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Le « paradoxe » de Sikasso (Mali) : pourquoi « produire plus » ne suffit-il pas pour bien nourrir les enfants des familles d’agriculteurs ?


Cahiers Agricultures. Volume 21, Numéro 5, 324-36, Septembre-Octobre 2012, Étude originale

DOI : 10.1684/agr.2012.0584

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Sandrine Dury, Ibrahima Bocoum, Cirad Umr MOISA F-34398 Montpellier France.

Résumé : Réduire la pauvreté et améliorer la production alimentaire sont des recommandations usuelles pour améliorer la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Mais les relations entre pauvreté, production agricole et sécurité alimentaire sont complexes et peu explicitées. La région de Sikasso au Mali illustre une situation paradoxale où la production agricole importante est concomitante à une malnutrition infantile étendue. La comparaison de cette région aux autres régions maliennes permet de cerner les déterminants spécifiques des mauvais indicateurs nutritionnels observés chez les enfants. Leur retard de croissance, qui est plus important dans cette région, est lié à une alimentation moins diversifiée et probablement à un manque de soins, conséquence d’une surcharge de travail agricole.

Mots-clés : agriculture, pauvreté, sécurité alimentaire des ménages, soins de santé, sous-alimentation

Illustrations

ARTICLE

agr.2012.0584

Auteur(s) : Sandrine Dury sandrine.dury@cirad.fr, Ibrahima Bocoum ibbocoum@gmail.com

Cirad Umr MOISA F-34398 Montpellier France

Tirés à part : S. Dury

Les relations entre l’agriculture, la santé et la nutrition sont bidirectionnelles. L’agriculture a un effet sur la santé et la nutrition des membres de l’unité de production agricole à travers les produits, leur quantité, leur diversité, leur accessibilité, leur qualité sanitaire et leur composition nutritionnelle quand les ménages agricoles sont essentiellement des consommateurs de leur propre production. Elle conditionne également l’accès aux biens alimentaires quand les produits sont vendus. Le niveau du revenu issu de ces ventes et sa distribution entre les membres du ménage conditionnent la qualité des régimes alimentaires des membres des ménages. L’agriculture affecte également la santé et la nutrition à travers ses effets sur l’environnement et sur le type de travail mis en œuvre. Dans l’autre sens, la santé et la nutrition ont un effet sur l’agriculture, à travers la capacité de travail (la reproduction de la force de travail selon la terminologie marxiste) des personnes plus ou moins bien nourries. Haddad (2000) et, plus récemment, Hawkes et Ruel (2006) décrivent et incitent à mieux prendre en compte ces relations agriculture-santé-nutrition pour la mise en place de politiques agricoles ou de santé. Récemment, plusieurs auteurs (Deaton et Drèze, 2009 ; Gillepsie et Kadiyala, 2012) s’interrogent, sur le cas indien particulièrement, à propos de résultats inattendus de la croissance des 20 dernières années : alors que la production agricole a crû et que la pauvreté a diminué, les taux de malnutrition restent étonnamment très élevés.

La région de Sikasso au Sud du Mali illustre la difficulté de relier de manière simple la production agricole à la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Cette région est une très grande région agricole mais elle présente pourtant un très fort taux de malnutrition infantile et cela de façon régulière (Tefft et al., 2000 ; CPS/MS et DNSI/MEIC, 2002, 2007).

Comment une région agricole, réputée la plus prospère du pays, peut-elle en même temps avoir les taux de malnutrition infantile les plus élevés ? Plusieurs fois cette question a été abordée, sous des formes différentes. Les premiers travaux identifiés concernent le paradoxe « agriculture/malnutrition infantile » et ont été réalisés par des nutritionnistes (Bouvier et al., 1995). Une équipe de nutritionnistes et d’économistes agricoles a également travaillé sur cette question (Tefft et al., 2000 ; Tefft et Kelly, 2003). Les premiers se sont intéressés aux relations entre la malnutrition infantile et les caractéristiques socioéconomiques de 491 ménages à l’intérieur de la région de Sikasso. Ils montrent que l’émaciation est faiblement corrélée aux déterminants socio-économiques tandis que le retard de croissance l’est plus fortement. En particulier, le groupe socioprofessionnel (associé à l’activité d’agriculteur), le niveau d’éducation des parents (en particulier du père), la moindre possession de biens, un revenu familial faible, et le manque d’accès à l’eau et à l’électricité sont associés positivement au retard de croissance des enfants. Cette étude ne dit rien sur la comparaison de cette région avec les autres régions.

Les seconds auteurs comparent la zone rizicole du Mali (région de Ségou), une zone de cultures de céréales sèches (sorgho et mil, région de Mopti) et une zone de coton pluvial (région de Sikasso). Les résultats mettent en exergue le rôle de l’éducation des parents et du revenu (en particulier des mères à partir d’un certain seuil) sur le retard de croissance. Ils mettent également en évidence le rôle spécifique de l’organisation des familles. Dans la région de Sikasso, ils observent une particularité vis-à-vis des autres régions : les pères de jeunes enfants dépensent en moyenne beaucoup moins que les hommes plus âgés du groupe familial. Les unités de productions y sont en effet plus grandes et les pères de jeunes enfants, qui ne sont pas les chefs des unités de production, ont moins de contrôle à la fois sur les moyens de production et les revenus que dans les autres régions. Ces auteurs insistent sur cette concentration du revenu agricole et sur le problème qu’elle pose : les dépenses prioritaires des chefs d’exploitation concernent les coûts de production, les impôts, l’entretien des habitations et les cérémonies sociales, mais pas la santé ou l’alimentation des jeunes enfants des ménages dépendants.

Ainsi, à partir de données collectées au niveau des ménages de la région, il a été montré un lien entre le niveau d’éducation des parents, leur niveau de vie, leur type d’activité et le retard de croissance des enfants. La forme particulière des ménages (de très grande taille) et le manque de droits des parents des jeunes enfants dans cette région expliqueraient sa spécificité.

