ARTICLE
agr.2012.0577
Auteur(s) : Jean-Marc Touzard1 touzard@supagro.inra.fr,
Ludovic Temple2 ludovic.temple@cirad.fr
1 Inra
UMR Innovation
2, place Viala
34060 Montpellier cedex 1
France
2 Cirad
UMR Innovation
TAC 85/15
73, rue Jean-François-Breton
34398 Montpellier cedex 5
France
Tirés à part : L. Temple
La succession récente de « crises alimentaires » et
les travaux de prospectives internationales ont remis en avant la
question de la sécurité alimentaire dans les débats politiques et
dans les agendas de la recherche agronomique. Les chercheurs sont
ainsi invités à réorienter leurs travaux selon cet enjeu, mais
aussi à questionner les fondements et les usages du concept de
sécurité alimentaire, comme les cadres d’analyse théorique du
risque (Janin, 2010). C’est le cas pour ceux qui étudient, en
économie ou en sociologie, les processus d’innovation dans
l’agriculture et l’agroalimentaire. S’intéresser à l’innovation
suppose en effet d’accorder une attention particulière aux
motivations et aux effets de nouveautés dans un milieu social (Le
Masson et al., 2006), ce qui conduit à (re)considérer la
sécurité alimentaire comme une nouvelle axiologie possible des
transformations agroalimentaires actuelles (McIntyre et al.,
2009). S’intéresser à l’innovation invite aussi à analyser les
activités agroalimentaires comme des processus inscrits dans le
changement social, et donc à compléter le concept de sécurité
alimentaire, qui se réfère avant tout à la satisfaction de besoins
alimentaires (FAO, 2010), par celui de « sécurisation
alimentaire » (Hubert et Clément, 2006) qui met davantage
l’accent sur les actions, les processus et les apprentissages
concourant à améliorer une situation alimentaire.
Nous proposons dans cet article de préciser ce concept de
sécurisation alimentaire auquel nous conduisent un certain nombre
de travaux sur l’innovation, en considérant les actions et
processus qui contribuent aux différentes dimensions de la sécurité
alimentaire. Après une proposition de cadrage conceptuel et
analytique (section 1), nous montrerons comment ce concept
permet de questionner l’évolution des systèmes agroalimentaires,
notamment dans les pays africains, et comment il ouvre de nouvelles
pistes de recherche qui visent à renforcer les capacités des
populations à gérer leur alimentation (section 2).
De la sécurité alimentaire à la sécurisation alimentaire
La définition et l’usage du concept de sécurité alimentaire dans
les travaux de recherche et les instances internationales ont suivi
deux directions :
- –. la première a cherché à préciser les différentes
dimensions qui concourent à la satisfaction de besoins
alimentaires, voire même d’un droit à l’alimentation ;
- –. la seconde a complété cette démarche en s’intéressant
aux politiques et formes d’actions concrètes qui visent à améliorer
une situation alimentaire ou à réduire certains risques
alimentaires.
Notre approche cherche à mieux prendre en compte cette seconde
évolution en proposant de mobiliser le concept de sécurisation
alimentaire.
Les différentes dimensions du concept de sécurité
alimentaire
Les premières définitions de la sécurité alimentaire se sont
focalisées sur les disponibilités physiques et caloriques de
productions alimentaires « de base » et sur la capacité
des États à les accroître durablement pour faire face à la
croissance démographique (FAO, 1975). Ces acceptions, en phase avec
une vision quantitative et normative du développement, ont intégré
assez rapidement des principes d’universalité en proposant de
garantir l’accès « pour tous et en tout temps » à une
alimentation permettant « une vie active et en bonne
santé » (World Bank, 1986). Différentes dimensions de la
qualité de la nourriture ont ensuite été prises en compte,
permettant de satisfaire, au-delà des besoins énergétiques, des
conditions sanitaires et nutritionnelles, mais aussi les
« préférences alimentaires des populations » (Maxwell,
1996). La définition adoptée lors du sommet mondial de
l’alimentation de 1996 (FAO, 1996) combine ainsi les objectifs
quantitatifs, d’universalité et de qualité autour de « quatre
piliers » qui font toujours référence : disponibilité,
accessibilité, stabilité et utilisation (Maxwell et Slater, 2003).
