ARTICLE
agr.2012.0584
Auteur(s) : Sandrine Dury sandrine.dury@cirad.fr,
Ibrahima Bocoum ibbocoum@gmail.com
Cirad
Umr MOISA
F-34398 Montpellier
France
Tirés à part : S. Dury
Les relations entre l’agriculture, la santé et la nutrition sont
bidirectionnelles. L’agriculture a un effet sur la santé et la
nutrition des membres de l’unité de production agricole à travers
les produits, leur quantité, leur diversité, leur accessibilité,
leur qualité sanitaire et leur composition nutritionnelle quand les
ménages agricoles sont essentiellement des consommateurs de leur
propre production. Elle conditionne également l’accès aux biens
alimentaires quand les produits sont vendus. Le niveau du revenu
issu de ces ventes et sa distribution entre les membres du ménage
conditionnent la qualité des régimes alimentaires des membres des
ménages. L’agriculture affecte également la santé et la nutrition à
travers ses effets sur l’environnement et sur le type de travail
mis en œuvre. Dans l’autre sens, la santé et la nutrition ont un
effet sur l’agriculture, à travers la capacité de travail (la
reproduction de la force de travail selon la terminologie marxiste)
des personnes plus ou moins bien nourries. Haddad (2000) et, plus
récemment, Hawkes et Ruel (2006) décrivent et incitent à mieux
prendre en compte ces relations agriculture-santé-nutrition pour la
mise en place de politiques agricoles ou de santé. Récemment,
plusieurs auteurs (Deaton et Drèze, 2009 ; Gillepsie et
Kadiyala, 2012) s’interrogent, sur le cas indien particulièrement,
à propos de résultats inattendus de la croissance des
20 dernières années : alors que la production agricole a
crû et que la pauvreté a diminué, les taux de malnutrition restent
étonnamment très élevés.
La région de Sikasso au Sud du Mali illustre la difficulté de
relier de manière simple la production agricole à la sécurité
alimentaire et nutritionnelle. Cette région est une très grande
région agricole mais elle présente pourtant un très fort taux de
malnutrition infantile et cela de façon régulière (Tefft et
al., 2000 ; CPS/MS et DNSI/MEIC, 2002, 2007).
Comment une région agricole, réputée la plus prospère du pays,
peut-elle en même temps avoir les taux de malnutrition infantile
les plus élevés ? Plusieurs fois cette question a été abordée,
sous des formes différentes. Les premiers travaux identifiés
concernent le paradoxe « agriculture/malnutrition
infantile » et ont été réalisés par des nutritionnistes
(Bouvier et al., 1995). Une équipe de nutritionnistes et
d’économistes agricoles a également travaillé sur cette question
(Tefft et al., 2000 ; Tefft et Kelly, 2003). Les
premiers se sont intéressés aux relations entre la malnutrition
infantile et les caractéristiques socioéconomiques de
491 ménages à l’intérieur de la région de Sikasso. Ils
montrent que l’émaciation est faiblement corrélée aux déterminants
socio-économiques tandis que le retard de croissance l’est plus
fortement. En particulier, le groupe socioprofessionnel (associé à
l’activité d’agriculteur), le niveau d’éducation des parents (en
particulier du père), la moindre possession de biens, un revenu
familial faible, et le manque d’accès à l’eau et à l’électricité
sont associés positivement au retard de croissance des enfants.
Cette étude ne dit rien sur la comparaison de cette région avec les
autres régions.
Les seconds auteurs comparent la zone rizicole du Mali (région
de Ségou), une zone de cultures de céréales sèches (sorgho et mil,
région de Mopti) et une zone de coton pluvial (région de Sikasso).
Les résultats mettent en exergue le rôle de l’éducation des parents
et du revenu (en particulier des mères à partir d’un certain seuil)
sur le retard de croissance. Ils mettent également en évidence le
rôle spécifique de l’organisation des familles. Dans la région de
Sikasso, ils observent une particularité vis-à-vis des autres
régions : les pères de jeunes enfants dépensent en moyenne
beaucoup moins que les hommes plus âgés du groupe familial. Les
unités de productions y sont en effet plus grandes et les pères de
jeunes enfants, qui ne sont pas les chefs des unités de production,
ont moins de contrôle à la fois sur les moyens de production et les
revenus que dans les autres régions. Ces auteurs insistent sur
cette concentration du revenu agricole et sur le problème qu’elle
pose : les dépenses prioritaires des chefs d’exploitation
concernent les coûts de production, les impôts, l’entretien des
habitations et les cérémonies sociales, mais pas la santé ou
l’alimentation des jeunes enfants des ménages dépendants.
Ainsi, à partir de données collectées au niveau des ménages de
la région, il a été montré un lien entre le niveau d’éducation des
parents, leur niveau de vie, leur type d’activité et le retard de
croissance des enfants. La forme particulière des ménages (de très
grande taille) et le manque de droits des parents des jeunes
enfants dans cette région expliqueraient sa spécificité.
Mesplé-Somps et al. (2008), puis Delarue et al.
(2009) se sont concentrés sur un autre aspect du paradoxe : la
question de la pauvreté relative des producteurs de coton par
rapport aux autres producteurs agricoles. Ils ont analysé les
statistiques nationales de l’enquête malienne d’évaluation de la
pauvreté (EMEP 2001) menée en 2001. Mais si leur calcul de la ligne
de pauvreté relativise le niveau de cette pauvreté, leurs résultats
moins négatifs que ceux des statistiques officielles (voir
ci-dessous le paragraphe sur le retard de croissance des enfants)
ne contredisent pas totalement l’idée d’un paradoxe : la
région de Sikasso en 2001 « fait partie des trois régions
les plus pauvres du Mali » et « l’absence de
preuve probante d’un mieux-être significatif lié à l’exploitation
agricole dans la zone cotonnière constitue toujours une sorte de
paradoxe ». Ils concluent en affirmant que les causes de
ce constat n’ont pas été analysées et méritent de l’être.
Enfin, un rapport récent du Fonds monétaire international (FMI)
(IMF, 2011) confirme encore ce double paradoxe – forte
production agricole et pauvreté importante, d’une part, et forte
production agricole et malnutrition, d’autre part – et suggère
qu’il est lié au comportement « d’accumulation excessif de
cette région », mais sans plus de justification. Ainsi,
selon eux, dans cette région, les ménages préféreraient épargner,
et/ou acheter des biens durables et/ou investir dans des activités
productives plutôt que de consommer leurs revenus.
