ARTICLE
bdc.2011.1471
Auteur(s) : Philippe Pourquier pourquier@bergonie.org
Université de Bordeaux, Institut Bergonié, Inserm U916,
Bordeaux, 229, cours de l’Argonne, 330176 Bordeaux Cedex,
France
Tirés à part : P. Pourquier
Introduction
Les agents alkylants représentent la plus ancienne classe
d’agents anticancéreux. Son émergence remonte à la Première Guerre
mondiale avec l’utilisation du gaz moutarde comme arme chimique. De
façon curieuse, ses effets pulmonaires étaient accompagnés d’une
aplasie médullaire plusieurs jours après l’intoxication. Ces
observations furent à l’origine de son essai en tant qu’agent
antileucémique, mais les difficultés de son utilisation liées aux
importants effets secondaires ont très vite stoppé l’utilisation du
gaz moutarde à des fins thérapeutiques. On se tourna vers des
moutardes azotées, dont la structure chimique est très proche de
celle du gaz moutarde. En 1942, les premiers essais furent réalisés
à l’université Yale et notèrent une importante régression de
lymphomes dans des modèles expérimentaux de souris mais aussi chez
l’homme avec une disparition spectaculaire de la tumeur du premier
patient traité qui était atteint d’un lymphosarcome radiorésistant.
Ce n’est qu’en 1946 que l’article princeps, révélant l’étonnante
efficacité de ces moutardes azotées, parut [1]. La
« découverte » de la chimiothérapie anticancéreuse a
rapidement conduit à la mise sur le marché par la FDA du premier
alkylant, la méchloréthamine (Mustargen) en 1949 et
l’identification ultérieure d’autres alkylants de diverses familles
chimiques. Même si leur utilisation actuelle est en retrait par
rapport à celle d’autres familles d’anticancéreux, les agents
alkylants restent, dans certaines indications, des molécules de
premier plan. Nous décrirons dans cette revue les différentes
classes d’alkylants et leurs modes d’action, en insistant plus
particulièrement sur les nouvelles générations d’alkylants dont la
découverte récente a permis d’élargir les possibilités
thérapeutiques de certains cancers.
Mécanisme de l’alkylation
Les agents alkylants sont des entités électrophiles pouvant
réagir avec des groupements nucléophiles de l’ADN ou des protéines
et y transférer de manière covalente des groupements alkyles
(méthyles ou éthyles) [2]. Cette alkylation des bases de l’ADN est
responsable de l’effet cytotoxique de ces médicaments, car elle
interfère avec des processus essentiels à la division cellulaire
comme la réplication ou la transcription. La réaction d’alkylation
est résumée dans la figure 1 où RX
représente l’agent alkylant, X symbolisant un atome de chlore le
plus souvent, et R′H symbolise le groupement nucléophile, cible de
l’alkylation, dont la nature est assez variée : groupement
hydroxyle, amine (primaire ou secondaire), carboxyle, sulfhydryle,
etc. L’alkylation, proprement dite, est une réaction de
substitution nucléophile (SN) dans laquelle l’hydrogène du
groupement nucléophile (groupement partant) est substitué par le
groupement R de l’alkylant (groupement entrant).
Cibles des agents alkylants
Les agents alkylants ont pour cible principale la double hélice
d’ADN mais peuvent également réagir avec des protéines [2, 3].
Les alkylants monofonctionnels (un seul groupement réactif) sont
capables d’établir un lien covalent avec la molécule cible pour
former un adduit (figure
2A-C). Les agents alkylants bifonctionnels (deux
groupements réactifs) ont la capacité d’établir des pontages entre
deux molécules d’ADN (pontages intrabrins ou inter-brins) ou entre
une molécule d’ADN et une protéine (figure
2D-H). Potentiellement, l’ensemble des groupements
des bases constituant l’ADN ainsi que l’oxygène intervenant dans
les liaisons phosphodiester peuvent être la cible d’une alkylation.
Cependant, il existe des sites préférentiels d’alkylation qui
dépendent du caractère nucléophile du groupement alkylé et de
l’agent alkylant utilisé [4, 5]. Le site d’alkylation le plus
vulnérable est de loin celui de la position N7 de la
guanine avec 60 à 80 % de l’ensemble des adduits formés
[4, 6]. D’autres sites sont également concernés mais avec une
représentativité inférieure à 10 %, notamment les positions
O6 et N1 de la guanine G, les positions
N3, N7, N1 et N6 de
l’adénine A, et plus rarement les positions O2 et
O4 de la thymine T et N2 et N4 de
la cytosine C (figure 3A et
tableau 1) [5, 7]. Plus
récemment, de nouvelles classes d’alkylants ont permis de mettre en
évidence la formation presque exclusive d’adduits stables sur la
position N2 de la guanine (figure
3A).
