ARTICLE
bdc.2011.1498
Auteur(s) : Christophe Massard1 christophe.massard@igr.fr,
Nathalie Auger2, Ludovic Lacroix2,3, Jean Bénard2,4
1 Institut Gustave-Roussy, département de médecine,
94800 Villejuif, France
2 Institut Gustave-Roussy, département de biologie
pathologie médicale, service de pathologie moléculaire, 94800
Villejuif, France
3 Institut Gustave-Roussy, laboratoire de recherches
translationnelles, 94800 Villejuif, France
4 Institut Gustave-Roussy, CNRS-UMR 8126, 94800
Villejuif, France
Tirés à part : C. Massard
Introduction
Récemment, des chromosomes réarrangés et des gènes de fusion ont
été identifiés dans les carcinomes de la prostate, du côlon, du
poumon ou du sein. Ce qui modifie radicalement notre vision de
l’oncogenèse des épithelia.
Pendant près de 30 ans a prévalu la notion que le mécanisme
moléculaire de formation de gènes de fusion était l’apanage des
leucémies, lymphomes et tumeurs mésenchymateuses, ne concernant pas
les carcinomes. Peu de travaux s’attachaient à mettre en évidence
un tel mécanisme dans les tumeurs épithéliales, les études sur
l’oncogenèse se concentraient sur les gains ou pertes
chromosomiques sous-tendant l’activation des oncogènes ou
l’inactivation des gènes suppresseurs de tumeur sans considérer un
mécanisme de réarrangements et de formation de gènes de fusion.
Pourtant, lors de la dernière décennie et pour les hémopathies,
c’est bien le caractère spécifique des gènes de fusion qui a permis
à l’oncologie de faire la percée décisive conduisant à l’avènement
d’une thérapie ciblée ; avec pour paradigme le gène
PML-RARα dans les leucémies promyelocytaires [1] et le gène
BCR-ABL [2] pour les leucémies chroniques myélocytaires. En
outre, le haut degré d’instabilité chromosomique des tumeurs
épithéliales suggérait un tel mécanisme ! De manière très
intéressante, les études de Mitelman et al., pionniers en la
matière, montraient que la fréquence d’anomalies récurrentes de
chromosomes réarrangés, de gènes de fusion ou de gènes réarrangés
suite à des réarrangements chromosomiques balancés, était
simplement proportionnelle au nombre de cas présentant un caryotype
anormal [3, 4] ; plus on obtient de caryotypes, plus on
trouve de réarrangements ! Effectivement, la mise en culture
des cellules malignes à partir d’une tumeur solide, prérequis au
caryotype, est d’un rendement très faible, très inférieur à celle
d’une leucémie. Deux éléments expliquent cette difficulté
technique : d’abord la dissociation du tissu tumoral
permettant la mise en culture de cellules dissociées entraîne la
perte d’interaction entre cellules malignes et cellules stromales,
ensuite l’avantage des cellules stromales sur les cellules malignes
à croître in vitro et à former des mitoses ; le
fibroblaste, « chiendent » des cultures des tumeurs
fraîches très fréquemment prend avantage sur les cellules tumorales
malignes. Par ailleurs, il est reconnu que le degré d’instabilité
chromosomique et d’hétérogénéité clonale est plus élevé dans les
tumeurs solides que dans les hémopathies ou les tumeurs
mésenchymateuses, même si cette tendance ne s’applique pas
entièrement à toutes les tumeurs. On peut en effet observer des cas
de cancers épithéliaux au caryotype simple par opposition à
certaines tumeurs non épithéliales au caryotype plutôt complexe. Il
semblerait que le degré d’instabilité chromosomique tiendrait plus
au type tumoral qu’à l’origine tissulaire.
C’est en 2005 que Tomlins et al. rapportent que la moitié
des carcinomes prostatiques présentent un gène de fusion spécifique
TMPRSS2-ERG. Un travail vite suivi par deux études
rapportant la présence du gène de fusion EML4-ALK dans près
de 5 % des cancers du poumon non à petites cellules
[5, 6]). Des fusions géniques similaires à celles mises à jour
dans les leucémies, impliquant ERG et ALK, gènes fusionnant
dans les leucémies et les sarcomes [7]. Ces travaux séminaux
concernant des tumeurs très fréquentes ont lancé la recherche de ce
mécanisme oncogénique dans les carcinomes.