In fine, on a une idée des relations entre différentes
variables, mais on ne sait pas précisément quelles sont les
relations de causalité entre elles. Par ailleurs, on sait peu de
chose sur le rôle spécifique de l’alimentation (vis-à-vis de celui
de la santé) dans l’explication des taux élevés de malnutrition. De
même, le lien, ici paradoxal, entre production agricole et
nutrition infantile n’est pas explicité.
Le but de cet article est d’organiser conceptuellement et
d’évaluer les différentes causes qui peuvent expliquer ce paradoxe.
Pour cela, nous utilisons le schéma conceptuel des causes de la
malnutrition infantile (figure 1)
qui classe en trois niveaux ses causes. Il s’agit des causes
immédiates (maladie et alimentation inadéquate), sous-jacentes au
niveau de la famille (insuffisance d’accès aux aliments,
inadéquation des soins aux mères et aux enfants, inadéquation des
services de santé, d’assainissement et d’approvisionnement en eau)
et fondamentales au niveau de la société (quantité et qualité des
ressources existantes, et leur mode de contrôle, ressources
potentielles). À chaque niveau, nous utilisons des indicateurs
statistiques, issus soit de nos propres analyses des données de
l’enquête EMEP 2001, soit des données d’autres enquêtes nationales
produites par les services centraux des statistiques ou spécialisés
(agriculture, santé, élevage). Nous procédons à une analyse
comparative entre les régions. Nous identifierons les insuffisances
informationnelles. Dans une première partie, nous verrons que le
paradoxe est confirmé, puis nous verrons dans les trois autres
parties quelles sont les causes immédiates, sous-jacentes et
fondamentales.
Méthodologie et données utilisées
Choix des indicateurs
Les indicateurs des causes de la malnutrition sont analysés pour
chacune des régions administratives et comparés à la situation de
la région de Sikasso. Deux types de données sont utilisés :
les statistiques nationales, issues de rapports et/ou des sites
Internet des services statistiques maliens, et l’enquête EMEP 2001.
Cette enquête date de plus de dix ans, mais elle est représentative
au niveau national et régional, et s’appuie sur une méthodologie
reconnue pour inventorier les consommations et apprécier les
budgets correspondants. Les données en ont été validées et
analysées dans le cadre d’une thèse (Bocoum, 2011). Les données
anthropométriques proviennent de l’enquête PAM/Unicef (2006), des
enquêtes démographiques et de santé réalisées en 2001 (CPS/MS et
DNSI/MEIC, 2002) et 2006 (CPS/MS et DNSI/MEIC, 2007). Les données
agricoles sont celles publiées dans l’annuaire statistique 2000
(DNSI/MPAT, 2001). Nous utilisons également les enquêtes du
recensement général de l’agriculture (RGA) de 2004 et celles
concernant la production agricole d’autres années car la production
des cultures pluviales est soumise aux aléas climatiques : une
seule année n’est jamais représentative.
Le paradoxe concerne la population rurale. Pour les statistiques
issues des rapports nationaux, seules les moyennes par région sont
disponibles (milieux rural et urbain confondus). Pour les
statistiques calculées à partir des données de l’EMEP 2001, nous
avons travaillé sur les 3 121 ménages ruraux représentatifs de
la population rurale malienne.
Le choix des indicateurs dépend de la disponibilité de données
chiffrées, de la revue de la littérature sur le sujet et de notre
interprétation du modèle causal de l’Unicef (figure
1).
Les conséquences de la malnutrition sur le développement
anthropométrique de l’enfant sont mesurées par différents
indicateurs standardisés. Il s’agit, en particulier, des
indicateurs d’émaciation et de retard de croissance des enfants.
L’émaciation est mesurée par l’indice poids-pour-taille et elle
traduit une malnutrition actuelle. Le retard de croissance, mesuré
par l’indice taille-pour-âge, reflète l’histoire nutritionnelle
passée (WHO, 1995). Schématiquement, l’émaciation correspond à une
malnutrition aiguë, temporaire, comme durant une maladie ou la
saison de soudure, tandis que le retard de croissance reflète une
malnutrition chronique, qui provient d’épisodes de manques ou de
maladie récurrents. Ces indices sont comparés à la distribution
observée dans une population « de référence », d’enfants
bien nourris et en bonne santé, réputés « à croissance non
restreinte ». L’approche est de type normatif : si un
enfant présente un indice anthropométrique inférieur à moins deux
écarts types de la distribution dans la population de référence,
alors on dit qu’il est atteint de malnutrition
« modérée », quand l’indice est inférieur à moins trois
écarts types, la malnutrition est dite « sévère ».
Pour les causes immédiates de la malnutrition infantile, nous
retenons trois indicateurs de consommation alimentaire (tableau 1), dont deux représentatifs
de sa qualité, et un indicateur de maladie (tableau 2), tous issus de nos analyses
des données de l’EMEP 2001). Le premier indicateur est très
synthétique : il s’agit de la consommation calorique, calculée
à partir des pesées des aliments consommés dans le ménage, et d’une
estimation des consommations hors domicile, pendant quatre semaines
réparties au cours de l’année (Bocoum et al., 2012). Nous
estimons également le score de diversité alimentaire qui représente
la qualité de l’alimentation. Il correspond au nombre de groupes
alimentaires auxquels appartiennent les aliments consommés par les
ménages. Ces groupes sont ceux proposés par Kennedy et al.
(2011). Il s’agit de :
- –. céréales et produits céréaliers ;
- –. pomme de terre, manioc et autres racines et
tubercules, bananes plantains ;
- –. légumes et feuilles fraîches ;
- –. fruits ;
- –. viandes et volailles ;
- –. œufs ;
- –. poissons ;
- –. légumes secs et oléagineux ;
- –. lait et produits laitiers ;
- –. huiles et graisses ;
- –. sucres et boissons sucrées ;
- –. condiments, thé, café, épices.
Tableau 1 Les indicateurs de consommation
alimentaire.
Food consumption indicators.
Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos
calculs sur les ménages ruraux.
|
| Kayes |
Koulikoro |
Sikasso |
Ségou |
Mopti |
Tombouctou |
Gao |
Total |
| Consommation alimentaire |
|
|
|
|
|
|
| |
| Consommation calorique (kcal/pers/j) |
2 145 |
1 971 |
2 071 |
2 534*** |
2 613*** |
2 339* |
1 691*** |
2 245 |
| Score de diversité alimentaire |
6,8*** |
6,1 |
5,9 |
7,7*** |
6,2 |
7,3*** |
6,3* |
6,6 |
| Part des céréales dans les calories consommées
(%) |
76 |
86 |
89 |
86 |
88 |
84 |
88 |
85 |
Test de comparaison des moyennes par rapport à Sikasso, test
unilatéral (moyenne supérieure ou inférieure à celle de
Sikasso ; *p < 0,05 ;
**p < 0,01 ; ***p < 0,001.
Tableau 2 La maladie.
