ARTICLE
bdc.2011.1434
Auteur(s) : William Jacot1
william.jacot@montpellier.unicancer.fr,
Stéphane Pouderoux1, Frédéric
Bibeau2, Cristina Leaha2, Marie-Christine Chateau2, Angélique Chapelle1, Gilles Romieu1
1 CRLC Val-d’Aurelle, service d’oncologie médicale,
208, rue des Apothicaires, 34298 Montpellier Cedex 05, France
2 CRLC Val-d’Aurelle, service d’anatomie
pathologique, unité de transfert en cancérologie clinique, 34298
Montpellier Cedex 05, France
Tirés à part : W. Jacot
Introduction
Le cancer du sein demeure un problème de santé publique. En
France, en 2005, plus de 49 000 patientes ont été atteintes
d’un cancer du sein et plus de 11 000 décès lui sont
attribuables en 2006 [1]. On estime qu’au moins une femme sur dix
sera atteinte par cette pathologie durant sa vie. Bien que sa
curabilité soit en augmentation, notamment grâce aux progrès du
dépistage et des traitements adjuvants, le cancer du sein
métastatique (CSM) reste généralement une maladie létale. Même si
les progrès de l’imagerie et la généralisation du dépistage ont
permis de réduire le stade tumoral au diagnostic, et donc
d’améliorer le pronostic, on estime qu’environ 15 à 20 % des
patientes prises en charge pour un cancer du sein au stade localisé
vont présenter une évolution métastatique.
Le cancer du sein a la particularité que deux de ses facteurs
pronostiques et prédictifs, nominalement les récepteurs hormonaux
(RH) et l’oncoprotéine HER-2 (HER-2), sont dans le même temps des
cibles thérapeutiques, et demeurent, malgré les progrès récents
liés aux signatures multigéniques [2], la clé de voute du pronostic
et des choix thérapeutiques. L’hormonothérapie anticancéreuse,
décrite en 1896 par sir George Thomas Beatson [3], concerne la
population des patientes dont la tumeur exprime des récepteurs aux
œstrogènes (RE) et/ou à la progestérone (RP), soit environ
75 % des patientes. Dans cette population, le blocage de
l’activation œstrogénique (que ce soit par antagonisme au niveau du
récepteur ou inhibition de l’aromatase) est associé à une
amélioration des paramètres cliniques [4-6], dont l’importance
varie entre autres selon la dissociation des récepteurs et
l’intensité de l’expression du RE [2, 7-10]. La surexpression
de l’oncoprotéine HER-2, présente dans 12 à 15 % des tumeurs
primitives, possède elle aussi une valeur pronostique [11-14], mais
aussi une valeur prédictive de l’efficacité du trastuzumab, tant en
adjuvant [15], permettant une réduction d’environ 50 % du
risque de récidive et de décès, qu’en situation métastatique. Dans
cette dernière catégorie, le traitement par trastuzumab efface le
classique mauvais pronostic de cette population, lui redonnant un
pronostic globalement identique à celui d’une population HER-2 non
surexprimée [16]. Cependant, au stade métastatique, même si ces
thérapeutiques ciblant les RE et l’HER-2 ont permis une
amélioration des paramètres de survie, les guérisons restent rares
et la récidive la règle. De plus, les résultats se révèlent plus
modestes, tant en amplitude qu’en fréquence, comparativement aux
mêmes traitements au stade adjuvant.
Se peut-il que l’origine de ces résistances et phénomènes
d’échappement puisse être expliquée par les bases mêmes du
processus métastatique ? Cette évolution métastatique est la
résultante ultime d’un processus multiétapes qui a conduit une
cellule normale à une cellule cancéreuse, puis qui a gouverné la
multiplication et l’invasion de ce néotissu au sein du tissu
d’origine avant d’en permettre l’échappement et le développement à
distance [17]. Or, la tumeur primaire se compose d’un ensemble
hétérogène de cellules aux altérations génétiques multiples
[18, 19]. Le processus métastatique est la résultante ultime
de ces altérations et ne représente qu’une sous-population des
cellules tumorales puisque, dans des modèles animaux, moins de
0,001 % des cellules cancéreuses pénétrant dans la circulation
sanguine arrivent à développer une métastase [20]. Cette
instabilité génomique augmente la fréquence et la multiplicité des
altérations génétiques des cellules cancéreuses lors de la
progression tumorale. Or, les choix thérapeutiques sont
généralement basés sur la détermination de ces cibles au niveau de
la tumeur primitive, généralement sur la pièce tumorale, mais
parfois même sur les microbiopsies diagnostiques initiales, et
rarement réactualisée au stade métastatique. Il est alors assumé
que ces cibles thérapeutiques ne varient pas dans l’évolution
clinique. Une modification du statut des RH et/ou d’HER-2 pourrait,
cependant, avoir des implications cliniques majeures. Considérant
les modifications biologiques nécessaires au processus métastatique
lymphatique ou sanguin [21], cette assertion de stabilité des
cibles thérapeutiques dans le temps pourrait se révéler fausse.