Tableau 1 Alkylation des bases de l’ADN double-brin par
le MMS (méthyle-méthane-sulfonate) et le MNU
(méthyle-nitroso-urée), leurs conséquences mutagènes et
cytotoxiques, et les systèmes de réparation qui reconnaissent ce
type de lésions.
| Adduit |
Mutations |
Conséquences |
% d’adduitsa |
Réparation |
| Guanine |
| N7 |
G → CG → T |
Toxique |
67-83 |
BER |
| O6 |
G → A |
Toxique |
0,3-6,3 |
DR (MGMT), MMR, NER |
| N1 |
G → TG → AG → C |
Mutagène et toxique |
1,3-3,8 |
BER |
| Adénine |
| N3 |
A → T |
Toxique |
9-10,4 |
BER |
| N1 |
A → T |
Mutagène et toxique |
1,3-3,8 |
BER, DR (ABH) |
| N7 |
A → G |
? |
1,7-1,8 |
? |
| Cytosine |
| N3 |
C → T |
Toxique |
≈ 0,6 |
BER, DR (ABH) |
| O2 |
C → A |
Potentiellement toxique |
≈ 0,1 |
? |
| Thymine |
| O2 |
| Potentiellement toxique |
≈ 0,1 |
? |
| O4 |
T → CT → A |
Toxique |
≈ 0,4 |
NER, DR (MGMT) |
BER : base excision repair ; MMR :
mismatch repair ; NER : nucleotide excision
repair ; DR : direct reversal impliquant, soit
la méthyle-guanine méthyle-transférase (MGMT), soit les homologues
de la protéine bactérienne AlkB (ABH1 ou ABH2).
a Les pourcentages mentionnés sont adaptés de
la référence [4] et représentent des valeurs seuils exprimées par
rapport à la méthylation totale observée pour les deux
alkylants.
Les effets qui découlent de l’alkylation des bases de l’ADN sont
de deux types (tableau 1)
[5] : un effet mutagène lié à une mauvaise insertion de base
en face de la base alkylée lors de la réplication, ou à une
mauvaise réparation de la base endommagée ; un effet
cytotoxique direct par blocage de la réplication lié à la présence
de la base alkylée, ou indirect par formation de lésions
secondaires issues de la réparation ou du réarrangement de la base
alkylée lorsque celle-ci est instable. Ces deux effets ne sont pas
mutuellement exclusifs. En règle générale, les O-alkylations ont un
fort potentiel mutagène et sont génotoxiques alors que les
N-alkylations sont cytotoxiques mais relativement peu mutagènes
[4, 5, 8].
La stabilité des adduits formés, qui est variable en fonction du
groupement nucléophile concerné (oxygène ou azote) et de la base
considérée, peut avoir des conséquences sur l’effet observé.
L’alkylation sur les positions N2G, N6A,
N1G, O6G ou O4T génèrent des
adduits chimiquement stables (figure 3B)
[9]. L’alkylation O6G, beaucoup moins fréquente que
l’alkylation N7G, est également toxique. Cette toxicité
est liée à une mauvaise réparation de la lésion par le système de
réparation MMR (mismatch repair) qui réalise un « cycle
futile » [8, 10]. L’alkylation des positions
N7G, N3G, N7A, N3A,
N1A, N3C, O2C, O2T
conduit à des adduits chimiquement instables (figure 3B)
[5, 9]. L’alkylation sur ces positions déstabilise la base et
favorise la déglycosylation et l’ouverture du cycle purique ou
pyrimidique. Par exemple, l’alkylation en position N7G
conduit à la formation de sites abasiques par dépurination
spontanée (figure 4A),
ou au 5-alkyle formamido-pyrimidine (Fapy) par ouverture du cycle
imidazole de la guanine alkylée (figure 4B)
[11], deux types de lésions toxiques. De façon similaire,
l’alkylation en N3A induit le blocage de la réplication
et la formation de sites abasiques [12]. Enfin, la liaison
phosphodiester est un bon substrat d’alkylation du fait de la forte
charge négative des oxygènes et de leur accessibilité. Même si le
produit d’alkylation (méthylphosphotriester) est généré en
importante quantité, cela ne semble pas avoir de conséquence
cytotoxique majeure.