Mesplé-Somps et al. (2008), puis Delarue et al. (2009) se sont concentrés sur un autre aspect du paradoxe : la question de la pauvreté relative des producteurs de coton par rapport aux autres producteurs agricoles. Ils ont analysé les statistiques nationales de l’enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP 2001) menée en 2001. Mais si leur calcul de la ligne de pauvreté relativise le niveau de cette pauvreté, leurs résultats moins négatifs que ceux des statistiques officielles (voir ci-dessous le paragraphe sur le retard de croissance des enfants) ne contredisent pas totalement l’idée d’un paradoxe : la région de Sikasso en 2001 « fait partie des trois régions les plus pauvres du Mali » et « l’absence de preuve probante d’un mieux-être significatif lié à l’exploitation agricole dans la zone cotonnière constitue toujours une sorte de paradoxe ». Ils concluent en affirmant que les causes de ce constat n’ont pas été analysées et méritent de l’être.

Enfin, un rapport récent du Fonds monétaire international (FMI) (IMF, 2011) confirme encore ce double paradoxe – forte production agricole et pauvreté importante, d’une part, et forte production agricole et malnutrition, d’autre part – et suggère qu’il est lié au comportement « d’accumulation excessif de cette région », mais sans plus de justification. Ainsi, selon eux, dans cette région, les ménages préféreraient épargner, et/ou acheter des biens durables et/ou investir dans des activités productives plutôt que de consommer leurs revenus.

In fine, on a une idée des relations entre différentes variables, mais on ne sait pas précisément quelles sont les relations de causalité entre elles. Par ailleurs, on sait peu de chose sur le rôle spécifique de l’alimentation (vis-à-vis de celui de la santé) dans l’explication des taux élevés de malnutrition. De même, le lien, ici paradoxal, entre production agricole et nutrition infantile n’est pas explicité.

Le but de cet article est d’organiser conceptuellement et d’évaluer les différentes causes qui peuvent expliquer ce paradoxe. Pour cela, nous utilisons le schéma conceptuel des causes de la malnutrition infantile (figure 1) qui classe en trois niveaux ses causes. Il s’agit des causes immédiates (maladie et alimentation inadéquate), sous-jacentes au niveau de la famille (insuffisance d’accès aux aliments, inadéquation des soins aux mères et aux enfants, inadéquation des services de santé, d’assainissement et d’approvisionnement en eau) et fondamentales au niveau de la société (quantité et qualité des ressources existantes, et leur mode de contrôle, ressources potentielles). À chaque niveau, nous utilisons des indicateurs statistiques, issus soit de nos propres analyses des données de l’enquête EMEP 2001, soit des données d’autres enquêtes nationales produites par les services centraux des statistiques ou spécialisés (agriculture, santé, élevage). Nous procédons à une analyse comparative entre les régions. Nous identifierons les insuffisances informationnelles. Dans une première partie, nous verrons que le paradoxe est confirmé, puis nous verrons dans les trois autres parties quelles sont les causes immédiates, sous-jacentes et fondamentales.

Méthodologie et données utilisées

Choix des indicateurs

Les indicateurs des causes de la malnutrition sont analysés pour chacune des régions administratives et comparés à la situation de la région de Sikasso. Deux types de données sont utilisés : les statistiques nationales, issues de rapports et/ou des sites Internet des services statistiques maliens, et l’enquête EMEP 2001. Cette enquête date de plus de dix ans, mais elle est représentative au niveau national et régional, et s’appuie sur une méthodologie reconnue pour inventorier les consommations et apprécier les budgets correspondants. Les données en ont été validées et analysées dans le cadre d’une thèse (Bocoum, 2011). Les données anthropométriques proviennent de l’enquête PAM/Unicef (2006), des enquêtes démographiques et de santé réalisées en 2001 (CPS/MS et DNSI/MEIC, 2002) et 2006 (CPS/MS et DNSI/MEIC, 2007). Les données agricoles sont celles publiées dans l’annuaire statistique 2000 (DNSI/MPAT, 2001). Nous utilisons également les enquêtes du recensement général de l’agriculture (RGA) de 2004 et celles concernant la production agricole d’autres années car la production des cultures pluviales est soumise aux aléas climatiques : une seule année n’est jamais représentative.

Le paradoxe concerne la population rurale. Pour les statistiques issues des rapports nationaux, seules les moyennes par région sont disponibles (milieux rural et urbain confondus). Pour les statistiques calculées à partir des données de l’EMEP 2001, nous avons travaillé sur les 3 121 ménages ruraux représentatifs de la population rurale malienne.

Le choix des indicateurs dépend de la disponibilité de données chiffrées, de la revue de la littérature sur le sujet et de notre interprétation du modèle causal de l’Unicef (figure 1).

Les conséquences de la malnutrition sur le développement anthropométrique de l’enfant sont mesurées par différents indicateurs standardisés. Il s’agit, en particulier, des indicateurs d’émaciation et de retard de croissance des enfants. L’émaciation est mesurée par l’indice poids-pour-taille et elle traduit une malnutrition actuelle. Le retard de croissance, mesuré par l’indice taille-pour-âge, reflète l’histoire nutritionnelle passée (WHO, 1995). Schématiquement, l’émaciation correspond à une malnutrition aiguë, temporaire, comme durant une maladie ou la saison de soudure, tandis que le retard de croissance reflète une malnutrition chronique, qui provient d’épisodes de manques ou de maladie récurrents. Ces indices sont comparés à la distribution observée dans une population « de référence », d’enfants bien nourris et en bonne santé, réputés « à croissance non restreinte ». L’approche est de type normatif : si un enfant présente un indice anthropométrique inférieur à moins deux écarts types de la distribution dans la population de référence, alors on dit qu’il est atteint de malnutrition « modérée », quand l’indice est inférieur à moins trois écarts types, la malnutrition est dite « sévère ».

