ARTICLE
bdc.2011.1339
Auteur(s) : Julie Gachet1,a, Julie Giroux1,a, Véronique Girre1, Étienne Brain2, Youlia Kirova3, Laurent Mignot1, Jean-Jacques Mazeron4, Guillaume Dutertre5, Bernard Pouit5, Véronique Mosseri6, Marie-Christine Falcou6, Paul H Cottu1 paul.cottu@curie.net
1 Institut Curie, département d’oncologie médicale,
26, rue d’Ulm, 75005 Paris, France
2 Centre René-Huguenin, département d’oncologie
médicale, 92200 Saint-Cloud, France
3 Institut Curie, département de radiothérapie, 75005
Paris, France
4 CHU Pitié-Salpêtrière, département de
radiothérapie, 75013 Paris, France
5 HIA Val-de-Grâce, département de neurochirurgie,
75005 Paris, France
6 Institut Curie, département de biostatistique,
75005 Paris, France
Tirés à part. : P. H. Cottu
a Ces deux auteurs ont contribué de manière
égale à ce travail.
Introduction
Le cancer du sein est la deuxième cause de métastases
cérébrales. Les données épidémiologiques montrent que l’incidence
des métastases cérébrales du cancer du sein augmente, en partie par
l’amélioration des techniques diagnostiques, mais surtout par
l’allongement de la survie des patientes grâce aux progrès
thérapeutiques [1-3]. Or, le pronostic à partir du diagnostic de
métastases cérébrales reste globalement sombre avec une médiane de
survie généralement inférieure à un an [3]. La littérature est
abondante concernant les métastases cérébrales du cancer du sein
HER2+ [4] mais l’est beaucoup moins pour celles secondaires aux
cancers du sein HER2- [5, 6]. C’est pourquoi nous nous sommes
intéressés à cette population à travers une étude rétrospective
réalisée à l’Institut Curie (IC) présentée dans la première partie
de cet article. Dans la deuxième partie, nous présentons une
seconde étude rétrospective menée à l’IC concernant les patientes
de plus de 65 ans afin de mettre en évidence les spécificités de
cette population particulière.
Épidémiologie des métastases cérébrales
Incidence des métastases cérébrales du cancer du sein
Les métastases cérébrales sont la première cause de pathologie
maligne intracérébrale. Leur fréquence est dix fois supérieure à
celle des tumeurs malignes cérébrales primitives.
Les cancers à l’origine de métastases cérébrales sont, par ordre
de fréquence : le cancer du poumon (50 %), du sein, les
mélanomes, les cancers du côlon et du rein. Ces cinq pathologies
sont à l’origine de 85 % des métastases cérébrales [1]. Le
cancer du sein est la deuxième cause de métastases cérébrales après
le cancer du poumon [1]. L’incidence des métastases cérébrales chez
les patientes suivies pour des cancers du sein métastatique se
situe entre 7 et 17 % [2, 3]. Toutefois, il n’existe
aucune étude prospective de screening systématique de
recherche de métastases cérébrales chez les patientes suivies pour
un cancer du sein métastatique [7]. Des séries autopsiques ont
retrouvé jusqu’à 30 % de métastases cérébrales chez des
patientes décédées d’un cancer du sein métastatique [8].
La durée médiane entre le diagnostic de cancer et le
développement des métastases cérébrales est de deux à trois ans
[7, 8]. Dans la plupart des cas, les patientes développent des
métastases cérébrales lors d’une évolutivité métastatique connue,
notamment lors du suivi pour des métastases osseuses, hépatiques ou
pulmonaires [9]. En effet, les métastases surviennent tard dans
l’évolution de la maladie, et 86 % des patientes ayant des
métastases cérébrales confirmées à l’autopsie ont plus de six sites
métastatiques différents. Seules 1 à 3 % des patientes
métastatiques ont une maladie limitée au SNC [11, 12]. Il
semble toutefois que l’incidence des métastases cérébrales isolées
ou comme premier site métastatique augmente, probablement en raison
de l’efficacité des chimiothérapies (adjuvantes ou métastatiques)
qui augmentent la survie sans récidive et la survie globale, le SNC
étant considéré comme un sanctuaire où la chimiothérapie ne pénètre
pas ou peu [13, 14].
Augmentation de l’incidence des métastases cérébrales dans le
cancer du sein
L’incidence des métastases cérébrales dans le cancer du sein est
en constante augmentation [3]. Tout d’abord il existe une
augmentation du nombre de cancers du fait du vieillissement de la
population [17]. Par ailleurs, les progrès thérapeutiques modifient
l’histoire naturelle du cancer du sein. Les traitements adjuvants
mais aussi les progrès en cas de maladie métastatique permettent
une survie prolongée. Enfin, l’amélioration des techniques de
dépistage des métastases cérébrales, avec notamment la supériorité
de l’IRM sur le TDM même injecté, permet une détection plus fine
des métastases cérébrales [18].