Il existait, jusque récemment, assez peu de données sur ces
variations phénotypiques entre la tumeur primitive et les
métastases ganglionnaires ou distantes. Nous assistons actuellement
à un regain d’intérêt sur ce sujet, avec près de
6 000 patientes analysées, probablement devant l’importance
croissante des thérapeutiques ciblées dans la prise en charge
adjuvante et métastatique du cancer du sein. Ont principalement été
analysées les discordances d’expression entre la tumeur primitive
et les métastases ganglionnaire et/ou à distance en ce qui concerne
les trois cibles classiques du cancer du sein, les RE, RP et
HER-2.
Cette revue va s’intéresser aux données disponibles dans la
littérature concernant les modifications phénotypiques des cibles
thérapeutiques que sont les RH et HER-2 lors de l’évolution
tumorale, leur implication thérapeutique et les technologies
pouvant essayer de les mettre en évidence de manière non invasive
dans la pratique clinique.
Méthodologie des études publiées
Ces données sont détaillées étude par étude dans les tableaux 1-3. Il s’agit généralement, hormis les
études évaluant l’expression de ces récepteurs entre la tumeur
primitive et les métastases ganglionnaires axillaires synchrones,
d’études rétrospectives. Cependant, une nouvelle détermination des
statuts des cibles sur la pièce initiale en même temps que
l’analyse de la cible métastatique est réalisée dans la majorité
des études récentes (colonne « Relecture »), afin de
réduire les différences induites par des changements de techniques
ou de réactifs. Une autre inquiétude peut venir de l’augmentation
des taux de faux-négatifs (notamment, au niveau d’HER-2) liés à la
dégradation des blocs d’archives, parfois très anciens, ainsi qu’à
la variabilité des performances des différents anticorps utilisés
en IHC [22] lorsqu’il s’agit de données anciennes utilisant
différents anticorps polyclonaux et monoclonaux, alors que les
données récentes de la littérature utilisant un kit anti-HER-2
validé (l’HerceptTest®) donnent des résultats nettement
plus reproductibles [23]. Nous manquons de données bibliographiques
permettant de quantifier précisément ce risque, cependant la prise
en compte systématique de témoins internes positifs et négatifs au
sein des blocs d’archives recommandée en pratique
anatomopathologique, ainsi que la standardisation de la cotation
des résultats, devraient réduire de manière importante ce risque.
Enfin, en ce qui concerne l’HER-2, il est important de noter qu’une
grande proportion des études avait recours à la recherche d’une
amplification génique par FISH ou CISH, limitant ainsi les risques
liés à l’IHC.
Tableau 1 Variation de l’expression des récepteurs
hormonaux (RH) en fonction des sites métastatiques (données de la
littérature).