Pour les causes immédiates de la malnutrition infantile, nous retenons trois indicateurs de consommation alimentaire (tableau 1), dont deux représentatifs de sa qualité, et un indicateur de maladie (tableau 2), tous issus de nos analyses des données de l’EMEP 2001). Le premier indicateur est très synthétique : il s’agit de la consommation calorique, calculée à partir des pesées des aliments consommés dans le ménage, et d’une estimation des consommations hors domicile, pendant quatre semaines réparties au cours de l’année (Bocoum et al., 2012). Nous estimons également le score de diversité alimentaire qui représente la qualité de l’alimentation. Il correspond au nombre de groupes alimentaires auxquels appartiennent les aliments consommés par les ménages. Ces groupes sont ceux proposés par Kennedy et al. (2011). Il s’agit de :

  • –. céréales et produits céréaliers ;
  • –. pomme de terre, manioc et autres racines et tubercules, bananes plantains ;
  • –. légumes et feuilles fraîches ;
  • –. fruits ;
  • –. viandes et volailles ;
  • –. œufs ;
  • –. poissons ;
  • –. légumes secs et oléagineux ;
  • –. lait et produits laitiers ;
  • –. huiles et graisses ;
  • –. sucres et boissons sucrées ;
  • –. condiments, thé, café, épices.


Tableau 1 Les indicateurs de consommation alimentaire.

Food consumption indicators.

Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos calculs sur les ménages ruraux.

Kayes Koulikoro Sikasso Ségou Mopti Tombouctou Gao Total
Consommation alimentaire
 Consommation calorique (kcal/pers/j) 2 145 1 971 2 071 2 534*** 2 613*** 2 339* 1 691*** 2 245
 Score de diversité alimentaire 6,8*** 6,1 5,9 7,7*** 6,2 7,3*** 6,3* 6,6
 Part des céréales dans les calories consommées (%) 76 86 89 86 88 84 88 85

Test de comparaison des moyennes par rapport à Sikasso, test unilatéral (moyenne supérieure ou inférieure à celle de Sikasso ; *p < 0,05 ; **p < 0,01 ; ***p < 0,001.

Tableau 2 La maladie.

Disease.

Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos calculs sur les ménages ruraux.

Kayes Koulikoro Sikasso Ségou Mopti Tombouctou Gao Total
Taux de malades dans ménage 16** 12 13 13 16* 25*** 28*** 15

Voir tableau 1, test de comparaison des moyennes avec Sikasso ; *p < 0,05 ; **p < 0,01 ; ***p < 0,001.

Enfin, nous retenons la part de céréales dans la consommation calorique (un autre indicateur de la diversité alimentaire). Pour la partie maladie du modèle causal, nous disposons du nombre de personnes malades dans les ménages.

Pour les causes sous-jacentes, nous distinguons les facteurs d’accès à l’alimentation, les facteurs de soin et les conditions d’hygiène. Parmi les facteurs d’accès, et étant donné les forts taux d’autoconsommation (tableau 3), nous retenons les indicateurs de production, car nous revenons ensuite à la pauvreté lors de l’examen des causes fondamentales. Nous utilisons la production de viande, d’oléo-protéagineux (arachide, niébé), de fruits et de légumes. À défaut de meilleur indicateur, les facteurs de soin sont appréhendés à partir du taux de travail des hommes et des femmes, du travail des femmes dans l’agriculture la pêche ou l’élevage, et du pourcentage d’enfants dans les ménages (tableau 4). Un seul indicateur, l’accès à l’eau potable, représente les conditions d’hygiène (tableau 5).

Tableau 3 Indicateurs d’accès à certains aliments (autoconsommation et production).

Indicators of food access (autoconsumption and production).

(1) Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos calculs sur les ménages ruraux ; (2) www.maliagriculture.org/camp_agr/p_animale/pro_viande.html, prévision de production pour la campagne 2005/2006 ; (3) ministère de l’Agriculture. Site Internet consulté le 15 février 2012, www.maliagriculture.org/camp_agr/ ; (4) INS/MEF, 2010, Annuaire statistique du Mali 2008 ; (5) www.maliagriculture.org/camp_agr/cult_fruit.html ; (6) www.maliagriculture.org/camp_agr/cult_marai.html

Kayes Koulikoro Sikasso Ségou Mopti Tombouctou Gao Total
Taux d’autoconsommation des ménages ruraux en % des dépenses alimentaires (1)
 Moyenne 54 64 83 60 65 27 26 61
 Écart type 33 33 19 29 29 23 15 32
Abattage de bovins et caprins (kg/pers/an) (3) 4,0 2,6 4,3 2,0 2,0 2,1 2,2 5,0
Production arachide (kg/pers/an) (4) 63 31 27 18 10 24
Production niébé (kg/pers/an) (5) 5 10 4 10 8 6
Superficie fruitier (m2/pers) (6) 19 33 199 16 4 45
Production légumes (kg/pers/an) (7) 10 37 14 170 53 15 14 49

Tableau 4 Indicateurs de soin aux enfants.

Indices of child care.

(1) Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos calculs sur les ménages ruraux ; (2) Enquête démographique et de santé du Mali (EDSM)-IV, 2006 (CPS/MS et DNS/MEIC, 2007).

Kayes Koulikoro Sikasso Ségou Mopti Tombouctou Gao Total
Taux d’occupation des femmes (% qui travaillent) (2) 84 67 80 55 43 38 18 61
Taux d’occupation des hommes (% qui travaillent) (2) 57 55 67 60 67 78 66 64
Moyenne du taux d’occupation des adultes 70 61 74 58 55 58 42 62
Pourcentage des femmes actives occupées dans l’agriculture, l’élevage ou la pêche (2) 48 62 70 39 23 2 4 48
Pourcentage d’enfants de moins de 15 ans au sein du ménage (1) 44* 47 47 44** 43** 43** 46 45
Pourcentage d’enfants de moins de 5 ans au sein des ménages (%) (1) 15* 16 17 16 16 18 18 16

Voir tableau 1, test de comparaison des moyennes avec Sikasso ; *p < 0,05 ; **p < 0,01 ; ***p < 0,001.

Tableau 5 Ménages ruraux ayant accès à l’eau potable.

Access to tap water.

Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos calculs sur les ménages ruraux.

Kayes Koulikoro Sikasso Ségou Mopti Tombouctou Gao Moyenne générale
Moyenne 0,68* 0,60*** 0,73 0,78* 0,51*** 0,67* 0,35*** 0,66
Écart type 0,47 0,49 0,45 0,41 0,50 0,47 0,48 0,47

Pourcentage de ménages avec accès à l’eau potable. Test de comparaison des moyennes par rapport à Sikasso, test unilatéral ; *p < 0,05 ; **p < 0,01 ; ***p < 0,001.