Hypothèses physiopathologiques du développement des métastases
cérébrales
La connaissance des mécanismes aboutissant au développement des
cellules tumorales au sein du parenchyme cérébral n’est pas
complète à ce jour. Différentes hypothèses sont proposées.
Hypothèse seed and soil
La modélisation du développement du phénomène métastatique est
encore à la phase précoce. Les principales étapes actuellement
reconnues sont l’initiation du phénomène métastatique (invasion,
mobilisation médullaire, angiogenèse, transition
épithéliale-mésenchymateuse) ; progression métastatique
(remodelage vasculaire, évasion immune, extravasation) ; et
virulence métastatique plus ou moins spécifique d’organe [19]. Pour
chacune de ces étapes, ont été identifiés plusieurs gènes clés
parfois regroupés au sein de signatures, associées au risque global
de métastases et parfois au risque spécifique d’atteinte secondaire
d’un organe donné [20].
À la fin du xixe siècle, Stephen Paget a montré que
la répartition et la topographie des métastases cérébrales
n’étaient pas le fruit du hasard. Pour cela, il a analysé plus de
1 000 autopsies de femmes atteintes d’un cancer du sein. À
partir de ces observations, il a montré que certaines cellules
tumorales avaient une affinité particulière pour certains organes.
Le point fondamental selon lui est la compatibilité entre les
cellules tumorales et le microenvironnement du site
« hôte ». Il s’agit de la théorie dite « seed
(cellules tumorales) and soil
(hôte) hypothesis » : les tumeurs sont
constituées de cellules aux caractéristiques biologiques
hétérogènes : certaines cellules tumorales subissent des
modifications génétiques leur permettant de trouver dans le cerveau
un environnement propice à la croissance tumorale [21, 22]. En
effet, les cellules tumorales doivent acquérir de nombreuses
propriétés afin de métastaser dans différents organes dont le
cerveau telles que la néoangiogenèse, la survie cellulaire au
sein d’un microenvironnement nouveau, les capacités
d’extravasation, d’invasion, de croissance au sein du parenchyme
cérébral [22]. La production de VEGF, par exemple, est nécessaire
mais non suffisante pour permettre la croissance tumorale au sein
du cerveau [23].
Hypothèse des « cellules dormantes »
Certains auteurs ont récemment proposé le concept de cellules
dormantes [24]. Les cellules tumorales, après avoir atteint le
parenchyme cérébral, ne se développent pas systématiquement. Si
l’environnement n’est pas favorable, les cellules peuvent mourir ou
rester en latence plusieurs mois ou années. Cette théorie permet
d’expliquer le fait que certains patients développent des lésions
cérébrales longtemps après le diagnostic initial.
Hypothèse mécanique et topographie des métastases
cérébrales
« L’hypothèse mécanique » proposée par James Ewing
s’intéresse plus spécifiquement à la topographie des métastases
cérébrales [25]. Selon cette théorie, les cellules tumorales
circulantes se répartissent dans le cerveau selon le flux sanguin.
Ainsi, la distribution des métastases au sein du parenchyme
cérébral est similaire à celle du flux sanguin : 80 %
dans les hémisphères, 15 % dans le cervelet et 5 % dans
le tronc cérébral. Les études autopsiques trouvent des résultats
concordants [13].
L’atteinte cérébrale est le plus souvent multiple dans 78 %
des cas. Elle est unique dans 14 % des cas et il existe un
envahissement leptoméningé dans 8 à 20 % [26]. Les métastases
se développent principalement à la jonction substance
blanche-substance grise [16], cette zone correspondant à la
diminution de calibre des vaisseaux sanguins qui deviennent des
pièges pour les micro-emboles tumoraux [16].
Facteurs prédictifs, survie et facteurs pronostiques
Les facteurs prédictifs de survenue de métastases cérébrales
chez les patientes suivies pour un cancer du sein identifiés dans
la littérature sont : l’âge jeune [26], avec un seuil fixé le
plus souvent à 50 ans ; l’absence d’expression des
récepteurs hormonaux sur la tumeur primitive [26, 27] ;
la surexpression de HER2 [4] ; le statut triple négatif qui
est non seulement associé à une forme agressive de cancer du sein
mais également à une incidence importante de métastases cérébrales
[5, 6] ; la présence d’une mutation BRCA1 [28] et la
présence de métastases pulmonaires [27].