| Auteur(s) |
N ptes |
Type |
Sites |
Méthode |
Relecture |
Variation RE (%) |
Variation RP (%) |
Mods. (%) |
| Brennan et al., 1979 [51] |
29 |
R |
M |
MDS |
N |
24 |
NE |
NE |
| Castagnetta et al., 1992 [24] |
74 |
P |
N |
RL |
N |
31 |
NE |
NE |
| Coradini et al., 1984 [72] |
48 |
P |
N |
RL |
O |
10,4 |
22,9 |
NE |
| Gomez-Fernandez et al., 2008 [73] |
278 |
R |
LR/M |
IHC |
O |
3,2 |
NE |
NE |
| Hahnel et Twaddle, 1985 [74] |
28 |
R |
M (8)/N (20) |
RL |
N |
7,5 |
NE |
NE |
| Holdaway et Bowditch, 1983 [33] |
28 |
R |
M |
RL |
O |
53,60 |
35,00 |
NE |
| Iguchi et al., 2003 [75] |
87 |
R |
N |
IHC |
O |
24,1 |
NE |
NE |
| Kamby et al., 1989 [69] |
62 |
P |
M/N (29) |
IHC |
O |
42 (os)/25 (foie)/10 (N) |
NE |
NE |
| Karlsson et al., 2010 [39] |
486 (RE)456 (RP) |
R |
M |
RL |
N |
35 |
43 |
NE |
| Kuukasjarvi et al., 1996 [29] |
50 |
R |
LR/M |
IHC |
O |
24 |
24 |
NE |
| Li et al., 1994 [76] |
83 |
R |
LR/M |
RL |
N |
29 |
44 (14/32) |
NE |
| Lower et al., 2005 [70] |
200 |
R |
M |
IHC ou RL |
N |
30 (n = 200) |
39,3 (n = 173) |
NE |
| Mori et al., 1991 [77] |
19 |
P |
N |
IHC |
O |
0 |
NE |
NE |
| Nomura et al., 1985 [32] |
42 |
R |
LR/M |
RL |
N |
24 |
14 |
NE |
| Paridaens et al., 1980 [31] |
44 |
R |
LR/M |
RL |
N |
12 |
NE |
NE |
| Rosen et al., 1977 [30] |
29 |
R |
LR/M |
RL |
N |
24 |
NE |
NE |
| van Agthoven et al., 1995 [78] |
26/2/5 |
R |
N (26)/M (2)/CL (5) |
IHC |
O |
4 (26) |
4 (26) |
NE |
N ptes : nombre de patientes ; RE : récepteur aux
œstrogènes ; RP : récepteur à la progestérone ;
HER-2 : human epidermal growth factor receptor-2 ;
LR : récidive locorégionale ; N : métastase
ganglionnaire ; M : métastases distantes ; NE :
non évalué ; O : oui ; N : non ; R :
étude rétrospective ; P : étude prospective ;
Mods. : pourcentage de modifications thérapeutiques effectuées
dans cette série suite aux résultats du dosage des RH au niveau des
lésions métastatiques ; MDS : méthode de diffusion au
sucrose.
Tableau 2 Variation de l’expression d’HER-2 en fonction
des sites métastatiques, données de la littérature.
| Auteur(s) |
N ptes |
Type |
Sites |
Méthode |
Relecture |
Variation HER-2 (%) |
Mods. (%) |
| Cardoso et al., 2001 [79] |
370 |
R |
N |
IHC |
O |
2 |
NE |
| Carlsson et al., 2004 [80] |
47 |
R |
N |
IHC + FISH |
O |
0 |
NE |
| Gancberg et al., 2002 [45] |
107 |
R |
M |
IHC + FISH |
O |
6 (IHC)/7 (FISH) |
NE |
| Gong et al., 2005 [43] |
60 |
R |
LR/M |
FISH |
O |
3 |
NE |
| Lear-Kaul et al., 2003 [81] |
12 |
R |
M (cérébrales) |
IHC + FISH |
O |
41,7 (IHC)/0 (FISH) |
NE |
| Lorincz et al., 2006 [49] |
23 |
R |
M (osseuses) |
IHC ± FISH |
O |
8,7 |
NE |
| Lower et al., 2009 [40] |
382 |
R |
M |
IHC ± FISH |
N |
34 |
NE |
| Regitnig et al., 2004 [35] |
31/10 |
R |
M (31)/N (10) |
IHC/FISH |
O |
22,2 (M)/0 (N) |
NE |
| Santinelli et al., 2008 [26] |
119 |
P |
M (35)/N (54)/RL (30) |
IHC ± FISH |
O |
28,6 (M)/5,5 (N)/13,3 (RL) |
NE |
| Simon et al., 2001 [25] |
125 |
R |
N |
IHC + FISH |
O |
9,6 |
NE |
| Tanner et al., 2001 [47] |
46 |
R |
M |
IHC + CISH |
O |
0 |
NE |
| Tapia et al., 2007 [42] |
105 |
R |
M (105)/N (31) |
FISH |
O |
7,6 (M)/2,9 (N) |