Si la sécurité alimentaire s’est ensuite inscrite explicitement
dans les objectifs du développement durable (UN, 2005), la
référence à un « droit à l’alimentation » font en
revanche encore débat, portée par les initiatives d’associations,
de plusieurs pays ou du rapporteur de l’Onu sur cette question (De
Schutter, 2010). L’enjeu politique et l’usage juridique de la
notion de sécurité alimentaire, l’arbitrage entre différents droits
humains qui peuvent y être associés, ou la question cruciale de la
souveraineté alimentaire, sont en effet l’objet de controverses
importantes (FAO, 2010). Pour analyser la sécurité alimentaire,
nous proposons donc de distinguer quatre dimensions
« objectives », sur lesquelles un consensus international
est partagé, et trois dimensions politiques et sociétales encore
largement discutées.
Les disponibilités alimentaires
Les disponibilités alimentaires restent une dimension nécessaire
à la sécurité alimentaire, amenant à considérer, à une échelle
géographique ou administrative, l’état et l’évolution de la
production, des productivités agricoles, des capacités
d’importations alimentaires, de stockage ou des pertes physiques.
Mais l’existence d’aliments disponibles n’est pas une condition
suffisante, comme le montrent de multiples travaux soulignant la
persistance ou le développement de situations de sous-nutrition ou
de malnutrition dans des contextes de disponibilité élevée (FAO,
2011), notamment dans les pays africains (Vanhaute, 2011) comme le
souligne, par exemple, le paradoxe de Sikasso (Delarue et
al., 2009).
Les conditions physiques et économiques d’accès à
l’alimentation
Les conditions physiques et économiques d’accès à
l’alimentation, tout aussi importantes, s’exercent sur au moins
trois plans différents :
- –. les niveaux de revenu des ménages au regard des prix
des aliments, renvoyant aux mécanismes de croissance et de
redistribution économiques dans chaque espace considéré ;
- –. les infrastructures et l’organisation logistique qui
structurent les systèmes d’approvisionnement et de distribution
dans l’espace ;
- –. les pratiques non marchandes d’accès à
l’alimentation, en particulier la consommation d’une production
domestique et les solidarités sociogéographiques qui jouent un rôle
clé dans les systèmes alimentaires africains (Requier-Desjardins,
1994) et présentent des perspectives d’innovations au Nord comme au
Sud (Clément, 2006).
Les qualités intrinsèques des produits alimentaires
Les qualités intrinsèques des produits alimentaires peuvent être
considérées selon trois aspects influençant les états de santé et
l’activité individuelle :
- –. les caractéristiques nutritionnelles des aliments, au
regard des besoins physiologiques en énergie, en nutriments, en
vitamines, et en minéraux ;
- –. la sécurité sanitaire liée à l’hygiène alimentaire
(présence de pathogènes ou de toxines) ;
- –. la sécurité sanitaire liée aux résidus d’intrants
(pesticides dans les aliments et dans l’eau) dont les effets nocifs
sur la santé sont relevés par un nombre croissant d’études.
Ces dimensions objectives de la qualité sont liées aux actes
techniques et aux systèmes d’information et de contrôle présents
aux différentes étapes des filières alimentaires, en particulier
aux conditions d’utilisation finales des aliments par les
ménages.
La stabilité des flux, des prix et des qualités
La stabilité des flux, des prix et des qualités de
l’approvisionnement alimentaire est une quatrième dimension,
transversale aux trois dimensions précédentes de la sécurité
alimentaire. Considérée sur plusieurs pas de temps (conjoncturel,
saisonnier, annuel…), la stabilité est revenue au cœur des
préoccupations actuelles (Janin, 2010 ; Hauenstein-Swan et
al., 2010).
Ces quatre dimensions objectives de la sécurité alimentaire
peuvent être complétées par d’autres dimensions dont les principes
sont acquis, mais dont la spécification est en débat et dépend de
choix collectifs et éthiques.
La dimension sociale
La dimension sociale de la sécurité alimentaire va au-delà de
l’accès « pour tous » à une alimentation de base, en
questionnant la nature des inégalités alimentaires et leurs modes
de reproduction. Elle concerne la manière dont sont considérées (et
se considèrent) les catégories sociales ou les individus les plus
vulnérables par rapport aux risques alimentaires, à l’aide
alimentaire et à l’accès aux biens symboliques. L’acceptabilité
sociale (et non seulement nutritionnelle) des inégalités d’accès à
l’alimentation relève de choix éthiques et politiques qui
influencent la sécurité alimentaire.
La dimension culturelle ou religieuse
La dimension culturelle ou religieuse de l’alimentation
participe à la construction d’identités et de normes sociales qui
font partie de droits humains (droit collectif à défendre une
culture, des traditions et des activités partagées, liberté des
individus de pratiquer une religion). Le respect de ces normes
structure les préférences alimentaires et peut s’imposer aux autres
dimensions de la sécurité alimentaires, dans des conditions qui
sont régulièrement débattues (FAO, 2002).