Disease.
Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos
calculs sur les ménages ruraux.
|
| Kayes |
Koulikoro |
Sikasso |
Ségou |
Mopti |
Tombouctou |
Gao |
Total |
| Taux de malades dans ménage |
16** |
12 |
13 |
13 |
16* |
25*** |
28*** |
15 |
Voir tableau 1, test de comparaison
des moyennes avec Sikasso ; *p < 0,05 ;
**p < 0,01 ; ***p < 0,001.
Enfin, nous retenons la part de céréales dans la consommation
calorique (un autre indicateur de la diversité alimentaire). Pour
la partie maladie du modèle causal, nous disposons du nombre de
personnes malades dans les ménages.
Pour les causes sous-jacentes, nous distinguons les facteurs
d’accès à l’alimentation, les facteurs de soin et les conditions
d’hygiène. Parmi les facteurs d’accès, et étant donné les forts
taux d’autoconsommation (tableau
3), nous retenons les indicateurs de production, car
nous revenons ensuite à la pauvreté lors de l’examen des causes
fondamentales. Nous utilisons la production de viande,
d’oléo-protéagineux (arachide, niébé), de fruits et de légumes. À
défaut de meilleur indicateur, les facteurs de soin sont
appréhendés à partir du taux de travail des hommes et des femmes,
du travail des femmes dans l’agriculture la pêche ou l’élevage, et
du pourcentage d’enfants dans les ménages (tableau 4). Un seul indicateur, l’accès à
l’eau potable, représente les conditions d’hygiène (tableau 5).
Tableau 3 Indicateurs d’accès à certains aliments
(autoconsommation et production).
Indicators of food access (autoconsumption and production).
(1) Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP)
2001, nos calculs sur les ménages ruraux ;
(2) www.maliagriculture.org/camp_agr/p_animale/pro_viande.html,
prévision de production pour la campagne 2005/2006 ;
(3) ministère de l’Agriculture. Site Internet consulté le
15 février 2012, www.maliagriculture.org/camp_agr/ ;
(4) INS/MEF, 2010, Annuaire statistique du Mali
2008 ;
(5) www.maliagriculture.org/camp_agr/cult_fruit.html ;
(6) www.maliagriculture.org/camp_agr/cult_marai.html
|
| Kayes |
Koulikoro |
Sikasso |
Ségou |
Mopti |
Tombouctou |
Gao |
Total |
| Taux d’autoconsommation des ménages ruraux en %
des dépenses alimentaires (1) |
|
|
|
|
|
|
| |
| Moyenne |
54 |
64 |
83 |
60 |
65 |
27 |
26 |
61 |
| Écart type |
33 |
33 |
19 |
29 |
29 |
23 |
15 |
32 |
| Abattage de bovins et caprins
(kg/pers/an) (3) |
4,0 |
2,6 |
4,3 |
2,0 |
2,0 |
2,1 |
2,2 |
5,0 |
| Production arachide
(kg/pers/an) (4) |
63 |
31 |
27 |
18 |
10 |
|
| 24 |
| Production niébé
(kg/pers/an) (5) |
5 |
10 |
4 |
10 |
8 |
|
| 6 |
| Superficie fruitier
(m2/pers) (6) |
19 |
33 |
199 |
16 |
4 |
|
| 45 |
| Production légumes
(kg/pers/an) (7) |
10 |
37 |
14 |
170 |
53 |
15 |
14 |
49 |
Tableau 4 Indicateurs de soin aux enfants.
Indices of child care.
(1) Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP)
2001, nos calculs sur les ménages ruraux ; (2) Enquête
démographique et de santé du Mali (EDSM)-IV, 2006 (CPS/MS et
DNS/MEIC, 2007).
|
| Kayes |
Koulikoro |
Sikasso |
Ségou |
Mopti |
Tombouctou |
Gao |
Total |
| Taux d’occupation des femmes (% qui
travaillent) (2) |
84 |
67 |
80 |
55 |
43 |
38 |
18 |
61 |
| Taux d’occupation des hommes (% qui
travaillent) (2) |
57 |
55 |
67 |
60 |
67 |
78 |
66 |
64 |
| Moyenne du taux d’occupation des adultes |
70 |
61 |
74 |
58 |
55 |
58 |
42 |
62 |
| Pourcentage des femmes actives occupées dans
l’agriculture, l’élevage ou la pêche (2) |
48 |
62 |
70 |
39 |
23 |
2 |
4 |
48 |
| Pourcentage d’enfants de moins de 15 ans au
sein du ménage (1) |
44* |
47 |
47 |
44** |
43** |
43** |
46 |
45 |
| Pourcentage d’enfants de moins de 5 ans au
sein des ménages (%) (1) |
15* |
16 |
17 |
16 |
16 |
18 |
18 |
16 |
Voir tableau 1, test de comparaison
des moyennes avec Sikasso ; *p < 0,05 ;
**p < 0,01 ; ***p < 0,001.
Tableau 5 Ménages ruraux ayant accès à l’eau potable.
Access to tap water.
Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos
calculs sur les ménages ruraux.
|
| Kayes |
Koulikoro |
Sikasso |
Ségou |
Mopti |
Tombouctou |
Gao |
Moyenne générale |
| Moyenne |
0,68* |
0,60*** |
0,73 |
0,78* |
0,51*** |
0,67* |
0,35*** |
0,66 |
| Écart type |
0,47 |
0,49 |
0,45 |
0,41 |
0,50 |
0,47 |
0,48 |
0,47 |
Pourcentage de ménages avec accès à l’eau potable. Test de
comparaison des moyennes par rapport à Sikasso, test unilatéral ;
*p < 0,05 ; **p < 0,01 ; ***p < 0,001.
Les causes fondamentales ont été classées en trois sous-groupes
de capitaux : le capital « humain », le capital
économique (entendu comme revenu et patrimoine) et le capital
social.
Le capital humain reflète une partie de la capacité à intégrer
des recommandations nutritionnelles dans les pratiques alimentaires
et d’hygiène. Il dépend de l’éducation formelle mais également des
formations spécifiques. Mais nous ne disposons que des informations
sur le niveau scolaire des adultes (tableau 6).
Tableau 6 Niveau de scolarisation.
School level.
Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos
calculs.
|
| Kayes |
Koulikoro |
Sikasso |
Ségou |
Mopti |
Tombouctou |
Gao |
Total |
| Pourcentage de personnes qui ont déjà été
scolarisées |
|
|
|
|
|
|
| |
| Moyenne |
13** |
15 |
16 |
12*** |
7*** |
16 |
12 |
13 |
| Écart type |
17 |
18 |
18 |
17 |
12 |
20 |
16 |
18 |
| Nombre d’années de scolarisation de la femme la
plus instruite du ménage |
|
|
|
|
|
|
| |
| Moyenne |
0,6*** |
1,2 |
1,3 |
0,9** |
0,6*** |
0,9* |
0,4** |
0,1 |
| Écart type |
1,5 |
2,2 |
2,2 |
2,1 |
1,6 |
2,0 |
1,2 |
2,0 |
Test de comparaison des moyennes par rapport à Sikasso, test
unilatéral ; *p < 0,05 ;
**p < 0,01 ; ***p < 0,001.
Le capital économique, lui, reflète la richesse ou la pauvreté
économique : revenus (estimés ici par la somme des dépenses
courantes des ménages) et patrimoine (biens, y compris productifs
dans le cas des ménages agricoles et indépendant, et épargne). Les
dépenses des ménages, qui sont une approximation des revenus, sont
un premier indicateur du niveau moyen des revenus. Il est calculé,
en valeur réelle et déflatée par rapport aux prix (avec comme
référence Bamako) (tableau
7). Les dépenses totales qui ont servi à nos calculs
sur les données EMEP 2001 tiennent compte des dépenses
réellement effectuées et des quantités d’aliments autoconsommées.
Ces quantités ont été valorisées en utilisant les valeurs unitaires
(dépenses sur quantités) des aliments achetés. Nous avons utilisé
des valeurs unitaires médianes dans chaque région. Ces valeurs
unitaires sont relativement semblables aux prix réels disponibles
(Bocoum, 2011). Par ailleurs, les dépenses portant sur les biens
durables ont été exclues faute d’information sur la durée de leur
amortissement.
Tableau 7 Les dépenses totales des ménages : un
indicateur de la pauvreté.
Household expenditures: a poverty indicator.
Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos
calculs.
| Régions administratives |
Kayes |
Koulikoro |
Sikasso |
Ségou |
Mopti |
Tombouctou |
Gao |
Total |
| Dépenses totales (KF CFA
courants/an/pers) |
|
|
|
|
|
|
| |
| Moyenne |
92*** |
83*** |
68 |
101*** |
75** |
113** |
61 |
87 |
| Écart type |
67 |
69 |
38 |
51 |
38 |
62 |
26 |
59 |
| Dépenses totales (KF CFA constants par
rapport à Bamako/an/pers) |
|
|
|
|
|
|
| |
| Moyenne |
120*** |
98 |
93 |
139*** |
113*** |
141*** |
80* |
114 |
| Écart type |
88 |
81 |
52 |
70 |
57 |
78 |
34 |
75 |
Test de comparaison des moyennes par rapport à Sikasso, test
unilatéral ; *p < 0,05 ;
**p < 0,01 ; ***p < 0,001.
La ligne de pauvreté est estimée à partir des dépenses des
ménages en utilisant la méthode du coût des besoins essentiels.
Elle correspond à un niveau de dépenses au-dessous duquel les
individus des ménages sont considérés comme pauvres. Les méthodes
de calcul des lignes de pauvreté sont l’objet d’une littérature
spécialisée qui n’est pas traité ici1. L’incidence de la pauvreté, un second
indicateur de la pauvreté, correspond au pourcentage de personnes
vivant dans un ménage dont les dépenses par personne sont
inférieures à la ligne de pauvreté.
Le patrimoine (tableau
8) des individus et des ménages est difficile à
appréhender car les enquêtes sont rares et peu fiables à ce sujet.
À partir du RGA 2004, nous avons calculé la superficie cultivée par
personne, et le nombre moyen d’animaux possédés. Nous avons
également, dans l’enquête EMEP 2001, une indication de l’équipement
agricole qui reflète en partie la richesse des ménages
agricoles.
Tableau 8 Effectifs d’animaux dans les exploitations
agricoles en 2004 (effectif moyen par personne).
Number of animals on farms (average number per person).
Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001 et
recensement général de l’agriculture (RGA) 2004 (CPS/DNA/MINAGRI
et al., 2007 : page 30 et pages 61-64). Nos
calculs. Les données EMEP concernent les ruraux, les données du RGA
les ménages ayant une activité agricole.
| Régions administratives |
Kayes |
Koulikoro |
Sikasso |
Ségou |
Mopti |
Tombouctou |
Gao |
Kidal |
Bamako |
Total |
Indice d’équipements agricoles
(1)
(moyenne et écart type) |
0,6*** |
0,7*** |
0,9 |
0,7*** |
0,6*** |
0,1*** |
0,1*** |
0 |
0 |
0,7*** |
| 0,5 |
0,5 |
0,8 |
0,6 |
0,5 |
0,6 |
0,6 |
|
| 0,6 |
| Superficie cultivée (ha/pers) |
0,21 |
0,39 |
0,50 |
0,58 |
0,42 |
0,12 |
0,13 |
0,43 |
0,06 |
0,37 |
| Cheptel bovin (effectif/pers) |
0,6 |
0,6 |
0,7 |
0,6 |
1,2 |
0,9 |
1,1 |
0,3 |
0,2 |
0,8 |
| Cheptel ovin (effectif/pers) |
0,7 |
0,4 |
0,4 |
0,5 |
0,8 |
1,2 |
2,8 |
5,4 |
0,2 |
0,8 |
| Cheptel caprin (effectif/pers) |
0,5 |
0,5 |
0,4 |
0,6 |
1,0 |
1,7 |
3,0 |
5,6 |
0,1 |
0,9 |
(1) Somme pondérée avec des poids respectifs de 4, 3,
2 et 1 pour le tracteur, la motopompe, le motoculteur et
la charrue. Test de comparaison des moyennes par rapport à Sikasso,
test unilatéral ; *p < 0,05 ; **p < 0,01 ; ***p <
0,001.
Le capital social est approché ici à partir de la mise en œuvre
de la « solidarité alimentaire ». L’enquête EMEP permet
de comptabiliser le nombre de plats envoyés ou reçus par les
ménages ainsi que le nombre d’invités aux repas (tableau 9). Rapporté au nombre de rations
par personne, reçues ou envoyées, nous supposons que cet indicateur
reflète une partie du réseau social des ménages.