Principales familles d’agents alkylants
« classiques »
Il existe sept grandes familles d’agents alkylants dits
« classiques » (tableau
2) [2, 3]. La figure 5 présente
la structure chimique des pharmacophores de ces familles. Nous
décrirons pour chacune d’entre elles les mécanismes d’action des
principaux dérivés qui ont été, ou sont toujours, utilisés en
chimiothérapie sans détailler l’ensemble des molécules testées
(tableau 3). Par ailleurs,
nous ne décrirons pas les dérivés du platine qui sont étudiés dans
un autre article de ce numéro.
Tableau 2 Différents types d’adduits de l’ADN produits
par les principales familles d’agents alkylants
« classiques ».
|
| Sillon de l’ADN |
Type d’alkylation ou de pontage |
| Moutardes à l’azote |
Grand |
N7G:N7G |
| Oxazaphosphorines |
Grand |
N7G:N7G |
| Éthylène imines |
| |
| Aziridines |
Grand |
N7AlkG,
N6A:N6A |
| Mitomycine C |
Petit |
N2G:N2G |
| Nitroso-urées |
Grand |
O6AlkG, O6G:N1C,
N1G:N3C, N3C:N7G |
| Alkyles alcanes sulfonates |
Grand |
N7G:N7G,
N7G:N3A |
| Triazènes et hydrazines |
Grand |
O6MeG, O6G:N1C,
N3C:N1G |
| Dérivés du platine |
Grand |
N7G:N7G |
Tableau 3 Indications cliniques des principaux agents
alkylants dont l’utilisation est approuvée dans le traitement des
cancers.
| Familles |
Composés |
Indications |
| Moutardes azotées |
Melphalan |
(Myélome) |
| Chlorambucil |
(Hémopathies malignes) |
| Estramustine |
(Prostate) |
| Oxazaphosphorines |
Cyclophosphamide |
Hémopathies malignes, sein |
| Ifosfamide |
Sarcomes |
| Éthylène imines |
Thiotépa |
(Ovaire, sein, vessie) |
| Altrétamine |
(Ovaire, poumon) |
| Mitomycine C |
(Sein, vessie, tumeurs digestives) |
| Nitroso-urées |
Carmustine (BCNU) |
Hémopathies malignes, tumeurs cérébrales |
| Lomustine (CCNU) |
Mélanome, tumeurs carcinoïdes |
| Fotémustine |
(Tumeurs cérébrales) |
| Streptozotocine |
(Tumeurs digestives, tumeurs neuroendocrines) |
| Alkyles alcanes sulfonates |
Busulfan |
(Conditionnement de greffe) |
| Triazènes et hydrazines |
Dacarbazine |
Mélanomes, sarcomes |
| Témozolomide |
Tumeurs cérébrales |
| Procarbazine |
(Lymphomes, tumeurs cérébrales, poumon) |
| Dérivés du platine |
Cisplatine |
Nombreuses tumeurs solides |
| Carboplatine |
Poumon, ovaire |
| Oxaliplatine |
Tumeurs digestives |
| Tétra-isoquinolones |
Trabectédine |
Sarcomes, ovaire |
Les parenthèses signifient une utilisation plus rare.
Moutardes à l’azote
Comme nous l’avons mentionné, les moutardes à l’azote dérivent
du gaz moutarde et ont été les premiers alkylants à avoir été
utilisés en chimiothérapie après la Seconde Guerre mondiale,
essentiellement pour traiter des leucémies et des lymphomes. Ces
moutardes comportent toutes un motif bis(2-chloroéthyle)amino
responsable de leur activité alkylante (figures 5A et
6A)[3, 13]. Les structures des principales
moutardes sont présentées sur la figure 6A.
Leur mode d’action commun repose sur leur capacité à former un ion
aziridinium, espèce électrophile responsable de la formation du
lien covalent avec le nucléophile (figure 6B)
[2, 3, 13, 14]. La cible majoritaire de l’ion
aziridinium est l’azote en 7 de la guanine. La réaction
d’alkylation génère un mono-adduit dont la présence peut entraîner
un mésappariement de bases à l’origine de mutations (tableau 1) [11]. Ce mono-adduit peut
réagir à son tour avec l’azote en 7 d’une autre guanine selon le
même mécanisme, pour former un pont inter- ou intrabrin de l’ADN
(figure
6B). Aujourd’hui, ces moutardes à l’azote sont
utilisées dans des indications particulières comme le melphalan
dans le myélome, le chlorambucil dans les leucémies
lymphoblastiques et l’estramustine dans les cancers de la prostate
réfractaires (tableau
3).