Les causes fondamentales ont été classées en trois sous-groupes de capitaux : le capital « humain », le capital économique (entendu comme revenu et patrimoine) et le capital social.

Le capital humain reflète une partie de la capacité à intégrer des recommandations nutritionnelles dans les pratiques alimentaires et d’hygiène. Il dépend de l’éducation formelle mais également des formations spécifiques. Mais nous ne disposons que des informations sur le niveau scolaire des adultes (tableau 6).

Tableau 6 Niveau de scolarisation.

School level.

Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos calculs.

Kayes Koulikoro Sikasso Ségou Mopti Tombouctou Gao Total
Pourcentage de personnes qui ont déjà été scolarisées
 Moyenne 13** 15 16 12*** 7*** 16 12 13
 Écart type 17 18 18 17 12 20 16 18
Nombre d’années de scolarisation de la femme la plus instruite du ménage
 Moyenne 0,6*** 1,2 1,3 0,9** 0,6*** 0,9* 0,4** 0,1
 Écart type 1,5 2,2 2,2 2,1 1,6 2,0 1,2 2,0

Test de comparaison des moyennes par rapport à Sikasso, test unilatéral ; *p < 0,05 ; **p < 0,01 ; ***p < 0,001.

Le capital économique, lui, reflète la richesse ou la pauvreté économique : revenus (estimés ici par la somme des dépenses courantes des ménages) et patrimoine (biens, y compris productifs dans le cas des ménages agricoles et indépendant, et épargne). Les dépenses des ménages, qui sont une approximation des revenus, sont un premier indicateur du niveau moyen des revenus. Il est calculé, en valeur réelle et déflatée par rapport aux prix (avec comme référence Bamako) (tableau 7). Les dépenses totales qui ont servi à nos calculs sur les données EMEP 2001 tiennent compte des dépenses réellement effectuées et des quantités d’aliments autoconsommées. Ces quantités ont été valorisées en utilisant les valeurs unitaires (dépenses sur quantités) des aliments achetés. Nous avons utilisé des valeurs unitaires médianes dans chaque région. Ces valeurs unitaires sont relativement semblables aux prix réels disponibles (Bocoum, 2011). Par ailleurs, les dépenses portant sur les biens durables ont été exclues faute d’information sur la durée de leur amortissement.

Tableau 7 Les dépenses totales des ménages : un indicateur de la pauvreté.

Household expenditures: a poverty indicator.

Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos calculs.

Régions administratives Kayes Koulikoro Sikasso Ségou Mopti Tombouctou Gao Total
Dépenses totales (KF CFA courants/an/pers)
 Moyenne 92*** 83*** 68 101*** 75** 113** 61 87
 Écart type 67 69 38 51 38 62 26 59
Dépenses totales (KF CFA constants par rapport à Bamako/an/pers)
 Moyenne 120*** 98 93 139*** 113*** 141*** 80* 114
 Écart type 88 81 52 70 57 78 34 75

Test de comparaison des moyennes par rapport à Sikasso, test unilatéral ; *p < 0,05 ; **p < 0,01 ; ***p < 0,001.

La ligne de pauvreté est estimée à partir des dépenses des ménages en utilisant la méthode du coût des besoins essentiels. Elle correspond à un niveau de dépenses au-dessous duquel les individus des ménages sont considérés comme pauvres. Les méthodes de calcul des lignes de pauvreté sont l’objet d’une littérature spécialisée qui n’est pas traité ici1. L’incidence de la pauvreté, un second indicateur de la pauvreté, correspond au pourcentage de personnes vivant dans un ménage dont les dépenses par personne sont inférieures à la ligne de pauvreté.

Le patrimoine (tableau 8) des individus et des ménages est difficile à appréhender car les enquêtes sont rares et peu fiables à ce sujet. À partir du RGA 2004, nous avons calculé la superficie cultivée par personne, et le nombre moyen d’animaux possédés. Nous avons également, dans l’enquête EMEP 2001, une indication de l’équipement agricole qui reflète en partie la richesse des ménages agricoles.

Tableau 8 Effectifs d’animaux dans les exploitations agricoles en 2004 (effectif moyen par personne).

Number of animals on farms (average number per person).

Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001 et recensement général de l’agriculture (RGA) 2004 (CPS/DNA/MINAGRI et al., 2007 : page 30 et pages 61-64). Nos calculs. Les données EMEP concernent les ruraux, les données du RGA les ménages ayant une activité agricole.

Régions administratives Kayes Koulikoro Sikasso Ségou Mopti Tombouctou Gao Kidal Bamako Total
Indice d’équipements agricoles (1)
(moyenne et écart type)
0,6*** 0,7*** 0,9 0,7*** 0,6*** 0,1*** 0,1*** 0 0 0,7***
0,5 0,5 0,8 0,6 0,5 0,6 0,6 0,6
Superficie cultivée (ha/pers) 0,21 0,39 0,50 0,58 0,42 0,12 0,13 0,43 0,06 0,37
Cheptel bovin (effectif/pers) 0,6 0,6 0,7 0,6 1,2 0,9 1,1 0,3 0,2 0,8
Cheptel ovin (effectif/pers) 0,7 0,4 0,4 0,5 0,8 1,2 2,8 5,4 0,2 0,8
Cheptel caprin (effectif/pers) 0,5 0,5 0,4 0,6 1,0 1,7 3,0 5,6 0,1 0,9

(1) Somme pondérée avec des poids respectifs de 4, 3, 2 et 1 pour le tracteur, la motopompe, le motoculteur et la charrue. Test de comparaison des moyennes par rapport à Sikasso, test unilatéral ; *p < 0,05 ; **p < 0,01 ; ***p < 0,001.

Le capital social est approché ici à partir de la mise en œuvre de la « solidarité alimentaire ». L’enquête EMEP permet de comptabiliser le nombre de plats envoyés ou reçus par les ménages ainsi que le nombre d’invités aux repas (tableau 9). Rapporté au nombre de rations par personne, reçues ou envoyées, nous supposons que cet indicateur reflète une partie du réseau social des ménages.