La dimension politique
La dimension politique de la sécurité alimentaire renvoie au
débat sur la souveraineté alimentaire (Laroche-Dupraz et Postolle,
2010 ; Hrabanski, 2011), c’est-à-dire à la possibilité d’un
État, d’une collectivité ou d’une population de moduler ses choix
alimentaires, de lutter pour maîtriser ses flux agroalimentaires et
pour en réduire le niveau de dépendance. Elle met en jeu la manière
dont sont discutés et se (re)construisent les liens entre
l’alimentation et l’agriculture à l’échelle d’un territoire. Elle
concerne aussi, au niveau international, l’évolution des accords
sur les échanges agroalimentaires (Azoulay, 2005) et les tentatives
de reconnaissance de la sécurité alimentaire comme un bien public
mondial (Beuchelt et Virchow, 2012), fondé sur le droit des peuples
à disposer d’eux-mêmes, en particulier dans les pays les moins
avancés (PMA).
Ces dimensions peuvent structurer les interrogations sur le
concept de sécurité alimentaire, fournir un cadre général pour
caractériser une situation alimentaire et aider à identifier la
cohérence ou les contradictions d’une politique alimentaire. De
nombreux points restent encore en débat pour chaque dimension,
notamment la définition précise de seuils et de marges de progrès
pour réduire l’insécurité alimentaire, tandis que l’articulation de
ces différentes dimensions pour améliorer globalement la sécurité
alimentaire reste politiquement et économiquement encore plus
incertaine.
Vers l’analyse des actions et des processus de la sécurisation
alimentaire
Au fur et à mesure que les différentes dimensions de la sécurité
alimentaire étaient précisées et discutées, des programmes
d’actions ont été préconisés et mis en œuvre pour essayer de
l’atteindre ou pour lutter contre l’insécurité alimentaire (FAO,
1996, 2006). La majorité des travaux de recherche qui se réfèrent à
la sécurité alimentaire concernent d’ailleurs aujourd’hui la
définition ou l’évaluation de ces actions (IFPRI, 2007). La notion
de sécurisation alimentaire peut être alors proposée pour analyser
ces actions et les processus dans lesquels elles s’insèrent.
Une notion récente encore mal définie
Le terme de sécurisation n’est présent que ponctuellement dans
la littérature sur l’alimentation jusqu’au début des
années 2000 (Bélanger, 1996 ; Stauble-Tercier et Sottas,
2000 ; Godard et Hubert, 2002 ; Janin, 2006), sans être
bien défini. Il est, en revanche, déjà utilisé dans d’autres
domaines (relations internationales, militaire, santé, écologie…)
pour montrer comment se construit et se légitime un enjeu de
sécurité ou de protection, puis comment se mettent en œuvre un
ensemble de moyens pour y répondre (Buzan et al., 1998).
Sans doute par analogie, la notion de sécurisation alimentaire
entre alors progressivement dans la rhétorique de documents
d’étude, de projets ou d’expertise, pour qualifier des
« processus qui permettent une meilleure gestion des
conditions d’approvisionnement en biens alimentaires des
consommateurs » (Hubert et Clément, 2006). Dans ses premières
déclinaisons, la notion concerne deux approches, à des échelles
différentes :
- –. d’une part, l’investissement et la gestion politique
des facteurs qui influencent et stabilisent la production agricole
vivrière (ressources naturelles, foncier, intrants, semences,
crédit…), les échanges alimentaires (stockage, infrastructures,
libéralisation des échanges, information…) et surtout les
conditions d’approvisionnement des consommateurs (aide alimentaire
d’urgence, mesures contre la pauvreté) ;
- –. d’autre part, l’analyse et l’accompagnement des
stratégies d’individus, de groupes (ménages, familles, communautés,
diasporas…) pour améliorer leur alimentation dans différents
contextes locaux, en Afrique (Briand, 2007), mais aussi en Europe
ou aux États-Unis (Deverre et Lamine, 2010).
L’idée de sécurisation alimentaire rejoint alors l’émergence de
la notion de gouvernance alimentaire, combinant actions publiques,
collectives et individuelles, à différentes échelles
d’intervention.
Une définition à partir des processus
Nous proposons de définir la sécurisation alimentaire comme un
processus dans lequel se construit un enjeu de sécurité alimentaire
et se met en œuvre un ensemble d’actions visant à l’améliorer en
agissant sur ses différentes dimensions, ou, dans une vision plus
pragmatique, visant à limiter les situations d’insécurité
alimentaire. Plusieurs défis analytiques peuvent alors être
mentionnés.