Le pronostic des métastases cérébrales du cancer du sein est
globalement sombre [10, 15]. La survie médiane est estimée à
sept semaines en absence de traitement [29], à un à deux mois sous
corticothérapie [30], de trois à quatre mois grâce à l’ajout de la
radiothérapie de l’encéphale in toto [31, 32] et jusqu’à 10-12
mois en cas de métastase unique ou en faible nombre (inférieur à 3)
si les patientes ont pu bénéficier de chirurgie suivie de
radiothérapie de l’encéphale in toto [33-35, 37], ou de
radiochirurgie [38]. Des facteurs pronostiques ont été identifiés
et différentes classifications sont disponibles. Les deux les plus
utilisées sont la classification RPA (Recursive Partioning
Analysis) [39] décrite à partir d’études portant sur la
radiothérapie des métastases cérébrales, et la classification
Score Index for Radiosurgery (SIR) in brain
metastasis pour la radiochirurgie [40]. Les facteurs péjoratifs
retrouvés dans la plupart des études sont l’âge de moins de 65 ans,
l’index de Karnofsky, l’évolutivité de la maladie extracérébrale.
La classification RPA a été en 2007 spécifiquement validée pour les
métastases cérébrales du cancer du sein [41] et sera détaillée dans
un article dans cette même revue.
Dans ce contexte, nous avons analysé, de manière rétrospective,
les données des patientes suivies à l’Institut Curie pour des
métastases cérébrales d’un cancer du sein à travers deux
études présentées ci-dessous : une première s’intéressant
aux patientes de moins de 65 ans porteuses d’un cancer du sein ne
surexprimant pas HER2 et une seconde, portant sur les patientes de
plus de 65 ans. Les données concernant les patientes présentant une
tumeur HER2+ sont décrites ailleurs.
Patientes de moins de 65 ans suivies à l’Institut Curie (site
Paris) pour des métastases cérébrales d’un cancer du sein
HER2-
Méthodes et recueil des données
Nous avons réalisé une étude rétrospective portant sur les
patientes prises en charge à l’IC pour des métastases cérébrales
d’un cancer du sein HER2-. À partir de juin 2008, nous avons
recueilli, via les fichiers médicaux informatisés de l’IC, les
données correspondant à nos critères. La dernière actualisation a
eu lieu en janvier 2010.
Les objectifs de l’étude étaient de réaliser une étude
descriptive des caractéristiques de la maladie initiale et
métastatique, de décrire les traitements reçus et de réaliser une
étude de survie de cette population.
Résultats
Description de la population au stade initial de la
maladie
Au total, les données de 145 patientes dont le cancer du sein a
été diagnostiqué entre 1988 et 2008 ont pu être étudiées. La
population comporte deux sous-groupes distincts de cancer du sein
HER2- : les tumeurs HER2-, RO- et RP-, c’est-à-dire triple
négative (TN) qui représentent un peu plus de la moitié de la
population étudiée et les tumeurs non TN, c’est-à-dire RO+ et/ou
RP+ HER2- représentant 46 % d’entre elles.
Les caractéristiques de patientes au stade initial de la maladie
sont présentées dans le tableau 1. L’âge
médian au diagnostic de la lésion primitive est de 46 ans avec des
extrêmes de 25 à 67 ans. Il est le même que les patientes
aient un cancer triple négatif ou non. La stadification initiale a
pu être établie chez 141 patientes. La plupart d’entre elles
n’étaient pas métastatiques au moment du diagnostic initial de
cancer du sein. La tumeur initiale était classée stade I-II pour
62 % des patientes. Le statut ganglionnaire n’était pas connu
pour 18 patientes (absence de compte-rendu opératoire disponible
pour une patiente opérée hors IC, tumeurs inflammatoires ou
métastatiques d’emblée pour les 17 autres). Un peu plus de la
moitié des patientes (57 %) présentaient un envahissement
ganglionnaire. Le grade histologique est élevé dans 52 % des
cas. Notons que la proportion de grade 3 histologique est
significativement plus importante en cas de tumeur triple négative
conformément à la littérature [42, 43].