Tableau 9 Indicateurs de capital social.

Indices of social capital.

Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos calculs.

Régions administratives Kayes Koulikoro Sikasso Ségou Mopti Tombouctou Gao Total
Nombre moyen de rations données par semaine
 Moyenne 0,02 0,02* 0,02 0,03 0,02 0,13*** 0,08*** 0,03
 Écart type 0,13 0,06 0,07 0,13 0,05 0,23 0,14 0,12
Nombre moyen de rations reçues par semaine
 Moyenne 0,04 0,01 0,02 0,03 0,02 0,08*** 0,09*** 0,03
 Écart type 0,34 0,06 0,12 0,09 0,09 0,16 0,17 0,03
Nombre d’invités aux repas
 Moyenne 0,14*** 0,11 0,09 0,19*** 0,13** 0,31*** 0,12* 0,03
 Écart type 0,27 0,24 0,14 0,42 0,28 0,48 0,17 0,03

Le nombre de plats donnés et reçus et le nombre d’invités aux repas sont exprimés en rations journalières par personne. Test de comparaison des moyennes par rapport à Sikasso, test unilatéral ; *p < 0,05 ; **p < 0,01 ; ***p < 0,001.

Qualité et fiabilité des données utilisées

La question de la fiabilité des données statistiques est régulièrement posée. Les services de statistiques publics au Mali (ministères et services spécialisés, Santé, Agriculture, Aménagement du territoire ou Finance) disposent de peu de moyens techniques et financiers, en particulier depuis les années d’ajustement structurels. On constate une baisse générale de la qualité de présentation des rapports, en termes de contenu et de forme, à partir des années 1990. En outre, les statistiques sont devenues un enjeu de légitimation des institutions internationales et nous observons une prolifération des chiffres et des enquêtes chiffrées (Dury et Fouilleux, 2011). Cela a un avantage, en particulier pour le secteur de la pauvreté et de la santé : les techniques de collecte de données sont discutées et validées au niveau international et reposent sur des techniques d’enquêtes standardisées. Il s’agit en particulier de la Banque mondiale (qui a financé et assisté techniquement l’enquête EMEP 2001), de l’Organisation mondiale de la santé et de l’Unicef.

En ce qui concerne les statistiques agricoles, il existe au Mali un passé de collecte minutieuse de données dans les régions cotonnières et rizicole, lié à la présence des sociétés d’intervention (Compagnie malienne du développement des textiles et Office du Niger). Ces données concernent essentiellement le coton et le riz. Par ailleurs, depuis les années 1970, les statisticiens agricoles relèvent les productions céréalières, dans un souci de prévention et de gestion des crises alimentaires. Les statistiques concernant ces produits (coton, riz, céréales) sont produites régulièrement. Comme toutes statistiques, elles ne sont pas indiscutables, mais elles sont discutées par les acteurs nationaux et internationaux des politiques de sécurité alimentaire et agricoles et en ce sens validées. Par ailleurs, les tendances qu’elles montrent (pour les céréales au moins) sont cohérentes avec ce qui est observé dans d’autres pays (Udher et al., 2011). En ce sens (discussion institutionnelle et comparaison avec pays proches), nous pensons qu’elles sont suffisamment fiables pour notre niveau d’analyse. En ce qui concerne les autres productions agricoles et les productions animales en revanche les statistiques, plus éparses et moins utilisées et discutées, apparaissent beaucoup moins fiables.

En conclusion, l’ensemble des données présentées (à l’exception des données de production agricole différentes des céréales et des données de production de l’élevage) donnent des ordres de grandeur relativement comparables au regard des données connues en Afrique de l’Ouest et suffisantes pour comparer des moyennes entre régions et analyser les résultats.

Résultats

Le paradoxe perdure

La production de céréales est élevée dans la région de Sikasso

La production céréalière dans la région de Sikasso est plus élevée que dans la plupart des autres régions du Mali. Elle atteint 441 kg par personne et par an en 2000 (figure 2) et 489 kg/an par personne en 2008. La production céréalière nationale était de 266 et 324 kg/an par personne, respectivement, pour ces deux années.

Le retard de croissance des enfants est très répandu

Les trois enquêtes nationales les plus récentes (menées en 2001, 2005 et 2006) montrent que la région de Sikasso se caractérise par une prévalence du retard de croissance des enfants de moins de 5 ans particulièrement élevé et stable. Selon les données de l’Enquête démographique et de santé du Mali (EDSM-IV 2006, CPS/MS et DNSI/MEIC, 2007), 45,2 % des enfants de la région de Sikasso souffraient de retard de croissance en 2006. Ce chiffre atteignait 47,5 % en 2001 (CPS/MS et al., 2002). Les données des enquêtes menées en milieu rural par l’Unicef et le PAM en 2005, montrent une incidence de 46 % dans la région de Sikasso et c’est le taux le plus élevé du pays (figure 3). La forme sévère est également très présente dans la région de Sikasso, mais le taux n’est pas le plus élevé du pays.

En revanche, selon ces mêmes sources, l’émaciation des enfants dans la région de Sikasso est comparable à celle des autres régions. En 2005, en milieu rural (PAM/Unicef, 2006), le taux d’émaciation globale atteignait 11 % à la fois pour le pays et dans la région de Sikasso.

Ainsi, le taux de malnutrition infantile mesurée par le retard de croissance est à la fois très élevé (presque la moitié des enfants sont concernés) et plus important que dans les autres régions, tandis que l’émaciation n’est pas particulièrement différente dans cette région de Sikasso. Ces résultats anthropométriques montrent ainsi que les enfants de cette région sont structurellement confrontés à des problèmes nutritionnels et plus souvent que les enfants des autres régions tandis que les problèmes conjoncturels qu’ils rencontrent le sont dans un même ordre de grandeur qu’ailleurs.

Les causes immédiates : alimentation inadéquate plutôt que mauvais état de santé

Les causes immédiates possibles sont une consommation alimentaire inadéquate ou/et la maladie.