Oxazaphosphorines
Les oxazaphosphorines ont été synthétisées pour améliorer la
stabilité et réduire la toxicité des moutardes azotées. Elles
diffèrent chimiquement de ces dernières par l’introduction d’une
liaison phosphore-azote permettant d’éviter l’ionisation directe du
groupement réactif bis(2-chloroéthyle) [2, 15, 16]. Les
dérivés majeurs de cette famille sont le cyclophosphamide et
l’ifosfamide (figure 7).
Ces molécules nécessitent une activation par des cytochromes P450
pour être converties en molécules actives et exercer leur effet
alkylant. L’oxydation du carbone 4 de l’hétérocycle par les
cytochromes permet son ouverture et la formation de
chloroéthylaziridine, entité nucléophile responsable de la
formation de pontage de deux brins d’ADN par attaques successives
de deux azotes en 7 de guanines. Le cyclophosphamide et
l’ifosfamide sont utilisés dans plusieurs associations couvrant un
panel assez large d’indications (tableau
3) [16], avec néanmoins une neurotoxicité et une
néphrotoxicité limitantes liées aux produits de leur
métabolisation. La modification des chaînes latérales ainsi que le
développement de systèmes plus efficaces de transport de ces
dérivés au sein de la tumeur permettrait d’optimiser leur propriété
alkylante et de réduire leurs effets secondaires [16].
Éthylènes imines
Polyaziridines
Cette famille d’alkylants est caractérisée par la présence d’un
ou de plusieurs cycles aziridines dans leur structure (figure
8A)[2, 17, 18]. Les deux principaux
dérivés sont le thiotépa et l’altrétamine, dont le mécanisme
d’action implique la formation d’ions aziridinium comme pour les
moutardes azotées, à cela près que le cycle aziridine n’est pas
chargé et donc moins réactif. Le thiotépa est capable de former des
liaisons covalentes avec la plupart des groupements nucléophiles
des bases de l’ADN et peut aussi former des adduits inter-brins
(N7G:N7G, notamment) [17]. L’utilisation de
ces dérivés se fait rare, avec des indications dans le cancer de
l’ovaire, du sein et de la vessie (en instillation intravésicale)
pour le thiotépa, et dans le cancer de l’ovaire et du poumon à
petites cellules pour l’altrétamine.
Mitomycine C
La mitomycine C (figure 8B)
comprend, en plus du cycle aziridine, une partie quinone qui lui
confère des propriétés particulières [19]. Elle est extraite du
milieu de fermentation de bactéries du genre Streptomyces.
La mitomycine C nécessite une réduction enzymatique pour que ses
propriétés alkylantes se manifestent (figure 8B)
[19, 20]. Cette réduction conduit à un dérivé protoné
induisant l’ouverture du cycle aziridine et la fixation d’un
groupement nucléophile sur le carbone 1 de ce cycle (figure
8B). Contrairement aux autres agents, le groupement
nucléophile alkylé est surtout l’azote en 2 de la guanine, ce qui
place la mitomycine C dans le petit sillon de l’ADN (tableau 2). Le produit de
mono-alkylation est sensible à la réduction et forme un
intermédiaire instable dont la partie carbamate est éliminée,
activant la réactivité du carbone 10 de la partie mitomycine.
Une bis-alkylation est alors possible si une deuxième guanine se
trouve à proximité. La bis-alkylation peut conduire à des ponts
intra- ou inter-brins, ces derniers ne se formant que dans des
séquences riches en îlots CpG [19]. La mitomycine C est utilisée
pour le traitement des adénocarcinomes de l’estomac, du pancréas,
du côlon, du rectum, du sein et pour les tumeurs de vessie en
instillation intravésicale.
Nitroso-urées
Ces composés ont été développés après la découverte que le MNNG
(1-méthyle-3-nitro-1-nitrosoguanidine) (figure 9)
avait une activité antiproliférative sur des lignées cancéreuses
[2, 21, 22]. D’autres molécules comme le MNU
(1-méthyle-1-nitroso-urée) ou le BCNU
(1,3-bis[2-chloroéthyl]-1-nitroso-urée) montraient même des
activités sur des tumeurs cérébrales implantées chez la souris,
montrant que ces molécules pouvaient franchir la barrière
hématoencéphalique, ce qui présente un intérêt majeur pour le
traitement des tumeurs cérébrales [21]. Quatre dérivés sont
utilisés en clinique, le BCNU (carmustine), le CCNU (lomustine), la
fotémustine et un dérivé aminoglycosylé, la streptozocine
(figure
9). Ces alkylants sont surtout utilisés pour le
traitement des tumeurs cérébrales primitives ou secondaires, des
mélanomes et de certaines tumeurs carcinoïdes. Le mécanisme
d’action des nitroso-urées repose sur leur propriété de former en
milieu basique le diazohydroxyde qui, par réarrangement, génère un
cation très réactif à l’origine de l’alkylation [21-23]. Cette
dernière se fait principalement en O6 ou N7
de la guanine (même si d’autres sites ont été décrits).