Tableau 1 Caractéristiques des patientes au diagnostic initial
de la maladie.
| Âge médian |
46 ans (25-65) |
|
| Nombre |
Pourcentage (%) |
| T |
| |
| T0-T2 |
87 |
61 |
| T3-T4 |
52 |
36 |
| Tx |
4 |
3 |
| pN |
| |
| + |
71 |
50 |
| - |
55 |
39 |
| Inconnu |
17 |
11 |
| Métastatique d’emblée |
18 |
12,6 |
| Histologie |
| |
| CCI |
132 |
92 |
| CLI |
7 |
5 |
| Autres |
3 |
3 |
| RE |
| |
| + |
63 |
44 |
| - |
80 |
56 |
| RP |
| |
| + |
37 |
26 |
| - |
101 |
71 |
| Inconnu |
5 |
3 |
| Triple négative |
75 |
52 |
| Grade |
| |
| 1 |
8 |
6 |
| 2 |
47 |
33 |
| 3 |
78 |
55 |
| Inconnu |
10 |
6 |
| IM |
| |
| Faible |
27 |
19 |
| Modéré |
31 |
22 |
| Élevé |
67 |
47 |
| Inconnu |
18 |
12 |
| Emboles |
| |
| + |
59 |
41 |
| - |
52 |
36 |
| Inconnu |
32 |
23 |
Description de la maladie métastatique cérébrale
Les caractéristiques des patientes au stade métastatique
cérébral sont présentées dans le tableau
2. Au moment du diagnostic de métastases cérébrales, l’âge
médian est de 51 ans (de 29 à 65 ans). L’état général est
relativement bien conservé avec un performans status de 0 ou 1 chez
un peu moins de deux tiers des patientes bien que l’atteinte
cérébrale soit symptomatique dans 77 % des cas. Elle est
inaugurale de la maladie métastatique dans 20 % des cas et ce
de manière significativement plus fréquente chez les patientes
triple négative (25,6 % vs 15 %,
p < 0,000 1). Elle est le seul site métastatique dans
12,4 % des cas. Chez un peu moins de deux tiers des patientes,
les métastases cérébrales sont diagnostiquées parallèlement à une
progression de la maladie systémique, ce qui signifie tout de même
que dans un tiers des cas, l’évolutivité cérébrale survient alors
que la maladie extracérébrale est considérée comme stable ou en
réponse.
Tableau 2 Caractéristiques des patientes au diagnostic de
métastases cérébrales.
| Âge médian |
51 ans (29-65) |
| Caractéristiques |
Nombre |
Pourcentage (%) |
| PS (Performans Status) |
| |
| 0-1 |
92 |
63,4 |
| 2-3 |
50 |
34,5 |
| 4 |
3 |
2,1 |
| Symptomatique |
111 |
77 |
| Premier site métastatique |
41 |
28,7 |
| Seul site métastatique |
18 |
12,4 |
| Lésion unique cérébrale |
46 |
32 |
| Statut de la maladie systémique |
| |
| Progressive |
92 |
63,9 |
| Stable |
15 |
10,4 |
| Réponse partielle |
15 |
10,4 |
| Réponse complète |
21 |
14,6 |
Traitements reçus
La majorité des patientes ont été traitées par une radiothérapie
de l’encéphale in toto, la plupart selon le schéma classique
de 30 Gy en dix fractions (dans 64,5 % des cas) et plus
rarement selon un schéma plus court de 20 Gy en cinq
fractions.
Malgré la proportion relativement importante de métastases
cérébrales uniques dans notre étude (32 %), les traitements
par chirurgie et radiochirurgie restent marginaux dans cette série
étalée sur 20 ans [3, 36]. En effet, sur les
46 patientes ayant une métastase cérébrale isolée, seulement
15 ont bénéficié d’une prise en charge chirurgicale et quatre de
radiochirurgie. Un traitement systémique a été administré dans plus
de deux cas sur trois, principalement par chimiothérapie, la
plupart du temps du fait de la progression extracérébrale
associée.
Survie
La survie globale à partir du diagnostic de la maladie primitive
est de 55,8 mois (IC 95 % 51,2-64). Elle ne diffère pas
que la patiente soit porteuse d’une tumeur triple négative ou RH+.
La survie depuis le diagnostic de métastases tout site confondu est
de 23,7 mois (IC 95 % 19,4-26,9). La survie médiane à partir
du diagnostic de métastases cérébrales est de 7,1 mois (IC 95%
5,3-9) (figure
1).
Discussion
Dans cette étude rétrospective unicentrique, nous montrons une
survie médiane à partir du diagnostic de métastases cérébrales de
7,1 mois ce qui correspond aux résultats publiés
[3, 5, 6, 26, 44]. Notons cependant que cette
étude ne porte que sur les tumeurs HER2-, et comporte un peu plus
de la moitié des patientes triple négatives, sous-type reconnus
pour être plus agressif et avoir un pronostic plus sombre
[6, 44-46]. Ces résultats sont d’ailleurs supérieurs à ceux
publiées par Lin et al. dans une étude se concentrant sur
les tumeurs du sein triple négatives qui retrouvait une survie
médiane de 4,8 mois à partir du diagnostic de métastases
cérébrales [5].