Ces processus sont constitués d’actions et d’interactions
potentiellement multiples, concernant différents objets
(techniques, institutionnels, cognitifs…), domaines (agriculture,
logistique, santé, social…) et échelles (domestique, locale,
nationale, internationale…). À l’instar de travaux conduits sur
l’innovation (Callon et al., 2009), on peut néanmoins
préciser différents types d’espaces dans lesquels s’organisent ces
actions :
- –. l’unité de consommation, familiale ou liée à d’autres
collectifs (restauration), où se construit une stratégie de
production, d’approvisionnement et de préparation
alimentaire ;
- –. des réseaux sociotechniques associant une diversité
d’acteurs (ménages, entreprises, collectivités…) au sein d’actions
collectives visant un enjeu agroalimentaire, souvent locales ou
sectorielles ;
- –. les espaces d’actions qui procèdent directement des
politiques et institutions publiques ;
- –. les espaces médiatiques et de la société civile qui
se saisissent de la question alimentaire, de ses enjeux et de ses
controverses, et jouent un rôle croissant dans l’orientation des
pratiques.
L’articulation entre ces différents espaces d’interaction est
une question clé pour analyser la sécurisation alimentaire.
Resituer les actions intentionnelles
Ces actions sont considérées par les acteurs et l’analyste au
regard d’une hypothèse de contribution a priori positive à
la sécurité alimentaire. Mais il convient de relativiser et
contextualiser cette construction téléologique :
- –. l’évaluation ex-post de la contribution de ces
actions n’est pas évidente et peut s’avérer négative dans certains
contextes. Les effets de l’aide alimentaire sur les productions
vivrières locales en sont une illustration connue (Mazzeo,
2009) ;
- –. les objectifs de sécurité alimentaire dépendent de
perceptions, d’interactions et de compromis par rapport à une
situation donnée et par rapport à ses enjeux. L’analyste doit donc
préciser ces objectifs selon leurs différentes dimensions
(cf. « Les différentes dimensions du concept de
sécurité alimentaire »), leurs convergences et contradictions
sous-jacentes ;
- –. il doit aussi relier ces actions intentionnelles avec
des dynamiques structurelles, comme les évolutions démographiques,
la transformation des systèmes alimentaires (Malassis, 1994), les
changements de structures sociales jouant sur la pauvreté et les
inégalités d’accès à l’alimentation.
Il faut donc distinguer, comme pour le concept de stratégie
(Laroche et Nioche, 1998), une acception téléologique restreinte de
la sécurisation alimentaire (un ensemble coordonné d’actions
intentionnelles), et notre définition plus large, systémique,
articulant ces actions avec leurs évaluations, les débats sur leurs
finalités et des dynamiques structurelles (un processus
observé).
Renforcer les capacités
Le concept de sécurisation alimentaire conduit aussi à mettre
l’accent sur la construction des connaissances et réseaux qui
guident l’action, c’est-à-dire sur le renforcement des capacités
des acteurs (Sen, 2000). Cela concerne en premier lieu les ménages
les plus vulnérables, pour leurs stratégies d’autonomie alimentaire
et nutritionnelle (Janin, 2010). Le renforcement des capacités est
aussi en jeu pour les acteurs collectifs (communautés rurales,
organisations, entreprises) ou publics impliqués dans les
différents espaces d’interactions de la sécurisation alimentaire.
Des travaux montrent, par exemple, comment l’amélioration des
niveaux d’éducation des femmes peut avoir un impact rapide sur
l’amélioration de la situation nutritionnelle des enfants (Briand,
2007). D’autres suggèrent le rôle clé de projets locaux dans
lesquels s’échangent savoir-faire et expériences sur l’alimentation
et l’agriculture (Ngalamulume Tshiebue, 2011). D’autres encore
soulignent l’importance de dispositifs institutionnels
(plateformes) associant la recherche agronomique, l’enseignement et
des entreprises agroalimentaires (Sumberg, 2005), ou, plus
globalement, le rôle de la médiatisation de connaissances
scientifiques, pratiques et culturelles sur l’alimentation
(Muchnik, 2006 ; Esnouf et al., 2011). La sécurisation
alimentaire peut alors être envisagée comme un processus
d’apprentissage collectif, de construction de capital humain et
social à différentes échelles territoriales et sociales.