NE |
| Tsutsui et al., 2002 [28] |
76 |
R |
N |
IHC |
O |
0 |
NE |
| Vincent-Salomon et al., 2002 [48] |
44 |
R |
M |
IHC + FISH |
O |
4,5 |
NE |
| Wilking et al., 2011 [71] |
151 |
R |
RL (27)/N (13)/M (111) |
IHC ± FISH |
N |
10 |
NE |
| Xu et al., 2002 [82] |
33 |
R |
N |
IHC + FISH |
O |
9 |
NE |
| Zidan et al., 2005 [36] |
58 |
R |
M |
IHC ± FISH |
O |
14 |
7 |
N ptes : nombre de patientes ; RE :
récepteur aux œstrogènes ; RP : récepteur à la
progestérone ; HER-2 : human epidermal growth factor
receptor-2 ; LR : récidive locorégionale ;
N : métastase ganglionnaire ; M : métastases
distantes ; NE : non évalué ; O : oui ;
N : non ; R : étude rétrospective ; P :
étude prospective ; Mods. : pourcentage de modifications
thérapeutiques effectuées dans cette série suite aux résultats des
dosages d’HER-2 au niveau des lésions métastatiques.
Tableau 3 Variation de l’expression des récepteurs
hormonaux (RH) et d’HER-2 en fonction des sites métastatiques.
| Auteur(s) |
N ptes |
Type |
Sites |
Relecture |
Méthode RH |
Variation RE (%) |
Variation RP (%) |
Méthode HER-2 |
Variation HER-2 (%) |
Mods. (%) |
| Aitken et al., 2010 [27] |
194 |
R |
N |
O |
IHC |
28,4 (n = 194) |
23,5 (n = 192) |
IHC + FISH |
8,9 (n = 190) |
NE |
| Amir et al., 2010 [38] |
271 |
P |
RL/M |
NA |
IHC |
13 |
28 |
FISH |
5 |
15,1 |
| Broom et al., 2009 [83] |
100 |
R |
M |
N |
IHC ou RL |
17,7 (n = 62) |
37,3 (n = 59) |
IHC ou FISH |
5,5 (n = 18) |
NE |
| D’Andrea et al., 2007 [84] |
90 |
R |
N |
O |
IHC |
3,4 |
3,4 |
IHC |
3,9 |
NE |
| Dikicioglu et al., 2005 [85] |
22 |
P |
N |
O |
IHC |
18 |
18 |
IHC |
4,5 |
NE |
| Guarneri et al., 2008 [41] |
75 |
R |
M |
O |
IHC |
22 |
36 |
IHC + FISH |
16 |
13 |
| Hoefnagel et al., 2010 [86] |
233 |
R |
M |
O |
IHC |
10,3 |
30 |
IHC ± FISH |
5,2 |
NE |
| Idirisinghe et al., 2010 [44] |
117 |
R |
LR (45)/M (72) |
O |
IHC |
13 (LR)/18 (M) |
33 (LR)/42 (M) |
IHC |
2 (LR)/7 (M) |
NE |
| Liedtke et al., 2009 [87] |
789 |
R |
M |
N/O |
IHC |
18,4 (n = 228) |
40,3 (n = 216) |
IHC ou FISH |
13,6 (n = 528) |
NE |
| Locatelli et al., 2010 [37] |
255 |
R |
M (foie) |
O |
IHC |
16 |
29,8 |
IHC ± FISH |
13,1 |
18,8 |
| Sari et al., 2011 [88] |
78 |
R |
LR/M |
N |
IHC |
36 (n = 75) |
54,2 (n = 72) |
IHC ± FISH |
14,7 (n = 61) |
NE |
| Sekido et al., 2003 [50] |
44 |
R |
RL/M |
O |
IHC |
15,9 |
22,5 |
IHC ± FISH |
4,5 |
NE |
| Shimizu et al., 2000 [89] |
21 |
R |
RL/M |
O |
RL |
25/20 |
30/20 |
IHC |
0/21 |
NE |
| Simmons et al., 2009 [34] |
29 |
P |
M |
O |
IHC |
48 |
28 |
FISH |
8 |
20 |
| Wu et al., 2008 [90] |
10 |
P |
M |
O |
IHC |
30 |
50 |
IHC + FISH |
0-10 |
NE |
N ptes : nombre de patientes ; RE :
récepteur aux œstrogènes ; RP : récepteur à la
progestérone ; HER-2 : human epidermal growth factor
receptor-2 ; LR : récidive locorégionale ;
N : métastase ganglionnaire ; M : métastases
distantes ; NE : non évalué ; O : oui ;
N : non ; NA : non applicable ; R : étude
rétrospective ; P : étude prospective ; Mods. :
pourcentage de modifications thérapeutiques effectuées dans cette
série suite aux résultats des dosages des RH et d’HER-2 au niveau
des lésions métastatiques.