L’alkylation en O6G conduit d’abord à la formation d’un
mono-adduit chloroéthylé, puis à la formation de ponts inter-brins
(ici N1G:N3C) [24], lésions qui contribuent,
au même titre que les autres pontages du type
O6G:N1C ou N7G:N3C, à
la cytotoxicité des nitroso-urées. S’ajoutent à ces pontages une
carbamoylation des protéines au niveau de résidus lysine ou
arginine par réaction avec le dérivé isocyanate produit par
certaines nitroso-urées (dont la carmustine) [25]. Cette
carbamoylation inactiverait des protéines clés de certains
processus essentiels à la survie cellulaire, comme certaines
enzymes de réparation de l’ADN.
Alkyle alcanes sulfonates
Le busulfan est l’unique représentant de cette famille
[3, 26] à être utilisé en clinique pour le traitement des
leucémies myéloïdes chroniques réfractaires, en raison d’une
toxicité sélective vis-à-vis des précurseurs myéloïdes, dont le
mécanisme reste à élucider. Il est aussi utilisé pour la
préparation à la transplantation des cellules souches
hématopoïétiques dans les greffes. Le busulfan est un alkylant
bifonctionnel sulfonylé (figure 10).
Il forme des pontages intrabrin N7G:N3A ou
inter-brins N7G:N7G par un mécanisme
similaire à celui observé pour les autres alkylants [26, 27],
ainsi que des pontages ADN-protéines probablement responsables de
la plus grande partie de sa cytotoxicité.
Triazènes et hydrazines
Les triazènes sont caractérisés par la présence trois atomes
d’azotes adjacents [3, 28]. Deux dérivés sont utilisés en
clinique, la dacarbazine et le témozolomide (figure 11).
La dacarbazine est principalement utilisée pour le traitement des
mélanomes, des lymphomes hodgkiniens et non hodgkiniens et des
sarcomes des tissus mous. Le témozolomide est utilisé
principalement pour le traitement des tumeurs cérébrales (gliomes,
astrocytomes glioblastomes). Comme pour le cyclophosphamide ou
l’ifosfamide, ces deux triazènes nécessitent une étape d’oxydation
par les cytochromes hépatiques pour exercer leur activité
d’alkylation. Le MITC qui résulte de cette activation est à
l’origine de l’ion méthyldiazonium, responsable de la méthylation
de l’ADN [28, 29]. Cette méthylation concerne notamment
l’adénine (N3) et la guanine (N7 et
O6), la méthylation sur la position O6 ayant
une importance toute particulière sur la cytotoxicité de ces
dérivés. Comme déjà mentionné, l’O6-méthylguanine est
une lésion mutagène car elle est responsable du mésappariement de
la guanine méthylée avec une thymine et de la mutation de G:C en
A:T après réplication de l’ADN endommagé. L’effet cytotoxique de la
dacarbazine et du témozolomide repose sur la persistance de ce type
de mutations et la formation secondaire de coupures de l’ADN
[28, 29].
La procarbazine fait partie de la famille des hydrazines
[3, 30]. Elle a été développée au départ comme inhibiteur de
la monoamine-oxydase qui intervient dans son métabolisme, mais a
très vite été utilisée pour ses propriétés anticancéreuses liées à
son groupement méthylhydrazine. La procarbazine agit en tant que
précurseur nécessitant une activation par les cytochromes qui
conduit, par plusieurs voies complexes, à la formation d’ions
diazonium véritables responsables de la formation d’adduits
[30, 31]. Comme beaucoup d’agents monofonctionnels, la
procarbazine forme principalement des mono-adduits O6G
et N7G et conduit à la formation secondaire de cassures
de l’ADN responsables de sa cytotoxicité. Elle est utilisée, en
association avec d’autres antitumoraux, pour le traitement des
lymphomes hodgkiniens et non hodgkiniens, des tumeurs cérébrales et
des cancers du poumon à petites cellules.