La sécurisation alimentaire dans les systèmes
agroalimentaires : nouveaux enjeux, nouvelles pratiques,
nouvelles recherches
Le renforcement des questions de sécurité alimentaire est liée à
une période de crises et d’interrogations profondes quant à
l’alimentation à l’échelle mondiale. Dans ce contexte, la
sécurisation alimentaire peut être considérée comme un processus
d’innovation radicale, intégrant une révision des représentations
des acteurs sur les risques alimentaires, des changements
importants dans les pratiques individuelles et collectives, et des
transformations institutionnelles et technologiques majeures.
Un nouveau contexte international pour la sécurisation
alimentaire
Des changements structurels dans les systèmes agroalimentaires
et dans les sociétés contemporaines, amplifiés par les crises
récentes, se rejoignent pour renouveler les enjeux et les pratiques
de la sécurisation alimentaire dans les pays du Nord et du Sud.
Évolutions des demandes et des pratiques alimentaires
Les évolutions des demandes et des pratiques alimentaires sont
marquées par la poursuite de la croissance démographique et
urbaine, et par la convergence des modèles alimentaires vers une
augmentation de la consommation en calories et en protéines
d’origine animale, en sucres, en lipides, en aliments transformés,
associés à des emballages et des services… La sécurisation
alimentaire fait donc face à un enjeu de croissance quantitative de
la demande finale, à une démultiplication de cette demande par la
consommation de produits d’origine animale, aux contraintes et aux
opportunités de distribution liées à l’urbanisation, à des risques
d’uniformisation et de déséquilibres nutritionnels (Esnouf et
al., 2011).
Échanges agricoles et agroalimentaires
Les échanges agricoles et agroalimentaires suivent cette
croissance et continuent de s’internationaliser. Ils sont marqués
par une libéralisation et une financiarisation des marchés, par
l’accentuation de leur instabilité, par le rôle clé de firmes
multinationales (Cargill, Monsanto, Nestlé) contrôlant des chaînes
globales de valeur (Daviron et Gibbon, 2002). Ces échanges sont
aussi influencés par une réduction du taux de couverture des stocks
internationaux. La régulation des marchés est aujourd’hui
reconsidérée dans les instances internationales. Si l’ouverture
généralisée à la concurrence reste promue (FAO, 2011), le contrôle
des marchés à terme, la gestion multilatérale des stocks et la
légitimité de règles commerciales spécifiques à la sécurité
alimentaire sont admises. La critique des politiques néolibérales
est surtout portée par des mouvements sociaux qui mettent en avant
dans les PMA la protection de l’agriculture vivrière et la
souveraineté alimentaire (IFPRI, 2004), ou qui, dans les pays
industriels, cherchent à promouvoir des circuits alternatifs
(Deverre et Lamine, 2010).
Production agricole
La production agricole reste certes croissante à l’échelle
mondiale, mais les gains de productivité sont maintenant
décroissants (Paillard et al., 2010) et les possibilités
offertes par la mécanisation et l’extension des surfaces se
réduisent globalement, malgré des réserves en Afrique et en
Amérique Latine (Griffon, 2006 ; McIntyre et al.,
2009). Ces limites sont notamment liées à la difficile conservation
des ressources naturelles (perte de biodiversité, dégradation de la
fertilité des sols, érosion, salinisation, aridification). La FAO
(2011) souligne aussi l’effet négatif de la réduction des
investissements publics dans le secteur agricole.
Ces évolutions structurelles expriment les limites du système de
production, d’échange et de consommation « agro-industriel
tertiarisé » (Rastoin et Ghersi, 2010) et l’impossibilité de
sa généralisation à l’ensemble de la planète. Elles sont renforcées
par une triple crise, financière, énergétique et climatique.
Crise financière
La crise financière (2008, 2009) a eu trois impacts importants
sur la sécurisation alimentaire (Ghosh, 2010) :
- –. ses conséquences directes sur l’activité économique
et le crédit ont affecté l’emploi et les revenus, fragilisé de
nombreuses populations ;
- –. ses effets sur les budgets des États (dettes
publiques, baisse de ressources fiscales…) restreignent les
politiques redistributives et les capacités de financer de
nouvelles politiques alimentaires, au niveau national et
international ;
- –. le déplacement des capitaux spéculatifs sur les
marchés de matières premières, dont les produits agricoles, ont
amplifié sur certaines périodes les évolutions des prix de
« l’économie alimentaire réelle ».
Crise énergétique
La crise énergétique a aussi des conséquences sur la
sécurisation alimentaire (FAO, 2011) :
- –. l’augmentation des prix du pétrole augmente la
demande pour des matières premières agricoles destinée à l’énergie
(bioéthanol, huiles, biomasse) avec des répercussions sur
l’instabilité du prix des céréales ;
- –. l’augmentation du coût des intrants dans
l’agriculture se répercute sur les coûts de production et de
transport et impacte directement les prix alimentaires.
