-psychologie
épileptologique est révélateur. Si des perturbations majeures sont
lisibles, mais elles le sont alors « à l'œil nu ». Tirer
des conclusions affirmées en relation avec des lésions quand la
reproduction du dessin et celle de mémoire sont à problèmes paraît
parfois un peu rapide et artificiel. Foucault (1994) écrivait au
sujet des psychologues de laboratoire : « Il y a de
ces maniaques de l'indiscrétion qui, pour regarder à travers une
porte vitrée, se penchent au trou de la serrure ».
Il faut donc d'une part se méfier de l'écoute
« naturaliste » et être vigilant sur les biais
envahissant l'interprétation des discours et des conduites et,
d'autre part, ne pas confondre ou réduire les causalités psychiques
aux causalités neurophysiologiques. À cet égard, la publication de
F. Paroi (2002), La psychologie : les conditions de la
survie est instructive. C'est donc en croisant des méthodes
complémentaires que l'on peut penser se rapprocher de la
compréhension humaine.
Mise en pratique épileptologique
Dans la pratique, il est peu aisé pour des questions de temps
donc d'argent, d'adopter cette approche intégrative et il nous faut
en permanence négocier entre ce que l'on souhaite approfondir, la
finesse des analyses et les possibilités matérielles. Souvent on
part de l'écoute de la demande manifeste, on lui donne un sens et
on essaye de l'interpréter avec ce qu'elle contient de latent, de
non-dit. Notre rôle est de répondre, donc d'agir.
Quand une personne avec épilepsie et/ou ses parents viennent
vers nous, ils s'adressent soit à l'association de malades
(Aispace) avec la représentation qu'ils ont du fonctionnement et
des moyens de l'association, soit au service spécialisé que nous
avons créé à Aispace depuis plus de cinq ans, lequel propose un
bilan intégré mené par des professionnels travaillant à
l'Association française pour l'épilepsie (AFE).
À Aispace, tous les bénévoles sont personnellement concernés par
les épilepsies.
Ils travaillent pour briser la solitude, favoriser les échanges,
rendre service, répondre aux questions de la vie quotidienne,
organiser des rencontres et des conférences informatives avec leurs
partenaires de l'action sanitaire et sociale. Ils vivent la maladie
et ses conséquences et, à ce titre, sont des interlocuteurs de
« compréhension » réciproque. Bien évidemment, il serait
souhaitable qu'ils puissent être réellement formés à l'écoute, ne
serait-ce que pour pouvoir se distancier eux-mêmes de la charge
affective qu'ils assument dans leur rôle d'accompagnants de la
plainte, savoir s'ils entendent la « vraie » demande,
s'ils peuvent apporter des réponses directes, relancer le
questionnement et/ou orienter vers d'autres sources de réponses
plus adaptées.
Le rôle et la place des associations de malades en France
évoluent depuis quelque temps. Il faut y réfléchir. Sont-elles
courroies de transmission, lieux de paroles, évaluateurs des
besoins selon les personnes, les lieux et les moments ? ou
doivent-elles, devenir instances de pouvoir, défenseurs des droits
du malade, porte-paroles du collectif plus que de l'individuel,
organisateurs de soins et décideurs des priorités pour les
recherches et les choix budgétaires ?
Quoi qu'il en soit, en tous cas à Aispace, les demandes sont de
plus en plus liées à des aspects médicaux. Les questions portent
sur la recherche d'un « bon » médecin, d'un
« bon » médicament, de contacts avec des familles
confrontées aux mêmes types de syndrome épileptique, sur les
risques encourus pour les enfants à naître ou sur les prises en
charge médicale et médico-sociale jugées inadaptées.
La demande est moins d'être écouté que de recevoir une
information pour trouver rapidement une solution concrète à son
problème personnel. Le canal du courrier électronique accélère ce
type de demande, par le jeu d'une communication qui est perçue
comme anonyme, voir virtuelle. L'écoute consiste surtout à orienter
et à ne pas se laisser piéger dans un rôle d'intervenant dans les
conflits avec les professionnels de santé. Nous tentons de renvoyer
les questions, de chercher à les faire mieux poser et plus
objectivement, de les faire se rapporter à une connaissance plus
avertie de son état de santé, de faire comprendre l'intérêt d'une
conduite thérapeutique observante, d'un dialogue vrai avec son
neurologue et de faire entendre que les autres ne sont pas cause de
tous les maux.
Nous n'avons pas l'impression qu'existe encore un réel
partenariat entre médecins-associations de malades épileptiques et
ces derniers. Il serait bien de le développer, de le formaliser et
de le faire savoir.
On ne dit pas à son neurologue ce que l'on dit dans un autre
cadre que la consultation médicale et à un tiers auquel on attribue
un autre statut que celui de médecin.
L'expérience d'un travail avec les personnes épileptiques et
leur famille fait penser que s'il y a des malades qui nécessitent
une écoute, ce sont bien ceux-là. Il faut donc se demander qui doit
écouter : des professionnels connaissant bien l'épilepsie, des
bénévoles formés à le faire et dans quel cadre : à
l'association, à l'hôpital ? La réponse est sans doute les
deux, suivant les situations et les demandes et suivant une
distribution des rôles bien établie.
De même, ces écoutants des malades, même si leur écoute peut
être « compréhensive » et non pas clinique, pourraient
demander à être mieux écoutés du corps médical. Ils peuvent
enrichir les médecins des connaissances qu'ils ont des patients et
de leurs conditions de vie, modes de résolutions de problèmes et
attentes subjectives et, par là, aider à l'adaptation et à
l'efficacité des soins.