Dérivés du platine
Les dérivés du platine sont utilisés depuis la fin des
années 1970 lorsque le cisplatine
(cis-diaminodichloroplatine [CDDP]) montra une activité
remarquable dans le cancer du testicule [3, 32]. Son
importante toxicité rénale a conduit à la synthèse de nouveaux
dérivés moins toxiques comme le carboplatine ou de
diamminocyclohexyl (DACH) – platines comme l’oxaliplatine et
le tétraplatine. Les dérivés du platine sont très utilisés dans le
traitement de diverses tumeurs solides : cancers du testicule,
de l’ovaire, de l’œsophage, de la vessie, de la sphère ORL pour le
cisplatine et le carboplatine, et le cancer du côlon métastatique
pour l’oxaliplatine. On attribue le pouvoir cytotoxique des dérivés
du platine à leur capacité de former des pontages de l’ADN,
intrabrins (95 %) ou inter-brins (5 %) [33], ou avec des
protéines cellulaires, l’oxaliplatine formant moins d’adduits que
le cisplatine à concentration équitoxique [34]. De nombreux
facteurs peuvent influencer la sensibilité tumorale aux dérivés du
platine. Ils sont abordés en détail dans un autre article de ce
numéro.
Nouvelles familles d’alkylants
Le chemin parcouru depuis la mise sur le marché des premières
moutardes azotées est considérable et a conduit au développement
d’un très grand nombre d’alkylants dont le mode d’action
cytotoxique dépend étroitement de la formation d’adduits covalents
de l’ADN (et/ou de protéines). Hormis les dérivés du platine qui
occupent une large place dans l’arsenal thérapeutique, le nombre
des agents alkylants utilisés actuellement est assez restreint et
cantonné à quelques indications comme les tumeurs cérébrales ou les
lymphomes, suggérant un abandon progressif de ces agents au profit
de nouvelles thérapies ciblées plus actives et moins toxiques.
C’est sans compter sur la grande diversité des molécules d’origine
naturelle qui ont permis l’identification de nouvelles familles
d’alkylants au mécanisme d’action original. Il s’agit
principalement des dérivés des tétrahydro-isoquinolines et des
illudines qui ont toutes deux suscité un regain d’intérêt pour
cette classe thérapeutique [35, 36].
Dérivés de tétrahydro-isoquinolines
Les alkylants de cette famille proviennent d’organismes marins
et leur développement clinique a été pris en charge par la société
Pharmamar depuis les années 1990. L’ecteinascidine 743
(ET743) ou trabectédine [35] fut isolée du tunicier
Ecteinascidia turbinata. Sa structure chimique comporte
trois cycles tétrahydroquinolines, A, B et C (figure 12).
Les cycles A et B sont impliqués dans l’interaction avec l’ADN et
la formation d’adduits qui se fait, contrairement aux autres
alkylants classiques, sur l’azote N2 de la guanine au
niveau du petit sillon de l’ADN [37]. Elle résulte de l’attaque du
doublet libre de l’azote N2 de la guanine par l’ion
iminium provenant de l’activation de la fonction carbinolamine de
l’alkylant (figure 12).
Cet adduit a la particularité de courber l’ADN et de positionner le
cycle C en dehors du petit sillon [38], ce qui réduit ses contacts
avec l’ADN mais favorise son interaction avec d’autres protéines
cellulaires, une propriété qui contribue probablement à l’effet
cytotoxique de ces molécules dont le point commun est de générer
des cassures double-brin de l’ADN.
Le mécanisme par lequel les adduits conduisent à la mort
cellulaire est complexe et n’est pas entièrement élucidé.
L’invalidation de la réparation de l’ADN par excision de
nucléotides (nucleotide excision repair [NER]) [39] conduit
à une résistance des cellules à la trabectédine
[40, 41] : le NER est donc nécessaire à son action
cytotoxique. L’hypothèse est que les adduits formés par la
trabectédine sont reconnus par les protéines de réparation du NER
et séquestrés au niveau des adduits, entraînant ensuite la mort des
cellules [35, 41, 42]. On sait également que les adduits
formés par la trabectédine sont réparés par recombinaison homologue
(HR) [40]. La trabectédine a récemment été approuvée pour le
traitement des sarcomes et des cancers de l’ovaire résistants aux
dérivés du platine. Cette dernière utilisation est d’autant plus
pertinente que la résistance aux dérivés de platine est souvent
accompagnée d’une augmentation du niveau d’expression des protéines
du NER, une condition qui n’affecte pas l’efficacité de la
trabectédine in vitro et probablement aussi en clinique
[35, 42-44].