Cette revue s’attachera à présenter les modèles tumoraux qui ont
révélé la présence de gènes de fusion dans les carcinomes, à
analyser les caractéristiques des gènes de fusion identifiés dans
ces cancers ainsi que les techniques mises en œuvre pour les
détecter, enfin à envisager les conséquences fonctionnelles de la
création de gènes de fusion. In fine, la revue tentera de
dégager l’importance dans l’oncogenèse des carcinomes et en
pratique oncologique tant pour le diagnostic, le pronostic que pour
le traitement de ces tumeurs solides fréquentes.
Des carcinomes rares aux fréquents, la saga en marche des gènes
de fusion identifiés
Les translocations équilibrées identifiées par caryotype des
adénomes pléiomorphiques et des carcinomes de la thyroïde peuvent
être considérées comme le cheval de Troie de la découverte de gènes
de fusion dans les carcinomes. Les adénomes pléiomorphiques,
tumeurs bénignes présentant une différenciation à la fois
épithéliale et mésenchymateuse, se caractérisent très fréquemment
par un réarrangement du chromosome 8q avec l’implication du facteur
de transcription à doigt de zinc, PLAG1. Le partenaire de fusion le
plus fréquent est le gène de la β-caténine, CTNNB1, suite à
une translocation t(3;8)((p21;q12), le gène de fusion
CTNNB1-PLAG1, mais d’autres gènes fusionnant avec
PLAG1 ont été identifiés. Le mécanisme commun aux gènes
partenaires de PLAG1 est une cassure au niveau du premier
intron de PLAG1 conduisant à substituer son promoteur par
celui du gène partenaire, ce qui conduit à une activation
transcriptionnelle de PLAG1 et une hyperexpression de la
protéine qu’il code. Les adénomes pléiomorphiques présentent aussi
des réarrangements géniques impliquant HMGA2, un gène de
remodelage de la chromatine dans ce cas. Qu’il s’agisse de gène de
fusion concernant PLAG1 ou HMGA2, retenons l’extrême
variété des gènes partenaires de fusion ainsi que la multiplicité
des points de cassure possibles (tableau
1, selon la revue de [8]).
Tableau 1 Gènes de fusion les plus fréquemment observés
dans les carcinomes (tableau simplifié à partir des données de
Zhang et Oliveira, Clin Pathol 2010 ; 63 :
4-11).
| Tumeurs |
Anomalie chromosome |
Gène de fusion |
Fréquence |
References |
| Carcinome thyroïdien |
inv(10q)(q11.2q11.13) |
CCDC6-RET (PTC1) |
30 ? |
Santoro et al. (2006) |
|
| t(10;17q)(q11.2q23) |
PRKAR1A |
< 5 ? |
Santoro et al. (2006) |
|
| inv(10) (q11.2q21) |
NCOA4-RET |
5-10 ? |
Santoro et al. (2006) |
|
| inv(1)(q21q23) |
TPM3-NTRK1 |
< 5 ? |
Santoro et al. (2006) |
|
| del(1)(q21q23) |
TPR-NTRK1 |
< 1 ? |
Santoro et al. (2006) |
| Carcinome thyroïdien papillaire |
t(2;3)(q13;p25) |
PAX8-PPARg1 |
38-50 |
Castro et al. [25] |
| (folliculaire) |
t(2;3)(q13;p25) |
PAX8-PPARg1 |
30 |
Kroll et al. [9] |
| Adénome pléiomorphique |
t(3;8)(p21;q12) |
CTNNB1-PLAG1 |
30-40 |
Kas et al. [26] |
|
| t(5;8)(p13;q12) |
LIFR-PLAG1 |
< 5 |
Voz et al. [27] |
| Carcinome muco-épidermoïde |
t(11;19)(q21;p13) |
MECT1-MAML2 |
55 |
Behboudi et al. [28] |
| Hidradénome à cellules claires |
t(11;19)(q21;p13) |
MECT1-MAML4 |
50 |
Behboudi et al. [28] |
| Carcinomes NUT midline |
t(15;19)(q13;p13) |
BRD4-NUT |
50 |
Vargas et al. [29] |
| Carcinome mammaire sécrétoire |
t(12;15)(p13;q25) |
ETV6-NTRK3 |
< 90 |
Tognon et al. [12] |
| Carcinome prostatique |
del(21)(q22.2q22.3) |