Variation d’expression des récepteurs hormonaux et d’HER-2
entre la tumeur primitive et ses métastases ganglionnaires
Le choix des traitements adjuvants des cancers du sein localisés
se base sur les caractéristiques anatomopathologiques de la tumeur
primitive. Or, dans le cas des cancers du sein avec atteinte
ganglionnaire, la population métastatique ganglionnaire est
susceptible de présenter un phénotype plus agressif et une
expression modifiée des cibles thérapeutiques.
En ce qui concerne les variations d’expression des RE, en 1992,
l’étude de Castagnetta et al. constatait 31 % de
discordances entre la tumeur primitive et les métastases
ganglionnaires axillaires synchrones [24]. Cette étude peut être
critiquée, car utilisant une détermination du statut des RE par
radioligands, méthode actuellement peu utilisée depuis les travaux
de Craig Allred. [9, 10], cependant d’autres études plus
récentes utilisant l’immunohistochimie retrouvent des résultats
proches (tableau 1).
En ce qui concerne les variations du statut HER-2, dès 2001,
Simon et al. rapportaient d’importantes discordances
entre le statut HER-2 de la tumeur, de ses métastases
ganglionnaires et des métastases à distance sur un tissue
microarray de 392 patientes dont 196 tumeurs avec
atteinte ganglionnaire [25]. De même, Santinelli et al.
rapportent dans une série prospective de 119 patientes des
discordances (avec implications cliniques) dans le statut HER-2
dans 6,5 % des cas entre la tumeur primitive et les
adénopathies métastatiques axillaires synchrones [26]. Plus
récemment, Aitken et al. ont rapporté des variations de
phénotype au niveau ganglionnaire axillaire pouvant atteindre
39,5 % dans la population des tumeurs RE+/HER-2 négatives
(8,5 % de phénotype HER-2 positif et 18,6 % de phénotype
triple négatif au niveau des ganglions axillaires correspondants)
[27]. À l’inverse, Tsutsui et al. ne rapportent pas de
telles variations [28].
Les tableaux 2 et 3 résument
les données publiées sur le sujet. Même s’il existe une
hétérogénéité quant aux résultats publiés, ces données semblent
suffisantes pour nécessiter une évaluation sur un large échantillon
de tumeurs, à la fois de la fréquence de ces modifications mais
aussi de leur répercussion sur le pronostic puisque les décisions
thérapeutiques adjuvantes ne sont actuellement corrélées qu’au
phénotype de la tumeur initiale.
Variation d’expression des récepteurs hormonaux et d’HER-2
entre la tumeur primitive et ses métastases distantes
Une synthèse des données publiées, ou présentées au
congrès 2010 de l’Asco, sur le sujet est présentée dans les tableaux 1 (études portant sur les
variations des RH), 2 (études portant sur les
variations d’HER-2) et 3 (études portant à la
fois sur les variations des RH et d’HER-2).
Les données les plus anciennes concernent bien entendu les
variations des dosages des RH, par radioligands [29-33]. Ainsi, en
1983, Holdaway et Bowditch rapportent, sur une série de
28 patientes, des variations dans les taux des RE et RP entre
les tumeurs primitives et leurs métastases distantes. Une
concordance n’était retrouvée que dans 46 % des cas [33]. Ces
études ont été jugées critiquables car mélangeant les récidives
métastatiques et des cancers controlatéraux pour certaines
patientes, et de par l’utilisation d’une méthode qui n’est plus de
nos jours considérée comme un standard. Cependant, ce type de
variations est à nouveau intensivement décrit ces dernières années.