Dérivés des illudines
Les illudines sont des composés d’origine naturelle isolés dans
les années 1950 à partir du champignon Clitocybe
illudens ou clitocybe de l’olivier, appelée communément la
fausse girolle [36]. Les deux premiers composés ont été appelés
illudine M et S pour leur activité antibiotique contre des souches
de mycobactéries et de staphylocoques, respectivement [45]. C’est à
partir de l’illudine S que fut synthétisé l’irofulvène (figure
13), le seul dérivé à avoir été testé en clinique à
ce jour [45]. Son mécanisme d’alkylation n’est pas encore
totalement élucidé. Une étape d’activation par une alkénane/one
oxydoréductase semble nécessaire. Elle conduit à un intermédiaire
cyclohexadiène dont la partie cyclopropyle est propice aux attaques
électrophiles des bases de l’ADN et des protéines. Cette attaque
résulte en la libération d’une molécule d’eau et l’aromatisation du
cycle à six carbones. La cytotoxicité de l’irofulvène est
directement liée à la formation des adduits avec l’ADN et aux
cassures qu’ils engendrent après la formation de sites abasiques.
Les produits de mono-alkylation de l’irofulvène sont exclusivement
reconnus par le système NER comme pour la trabectédine avec des
différences dans le lien entre sensibilité à la drogue et niveau
d’expression des protéines du NER [46]. Des essais cliniques ont
été réalisés avec l’irofulvène avec des résultats intéressants dans
le cancer de la prostate et du pancréas, mais ces études ont été
arrêtées à cause de sévères toxicités [36]. Le fait que ces
composés sont facilement modifiables chimiquement et qu’ils
semblent avoir un mécanisme original permet d’envisager la synthèse
d’autres dérivés avec un meilleur index thérapeutique et une plus
grande sélectivité.
Déterminants de l’activité des agents alkylants
Voies de réparation induites par l’alkylation de l’ADN
La figure
14 présente de façon schématique les voies de réparation
activées lors de la formation d’adduits de l’ADN. Les produits
d’O-alkylation, principalement l’O6MeG, induisent un
système de réparation appelée réversion directe (DR) dont
l’enzyme-clé est la méthylguanine méthyltransférase (MGMT)
[10, 39]. Le rôle de cette enzyme est de transférer le
groupement méthyle de la position O6 de la guanine sur
la fonction thiol d’une de ses cystéines (figure 15).
L’enzyme, une fois méthylée, est irréversiblement dégradée par le
protéasome. Ce mécanisme de réparation très simple permet aux
cellules de contrecarrer l’action des alkylants tels que le
témozolomide [4, 5, 7, 10].
Les produits de N-alkylation peuvent, en revanche, déclencher
deux mécanismes distincts de réparation selon l’azote concerné.
Dans le cas des adduits N1A, N7A et
N3C, un système comparable à la DR est mis en place avec
l’intervention des enzymes ABH2 ou ABH3, qui sont des homologues
d’une déméthylase bactérienne appelée AlkB (figures 14 et
15) [47]. Les autres produits de N-alkylation
sont pris en charge par le système de réparation par excision de
base ou BER dont l’étape initiale est la reconnaissance et
l’excision de la base méthylée par une N-méthyle ADN glycosylase
(la N-méthyle purine ADN glycosylase ou MPG dans le cas des adduits
N7MeG et N3MeG) [10, 39, 48]. La
génération de sites abasiques qui en résulte conduit à
l’interruption du brin d’ADN par une endonucléase spécialisée,
étape qui est suivie par le remplacement du nucléotide endommagé et
la restauration de la continuité du brin par une ADN ligase
[49].
L’efficacité du BER dépend de multiples facteurs, dont les
protéines PARP-1 et PARP-2 qui jouent un rôle crucial
« d’étiquetage » de la lésion en se fixant au niveau des
cassures de l’ADN [39, 50]. Dans le cas où les produits de
mono-alkylation ne sont pas réparés, leur persistance au sein de
l’ADN entraîne l’apparition de mutations expliquant l’effet
génotoxique des alkylants. L’O6MeG peut s’apparier à une
thymine, mésappariement reconnu et pris en charge par le MMR qui
insère une adénine en face de la thymine, mais ne corrige pas
l’O6MeG qui persiste donc dans l’ADN au cours des
réplications suivantes, réalisant un cycle futile de MMR
[8, 10]. L’accumulation des mutations G:C → A:T qui résultent
de ce cycle conduisent inéluctablement à la mort cellulaire, au
même titre que les cassures simple- ou double-brin générées au
cours de la réplication des brins contenant la base méthylée
(figure
14). La déficience du système MMR conduit d’ailleurs
à une résistance des cellules aux agents tels que le témozolomide
[51].