TMPRSS2-ERG |
55 |
Tomlins et al. [10] |
|
| t(7;21)(p21;q22) |
TMPRSS2-ETV1 |
25 |
Tomlins et al. (2007) |
|
| t(7;21)(p21;q22) |
TMPRSS2-ETV2 |
? |
Tomlins et al. [10] |
| Adénocarcinome pulmonaire |
inv(2)(p21p23) |
EML4-ALK |
< 6 |
Soda et al. [5] |
| Carcinome pulmonaire épidermoïde |
inv(2)(p21p23) |
EML4-ALK |
< 1 |
Soda et al. [5] |
De longue date, les carcinomes papillaires de la thyroïde (CPT),
eux aussi, sont connus pour présenter des gènes de fusion qui
implique RET. Localisé en 10q11.2, ce gène fusionne avec une
variété de gènes à l’issue d’inversion chromosomique dans le même
locus ou de translocation (tableau 1).
Un autre gène NTRK1 forme lui aussi d’autres gènes de fusion
dans les CPT, mais avec une fréquence plus faible [8]. Là encore,
l’hyperexpression des gènes de fusion impliquant RET et
NTRK1 marque les PTC et peut s’objectiver par
immuno-histochimie. Récemment, un nouveau gène de fusion résultant
d’une inversion paracentrique sur le chromosome 7q a été décrit
dans les PTC : le gène AKAP9BRAF qui active la voie MAP
kinase. Fait intéressant, la mutation ponctuelle activatrice de
BRAF (V600E) est retrouvée dans plus de 40 % des PTC dont
certains présentent un réarrangement de RET, ce qui suggère que
deux mécanismes oncogéniques concourent à activer de manière
constitutive cette sérine thréonine kinase et à promouvoir une
signalisation anormale MAP kinase.
De même, près de 30 % des cancers folliculaires de la
thyroïde (CFT) se caractérisent par une translocation t(2;3)
(q13;p25) formant un gène de fusion entre le facteur de
transcription PAX8 et le récepteur nucléaire gamma peroxisome
proliférateur activé (PPARγ) [9]. Tandis que PAX8 joue un rôle
essentiel dans le développement des cellules folliculaires
thyroïdiennes, PPARγ est impliqué dans le métabolisme lipidique et
des carbohydrates, la balance énergétique ainsi que la
différenciation adipocytaire. Les domaines homeobox de PAX8
fusionnent avec l’entière séquence du gène PPARγ pour former
le gène de fusion PAX8-PPARγ spécifiant un facteur de
transcription chimère qui joue un rôle de régulateur dominant
négatif de PPARγ [9]. La mise en évidence du gène PAX8-PPARγ
peut varier de manière importante en fonction de la méthodologie de
détection. La présence de ce gène de fusion dans des adénomes
folliculaires de la thyroïde suggère son importance dans
l’oncogenèse thyroïdienne.
C’est la découverte de gènes de fusion récurrents dans les
cancers de la prostate [10] qui a réellement lancé une recherche
systématique de ce type de gènes dans les carcinomes. Le gène
majeur est bien TMPSRSS2-ERG détecté dans environ 50 %
des cancers prostatiques et également dans certaines lésions
intra-épithéliales de la prostate [11], considérées comme des
lésions précurseurs prémalignes. La partie 5′ du gène de fusion
TMPRSS2 fournit le promoteur et la séquence non traduite
alors que la partie 3′ est représentée par la quasi totalité du
gène ERG, la fusion résultant généralement d’une délétion,
les deux gènes étant vicinaux d’environ 3 Mb sur le chromosome 21.
Depuis, une variété de gènes de fusion a été mise en évidence, les
gènes fusionnant avec TMPRSS2 étant tous des membres de la
famille de facteurs de transcription ETS, à savoir, ETV1, ETV4,
ETV5 et ERG, gènes exprimés dans l’épithélium normal prostatique.