Crise écologique
La crise écologique associe les effets de la diminution des
ressources de biodiversité et du changement climatique, provoqués
par l’évolution globale des activités humaines (émission de
CO2, extension spatiale). L’agriculture et
l’alimentation participent directement aux causes de cette crise
(notamment par la déforestation, l’émission de gaz à effet de serre
[GES]…), mais elle en subit aussi pleinement les effets en retour
(Brooks et Loevinsohn, 2011) : changement des conditions
pédoclimatiques jouant sur la localisation, la productivité et la
variabilité de la production alimentaire ; réduction des
espaces de production et des ressources génétiques
mobilisables…
Crise alimentaire
La conjonction de ces crises et des évolutions structurelles
(Gore, 2010) a été révélée par la crise alimentaire de 2007 à
2008. La hausse subite et la volatilité inédite des prix
alimentaires sur les marchés internationaux, après une vingtaine
d’années de baisse tendancielle (Mitchell, 2008), ont provoqué des
révoltes dans les pays du Sud, une augmentation des populations
souffrant de faim et des effets macroéconomiques importants
(inflation, dégradation des budgets publics et de la balance des
paiements pour les pays fortement importateurs, migrations). Cette
crise a amené chercheurs, experts, responsables politiques ou
associatifs, et consommateurs à explorer ses causes et à revoir les
enjeux de sécurité alimentaire, notamment dans les PMA et les pays
africains. La crise de 2008 a montré la nécessité de repenser
l’action publique afin de réguler certains excès des marchés ou de
réinvestir dans l’agriculture, mais en Afrique des compromis entre
des élites politiques et des réseaux d’acteurs privés
(importateurs, transformateurs, multinationales) instrumentalisent
parfois l’insécurité alimentaire pour créer des rentes dans la
gestion des ressources alimentaires. Un certain nombre d’études au
Cameroun, Mali, Madagascar, Niger ou Sénégal (David-Benz et
al., 2010) montrent que les années néolibérales ont restreint
la gouvernance alimentaire à la gestion des importations
alimentaires. L’efficacité de cette régulation est mise en cause du
fait notamment de la faible transmission des prix internationaux
aux marchés nationaux. Une meilleure coordination des politiques
agricoles et alimentaires, nationales comme sous-régionales,
s’appuyant sur des actions à court et à long termes, est
recommandée dans les instances internationales (Maxwell et
al., 2010).
Orienter les politiques de recherche et d’innovation vers la
sécurisation alimentaire
L’évolution récente de ces enjeux et l’adoption d’une approche
en termes de sécurisation alimentaire implique une réorientation
des recherches : celles-ci devront moins sérier des états,
proposer des diagnostics ou hiérarchiser des causalités, que
développer des démarches permettant de renforcer les capacités
d’action et d’innovation des acteurs pour améliorer la sécurité
alimentaire. Ces démarches doivent s’appuyer sur une meilleure
compréhension des stratégies des populations et nécessitent, en
parallèle, de nouvelles compétences au sein des institutions
publiques d’enseignement et de recherche. Ainsi, la plupart des
enseignements sur les politiques agricoles et alimentaires ont
disparu dans les universités d’économie en Afrique sub-saharienne
et les travaux en sciences sociales sur la sécurité alimentaire
sont plus portés par les institutions du Nord que du Sud. Dans les
instances internationales de la recherche, l’objectif de sécurité
alimentaire a déjà suscité des inflexions (McIntyre et al.,
2009 ; UE, 2010 ; CGIAR, 2011). Celles-ci concernent
quatre thèmes en phase avec les dimensions de la sécurité
alimentaire, mais qui n’intègrent pas réellement les préoccupations
de sécurisation alimentaire.
Accroissement des disponibilités alimentaires
L’accroissement des disponibilités alimentaires reste l’objectif
majeur des recherches, mais en tenant compte des nouveaux enjeux du
développement durable et de l’alimentation. On trouve ces
inflexions dans les objectifs de sélection variétale, mais aussi
pour la gestion de l’eau, la réduction des pertes, la définition de
nouveaux intrants et de systèmes techniques en vue d’une
« intensification écologique » de l’agriculture (Griffon,
2006) qui recouvre différentes options technologiques et
organisationnelles. Pour l’Afrique, « produire plus et
mieux » est sans doute incontournable, mais ne peut être
séparé des enjeux politiques visant à maîtriser la création et
l’usage de ces technologies (Temple et al., 2011).