Tableau 9 Indicateurs de capital social.
Indices of social capital.
Enquête malienne d’évaluation de la pauvreté (EMEP) 2001, nos
calculs.
| Régions administratives |
Kayes |
Koulikoro |
Sikasso |
Ségou |
Mopti |
Tombouctou |
Gao |
Total |
| Nombre moyen de rations données par semaine |
|
|
|
|
|
|
| |
| Moyenne |
0,02 |
0,02* |
0,02 |
0,03 |
0,02 |
0,13*** |
0,08*** |
0,03 |
| Écart type |
0,13 |
0,06 |
0,07 |
0,13 |
0,05 |
0,23 |
0,14 |
0,12 |
| Nombre moyen de rations reçues par semaine |
|
|
|
|
|
|
| |
| Moyenne |
0,04 |
0,01 |
0,02 |
0,03 |
0,02 |
0,08*** |
0,09*** |
0,03 |
| Écart type |
0,34 |
0,06 |
0,12 |
0,09 |
0,09 |
0,16 |
0,17 |
0,03 |
| Nombre d’invités aux repas |
|
|
|
|
|
|
| |
| Moyenne |
0,14*** |
0,11 |
0,09 |
0,19*** |
0,13** |
0,31*** |
0,12* |
0,03 |
| Écart type |
0,27 |
0,24 |
0,14 |
0,42 |
0,28 |
0,48 |
0,17 |
0,03 |
Le nombre de plats donnés et reçus et le nombre d’invités aux
repas sont exprimés en rations journalières par personne. Test de
comparaison des moyennes par rapport à Sikasso, test
unilatéral ; *p < 0,05 ;
**p < 0,01 ; ***p < 0,001.
Qualité et fiabilité des données utilisées
La question de la fiabilité des données statistiques est
régulièrement posée. Les services de statistiques publics au Mali
(ministères et services spécialisés, Santé, Agriculture,
Aménagement du territoire ou Finance) disposent de peu de moyens
techniques et financiers, en particulier depuis les années
d’ajustement structurels. On constate une baisse générale de la
qualité de présentation des rapports, en termes de contenu et de
forme, à partir des années 1990. En outre, les statistiques
sont devenues un enjeu de légitimation des institutions
internationales et nous observons une prolifération des chiffres et
des enquêtes chiffrées (Dury et Fouilleux, 2011). Cela a un
avantage, en particulier pour le secteur de la pauvreté et de la
santé : les techniques de collecte de données sont discutées
et validées au niveau international et reposent sur des techniques
d’enquêtes standardisées. Il s’agit en particulier de la Banque
mondiale (qui a financé et assisté techniquement l’enquête EMEP
2001), de l’Organisation mondiale de la santé et de l’Unicef.
En ce qui concerne les statistiques agricoles, il existe au Mali
un passé de collecte minutieuse de données dans les régions
cotonnières et rizicole, lié à la présence des sociétés
d’intervention (Compagnie malienne du développement des textiles et
Office du Niger). Ces données concernent essentiellement le coton
et le riz. Par ailleurs, depuis les années 1970, les
statisticiens agricoles relèvent les productions céréalières, dans
un souci de prévention et de gestion des crises alimentaires. Les
statistiques concernant ces produits (coton, riz, céréales) sont
produites régulièrement. Comme toutes statistiques, elles ne sont
pas indiscutables, mais elles sont discutées par les acteurs
nationaux et internationaux des politiques de sécurité alimentaire
et agricoles et en ce sens validées. Par ailleurs, les tendances
qu’elles montrent (pour les céréales au moins) sont cohérentes avec
ce qui est observé dans d’autres pays (Udher et al., 2011).
En ce sens (discussion institutionnelle et comparaison avec pays
proches), nous pensons qu’elles sont suffisamment fiables pour
notre niveau d’analyse. En ce qui concerne les autres productions
agricoles et les productions animales en revanche les statistiques,
plus éparses et moins utilisées et discutées, apparaissent beaucoup
moins fiables.
En conclusion, l’ensemble des données présentées (à l’exception
des données de production agricole différentes des céréales et des
données de production de l’élevage) donnent des ordres de grandeur
relativement comparables au regard des données connues en Afrique
de l’Ouest et suffisantes pour comparer des moyennes entre régions
et analyser les résultats.
Résultats
Le paradoxe perdure
La production de céréales est élevée dans la région de
Sikasso
La production céréalière dans la région de Sikasso est plus
élevée que dans la plupart des autres régions du Mali. Elle atteint
441 kg par personne et par an en 2000 (figure 2) et
489 kg/an par personne en 2008. La production céréalière nationale
était de 266 et 324 kg/an par personne, respectivement, pour
ces deux années.
Le retard de croissance des enfants est très répandu
Les trois enquêtes nationales les plus récentes (menées en 2001,
2005 et 2006) montrent que la région de Sikasso se caractérise
par une prévalence du retard de croissance des enfants de moins de
5 ans particulièrement élevé et stable. Selon les données de
l’Enquête démographique et de santé du Mali (EDSM-IV 2006, CPS/MS
et DNSI/MEIC, 2007), 45,2 % des enfants de la région de
Sikasso souffraient de retard de croissance en 2006. Ce chiffre
atteignait 47,5 % en 2001 (CPS/MS et al., 2002). Les
données des enquêtes menées en milieu rural par l’Unicef et le PAM
en 2005, montrent une incidence de 46 % dans la région de
Sikasso et c’est le taux le plus élevé du pays (figure 3).
La forme sévère est également très présente dans la région de
Sikasso, mais le taux n’est pas le plus élevé du pays.
En revanche, selon ces mêmes sources, l’émaciation des enfants
dans la région de Sikasso est comparable à celle des autres
régions. En 2005, en milieu rural (PAM/Unicef, 2006), le taux
d’émaciation globale atteignait 11 % à la fois pour le pays et
dans la région de Sikasso.
Ainsi, le taux de malnutrition infantile mesurée par le retard
de croissance est à la fois très élevé (presque la moitié des
enfants sont concernés) et plus important que dans les autres
régions, tandis que l’émaciation n’est pas particulièrement
différente dans cette région de Sikasso. Ces résultats
anthropométriques montrent ainsi que les enfants de cette région
sont structurellement confrontés à des problèmes
nutritionnels et plus souvent que les enfants des autres régions
tandis que les problèmes conjoncturels qu’ils rencontrent le sont
dans un même ordre de grandeur qu’ailleurs.