La grande majorité des patientes ont été traitées par
radiothérapie de l’encéphale in toto, la plupart selon le
schéma 30 Gy en dix fractions, traitement de référence
[31, 32] et pour 13 % d’entre elles selon un schéma plus
court de 20 Gy en cinq fractions du fait de l’état général
et/ou de l’évolutivité extracérébrale.
Dans notre étude, la proportion de métastase unique, 32 %,
est plus élevée que celle décrite dans la littérature
[3, 8, 13]. Malgré cela, le recours à la chirurgie ou la
radiochirurgie est relativement faible alors que ces traitements,
suivis pour la chirurgie de radiothérapie cérébrale, ont montré un
bénéfice en termes de contrôle local et de survie en cas de lésion
unique ou en nombre inférieur à trois [33-38]. L’explication la
plus probable est que cette étude comporte des patientes prises en
charge depuis la fin des années 1980 où ces traitements localisés
n’étaient pas encore recommandés. C’est aujourd’hui un des points
clés de l’amélioration de la prise en charge de ces patientes.
Dans un tiers des cas, l’évolutivité cérébrale est diagnostiquée
alors que la maladie systémique est stable ou contrôlée au moins
partiellement ce qui va dans le sens de la notion de sanctuaire
cérébral soutenu par certains auteurs. En effet, les
chimiothérapies conventionnelles et la plupart des thérapies
ciblées [47, 48] ne protègeraient pas ou ne traiteraient pas
de manière satisfaisante l’atteinte cérébrale. Une meilleure
compréhension du comportement de la barrière hémato-encéphalique,
notamment en cas de lésions cérébrales, est nécessaire afin
d’optimiser la prise en charge de ces patientes [49].
Enfin, on constate que la plupart des patientes ont reçu
plusieurs lignes de traitements systémiques, principalement des
chimiothérapies avant et après le diagnostic de métastases
cérébrales et malgré cette approche agressive, plus de 78 %
d’entre elles vont décéder de progression extracérébrale.
Étude rétrospective des patientes de plus de 65 ans
suivies pour des métastases cérébrales d’un cancer du sein à
l’Institut Curie (Paris, Saint-Cloud)
Introduction
L’oncogériatrie est une discipline en plein essor du fait du
vieillissement de la population, d’une part, et de la prévalence
majeure des pathologies tumorales chez les personnes âgées, d’autre
part. Un vieillissement constant et croissant de la population est
observé. Actuellement, l’espérance de vie à la naissance est de
77,6 ans chez les hommes et 84,6 ans chez les femmes
[50]. La population âgée est particulièrement exposée au risque de
cancer. Soixante pour cent des nouveaux cas de cancer sont
diagnostiqués chez les personnes de plus de 65 ans et 70 % des
décès par cancer surviennent chez des sujets de plus de
65 ans. Le cancer est la deuxième cause de mortalité chez la
personne âgée [51]. Dans la population des plus de 65 ans, le
cancer du sein est la quatrième cause de mortalité par cancer [51].
Chez les femmes de plus de 65 ans, le cancer du sein est la
première cause de mortalité par cancer [51]. Il nous a donc semblé
intéressant de s’intéresser aux patientes de plus de 65 ans afin de
mieux connaître l’impact des traitements lourds réalisés en cas de
métastases cérébrales dans cette population souvent fragile.
Méthodes et recueil des données
Nous avons étudié rétrospectivement les dossiers des patientes
de plus de 65 ans prises en charge à l’IC (Paris et
Saint-Cloud) pour des métastases cérébrales d’un cancer du sein, et
suivies entre 1998 et 2008. Les objectifs de l’étude sont de
réaliser une étude descriptive des caractéristiques de la maladie
initiale et métastatique, de décrire les différents traitements
reçus et leur toxicité et enfin de réaliser une étude de survie.
Étant donné le caractère rétrospectif de l’étude, il n’a pas été
possible de relever des données gériatriques spécifiques.
Caractéristiques des patientes au diagnostic initial, lors de
la maladie métastatique extracérébrale et moment du diagnostic de
métastases cérébrales (tableau
3)
Au diagnostic initial, l’âge médian était de 64 ans [37 à
83 ans]. Plus de la moitié des patientes (55 %) étaient RH+ et
plus d’un tiers (33 %) étaient HER2 positives (avec 36 %
de données manquantes). Avant le diagnostic de métastases
cérébrales, 88 patientes, soit 93 % des patientes, ont
présenté des métastases extracérébrales. L’âge médian est de 70
ans au diagnostic de métastases cérébrales [65 à 87 ans]
et 80 % des patientes ont moins de 75 ans, 20 % des
patientes ont 75 ans ou plus. La présentation de ces métastases
cérébrales était sans particularité majeure avec principalement des
métastases multiples (78 patientes soit 82,1 %) et
symptomatiques. (82 patientes soit 86,3 %).