Gestion des qualités dans les filières
La gestion des qualités dans les filières est devenue un thème
central depuis le début du millénaire dans les pays de l’OCDE
(sixième et septième PCRD pour l’Europe), en visant l’amélioration
de la traçabilité, la gestion de risques sanitaires, ou les
performances énergétiques et environnementales. Ce thème émerge
dans les PMA et en Afrique autour des questions sanitaires dans les
agricultures périurbaines (Temple et al., 2008) et de
construction de standards, mais aussi des conditions d’inclusion
des petits producteurs dans les supply chains ou de
valorisation de produits locaux transformés (Reardon, 2009).
Repérage des situations d’insécurité alimentaire et de leurs
facteurs
Le repérage des situations d’insécurité alimentaire et de leurs
facteurs, associé à l’analyse des comportements de consommation des
ménages est un thème qui se renouvelle. La reconnaissance de
« nouveaux » liens entre alimentation et santé (nutrition
et obésité, nutrition et sida en Afrique) favorise ces engagements.
On observe aussi l’amorce de questionnements qui partent d’enjeux
nutritionnels, économiques ou sociaux de consommateurs, pour
analyser la nature et l’organisation des activités agroalimentaires
en amont (Dury et al., 2004).
Question des politiques agricoles et alimentaires
Enfin, la question des politiques agricoles et alimentaires
redevient un thème important, en réponse aux crises. Il s’agit
d’explorer notamment les conditions d’une gouvernance combinant
actions publiques et privées au niveau des instances
internationales (FAO, Programme alimentaire mondial [PAM]),
régionales (Communauté économique et monétaire de l’Afrique
centrale [CEMAC], Union économique et monétaire ouest-africaine
[UEMOA]) ou nationales pour stabiliser les prix, les flux, les
qualités des aliments (Janin, 2010). Différentes échelles
d’intervention commencent à être analysées conjointement, et la
question de la diversité des circuits ou des qualités est reconnue.
Les exercices de prospective participent à cette perspective
(Paillard et al., 2010) ouvrant la recherche agronomique à
la question plus globale de la sécurisation alimentaire.
Vers de nouveaux axes de recherche
Poser les questions de la sécurisation alimentaire appelle alors
au développement d’autres recherches, qui rejoignent les
orientations prises par les travaux sur l’innovation. La question
alimentaire est dans la plupart des pays l’objet de nouveaux
débats, d’une réappropriation collective, d’expérimentations et
d’innovations… Les travaux sur la sécurisation alimentaire sont
appelés à accompagner ces processus, à les expliciter, à identifier
les variables favorisant leur coordination (Fofiri et al.,
2010). Trois orientations importantes peuvent être proposées.
Identifier les pratiques innovantes
Le point de départ peut être l’identification des pratiques, des
stratégies et des actions innovantes mises en œuvre ou envisagées
par les acteurs pour « sécuriser leur alimentation ».
L’élaboration de cette base de connaissance passe par l’observation
de « systèmes d’actions concrets » ou « réseaux
sociotechniques » (Callon et al., 2009) qui se
définissent par leurs objectifs, leurs acteurs, leurs liens et les
ressources engagées (Touzard et al., 2008) : il
s’agit par exemple d’initiatives visant à diversifier un
approvisionnement alimentaire à l’échelle d’un village, de projets
développant une stratégie de stockage ou de contrôle de qualité à
l’échelle d’une filière, d’un programme national associant
collectivités et ONG pour apprendre à mieux se nourrir, de
l’affirmation de plateformes régionales et nationales de sécurité
alimentaire1… Certains systèmes
d’actions s’inscrivent dans les transformations progressives des
sociétés, d’autres correspondent à des réponses urgentes en période
de crise, ou même à une nécessité de survie. L’observation de ces
systèmes peut jouer un rôle clé dans un dispositif de
recherche : ceux-ci produisent des nouvelles idées, des objets
techniques, des dispositifs qui peuvent être
« décontextualisés », évalués, comparés,
transférés ; l’analyse de ces systèmes d’action révèle aussi
les mécanismes sociaux avec lesquels peuvent agir les politiques
publiques ou la recherche ; ils expriment enfin des besoins,
des problèmes qui questionnent les politiques ou les entreprises,
mais aussi les activités de recherche. La reconnaissance,
l’institutionnalisation et la coordination de ces systèmes d’action
reste pour l’instant difficile, notamment dans le contexte
d’émergence de politiques publiques des États africains (Janin et
De Suremain, 2005).