Par exemple, dans l’étude de Simmons et al. [34],
40 % des patientes présentaient un changement dans le statut
de leurs RH (et 8 % au niveau d’HER-2) entre la tumeur
primitive et la biopsie d’une cible métastatique, conduisant dans
cette étude à une modification de la stratégie thérapeutique dans
20 % des cas.
En ce qui concerne les variations du statut HER-2, Santinelli
et al. rapportent dans leur série prospective de
119 patientes des discordances (avec implications cliniques)
dans 13,3 % des cas de récidives locales et 28,6 % des
cas de récidives métastatiques métachrones [26]. Dans l’étude de
Regitnig et al., dans une série de 31 cancers du
sein, 15 cas présentaient une modification du statut
immunohistochimique d’HER-2, avec pour trois de ces cas un passage
d’un score 0 à un score 3+ conduisant donc à une
modification thérapeutique [35]. Dans l’étude de Zidan
et al., sur une série de 48 cas, 14 % des
patientes voyaient leur statut HER-2 changer entre la tumeur
primitive et les métastases [36].
Enfin, trois études regroupant au total 1 003 patientes ont
récemment été présentées au congrès 2010 de l’Asco [37-39],
dont une étude prospective [38] portant sur 271 patientes et
rapportant des résultats globalement superposables. Dans cette
étude, le taux de changement des options thérapeutiques, l’objectif
principal de l’étude, était de 15,1 %, soit globalement une
modification thérapeutique toutes les 6,6 biopsies. De plus,
dans l’étude rétrospective de Karlsson et al. présentée
elle aussi au congrès 2010 de l’Asco et ne s’intéressant
qu’aux RH, ces variations phénotypiques s’associaient à une
modification du pronostic.
Il est important de noter que dans la majorité des cas rapportés
comme discordants dans ces séries, les changements s’effectuaient
dans le sens du gain de la surexpression d’HER-2, et que la perte
de surexpression reste un élément plus rarement rapporté. Ces
modifications pourraient être plus fréquentes après traitements
médicaux adjuvants, comme certaines séries récentes semblent
l’évoquer [40, 41], possiblement par phénomène de sélection
tumorale. Le pourcentage de modification du statut HER-2 se révèle
en revanche très variable d’une étude à l’autre, certaines études
rapportant des taux inférieurs à 10 % [42-50]. Ce pourcentage
peut sembler faible, mais devant l’impact pronostique et
thérapeutique de l’hyperexpression de l’oncoprotéine HER-2, et le
fort pourcentage de tumeurs HER-2 négatives lors de la prise en
charge initiale, une recherche de conversion de statut lors de la
récidive métastatique semble souhaitable afin de minimiser les
risques de perte de chance liée à une thérapeutique suboptimale,
notion à nouveau rapportée dans les trois études présentées lors du
congrès 2010 de l’Asco [37-39].
Nouvelles méthodes non invasives d’évaluation des variations
d’expression des RH et d’HER-2
La question à se poser devient alors : « S’il existe
une hétérogénéité de l’expression des RH au sein des métastases en
plus de celle existant entre la tumeur primitive et les lésions
métastatiques, est-il envisageable et nécessaire de biopsier les
différentes lésions avant de décider d’une stratégie
thérapeutique ? ». La réponse est évidemment non, mais
cette hétérogénéité au sein des différentes cibles, décrite dès
1979 [51], ne peut être ignorée. De nombreuses lésions ne sont
cependant pas accessibles à une biopsie ou soulèvent le problème
des risques iatrogènes. De plus, en cas de métastases diffuses,
l’idée de réaliser des dizaines de biopsies n’est pas recevable.
Existe-t-il des alternatives non ou peu invasives ?