En général, la partie 5′ de ces gènes dénués de séquences codantes
avec un promoteur régulé par les androgènes entraîne
l’hyperexpression des gènes ERG et ETV.
Concernant les cancers pulmonaires, c’est le gène de fusion
EML4-ALK qui s’avère être celui le plus fréquemment retrouvé
et ce dans un sous-groupe de carcinomes bronchiques non à petites
cellules à une fréquence inférieure à 7 % [5]. Le gène de
fusion résulte d’une petite inversion au niveau du chromosome 2p.
Bien que plusieurs isoformes du gène EML4-ALK soient
caractérisées, à ce jour, la relation histologie-genotype de
chacune d’entre elles n’a pu encore être clairement établie. Quoi
qu’il en soit, la présence de ce gène de fusion corrèle à un âge
jeune au diagnostic et à la population de petits fumeurs ou de non
fumeurs. De plus, les tumeurs présentant ce gène de fusion ne
présentent que très rarement une mutation de EGFR ou de
KiRas, suggérant une participation mutuellement exclusive de
ces anomalies moléculaires dans l’oncogenèse de l’épithélium
bronchique. Au plan fonctionnel, la protéine de fusion EML4-ALK
conduit à une activation du domaine tyrosine kinase d’ALK et ouvre
des options thérapeutiques pour les tumeurs présentant des
anomalies d’ALK.
Par ailleurs, d’autres translocations impliquant le gène
ROC ont été récemment mises à jour dans des lignées et des
tumeurs de cancers bronchiques non à petites cellules et
constituent le premier exemple d’un gène de fusion à fonction
transmembranaire [6].
Le carcinome mammaire secrétant un entité histologique très rare
du sujet jeune, caractérisée par une sécrétion abondante de mucine
et un grade histologique faible, présente une translocation
impliquant le gène de fusion ETV6-NTRK3 [12]. Cette
translocation conduit à la fusion des exons 1-5 du gène ETV6
aux exons 13-18 du gène NTRK3, mais le transcrit du gène
chimérique exclut l’exon 16 représentant une séquence régulant
négativement l’activité tyrosine kinase au sein du domaine tyrosine
kinase. En fait, le gène ETV6-NTRK3 spécifie une protéine
chimérique fusionnant le domaine N-terminal de dimérisation hélice
boucle hélice du facteur de transcription ETV6 au domaine tyrosine
kinase de NTRK3. Au plan fonctionnel, cette protéine exprime une
activation constitutive du domaine tyrosine kinase sous la
dépendance du domaine de dimérisation de ETV6 est indépendante du
ligand [13]. Outre ce type histologique très particulier, les
carcinomes mammaires, voire certaines lignées en dérivant, peuvent
présenter des translocations et gènes de fusion identifiables, mais
à une fréquence très faible.
Techniques mettant en évidence les gènes de fusion
Les gènes de fusion de carcinomes décrits ci-dessus ont été
identifiés grâce à des méthodes d’investigation indirectes. Pour
exemples, les gènes de fusion des cancers thyroïdiens et
pulmonaires résultent d’approches expérimentales utilisant la
transfection [5] ou l’analyse de phosphorylation de protéine [6]
alors que ceux propres aux cancers prostatiques ont été mis à jour
par bio-informatique en partant des gènes hyperexprimés après
analyse d’une petite cohorte de tumeurs.
L’identification de réarrangements génomiques peut se faire de
manière directe en analysant les chromosomes tumoraux, ou l’ADN
lui-même, les approches pouvant être utilisées seules ou
simultanément. Au cours des deux dernières décénnies, l’analyse
chromosomique par karyotypage simple a vite été concurrencée par
l’avènement d’abord de la technique de coloration chromosomique à
24 couleurs, puis par l’hybridation chromosomique comparative
(CGH), avant de connaître la haute résolution (jusqu’à 1 kb) des
puces oligonucléotidiques sur lames ou CGHa, (hybridation génomique
comparative, « a » pour array). Mais, la peinture
chromosomique 24 couleurs ne dit pas quelle partie d’un chromosome
a été réarrangée ni n’indique le point de cassure. Quant à la CGHa,
si elle identifie les points de cassure des réarrangements non
balançés, elle ne peut identifier les points de cassure des
réarrangements avançés, telles les translocations réciproques. Les
avantages et les limites de ces techniques conduisent à les
utiliser toutes et à rechercher une définition des réarrangements
en séquençant l’ADN tumoral. À cet égard, l’essor des techniques de
séquençage, débouchant aujourd’hui sur un séquençage à très haut
débit (approximativement 100 kb/j, en bidirectionnel), permet
d’envisager l’identification des gènes de fusion non seulement sur
l’ADN génomique, mais aussi sur l’ADN qui complémente les
réarrangements.