Le tableau 1 montre que les indicateurs de consommation alimentaire sont parmi les plus mauvais par rapport aux autres régions. La consommation calorique moyenne était en 2001 de 2 071 kcal/j par personne dans la région de Sikasso alors qu’elle s’élevait à 2 245 kcal/j au niveau national pour la même période. En milieu rural, dans la région de Sikasso, la moyenne de consommation calorique était significativement inférieure à la moyenne de Ségou, Mopti et Tombouctou. Le score de diversité alimentaire est significativement plus faible que celui de la plupart des autres régions (à l’exception de Koulikoro et Mopti). Les ménages de la région de Sikasso consommaient 5,9 groupes alimentaires sur un maximum de 12. Au niveau national, ce score s’élevait à 6,6. La part des céréales est très élevée dans la consommation calorique (89 %). Cela conforte l’idée d’une uniformité de la consommation alimentaire suggérée par l’analyse des scores de diversité.

Le taux de maladie à Bamako est équivalent à celui de Ségou et Koulikoro et fait partie des plus faibles du pays. Suite à l’analyse de l’enquête EMEP 2001, nous avons ainsi obtenu un taux moyen de 13 % des membres des ménages ruraux qui ont été malades au cours du mois précédent le passage des enquêteurs dans la région de Sikasso, contre 16 % à Mopti, ou 25 % à Tombouctou.

Ainsi, la principale cause immédiate semble être plutôt du côté de l’alimentation, de son niveau trop bas en calories et de son manque de diversité. Les variables sont exprimées au niveau du ménage et correspondent à une moyenne par individu, mais nous n’avons pas de données sur la répartition entre les membres des ménages. Pour autant, si ce chiffre est plus bas que partout ailleurs, et à moins d’un biais exceptionnel en faveur des enfants, il n’y a pas de raison de penser que la consommation réelle des enfants ne soit pas inférieure à Sikasso.

Les causes sous-jacentes

Trois causes sous-jacentes doivent être examinées (figure 1). L’insuffisance quantitative et qualitative de l’alimentation est-elle due à un accès insuffisant aux aliments et/ou à des soins inadéquats de la part des parents aux enfants ? Enfin, qu’en est-il de l’environnement de santé et d’approvisionnement en eau ?

L’accès à l’alimentation : manque de diversité de la production alimentaire

La production n’est pas forcément le « bon » indicateur d’accès, mais étant donné que l’autoconsommation est élevée, de l’ordre de 50 à 80 % en milieu rural selon les régions (tableau 3), nous pouvons considérer qu’elle donne une idée du potentiel de consommation. En effet, une partie de cette production est vendue, une autre conservée pour les semences, une troisième perdue ; de plus, la répartition entre ménages et celle à l’intérieur des ménages ne sont pas uniformes. Cette variable représente ainsi la limite maximum de ce que peuvent consommer les ménages ruraux.

La production d’arachide, une des base de l’alimentation et une source de lipides importante est de l’ordre de 30 kg par personne pour l’année 2004/2005 dans la région de Sikasso. À partir des données de production de 2008 (non présentées, INS/MEF, 2010), nous avons calculé une moyenne de 38 kg par personne. Ce chiffre est supérieur à celui des régions du Nord (Gao, Kidal, Tombouctou), équivalent à celui de la région voisine de Koulikoro, mais représente environ la moitié de celui de la région de Kayes. Pour le niébé, source de protéines végétales, la production moyenne par habitant est relativement faible, de l’ordre de 4 kg/an par personne dans la région de Sikasso, tandis qu’elle est un peu plus élevée dans les régions voisines de Ségou et Koulikoro (10 kg/an par personne) et du même ordre que dans les régions plus sèches de Kayes et Mopti (respectivement 5 et 8 kg/an par personne).

En ce qui concerne les fruits et légumes, sources de vitamines et de micronutriments, les résultats divergent : Sikasso est la région de loin la mieux dotée en termes de vergers, mais en termes de production de légumes, elle est derrière pratiquement toutes les autres régions. Cela est cohérent avec le fait que la région est peu dotée en infrastructures d’irrigation et que la principale source de revenu agricole est le coton.

Au niveau de la production animale, nos indicateurs sont frustres : statistiques d’abattage et nombre d’animaux possédés. Selon les statistiques d’abattage, Sikasso est devant les autres régions (à l’exception de Bamako), mais il est difficile de dire si cela reflète une méthode de collecte des données différente ou une réalité de production plus grande. Les chiffres restent néanmoins très faibles (4,3 kg/pers/an).

En conclusion, la production ramenée au nombre de personnes n’est pas aussi exceptionnelle qu’on pouvait l’imaginer à Sikasso par rapport aux régions voisines ; elle se situe autour de la moyenne à la fois pour les produits animaux et végétaux considérés (niébé, arachide). Les exceptions notables sont les productions céréalières (qui sont aussi celles, parmi les cultures alimentaires, qui sont les plus observées) et les superficies d’arbres fruitiers (sans qu’il soit possible de trouver des données de production). Les productions de légumes semblent, en revanche, particulièrement faibles dans la région de Sikasso. Ce dernier résultat doit néanmoins être relativisé car dans cette région, la culture des bas-fonds est développée (Ahmadi et Teme, 1998), et les statistiques très faibles dans ce domaine. Cette production existe bien (pomme de terre, notamment), mais elle est essentiellement commercialisée et n’entre pas dans la consommation des ménages de la région. D’une façon générale, cette partie sur les productions non céréalière est la plus discutable au niveau de la qualité des données et fait apparaître un manque d’informations fiables.

Un soin insuffisant ?

Nous avons peu de données permettant de qualifier les soins dont bénéficient les enfants. Néanmoins, l’enquête EDSM-IV (CPS/MS et DNSI/MEIC, 2007) donne des statistiques sur le travail des femmes. On constate que le taux d’activité des femmes à Sikasso et à Kayes (où 80 % des femmes travaillent) est supérieur à celui de toutes les autres régions (moyenne nationale égale à 61 %). De la même façon, le taux d’activité des hommes est relativement élevé dans la région de Sikasso (67 % travaillent) même s’il n’est pas beaucoup plus élevé que dans les autres régions et qu’il est proche de la moyenne nationale (64 %).