Les causes immédiates : alimentation inadéquate plutôt que
mauvais état de santé
Les causes immédiates possibles sont une consommation
alimentaire inadéquate ou/et la maladie.
Le tableau 1 montre que les
indicateurs de consommation alimentaire sont parmi les plus mauvais
par rapport aux autres régions. La consommation calorique moyenne
était en 2001 de 2 071 kcal/j par personne dans la région
de Sikasso alors qu’elle s’élevait à 2 245 kcal/j au niveau
national pour la même période. En milieu rural, dans la région de
Sikasso, la moyenne de consommation calorique était
significativement inférieure à la moyenne de Ségou, Mopti et
Tombouctou. Le score de diversité alimentaire est significativement
plus faible que celui de la plupart des autres régions (à
l’exception de Koulikoro et Mopti). Les ménages de la région de
Sikasso consommaient 5,9 groupes alimentaires sur un maximum
de 12. Au niveau national, ce score s’élevait à 6,6. La part des
céréales est très élevée dans la consommation calorique
(89 %). Cela conforte l’idée d’une uniformité de la
consommation alimentaire suggérée par l’analyse des scores de
diversité.
Le taux de maladie à Bamako est équivalent à celui de Ségou et
Koulikoro et fait partie des plus faibles du pays. Suite à
l’analyse de l’enquête EMEP 2001, nous avons ainsi obtenu un taux
moyen de 13 % des membres des ménages ruraux qui ont été
malades au cours du mois précédent le passage des enquêteurs dans
la région de Sikasso, contre 16 % à Mopti, ou 25 % à
Tombouctou.
Ainsi, la principale cause immédiate semble être plutôt du côté
de l’alimentation, de son niveau trop bas en calories et de son
manque de diversité. Les variables sont exprimées au niveau du
ménage et correspondent à une moyenne par individu, mais nous
n’avons pas de données sur la répartition entre les membres des
ménages. Pour autant, si ce chiffre est plus bas que partout
ailleurs, et à moins d’un biais exceptionnel en faveur des enfants,
il n’y a pas de raison de penser que la consommation réelle des
enfants ne soit pas inférieure à Sikasso.
Les causes sous-jacentes
Trois causes sous-jacentes doivent être examinées (figure
1). L’insuffisance quantitative et qualitative de
l’alimentation est-elle due à un accès insuffisant aux aliments
et/ou à des soins inadéquats de la part des parents aux
enfants ? Enfin, qu’en est-il de l’environnement de santé et
d’approvisionnement en eau ?
L’accès à l’alimentation : manque de diversité de la
production alimentaire
La production n’est pas forcément le « bon »
indicateur d’accès, mais étant donné que l’autoconsommation est
élevée, de l’ordre de 50 à 80 % en milieu rural selon les
régions (tableau 3), nous
pouvons considérer qu’elle donne une idée du potentiel de
consommation. En effet, une partie de cette production est vendue,
une autre conservée pour les semences, une troisième perdue ;
de plus, la répartition entre ménages et celle à l’intérieur des
ménages ne sont pas uniformes. Cette variable représente ainsi la
limite maximum de ce que peuvent consommer les ménages ruraux.
La production d’arachide, une des base de l’alimentation et une
source de lipides importante est de l’ordre de 30 kg par personne
pour l’année 2004/2005 dans la région de Sikasso. À partir des
données de production de 2008 (non présentées, INS/MEF, 2010), nous
avons calculé une moyenne de 38 kg par personne. Ce chiffre est
supérieur à celui des régions du Nord (Gao, Kidal, Tombouctou),
équivalent à celui de la région voisine de Koulikoro, mais
représente environ la moitié de celui de la région de Kayes. Pour
le niébé, source de protéines végétales, la production moyenne par
habitant est relativement faible, de l’ordre de 4 kg/an par
personne dans la région de Sikasso, tandis qu’elle est un peu plus
élevée dans les régions voisines de Ségou et Koulikoro (10 kg/an
par personne) et du même ordre que dans les régions plus sèches de
Kayes et Mopti (respectivement 5 et 8 kg/an par personne).
En ce qui concerne les fruits et légumes, sources de vitamines
et de micronutriments, les résultats divergent : Sikasso est
la région de loin la mieux dotée en termes de vergers, mais en
termes de production de légumes, elle est derrière pratiquement
toutes les autres régions. Cela est cohérent avec le fait que la
région est peu dotée en infrastructures d’irrigation et que la
principale source de revenu agricole est le coton.
Au niveau de la production animale, nos indicateurs sont
frustres : statistiques d’abattage et nombre d’animaux
possédés. Selon les statistiques d’abattage, Sikasso est devant les
autres régions (à l’exception de Bamako), mais il est difficile de
dire si cela reflète une méthode de collecte des données différente
ou une réalité de production plus grande. Les chiffres restent
néanmoins très faibles (4,3 kg/pers/an).
En conclusion, la production ramenée au nombre de personnes
n’est pas aussi exceptionnelle qu’on pouvait l’imaginer à Sikasso
par rapport aux régions voisines ; elle se situe autour de la
moyenne à la fois pour les produits animaux et végétaux considérés
(niébé, arachide). Les exceptions notables sont les productions
céréalières (qui sont aussi celles, parmi les cultures
alimentaires, qui sont les plus observées) et les superficies
d’arbres fruitiers (sans qu’il soit possible de trouver des données
de production). Les productions de légumes semblent, en revanche,
particulièrement faibles dans la région de Sikasso. Ce dernier
résultat doit néanmoins être relativisé car dans cette région, la
culture des bas-fonds est développée (Ahmadi et Teme, 1998), et les
statistiques très faibles dans ce domaine. Cette production existe
bien (pomme de terre, notamment), mais elle est essentiellement
commercialisée et n’entre pas dans la consommation des ménages de
la région. D’une façon générale, cette partie sur les productions
non céréalière est la plus discutable au niveau de la qualité des
données et fait apparaître un manque d’informations fiables.
Un soin insuffisant ?
Nous avons peu de données permettant de qualifier les soins dont
bénéficient les enfants. Néanmoins, l’enquête EDSM-IV (CPS/MS et
DNSI/MEIC, 2007) donne des statistiques sur le travail des femmes.
On constate que le taux d’activité des femmes à Sikasso et à Kayes
(où 80 % des femmes travaillent) est supérieur à celui de
toutes les autres régions (moyenne nationale égale à 61 %). De
la même façon, le taux d’activité des hommes est relativement élevé
dans la région de Sikasso (67 % travaillent) même s’il n’est
pas beaucoup plus élevé que dans les autres régions et qu’il est
proche de la moyenne nationale (64 %).