À partir de quel matériel les gènes de fusion ont-ils été
identifiés, modèle tumoral par modèle tumoral ? En premier
lieu à partir des lignées tumorales, en dépit de la
« dérive » génétique redoutée, inhérente aux très
nombreuses générations perpétuées in vitro, les analyses de
CGHa et de transcriptome ont permis d’établir que ces lignées
– considérées non pas individuellement, mais comme un
groupe – présentaient les caractéristiques génomiques des
tumeurs fraîches de carcinomes d’origine. Ainsi, en a-t-il été pour
les tumeurs mammaires où un ensemble de lignées a permis
d’identifier des sous-types génétiquement distincts [14, 15].
Le FISH appliqué à des blocs de tissus tumoraux organisés en
réseaux (tissue arrays) assure une validation rapide
d’évènements gènomiques (cassure, translocation, délétion)
identifiés suite à l’analyse génomique d’un groupe de lignées.
Conséquences fonctionnelles de la création de gènes de
fusion
La majorité des gènes de fusion mis à jour ne résultent pas de
translocations, mais de réarrangements intra-chromosomiques
(délétion, duplication, inversion et réarrangement plus complexe).
Ainsi s’agissant des cancers thyroïdiens, les fusions entre
RET et NTRK1 relèvent plus d’inversions que de
translocations. De même pour le cancer prostatique, le gène de
fusion le plus fréquent, TMPRSS2-ERG, est généralement formé
par délétion. Le fait que les réarrangements intra-chromosomiques
soient plus fréquents que ceux se faisant entre les chromosomes, et
la difficulté à les identifier par cytogénétique classique,
expliquent qu’ils aient été sous-estimés dans les hémopathies
[16].
Qu’il s’agisse d’hémopathies ou de carcinomes, les gènes de
fusion sont majoritairement soit des gènes à activité tyrosine
kinase, soit des gènes régulateurs de transcription (facteurs de
transcription et modificateurs chromatiniens).
Au plan fonctionnel, bien que non élucidé totalement, il est
communément admis que la fusion de gène à activité tyrosine kinase
induit une activation constitutive de la kinase par dimérisation de
la protéine tronquée, avec pour exemples dans les carcinomes
thyroïdiens les gènes de fusion composés du récepteur à activité
tyrosine kinase RET et NTRK1 [17] ; de même pour les cancers
pulmonaires, les gènes EML4-ALK et d’autres gènes incluant
ALK et ROS [6].
Quant aux facteurs de transcription et des modificateurs
chromatiniens, ils sont bien représentés dans les carcinomes
prostatiques par la famille des gènes erythroblastosis virus E26
transformation specific (ETS) placés en 3′ du gène de
fusion. D’autres exemples de fusions activatrices de transcription
doivent aussi être cités : le gène CRTC1-MAML2
fusionnant deux co-activateurs transcriptionnels pour les
carcinomes muco-epidermoïdes, le gène fusionnant TEF3,
facteur transcriptionnel, pour les cancers rénaux ainsi que les
gènes BRD3-NUT et BRD4-NUT pour les carcinomes
agressifs du midline impliquant les protéines d’attachement
à la chromatine, BRD3 et BRD4, comportant deux domaines
d’attachement à la chromatine active avec les histones acétylées H3
et H4 [18].