En ce qui concerne les pontages intra- ou inter-brins générés
par les alkylants bifonctionnels, ils conduisent la plupart du
temps à des cassures double-brins de l’ADN qui sont toxiques et
conduisent à la mort cellulaire si elles ne sont pas réparées par
les systèmes de recombinaison de l’ADN homologue (HR) ou non
homologue (NHEJ) [39].
Potentialisation de l’activité cytotoxique des agents
alkylants
Comme pour tous les agents anticancéreux, la mise en place de
mécanismes de résistance est un facteur limitant l’efficacité des
agents alkylants en clinique. Beaucoup d’études ont tenté
d’identifier des stratégies visant à contourner cette résistance.
Le meilleur exemple est celui du développement de
l’O6-benzylguanine et de ses dérivés pour sensibiliser
les cellules à l’action des agents alkylants [10, 52]. Comme
nous l’avons vu, l’activité du témozolomide est étroitement liée à
sa capacité à méthyler la position O6 des guanines. Sa
cytotoxicité est donc directement influencée par la quantité et/ou
l’activité de la MGMT dont le rôle est de réparer ces adduits [10].
L’O6-benzylguanine, structuralement proche de
l’O6-méthylguanine, a été développée en tant que leurre
pour la MGMT. Son utilisation, en association avec le témozolomide,
permet d’augmenter de manière significative la cytotoxicité de
l’agent alkylant par détournement de la MGMT qui cible
l’O6-benzylguanine au lieu de réparer les adduits formés
par l’alkylant au niveau de l’ADN. Même si le développement
clinique de l’O6-benzylguanine n’a pas donné lieu aux
résultats escomptés pour des raisons de toxicité liée à
l’inhibition de l’enzyme dans le tissu sain, la preuve de concept
que cette stratégie peut fonctionner a été obtenue et d’autres
dérivés sont en développement afin d’être associés au témozolomide
[53].
Une autre stratégie est l’utilisation d’inhibiteurs de PARP dont
le rôle est indispensable à la réparation de certains adduits
d’alkylation par le système BER, notamment les adduits
N7MeG et N3MeA produits par le témozolomide
(figure
15). L’association d’un inhibiteur de PARP avec le
témozolomide est donc susceptible d’inhiber la réparation des
adduits N7MeG et N3MeA et d’augmenter la
cytotoxicité de l’agent alkylant indépendamment de la formation
d’O6MeG (figure 15),
ce qui a effectivement été observée dans plusieurs études in
vitro et sur modèles de xénogreffes [54, 55]. Plusieurs
essais cliniques d’association du témozolomide avec différents
inhibiteurs de PARP sont en cours, avec des résultats
intéressants.
L’utilisation récente des nouvelles familles d’alkylants a
également permis d’envisager de nouvelles stratégies
thérapeutiques. La trabectédine, dont la cytotoxicité dépend de
l’activité des systèmes NER et HR, présente un intérêt particulier
dans le traitement des tumeurs résistantes aux dérivés du platine,
notamment les cancers de l’ovaire. Comme les lésions de l’ADN
induites par la trabectédine sont réparées par le système de
recombinaison homologue, on peut envisager de potentialiser
l’action du médicament en associant un inhibiteur de cette voie de
réparation, une stratégie efficace dans des modèles précliniques
mais pas encore été testée en clinique.
Conclusion
Les agents alkylants constituent la plus ancienne classe
d’agents anticancéreux. Depuis la découverte de leur mode d’action,
ils n’ont cessé d’être utilisés en clinique pour le traitement d’un
grand nombre de tumeurs. Ils restent une référence dans le
traitement des tumeurs cérébrales, des leucémies et des lymphomes
et entrent également dans un certain nombre d’association pour
d’autres indications, comme les cancers du sein. S’il est clair que
la recherche d’autres alkylants dits « classiques » n’est
plus d’actualité, la découverte de molécules permettant de
potentialiser leur action a permis un certain regain d’intérêt pour
ces « vieilles molécules ». Il faut également souligner
l’arrivée en clinique de ces nouveaux alkylants du petit sillon de
l’ADN dont l’origine naturelle et le mode d’action original suscite
de nombreux espoirs pour la prise en charge de certains cancers
réfractaires aux chimiothérapies actuelles.
Conflits d’intérêts: aucun.
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