Le nombre d’enfants divisé par le nombre total de personnes peut également donner une idée de la charge par adulte et des soins dont chacun peut bénéficier (en temps). La part des enfants de moins de 15 ans est significativement plus élevée que dans la plupart des autres régions (47 % à Sikasso contre 43 % à Mopti, par exemple), mais la part des enfants de moins de 5 ans (17 % dans la région de Bamako) n’est pas significativement différente de celle des autres régions. Cela dit, il a été montré ailleurs que les jeunes enfants gardés par des préadolescents ont souvent un moins bon statut nutritionnel que ceux confiés à des adultes (Ukwuani et Suchindran, 2003).

L’environnement sanitaire

Cette partie n’est pas développée car la maladie n’est pas la cause immédiate la plus importante de différenciation entre les régions. Un seul indicateur est présenté : 73 % des ménages ruraux ont accès à l’eau potable dans la région de Sikasso. Seuls les ménages de la région de Ségou ont un meilleur accès à l’eau potable que ceux de Sikasso (tableau 5). Il peut paraître surprenant qu’un meilleur accès à l’eau ne se traduise pas par de meilleures performances en termes de nutrition (notamment émaciation), mais nous n’avons pas les éléments pour approfondir ce point.

Les causes fondamentales

Le niveau de scolarisation

La scolarisation des femmes adultes est très faible dans la région de Sikasso, mais relativement meilleure que dans le reste du Mali. En moyenne, les femmes les plus instruites de chaque ménage ont été scolarisées 1,3 année alors qu’elles l’ont été moins d’une année sur l’ensemble du pays. De la même façon, le taux de scolarisation des membres des ménages est plus élevé dans la région de Sikasso : 16 % des membres des ménages ont déjà été scolarisés contre 13 % dans l’ensemble du pays (tableau 6).

La pauvreté

Les dépenses ont été particulièrement faibles dans la région de Sikasso au cours de l’année 2001 (tableau 7). En valeur réelle, elles se sont élevées à 68 424 F CFA par personne et par an. En francs constants, déflatés par les prix, les différences entre régions restent presque identiques. Ainsi, Sikasso est l’avant dernière région (avant Gao) en termes de dépenses par personne et par an.

Ces résultats sont confirmés par d’autres auteurs et l’incidence de la pauvreté, mesurée par les dépenses par tête, quelle que soit la méthode d’estimation de la ligne de pauvreté, et l’année considérée (2001, 2006 et 2010) est toujours supérieure à Sikasso à celle des autres régions et à la moyenne nationale, à une exception près (figure 4). À Sikasso, selon les méthodes et selon les années, le nombre de personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté varie entre 52 et 84 % de la population, alors qu’au niveau national ce taux varie entre 44 et 56 %.

Le capital matériel est un des meilleurs du pays : en termes d’accès aux terres (la surface cultivée par personne est une des plus élevée) et d’équipement agricole (tableau 8). Nous pensions que le nombre d’animaux était élevé, mais les données du recensement agricole (tableau 8) montrent qu’en moyenne les exploitations agricoles de cette région possèdent moins d’animaux que la plupart des autres exploitations. Les effectifs, par souci de comparaison, sont ramenés au nombre d’animaux par personne. De fait, dans la région de Sikasso, les agriculteurs ont plus souvent qu’ailleurs des bovins de trait (données non présentées) mais moins d’autres animaux. Cette forte présence d’animaux de trait, l’équipement agricole, ainsi que le temps important consacré au travail agricole, expliquent les plus grandes superficies cultivées et la forte production de la région.

Ainsi, les données issues des enquêtes sur la pauvreté aussi bien que celles qui sont relatives au cheptel montrent que les habitants, et les ruraux en particulier, de la région de Sikasso sont relativement plus pauvres que les habitant des autres régions. Pour autant, les exploitations agricoles sont mieux équipées qu’ailleurs et les superficies cultivées sont en moyenne supérieures. Ces résultats confirment la persistance du paradoxe agriculture/pauvreté.

Le capital social

En moyenne, dans la région de Sikasso, les ménages ont donné 0,02 ration par personne et par jour (environ sept rations par an et par personne), ont reçu la moitié. Les écarts types sont très grands et l’analyse de ce comportement moyen ne montre pas de différences avec les autres régions, à l’exception des régions plus septentrionales (Tombouctou, Gao) où les pratiques d’échanges de plats semblent plus répandues (tableau 9).

En ce qui concerne le nombre d’invités au moment des repas, Sikasso est en dernière position avec Koulikoro. Ainsi, les liens entre ménages, tout au moins ceux saisis par cet indicateur, sont moins important à Sikasso qu’ailleurs.

Discussion

Ces données agrégées par grande région administrative cachent des disparités en termes de systèmes de culture et d’alimentation, en termes de distribution des ressources et il est difficile de conclure de façon simple et définitive pour expliquer les causes de la malnutrition, phénomène qui touche les individus. Pour autant, l’analyse de ces différentes données selon le cadre conceptuel retenu (figure 1) permet d’organiser les données, de tirer quelques grands traits synthétiques, de préciser les travaux précédents, et d’émettre quelques hypothèses nouvelles.

Dans la région de Sikasso, la production alimentaire est abondante (surtout les céréales) et les ménages sont en moyenne relativement riches en termes de terres et de matériel agricole, ainsi qu’en termes de capital humain : ce sont eux les « mieux » scolarisés. La région est également mieux dotée en infrastructures de santé, d’accès à l’eau, de routes (non présentées ici) que les autres régions maliennes. La moyenne des dépenses des ménages est pourtant plus faible dans cette région que dans les autres régions et l’incidence de la pauvreté mesurée à partir des dépenses est particulièrement élevée. Cela peut être lié au fait que la méthodologie de l’enquête ne permet pas de relever précisément les dépenses de biens durables, ainsi que les dépenses exceptionnelles. De plus, l’épargne peut être, comme le suggèrent les auteurs du rapport du FMI (IMF, 2011), particulièrement importante. Il est possible que les revenus soient plus élevés qu’ailleurs mais que les dépenses soient plus faibles, l’épargne étant plus élevée, mais on manque d’informations sur ce point. Si tel était le cas, le paradoxe pauvreté/agriculture pourrait être reformulé : les ménages ne seraient pas spécialement pauvres, mais ils préféreraient épargner ou investir dans des biens d’équipement ou des biens durables (maison) ou des dépenses exceptionnelles (à caractère social, ou scolaires) plutôt que de dépenser dans des consommations courantes (alimentation, habillement). Ces hypothèses pourraient rejoindre les travaux de Banerjee et Duflo (2007), qui expliquent que l’alimentation n’est pas souvent la priorité des ménages, y compris très pauvres et sous-alimentés.