Scintigraphie au fluoroestradiol et évaluation du statut des
RH
Pour ce qui est de l’évaluation de l’expression des RH au sein
des différentes lésions métastatiques, les données concernant la
tomographie par émission de positon (TEP) utilisant le
18F-16α-17β-fluoroestradiol (FES) plaident en ce sens. Cette
méthode va cibler les RE de manière non invasive et pourrait donc
permettre de déterminer in vivo l’expression des RE sur
l’ensemble des sites tumoraux. Le FES présente les mêmes
caractéristiques que l’estradiol biologique en termes de liaison au
RE et de transport par la sex hormone binding globulin
(SHBG). De plus, il a été montré une excellente corrélation entre
la fixation du FES au niveau des sites tumoraux (primitif et
métastases) et l’expression des RE déterminée par immunohistochimie
au niveau des différents prélèvements [52]. Plusieurs équipes ont
évalué l’hétérogénéité d’expression des RE en utilisant le FES. Par
exemple, Mortimer et al. ont démontré que quatre des 17
(24 %) patientes de leur étude présentaient des différences
d’expression des RE entres les différents sites métastatiques [53].
Dans l’étude de Linden et al., sur 47 patientes
métastatiques initialement considérées comme RE positives, six
patientes (13 %) présentaient au moins un site négatif au FES
[54]. La négativité au FES était significativement associée à
l’absence de réponse à une hormonothérapie. Il pourrait donc s’agir
d’une méthode non invasive d’évaluation du statut RE des métastases
des cancers du sein, avec possibilité d’optimiser le choix d’une
thérapeutique selon ses probabilités ou non de réponse à
l’hormonothérapie et l’évaluation respective de la charge tumorale
hormonodépendante et non hormonodépendante.
Évaluation non invasive du statut HER-2
Pour ce qui est de la détermination non invasive du statut HER-2
au stade métastatique, les données les plus cohérentes dans la
littérature concernent le dosage du taux circulant de la portion
extramembranaire d’HER-2 (DEC HER-2). Le DEC HER-2 peut
être clivé de la surface des cellules tumorales et relargué dans la
circulation [55, 56]. Dans une étude incluant
195 patientes atteintes d’un CSM, Kong et al. [57]
ont démontré une corrélation entre le taux circulant de
DEC HER-2 et le statut HER-2 du cancer en IHC. À l’analyse des
courbes ROC, un seuil de 15 μg/L était associé à une sensibilité de
88 % et une spécificité de 62 % ; ces mêmes valeurs
étaient de 62 et 97 %, respectivement, pour un seuil de
37 μg/L. Il existe une littérature congruente concernant une
fréquente augmentation du taux de DEC HER-2 entre la tumeur
primitive et l’évolution métastatique [58-61], avec une corrélation
pronostique constatée dans certaines études [59-61], et non dans
d’autres [62, 63]. Il est cependant important de noter que,
comme commenté par Tse et Lamy suite à la publication de ces deux
dernières études, ces données rétrospectives tant positives que
négatives ne permettent pas de conclure de manière définitive sur
le rôle pronostique de ce marqueur, et qu’une étude prospective
dédiée semble indispensable afin de répondre à cette question [64].
Pour ce qui est des modifications du statut HER-2 au niveau des
métastases, à ce jour, la démonstration qu’une augmentation du taux
circulant de DEC HER-2 soit associée à une conversion du
phénotype HER-2 au niveau des métastases, ainsi que la fréquence de
cette conversion dans l’évolution tumorale restent à établir.
L’analyse phénotypique des cellules tumorales circulantes (CTC)
pourrait constituer une autre piste prometteuse de recherche
[65-67]. Par exemple, Meng et al. ont rapporté une
concordance de 97 % entre le statut HER-2 de la tumeur
primitive et celui des CTC [67]. Certains écueils sont cependant à
souligner. Tout d’abord la détection des CTC n’est rapportée que
dans 31 à 61 % des cas [65, 66], ce qui limite la
population cible. Ensuite, des discordances entre le statut HER-2
des CTC et des métastases ont été rapportées. Par exemple, dans
l’étude de Fehms, dix patientes chez qui des CTC avaient pu être
isolées ont eu une biopsie d’au moins une cible métastatique [65].
Sur les deux patientes dont la métastase était devenue HER-2
positive, seule une patiente avait une positivité de ses CTC pour
HER-2. De plus, une patiente qui présentait des CTC HER-2 positive
était atteinte d’une métastase qui ne surexprimait pas HER-2. Enfin
il s’agit généralement d’études n’incluant qu’un faible nombre de
patientes. La signification clinique d’une positivité des CTC chez
des patientes atteintes d’un CSM dont la tumeur primitive était
HER-2 négative reste donc inconnue. Ces données restent à corréler
au statut HER-2 des métastases déterminé sur des biopsies tumorales
dans une large étude prospective. La signification biologique de
ces résultats reste débattue. Des études de plus large envergure
seront nécessaires pour déterminer s’il s’agit d’un reflet
phénotypique exact de la charge tumorale métastatique ou si ces
évènements rendent les CTC plus résistantes et donc plus facilement
détectables dans le courant sanguin sans toutefois être associés à
une plus grande aptitude à développer des métastases.