Le nombre d’enfants divisé par le nombre total de personnes peut
également donner une idée de la charge par adulte et des soins dont
chacun peut bénéficier (en temps). La part des enfants de moins de
15 ans est significativement plus élevée que dans la plupart
des autres régions (47 % à Sikasso contre 43 % à Mopti,
par exemple), mais la part des enfants de moins de 5 ans
(17 % dans la région de Bamako) n’est pas significativement
différente de celle des autres régions. Cela dit, il a été montré
ailleurs que les jeunes enfants gardés par des préadolescents ont
souvent un moins bon statut nutritionnel que ceux confiés à des
adultes (Ukwuani et Suchindran, 2003).
L’environnement sanitaire
Cette partie n’est pas développée car la maladie n’est pas la
cause immédiate la plus importante de différenciation entre les
régions. Un seul indicateur est présenté : 73 % des
ménages ruraux ont accès à l’eau potable dans la région de Sikasso.
Seuls les ménages de la région de Ségou ont un meilleur accès à
l’eau potable que ceux de Sikasso (tableau 5). Il peut paraître surprenant
qu’un meilleur accès à l’eau ne se traduise pas par de meilleures
performances en termes de nutrition (notamment émaciation), mais
nous n’avons pas les éléments pour approfondir ce point.
Les causes fondamentales
Le niveau de scolarisation
La scolarisation des femmes adultes est très faible dans la
région de Sikasso, mais relativement meilleure que dans le reste du
Mali. En moyenne, les femmes les plus instruites de chaque ménage
ont été scolarisées 1,3 année alors qu’elles l’ont été moins
d’une année sur l’ensemble du pays. De la même façon, le taux de
scolarisation des membres des ménages est plus élevé dans la région
de Sikasso : 16 % des membres des ménages ont déjà été
scolarisés contre 13 % dans l’ensemble du pays (tableau 6).
La pauvreté
Les dépenses ont été particulièrement faibles dans la région de
Sikasso au cours de l’année 2001 (tableau
7). En valeur réelle, elles se sont élevées à
68 424 F CFA par personne et par an. En francs constants,
déflatés par les prix, les différences entre régions restent
presque identiques. Ainsi, Sikasso est l’avant dernière région
(avant Gao) en termes de dépenses par personne et par an.
Ces résultats sont confirmés par d’autres auteurs et l’incidence
de la pauvreté, mesurée par les dépenses par tête, quelle que soit
la méthode d’estimation de la ligne de pauvreté, et l’année
considérée (2001, 2006 et 2010) est toujours supérieure à
Sikasso à celle des autres régions et à la moyenne nationale, à une
exception près (figure 4). À
Sikasso, selon les méthodes et selon les années, le nombre de
personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté varie entre
52 et 84 % de la population, alors qu’au niveau national
ce taux varie entre 44 et 56 %.
Le capital matériel est un des meilleurs du pays : en
termes d’accès aux terres (la surface cultivée par personne est une
des plus élevée) et d’équipement agricole (tableau 8). Nous pensions que le nombre
d’animaux était élevé, mais les données du recensement agricole
(tableau 8) montrent qu’en
moyenne les exploitations agricoles de cette région possèdent moins
d’animaux que la plupart des autres exploitations. Les effectifs,
par souci de comparaison, sont ramenés au nombre d’animaux par
personne. De fait, dans la région de Sikasso, les agriculteurs ont
plus souvent qu’ailleurs des bovins de trait (données non
présentées) mais moins d’autres animaux. Cette forte présence
d’animaux de trait, l’équipement agricole, ainsi que le temps
important consacré au travail agricole, expliquent les plus grandes
superficies cultivées et la forte production de la région.
Ainsi, les données issues des enquêtes sur la pauvreté aussi
bien que celles qui sont relatives au cheptel montrent que les
habitants, et les ruraux en particulier, de la région de Sikasso
sont relativement plus pauvres que les habitant des autres régions.
Pour autant, les exploitations agricoles sont mieux équipées
qu’ailleurs et les superficies cultivées sont en moyenne
supérieures. Ces résultats confirment la persistance du paradoxe
agriculture/pauvreté.
Le capital social
En moyenne, dans la région de Sikasso, les ménages ont donné
0,02 ration par personne et par jour (environ sept rations par
an et par personne), ont reçu la moitié. Les écarts types sont très
grands et l’analyse de ce comportement moyen ne montre pas de
différences avec les autres régions, à l’exception des régions plus
septentrionales (Tombouctou, Gao) où les pratiques d’échanges de
plats semblent plus répandues (tableau
9).
En ce qui concerne le nombre d’invités au moment des repas,
Sikasso est en dernière position avec Koulikoro. Ainsi, les liens
entre ménages, tout au moins ceux saisis par cet indicateur, sont
moins important à Sikasso qu’ailleurs.
Discussion
Ces données agrégées par grande région administrative cachent
des disparités en termes de systèmes de culture et d’alimentation,
en termes de distribution des ressources et il est difficile de
conclure de façon simple et définitive pour expliquer les causes de
la malnutrition, phénomène qui touche les individus. Pour autant,
l’analyse de ces différentes données selon le cadre conceptuel
retenu (figure 1)
permet d’organiser les données, de tirer quelques grands traits
synthétiques, de préciser les travaux précédents, et d’émettre
quelques hypothèses nouvelles.
Dans la région de Sikasso, la production alimentaire est
abondante (surtout les céréales) et les ménages sont en moyenne
relativement riches en termes de terres et de matériel agricole,
ainsi qu’en termes de capital humain : ce sont eux les
« mieux » scolarisés. La région est également mieux dotée
en infrastructures de santé, d’accès à l’eau, de routes (non
présentées ici) que les autres régions maliennes. La moyenne des
dépenses des ménages est pourtant plus faible dans cette région que
dans les autres régions et l’incidence de la pauvreté mesurée à
partir des dépenses est particulièrement élevée. Cela peut être lié
au fait que la méthodologie de l’enquête ne permet pas de relever
précisément les dépenses de biens durables, ainsi que les dépenses
exceptionnelles. De plus, l’épargne peut être, comme le suggèrent
les auteurs du rapport du FMI (IMF, 2011), particulièrement
importante. Il est possible que les revenus soient plus élevés
qu’ailleurs mais que les dépenses soient plus faibles, l’épargne
étant plus élevée, mais on manque d’informations sur ce point. Si
tel était le cas, le paradoxe pauvreté/agriculture pourrait être
reformulé : les ménages ne seraient pas spécialement pauvres,
mais ils préféreraient épargner ou investir dans des biens
d’équipement ou des biens durables (maison) ou des dépenses
exceptionnelles (à caractère social, ou scolaires) plutôt que de
dépenser dans des consommations courantes (alimentation,
habillement). Ces hypothèses pourraient rejoindre les travaux de
Banerjee et Duflo (2007), qui expliquent que l’alimentation n’est
pas souvent la priorité des ménages, y compris très pauvres et
sous-alimentés.