Tableau 3 Caractéristiques des patientes au diagnostic de cancer
du sein, au diagnostic de maladie métastatique, au diagnostic de
maladie métastatique cérébrale.
|
| Nombre |
Pourcentage (%) |
| Caractéristique des patientes au diagnostic
initial |
| |
| Stade |
| |
| T0-T2 |
71 |
74,7 |
| T3-T4 |
21 |
22,1 |
| Tx |
3 |
3,2 |
| N- |
52 |
54,7 |
| N+ |
41 |
43,2 |
| Nx |
2 |
2,1 |
| M- |
80 |
84,2 |
| M+ |
14 |
14,7 |
| Mx |
1 |
1,1 |
| Histologie |
| |
| CCI |
85 |
90 |
| CLI |
9 |
9,5 |
| Autres |
3 |
3,2 |
| Grade |
| |
| GI |
9 |
9,5 |
| GII |
36 |
38 |
| GIII |
40 |
42,1 |
| DM |
10 |
10,1 |
| Récepteurs hormonaux |
| |
| RH+ |
53 |
55,8 |
| RH- |
37 |
39 |
| DM |
5 |
5,7 |
| Statut HER 2 |
| |
| HER2+ |
32 |
33,7 |
| HER2- |
28 |
29,5 |
| DM |
35 |
36,8 |
| Caractéristiques des patientes métastatiques
systémiques |
| |
| Sites métastatiques |
| |
| Os |
58 |
61,1 |
| Poumon |
53 |
55,8 |
| Plèvre |
22 |
23,2 |
| Foie |
43 |
45,3 |
| Peau |
25 |
26,3 |
| Ganglionnaire |
18 |
19 |
| Méninges |
2 |
2.1 |
| Autres |
16 |
16,8 |
| Nombre de sites |
| |
| 0 |
9 |
9,5 |
| < 2 |
42 |
44,2 |
| ≥ 2 |
44 |
46,3 |
| Traitements systémiques |
| |
| CT |
73 |
76,8 |
| HT |
53 |
55,8 |
| Herceptine |
21 |
22,1 |
| Avastin |
1 |
1,1 |
| Statut au diagnostic de métastases
cérébrales |
| |
| Réponse complète |
1 |
1,1 |
| Réponse partielle |
15 |
15,8 |
| Stabilité |
12 |
12,6 |
| Progression |
57 |
60 |
| DM |
10 |
10,5 |
| Caractéristiques des patientes au diagnostic de
métastases cérébrales |
| |
| Âge médian = 70 ans |
| |
| 65-74 ans |
76 |
80 |
| ≥ 75 ans |
19 |
20 |
| Atteinte cérébrale |
| |
| Unique |
17 |
17,9 |
| Multiple |
78 |
82,1 |
| SymptomatiqueType de symptômes |
82 |
86,3 |
| Céphalées |
30 |
31,6 |
| HTIC |
16 |
16,8 |
| Comitialité |
11 |
11,6 |
| Troubles visuels |
11 |
11,6 |
| Troubles du langage |
23 |
24,1 |
| Troubles de l’équilibre |
43 |
45,3 |
| Troubles sensitivo-moteurs |
30 |
31,6 |
| Autres DNF |
6 |
6,3 |
| Confusion |
16 |
16,8 |
| Démence |
0 |
0 |
| Mode de vie |
| |
| Domicile |
71 |
74,6 |
| Seule |
11 |
11,6 |
| HAD |
4 |
4,2 |
| Hospitalisation |
49 |
51,6 |
| Soins de suite/EPAD |
11 |
11,6 |
| Performans status |
| |
| 0 |
8 |
8,4 |
| 1 |
35 |
36,8 |
| 2 |
24 |
25,3 |
| 3 |
14 |
14,7 |
| 4 |
3 |
3,2 |
| DM |
11 |
11,6 |
Traitements des métastases cérébrales et toxicités
L’abstention thérapeutique d’emblée a concerné six malades soit
6,31 % des patientes.