La découverte des gènes de fusion dans les carcinomes les plus
fréquents offre un tableau très large des gènes réarrangés et du
mécanisme sous-tendu pour chacun d’entre eux. Notons également que
la signification de ces réarrangements est très variable. Il existe
une multitude de gènes de fusions dont on ne connaît pas encore
aujourd’hui le rôle fonctionnel en termes de promotion ou de
maintien de la malignité. Si l’on considère l’oncogenèse des
épithélia, les gènes de fusion représentent des anomalies
s’ajoutant à la « panoplie » des altérations récurrentes
bien décrites aujourd’hui , des mutations ponctuelles,
amplification, voire aux modifications épigénétiques. Beerenwikel
et al. ont proposé un total de dix gènes altérés
séquentiellement conduisant à la tumorigenèse des carcinomes
[19] ; chaque gène modifié induirait une sélection clonale de
manière indépendante de l’effet propre aux neuf autres. Quel que
soit le nombre exact de gènes clefs impliqués, les gènes de fusion
pourraient être déterminants dans l’oncogenèse. Quels sont ceux qui
s’avéreront être true drivers, ou des fine tuners
voire des « passengers », telles sont les questions
posées récemment [20].
Perspectives cliniques
La découverte des gènes de fusion dans les carcinomes a
radicalement changé la vision des cancérologues pour certaines
tumeurs fréquentes ou rares, en ce qui concerne leur diagnostic,
pronostic et thérapeutique.
Tout d’abord, la recherche de ces translocations spécifiques a
permis d’identifier de nouvelles entités biologiques au sein de
certains cancers. Cette démarche est le reflet du concept de
« médecine personnalisée », qui a pour but de mieux
traiter les cancers de chaque patient en ayant une connaissance
approfondie du fonctionnement moléculaire de chaque cancer. Ainsi,
la mise en évidence des translocations EML4-ALK dans les
cancers du poumon a permis d’isoler un sous-type rare de cancer du
poumon (moins de 5 %), ayant des caractéristiques cliniques
particulières. Comme pour les mutations EGFR, les
réarrangements ALK sont plus fréquents chez les patients
ayant un adénocarcinome du poumon et n’ayant pas ou peu fumé. De
même, la connaissance des translocations TMPRSS2-ETV dans
les cancers de la prostate permet d’isoler deux groupes de patients
ayant des cancers différents biologiquement.
Ces réarrangements (associés à d’autres altérations
moléculaires) peuvent aussi permettre d’identifier des groupes de
patients ayant des cancers aux histoires naturelles différentes et
aux pronostics différents. Ainsi, il a été suggéré que les patients
ayant un cancer de la prostate et présentant une translocation
TMPRSS2-ETV et une absence de délétion PTEN pourraient avoir
un pronostic plus favorable [21]. Ces études, si les résultats sont
confirmés, pourraient permettre d’améliorer les scores pronostiques
actuels basés sur des critères cliniques.
Il est donc devenu important de pouvoir évaluer le statut
« translocation » ou non d’une tumeur. Comme il a été
exposé plus haut, plusieurs techniques existent (FISH, CGH, PCR)
pour rechercher une translocation dans le tissu tumoral d’un
patient (pour exemple, figure 1). Un des
développements de ces dernières années a été aussi d’essayer de
mettre en évidence ces anomalies moléculaires dans les cellules
tumorales circulantes des patients qui peuvent être considérés
comme un reflet de la biologie du cancer et une source de matériel
tumoral plus accessible. Plusieurs équipes ont pu montrer la
faisabilité de mettre en évidence les translocations
TMPRSS2-ETV dans les cellules tumorales circulantes de
patients ayant un cancer de la prostate [22, 23].
Enfin, ces translocations permettent de concevoir de nouvelles
stratégies thérapeutiques. Dans le cas des cancers du poumon avec
une translocation EML4-ALK, un inhibiteur de tyrosine kinase
appelé le crizotinib a été développé et a montré dès les premières
études de phase I des résultats spectaculaires. Le crizotinib a été
évalué dans deux phases III randomisées (en première et seconde
ligne) et vient de recevoir l’autorisation de la FDA pour être
utilisé en première ligne chez les patients ALK positif (pour une
revue générale très récente, [24]). De plus, différentes équipes
travaillent pour inhiber la croissance des cellules tumorales
transloquées en développant des stratégies d’oligonucléotides
antisens ou d’anticorps monoclonaux.
Conflits d’intérêts: aucun.
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