Par ailleurs, le régime alimentaire est très monotone et ce trait est potentiellement explicatif du retard de croissance des enfants. En effet, il existe généralement un lien entre le score de diversité nutritionnelle et le statut nutritionnel des enfants (Arimond et Ruel, 2004).

Aussi, même si les exploitations agricoles sont relativement plus productives que celles des autres régions, car la situation climatique est plus favorable et le taux d’équipement agricole important, le bénéfice de cette production est limité pour la nutrition des enfants car les revenus tirés de la vente des surplus dégagés et du coton ou d’autres cultures de rente, sont accaparés par les chefs de famille (Tefft et al., 2000 ; Tefft et Kelly, 2003) et peu alloués aux dépenses de consommation courantes dans les dépenses alimentaires.

Dans la région de Sikasso, les adultes, femmes et hommes, sont plus nombreux à être actifs, et notamment dans le secteur agricole que dans les autres régions du Mali. C’est une cause potentielle de manque de temps et de soins consacrés aux enfants, et une explication possible des fortes prévalences de retard de croissance. Cela correspondrait aux observations réalisées notamment par Parent et al. (2002) dans les régions irriguées du Burkina Faso où les femmes faisant du maraîchage et travaillant plus avaient des enfants présentant plus souvent des problèmes nutritionnels. Pour autant, cette hypothèse mérite une recherche bien plus approfondie et détaillée. Comme le montrent par exemple Ukwuani et Suchindran (2003), qui ont analysé l’enquête nationale démographique et de santé 1990 du Nigeria, le travail des femmes a un effet différent selon qu’il est rémunéré ou non, que les femmes emmènent leurs enfants avec elles ou non, et selon l’âge des enfants.

Ces résultats relativement négatifs sur le lien entre production agricole et nutrition peuvent décevoir les gens qui ont œuvré au développement agricole de la région de Sikasso, mais il faut savoir que les liens entre croissance de la production agricole et nutrition sont extrêmement complexes et non immédiats. Récemment, Masset et al. (2012) ont recensé des centaines d’interventions dans le domaine agricole dont l’objectif était explicitement d’améliorer la nutrition. Les résultats sont faibles : très peu d’interventions ont un effet direct et mesurable sur la nutrition. De fait, il existe peu d’études à la fois scientifiques et fondées empiriquement sur la relation entre, d’une part, volume et nature des produits, d’autre part, effets sur la santé et la nutrition au niveau des ménages agricoles. Le travail de Muller (2009) à partir de données des années 1980 au Rwanda est une rare exception. Il montre quel est l’effet des différentes cultures sur la nutrition et la santé des agriculteurs. En 2011, l’IFPRI a organisé une conférence sur les relations entre agriculture et santé (Fan et Pandya-Lorch, 2012). À partir de différentes illustrations, de différentes régions du monde, la plupart des contributions invitent à concevoir des politiques agricoles pour améliorer la santé dans les pays en développement, insistent également sur les lacunes actuelles tant au niveau conceptuel qu’au niveau des exemples concrets, trop rares et trop dispersés pour en tirer des conclusions opérationnelles et généralisables.

Conclusion

Ce travail illustre la nécessité d’aller au-delà idées reçues sur la relation agriculture-sécurité alimentaire. Une relativement meilleure production agricole n’est pas une condition suffisante pour assurer la sécurité alimentaire des enfants des ménages ruraux. Dans le cas de cette région de Sikasso, on a montré que les infrastructures en général et de santé en particulier sont de meilleure qualité que dans les autres régions. Le taux de maladie est moins élevé. Les causes immédiates du plus fort taux de retard de croissance des enfants qu’ailleurs sont liées à une mauvaise alimentation et vraisemblablement à un déficit de soin. L’alimentation y est plus monotone et souvent moins riche en calories. On ne sait pas si cette monotonie de l’alimentation est le fait des habitudes alimentaires, plus tournée vers les céréales que dans d’autres régions, celui des préférences des chefs de ménages qui aiment mieux dépenser ailleurs que dans l’alimentation, épargner et/ou investir ou encore celui du manque de moyens et de droits dont disposent les parents des jeunes enfants au sein de ménages de grande taille. Par ailleurs, le temps de travail dans l’agriculture est particulièrement élevé dans cette région et le temps disponible pour prendre soin des enfants certainement une cause supplémentaire des mauvaises performances nutritionnelles constatées. Cette contribution met également en exergue le manque de statistiques de production agricole, en dehors des céréales, et de statistiques détaillées et fiables sur l’alimentation. Elle invite ainsi à approfondir les méthodes de collecte des informations relatives à la malnutrition, la consommation alimentaire et la pauvreté. En effet, bien que les enquêtes utilisées comportent de nombreuses informations, et qu’elles soient souvent sous-exploitées, certaines informations clés concernant notamment la répartition des revenus, des dépenses et de la consommation entre les membres des ménages et le travail des parents manquent pour expliquer très précisément le paradoxe décrit.

Remerciements

Nous remercions chaleureusement les collègues Jean-François Belières (Cirad) pour nous avoir transmis sa documentation et les données agricoles sur le Mali, Michelle Holdsworth, Yves Martin-Prével et Marie-Claude Dop de l’IRD, pour leur aide concernant la nutrition, et Francis Delpeuch (IRD) pour nous avoir mis sur la piste du travail des femmes dans l’explication du paradoxe. Les deux rapporteurs de la revue nous ont également très utilement aidés à préciser les différents points à travers des relectures attentives.

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1 Pour plus de détails sur les différentes méthodes de calcul de la ligne de pauvreté dans ce cas malien et d’autres références plus internationales, on peut se reporter à Bocoum et al. (2012) ou Mesplé-Somps et al. (2008).


 

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