Les 85 (89 %) autres patientes ont toutes reçu au moins un
traitement spécifique de radiothérapie, chimiothérapie ou
hormonothérapie, la corticothérapie n’étant pas considérée comme un
traitement spécifique. Le diagnostic de métastases cérébrales,
notamment lorsque les patientes sont symptomatiques (86,32 %
des patientes) doit entraîner une prise en charge thérapeutique
relativement urgente. Le délai moyen de prise en charge était de
11,3 jours. Le délai le plus court était de 0 jour avec un
traitement débuté dans la journée et le plus long était de
52 jours. Cinq des 95 patientes soit 5,26 % des
patientes ont bénéficié de la chirurgie. Ce geste était toujours le
premier geste thérapeutique proposé chez ces cinq malades. Toutes
les patientes opérées ont reçu une radiothérapie conventionnelle de
type encéphale in toto en complément du geste chirurgical.
Aucune toxicité remarquable, notamment pas d’hospitalisation
prolongée ou de trouble neurologique postopératoire, n’a été
enregistrée.
Une radiothérapie conventionnelle a été administrée chez 85
patientes soit 89,5 % de la population étudiée. Seuls deux
aggravations de déficit neurologique focal et trois syndromes
confusionnels ont été notés comme toxicité. Il y a eu trois arrêts
du traitement pour toxicité.
Deux patientes ont reçu de la radiothérapie stéréotaxique. Ces
deux patientes avaient déjà reçu de la radiothérapie
conventionnelle préalablement et ont reçu une radiothérapie
stéréotaxique pour des rechutes intracérébrales. Seule une
métastase cérébrale a été irradiée chez chaque patiente. Il n’a pas
été noté de toxicité.
Un traitement de chimiothérapie a été administré à 46 % des
patientes avec une toxicité acceptable. Huit toxicités de grade
III-IV ont été relevées. Deux neutropénies, deux neutropénies
fébriles, deux thrombopénies, une anémie, une toxicité cutanée. Six
arrêts du traitement pour toxicité ont été nécessaires. Aucun décès
toxique.
Un traitement d’hormonothérapie a été prescrit chez 21 %
des patientes pour un taux de patientes RH+ de 55,8 %. Aucune
toxicité grade III-IV n’a été relevée ainsi qu’aucun décès
toxique.
Un traitement par herceptin a été prescrit chez 22 % des
patientes pour un taux de patientes HER2+ de 33,7 %. Seule une
toxicité cardiaque grade III-V a été notée. On note que 5 %
des patientes ont reçu du lapatinib avec deux épisodes de diarrhées
grade III-IV. Il y a eu deux arrêts du traitement pour toxicité en
cours de thérapies ciblées et aucun décès toxique.
Survie à partir du diagnostic de métastases cérébrales
La médiane de survie globale était de quatre mois à partir du
diagnostic de métastases cérébrales. Chez les patientes ayant reçu
de la radiothérapie, la médiane de survie était de cinq mois. Elle
était de neuf mois chez les patientes ayant reçu au moins une ligne
de chimiothérapie et de huit mois en cas d’hormonothérapie. Les
patientes qui ont eu une décision d’abstention thérapeutique
d’emblée ont une médiane de survie d’un mois. Ces différences de
survie entre les différents groupes de traitement s’expliquent par
le biais de sélection des patientes qui ont pu recevoir le
traitement. Étant donné le caractère rétrospectif de l’étude, ces
différences de survie ne sont pas le fait d’un effet thérapeutique
spécifique. Il existe une différence de survie significative chez
les patientes en bon état général (OMS ≤ 2) comparativement à
celles en mauvais état général (OMS 3/4). La médiane de survie est
d’un mois en cas de mauvais état général et de six mois en cas de
bon état général. La survie médiane des patientes en fonction de
leur statut hormonal n’est pas significativement différente dans
cette étude. En revanche, la survie des patientes HER 2+ est
significativement plus longue que celle des patientes HER 2-.
Décès
En septembre 2009, 91 patientes sont décédées et quatre
patientes sont en vie. Quatre-vingt-cinq patientes sont décédées de
l’évolution de leur cancer (89,5 %). Il n’a pas été possible
rétrospectivement d’établir clairement si le décès était lié à une
cause cérébrale ou systémique extracérébrale. Deux patientes sont
décédées d’un autre cancer. Chez quatre patientes, la cause du
décès n’est pas précisée.
Discussion
Selon les études antérieures publiées en oncogériatrie, l’âge de
65 ans a été retenu comme seuil. Il est aujourd’hui clair
qu’il existe des sous-populations très hétérogènes au sein de la
population des patientes âgées de plus de 65 ans. Tout d’abord
en fonction de l’âge (moins de 75 ans/plus de 75 ans) mais il est
aussi aujourd’hui admis que c’est l’âge physiologique qui est le
facteur principal qui doit être évalué chez la patiente avant de
prendre une décision thérapeutique [52]. En ce qui concerne les
caractéristiques des patientes au diagnostic de cancer du sein, il
existe un taux faible de patientes RH+. Dans cette population, les
chiffres attendus seraient plutôt aux alentours de 80 %. Mais
il existe un biais de sélection car ce sont uniquement des
patientes qui vont devenir métastatiques cérébrales et donc avec un
moins bon pronostic [26]. Le recrutement des patientes ayant eu
lieu sur dix ans, la recherche d’une surexpression de HER2 n’était
pas systématique. Il existe toutefois une grande proportion de
patientes HER2+, là encore il s’agit d’un biais de sélection, les
patientes devenant toutes métastatiques cérébrales [2, 3].