Enfin, en termes d’imagerie, un article rapporte l’utilisation
du trastuzumab marqué à l’indium 111 avec des performances qui
ne laissent pas envisager dans l’immédiat une utilisation en
pratique clinique [68].
Discussion
Ces discordances doivent-elles nous surprendre ? Sont-elles
forcément imprévisibles et issues d’évènements oncogéniques non
identifiés ? Une lésion métastatique est considérée comme
issue d’une seule cellule issue de la tumeur primitive et ayant
réussi à survivre dans le milieu sanguin puis à se déposer dans un
organe distant pour développer une métastase. Considérant les
seuils actuellement retenus pour conclure à l’hormonodépendance
d’une tumeur primitive (généralement en Europe à partir de
10 % des cellules examinées présentant une faible positivité
pour le RH concerné) ou à un statut HER-2 3+ (au moins
30 % des cellules présentant un marquage membranaire complet),
il n’est pas surprenant de se dire que jusqu’à 90 % (dans le
cas des RH) et 70 % (dans le cas d’HER-2) des cellules à
potentiel métastatique peuvent présenter un phénotype discordant
avec la tumeur primitive. La démonstration d’une meilleure
viabilité et nidification d’une CTC en fonction de son statut RE,
RP et HER-2 n’a en revanche pas été clairement explorée, ne
permettant pas d’avancer une hypothèse d’avantage clonal lié à ces
expressions. Ces seuils, justement retenus pour déterminer le
pouvoir prédictif de la réponse à une hormonothérapie ou à un
traitement ciblant HER-2, ne peuvent en aucun cas préjuger avec
certitude du statut des métastases, synchrones et encore moins
ultérieures. Une évaluation, au moins partielle (sur certaines des
métastases) de ces statuts de cibles thérapeutiques semble donc
licite, les implications thérapeutiques pouvant se révéler
majeures. L’impact pronostique péjoratif de ces modifications a été
démontré dans plusieurs séries [39, 44, 69-71]. De plus,
les études évaluant l’impact en termes de changement des choix
thérapeutiques rapportent des modifications de choix dans 7 à
20 % des cas [34, 36-38, 41].
Dès lors, au vu de la démonstration de l’existence de ces
hétérogénéités d’expression des RE et d’HER-2 et de leur valeur
pronostique, il semble logique de proposer une stratégie de
biopsies des cibles métastatiques afin de déterminer à nouveau le
statut de ces cibles thérapeutiques. Un ciblage moléculaire de la
population la plus à même de retirer un bénéfice de ces procédures
invasives pourrait être envisagé. En ce sens, la TEP-FES et le
dosage du taux circulant de DEC HER-2 semblent les deux
techniques les plus documentées en termes de publications,
cependant une validation lors d’une étude prospective reste
indispensable. Pour ce qui est des variations phénotypiques au
niveau ganglionnaire, leur impact pronostique (et les risques de
sous-traitement par méconnaissance de la conversion des cibles) n’a
pas à ce jour été rapporté et nécessite lui aussi une étude
dédiée.
Conclusion
Le cancer du sein demeure un problème de santé publique. La
poursuite des efforts en termes de dépistage et de traitements
adjuvants ne doit pas faire négliger la prise en charge des
patientes au stade avancé de la maladie. La démonstration de plus
en plus étoffée des variations d’expression des RH et d’HER-2 au
niveau des différentes lésions métastatiques, tant ganglionnaires
qu’à distance, plaide pour, dans la mesure du possible et du
raisonnable, une nouvelle analyse phénotypique des lésions
métastatiques afin d’individualiser au mieux la prise en charge de
ces patientes. Cette remise en question des différentes cibles
thérapeutiques devrait permettre une prise en charge optimale et
adaptée de ces patientes.
Conflits d’intérêts: aucun.
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