Revenant sur l'écoute clinique, voici quelques traits majeurs du
fil rouge que mon expérience m'a conduit à travailler.
Le déni du cerveau
Le plus souvent quand les parents viennent nous voir, ce sont
les questions d'apprentissage scolaire qui sont prioritaires dans
la demande manifeste. Ils expliquent par les crises et parfois par
les médicaments les difficultés de leur enfant et ajoutent
« vous savez, il est intelligent, il comprend tout, s'il ne
faisait plus de crise tout irait bien ».
Le travail d'écoute va dans ce cas consister à reprendre les
assertions et à tenter de les rattacher à ce qu'est le
fonctionnement global du cerveau de l'enfant en question. Ce ne
sera que lorsque les parents accepteront de concevoir le profil
cognitivo-affectif de l'enfant dans son évaluation que l'on pourra
engager une stratégie d'accompagnement.
Dans les représentations, les crises sont en effet vécues comme
des événements « magiques » lesquels ne sont pas
rapportés – souvent pour des raisons
conjuratoires – à l'organe cerveau. Il en est de même
pour les processus cognitifs dont les non-spécialistes conçoivent
peu ou très mal les processus.
La peur de la mort
Elle est présente presque constamment. Elle n'est pas assez
écoutée dans les discours des enfants. Il est toujours difficile de
travailler ce thème et pourtant…
Je me rappelle le cas d'un garçon de 11 ans, toujours
souriant, parlant peu. « Tout va bien » me disait-il à
chaque rencontre. Un jour par hasard, je l'ai laissé quelques
instants dans mon bureau où il y a un grand tableau avec des
feuilles de papier et de gros crayons de couleurs. En revenant, il
avait dessiné une cour de récréation avec des enfants qui en
pendaient un autre sous l'œil du maître. Il me raconte son dessin
d'un ton calme et monocorde et termine par : « c'est ce
que j'ai à te dire et c'est tout ». De fait, il m'avait tout
dit et c'était à moi de savoir l'écouter.
Je me rappelle Sabine, grande jeune femme de 23 ans, me
disant « ma sœur vit elle, moi non. Tous ses amis ignoraient
son épilepsie, et en particulier un jeune homme auquel elle
paraissait attachée. Sabine est décédée de mort subite à
24 ans. Mon travail a été alors d'écouter l'impossible deuil
des parents et la culpabilité de la sœur.
Je me rappelle un jeune garçon aux capacités mentales faibles
présentant des crises fréquentes dont il est difficile de faire la
part entre crises épileptiques et crises psychogènes. Les parents
avaient pris au magnétoscope un certain nombre de ses crises et lui
avait montré la bande vidéo. Avec ce garçon, la communication
verbale est difficile. Un jour cette bande vidéo étant sur mon
bureau, il la prend brutalement et me dit « ça c'est moi, je
suis dedans j'ai peur je vais faire comme le chien ». J'ai
tenté de relancer sur « moi dedans, peur comme le
chien ». Il s'est mis à jouer ses crises où il dit souvent
« j'ai peur, j'ai peur ». J'ai appris des parents que le
chien était mort il y avait peu de temps.
Tout écouter et rien entendre
« Tu es la seule qui m'écoute, tu me laisses parler, dire
ce que je veux… » Bien campé debout derrière mon bureau,
Etienne, 8 ans, présentant une épilepsie bénigne aux crises
rares, s'exprime avec rage. Sa maman un peu plus tard me raconte
que, depuis des années, elle ne dort plus, qu'elle a tout essayé,
clochettes, sonnerie et autres moyens accrochés au lit de son fils
pour le cas où il ferait des crises la nuit. La maman parle avec la
labilité de l'angoisse et comme souvent, n'attend pas que le fils
réponde pour le faire à sa place. « J'écoute tout » me
dit-elle. De fait, elle n'entend rien de son fils et mon travail a
été de la faire écouter autrement.
Vivre l'insupportable
François, 14 ans, présente une épilepsie qui résiste à
toutes les thérapeutiques et qui n'est pas opérable. Les crises
sont fréquentes avec chute dans la rue, à l'école, dans les
magasins. Ce garçon est intelligent, il semble que ses capacités
mentales ne soient en rien altérées par la récurrence des crises.
Un jour je lui trouve particulièrement mauvaise mine, les yeux
rougis, très fébrile, mouvant et avec un discours haché. Il finira
par me dire « je n'ai que le hasch pour ne pas me
flinguer ». Personne n'est au courant. Que puis-je ou vais-je
faire de cette écoute ? Écouter c'est aussi devenir
responsable du message de l'autre.
Conclusion
Pour conclure, je dirai que j'espère vous avoir proposé certains
aspects de l'écoute psychologique comme complément de l'écoute
médicale et avoir démontré les difficultés et les pièges qui y sont
associés, tout particulièrement en épileptologie. Écouter est un
métier qui demande formation, expériences et recours à des
techniques appliquées avec rigueur. En écho, être écouté c'est un
besoin, une attente, une demande forte de la part de ceux qui
souffrent et ce, à tous les âges.
Par ailleurs, il y a d'autres écoutes que l'on peut dire moins
cliniques et plus sociales, relationnelles, compréhensives, ce sont
celles de nos responsables d'association. Leur rôle est de grande
importance dans le contexte tant sociologique qu'administratif,
structurel et économique complexe d'aujourd'hui. Ils doivent être
formés à leur tâche et valorisés dans leur fonction pour devenir
partenaires des soins et accompagnants des personnes avec épilepsie
dans leur cheminement épineux et souvent douloureux d'une recherche
adaptée d'insertion. n
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