Par ailleurs, le régime alimentaire est très monotone et ce
trait est potentiellement explicatif du retard de croissance des
enfants. En effet, il existe généralement un lien entre le score de
diversité nutritionnelle et le statut nutritionnel des enfants
(Arimond et Ruel, 2004).
Aussi, même si les exploitations agricoles sont relativement
plus productives que celles des autres régions, car la situation
climatique est plus favorable et le taux d’équipement agricole
important, le bénéfice de cette production est limité pour la
nutrition des enfants car les revenus tirés de la vente des surplus
dégagés et du coton ou d’autres cultures de rente, sont accaparés
par les chefs de famille (Tefft et al., 2000 ; Tefft et
Kelly, 2003) et peu alloués aux dépenses de consommation courantes
dans les dépenses alimentaires.
Dans la région de Sikasso, les adultes, femmes et hommes, sont
plus nombreux à être actifs, et notamment dans le secteur agricole
que dans les autres régions du Mali. C’est une cause potentielle de
manque de temps et de soins consacrés aux enfants, et une
explication possible des fortes prévalences de retard de
croissance. Cela correspondrait aux observations réalisées
notamment par Parent et al. (2002) dans les régions
irriguées du Burkina Faso où les femmes faisant du maraîchage et
travaillant plus avaient des enfants présentant plus souvent des
problèmes nutritionnels. Pour autant, cette hypothèse mérite une
recherche bien plus approfondie et détaillée. Comme le montrent par
exemple Ukwuani et Suchindran (2003), qui ont analysé l’enquête
nationale démographique et de santé 1990 du Nigeria, le
travail des femmes a un effet différent selon qu’il est rémunéré ou
non, que les femmes emmènent leurs enfants avec elles ou non, et
selon l’âge des enfants.
Ces résultats relativement négatifs sur le lien entre production
agricole et nutrition peuvent décevoir les gens qui ont œuvré au
développement agricole de la région de Sikasso, mais il faut savoir
que les liens entre croissance de la production agricole et
nutrition sont extrêmement complexes et non immédiats. Récemment,
Masset et al. (2012) ont recensé des centaines
d’interventions dans le domaine agricole dont l’objectif était
explicitement d’améliorer la nutrition. Les résultats sont
faibles : très peu d’interventions ont un effet direct et
mesurable sur la nutrition. De fait, il existe peu d’études à la
fois scientifiques et fondées empiriquement sur la relation entre,
d’une part, volume et nature des produits, d’autre part, effets sur
la santé et la nutrition au niveau des ménages agricoles. Le
travail de Muller (2009) à partir de données des années
1980 au Rwanda est une rare exception. Il montre quel est
l’effet des différentes cultures sur la nutrition et la santé des
agriculteurs. En 2011, l’IFPRI a organisé une conférence sur les
relations entre agriculture et santé (Fan et Pandya-Lorch, 2012). À
partir de différentes illustrations, de différentes régions du
monde, la plupart des contributions invitent à concevoir des
politiques agricoles pour améliorer la santé dans les pays en
développement, insistent également sur les lacunes actuelles tant
au niveau conceptuel qu’au niveau des exemples concrets, trop rares
et trop dispersés pour en tirer des conclusions opérationnelles et
généralisables.
Conclusion
Ce travail illustre la nécessité d’aller au-delà idées reçues
sur la relation agriculture-sécurité alimentaire. Une relativement
meilleure production agricole n’est pas une condition suffisante
pour assurer la sécurité alimentaire des enfants des ménages
ruraux. Dans le cas de cette région de Sikasso, on a montré que les
infrastructures en général et de santé en particulier sont de
meilleure qualité que dans les autres régions. Le taux de maladie
est moins élevé. Les causes immédiates du plus fort taux de retard
de croissance des enfants qu’ailleurs sont liées à une mauvaise
alimentation et vraisemblablement à un déficit de soin.
L’alimentation y est plus monotone et souvent moins riche en
calories. On ne sait pas si cette monotonie de l’alimentation est
le fait des habitudes alimentaires, plus tournée vers les céréales
que dans d’autres régions, celui des préférences des chefs de
ménages qui aiment mieux dépenser ailleurs que dans l’alimentation,
épargner et/ou investir ou encore celui du manque de moyens et de
droits dont disposent les parents des jeunes enfants au sein de
ménages de grande taille. Par ailleurs, le temps de travail dans
l’agriculture est particulièrement élevé dans cette région et le
temps disponible pour prendre soin des enfants certainement une
cause supplémentaire des mauvaises performances nutritionnelles
constatées. Cette contribution met également en exergue le manque
de statistiques de production agricole, en dehors des céréales, et
de statistiques détaillées et fiables sur l’alimentation. Elle
invite ainsi à approfondir les méthodes de collecte des
informations relatives à la malnutrition, la consommation
alimentaire et la pauvreté. En effet, bien que les enquêtes
utilisées comportent de nombreuses informations, et qu’elles soient
souvent sous-exploitées, certaines informations clés concernant
notamment la répartition des revenus, des dépenses et de la
consommation entre les membres des ménages et le travail des
parents manquent pour expliquer très précisément le paradoxe
décrit.
Remerciements
Nous remercions chaleureusement les collègues Jean-François
Belières (Cirad) pour nous avoir transmis sa documentation et les
données agricoles sur le Mali, Michelle Holdsworth, Yves
Martin-Prével et Marie-Claude Dop de l’IRD, pour leur aide
concernant la nutrition, et Francis Delpeuch (IRD) pour nous avoir
mis sur la piste du travail des femmes dans l’explication du
paradoxe. Les deux rapporteurs de la revue nous ont également très
utilement aidés à préciser les différents points à travers des
relectures attentives.
Références
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et mise en valeur des bas-fonds au Mali. Bilan et perspectives
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1 Pour plus de détails sur les différentes
méthodes de calcul de la ligne de pauvreté dans ce cas malien et
d’autres références plus internationales, on peut se reporter à
Bocoum et al. (2012) ou Mesplé-Somps et al.
(2008).
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