Accompagner les débats et la gouvernance alimentaire
Les recherches sur la sécurisation alimentaire appellent aussi
un investissement dans l’explicitation des enjeux, des controverses
et des jugements concernant l’alimentation et l’évolution de sa
place dans les sociétés et leurs crises. Les controverses autour
des OGM, de l’agriculture biologique (peut-elle nourrir le
monde ?) ou du niveau des prix alimentaires (nourrir les
ménages urbains pauvres versus soutenir
l’agriculture ?) ont par exemple été réactivées lors des
crises alimentaires. Ces mises en débat mettent en jeu des
conventions, sur lesquelles s’accordent ou s’affrontent les
acteurs. Celles-ci portent notamment sur la qualité des aliments,
les principes de justice et de solidarité, les relations entre les
aliments et les technologies ou l’espace géographique (Touzard,
2009). Les chercheurs sont directement interpelés pour expliciter
ces débats (Himmelgreen et Romero-Daza, 2009), mais aussi pour
proposer des indicateurs et des méthodes d’évaluation des
phénomènes en cause : indicateurs d’impact ou de suivi
d’actions, outil de diagnostic, évaluations participatives. Dans le
cadre de recherches sur la sécurisation alimentaire, ces
évaluations mobilisent des approches multidimensionnelles,
critiques et participatives (Flores et al., 2005).
Nouveaux regards sur les diversités alimentaires
La sécurisation alimentaire appelle aussi à porter une
attention particulière à la diversité des produits, des pratiques
et des systèmes alimentaires, et à la manière dont ils se
combinent ou sont en tension dans les territoires. Cette diversité
peut directement jouer sur la réduction du risque alimentaire, par
exemple en évitant la dépendance excessive d’un ménage à des aléas
économiques ou climatiques, d’un territoire à des importations ou à
l’inverse à une production locale. Cette diversité intervient aussi
dans la dynamique globale de l’innovation agroalimentaire (Colonna
et al., 2011) et donc dans l’efficacité à long terme de la
sécurisation alimentaire : des stratégies originales, portées
par des acteurs promouvant par exemple un produit marginal, des
circuits courts, une alimentation végétarienne, un nouveau mode de
restauration ou une biotechnologie… peuvent devenir pertinentes
dans un nouveau contexte et se propager dans les processus de
sécurisation alimentaire d’un pays. La coexistence au sein d’un
même territoire de systèmes alimentaires domestiques, de proximité,
de qualité patrimoniale ou agro-industriels apparaît de fait plus
favorable à la sécurité alimentaire que la spécialisation sur un
seul de ces modèles (Touzard, 2009). Prendre en compte cette
diversité impose aux chercheurs de dépasser les travaux centrés sur
un modèle technologique dominant, pour s’intéresser à la
coévolution d’innovations issues de différents réseaux
sociotechniques, parfois contestataires. L’évolution de
l’agroécologie, partant de positions radicales qui questionnent
l’agriculture (et l’alimentation) conventionnelle, en est une
illustration (Altieri et al., 2012).
Conclusion
Dépasser la question de la sécurité alimentaire en engageant des
recherches « pour et sur la sécurisation alimentaire »
suppose une implication des chercheurs et de leurs travaux dans le
renforcement des capacités des populations à construire et
satisfaire un droit à l’alimentation. Au-delà d’un usage rhétorique
ou analytique du concept de sécurisation alimentaire, c’est en
effet une démarche de recherche exigeante et socialement impliquée
qui se dessine, proche de celle suivie par certains sociologues ou
économistes de l’innovation (Le Masson et al., 2006), ou de
la recherche-action (Faure et al., 2010). Les chercheurs
peuvent certes améliorer le champ des connaissances sur la sécurité
alimentaire, mais dans notre perspective ils sont aussi conviés à
identifier et à évaluer les actions et les processus visant à
l’améliorer, comme à participer à la construction d’institutions ou
de réseaux qui animent la sécurisation alimentaire. Ils peuvent
notamment jouer un rôle majeur dans la connexion stratégique entre
l’action publique et des projets innovants alternatifs souvent
ignorés. Mais au-delà de ces contributions cognitives,
relationnelles et institutionnelles, l’engagement des chercheurs
dans la sécurisation alimentaire revêt une dimension éthique et
réflexive particulière. La considération des situations
d’insécurité alimentaire suppose en effet de comprendre les
personnes défavorisées, de les associer à des dispositifs de
recherche et d’innovation, ou même d’aller jusqu’à dénoncer les
situations d’injustice alimentaire. L’effort réflexif auquel sont
conviés les chercheurs est alors encore plus indispensable et plus
complexe (Callon et al., 2009).
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