Lors de l’entrée dans la maladie métastatique cérébrale, il n’a pas
été retrouvé de particularités au niveau de la présentation
clinique. Notamment, la proportion de métastase unique
(17,6 %) n’est pas différente de celle décrite dans la
littérature [3, 13]. Lors du diagnostic de métastase
cérébrale, on note que presque un tiers des patientes (28 %)
étaient stables ou en réponse tumorale systémique ce qui soutient
la thèse de « sanctuaire tumoral » avancée par certains
auteurs [47, 48].
Aucun surcroît de toxicité spécifique potentiellement lié à
l’âge et aucune décompensation gériatrique n’ont été relevés dans
notre étude. Il faut noter tout de même que les patientes n’avaient
pas de suivi gériatrique spécifique programmé. Ce résultat soutient
l’un des principes fondamentaux de l’oncogériatrie qui est qu’il
n’existe pas de limite d’âge pour traiter les patients mais qu’une
évaluation multidimensionnelle est nécessaire permettant une bonne
sélection des patients à traiter [52]. Étant donné leur âge, les
patientes sont toutes RPA 2 ou 3 selon les critères RPA de la RTOG
[39]. Les survies obtenues sont comparables à celles publiées dans
l’étude de Le Scodan avec une médiane de survie d’environ quatre
mois pour cette catégorie de patiente [41]. Les patientes
présentant un état général conservé au diagnostic de métastases
cérébrales ont une survie globale plus longue que les patientes en
mauvais état général. Ce résultat est en accord avec toutes les
classifications pronostiques connues où l’état général est l’un des
facteurs pronostiques principal [41]. En ce qui concerne les autres
facteurs pronostiques connues, le statut hormonal n’est pas
ressorti dans notre étude comme statiquement significatif sur la
survie. En revanche, le statut HER2+ apparaît comme un facteur
pronostique positif significatif sur la survie. Ces résultats ont
déjà été publié, ils sont probablement le fait de l’impact des
anti-HER2 sur le meilleur contrôle systémique de la maladie [53].
Les patients de plus de 65 ans suivis pour des métastases
cérébrales d’un cancer du sein vont décéder de leur pathologie
tumorale.
Dans notre étude rétrospective, où certes il n’existait pas de
suivi gériatrique spécifique, il semble finalement qu’il y ait peu
d’impact de l’état gériatrique sur leur survie. Il existe toutefois
certains biais, on peut notamment penser que les patientes suivies
en centre anticancéreux avaient moins de fragilité initiale
(tableau 3) (figures
1–3).
Conclusion et perspectives
Ces études confirment que les métastases cérébrales du cancer du
sein demeurent un réel problème. Des progrès ont été faits dans la
prise en charge pluridisciplinaire tels qu’un recours plus
fréquents à la chirurgie et la radiochirurgie [3, 37],
l’utilisation de nouveaux protocoles systémiques associant
chimiothérapie et thérapies ciblées [54]. Néanmoins, il subsiste de
nombreuses questions quant à la stratégie optimale à mettre en
œuvre : place des thérapies ciblées [48], des
anti-angiogéniques. De même, l’indication d’un dépistage
systématique voire d’une radiothérapie prophylactique comme dans le
cancer du poumon [55] pour un sous-groupe de patientes à haut
risque reste sujet à débats. Comment définir cette population à
haut risque : les patientes porteuses de tumeurs HER2+
[4] ? Triple négatives [5, 6] ? Patientes porteuses
de métastases pulmonaires [27] ? Les progrès les plus
prometteurs viennent essentiellement de la compréhension des
mécanismes biologiques gouvernant l’apparition de métastases,
notamment cérébrales. À titre d’exemple, le groupe de
J. Massagué [56] a publié récemment une signature génomique de
17 gènes impliqués dans le tropisme cérébral du cancer du
sein dont COX2, ANGPTL4 et le ligand
d’EGFR. Le décryptage de ces mécanismes devrait permettre
d’envisager aussi bien des facteurs biologiques prédictifs de
métastases cérébrales, que de potentielles cibles thérapeutiques
[57].
Conflit d’intérêt: aucun.
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