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La transition épithéliomésenchymateuse au cours du développement dans la fibrose et dans la progression tumorale


Bulletin du Cancer. Volume 97, Numéro 11, 1285-95, novembre 2010, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2010.1206

Résumé   Summary  

Auteur(s) : J-P Thiery, K Chua, Wen Jing Sim, R Huang , Institute of Molecular Cell Biology, Experimental Therapeutic Centre, 61 Biopolis Drive, 138673 Singapore, Cancer Science Institute, 28 Medical Drive 117456, National University of Singapore, Republic of Singapore, Department of Obstetrics and Gynaecology, 28 Medical Drive 117456, National University of Singapore, Republic of Singapore.

Résumé : La transition épithéliomésenchymateuse (EMT) est un mécanisme fondamental contrôlant de multiples événements durant le développement embryonnaire. Les cellules mésenchymateuses apparaissent transitoirement chez quelques organismes diploblastiques, les espèces les plus primitives caractérisées par deux feuillets épithéliaux. Depuis environ 800 millions d'années, l'EMT a été conservée tout au long de l'évolution pour contrôler la morphogenèse, en particulier la formation des trois feuillets primordiaux durant la gastrulation. De façon très intéressante, les mêmes voies moléculaires ont été conservées dans de nombreuses espèces pour diriger l'EMT. Chez les animaux, une observation récurrente est que l'EMT contrôle la machinerie d'adhérence cellulaire et la dynamique du cytosquelette qui lui est associé. Les voies de l'EMT sont également en connexion étroite avec les programmes d'orientation et de différenciation et sont réactivées chez l'adulte à la suite de lésions ou d'exposition à des agents toxiques. Il est maintenant établi que l'EMT est mise en œuvre durant les stades précoces de l'invasion qui conduisent à l'intravasation des cellules malignes dans les vaisseaux sanguins ou lymphatiques. Le mécanisme inverse — transition mésenchymoépithéliale ou MET — est mis en œuvre ensuite à des sites distants de la tumeur primitive pour former des macrométastases à partir des cellules micrométastatiques isolées. Les propriétés mésenchymateuses des cellules carcinomateuses leur confèrent des propriétés de cellules souches, la protection contre la mort, l'échappement à la réponse immunitaire et la résistance aux chimiothérapies ciblées et conventionnelles. Notre laboratoire a conçu un crible à haut débit afin de découvrir de nouvelles approches thérapeutiques susceptibles d'interférer avec la plasticité des cellules carcinomateuses, avec l'objectif de retarder la récidive tumorale.

Mots-clés : épithélium, mésenchyme, gastrulation, organogenèse, carcinomes, invasion, métastase, thérapies ciblées

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : J-P Thiery1,2, K Chua2, Wen Jing Sim1, R Huang1,2,3

1Institute of Molecular Cell Biology, Experimental Therapeutic Centre, 61 Biopolis Drive, 138673 Singapore
2Cancer Science Institute, 28 Medical Drive 117456, National University of Singapore, Republic of Singapore
3Department of Obstetrics and Gynaecology, 28 Medical Drive 117456, National University of Singapore, Republic of Singapore

Introduction

Les cellules épithéliales sont caractérisées par une polarité apicobasale établie et maintenue par un certain nombre de protéines du cytoplasme et de la membrane plasmique, qui sont localisées dans des domaines restreints. Les cellules épithéliales s'assemblent en épithéliums mono, pseudo ou pluristratifiés. Les épithéliums sont séparés du stroma adjacent par une membrane basale. Les systèmes d'adhérence localisés sur la face latérale des cellules épithéliales en contact comprennent les jonctions adhérentes et les desmosomes. De plus, des jonctions serrées sont présentes au sommet des zones latérales pour assurer la jonction hermétique de l'épithélium. Enfin, les cellules épithéliales sont couplées métaboliquement par des jonctions communicantes. Ces deux dernières variétés de jonctions ne sont pas en soi connues pour contrôler ou renforcer l'adhérence intercellulaire.

La phase initiale d'assemblage des jonctions adhérentes nécessite la formation d'un centre de nucléation, entraînant la formation de foyers d'adhérence ponctuels créés par l'agglomération de la protéine transmembranaire E-cadhérine et des protéines cytoplasmiques associées, caténine alpha, bêta et P120. La β-caténine et la P120 contiennent les séquences « armadillo » de 42 aminoacides dans leur partie centrale, permettant leur interaction avec le domaine cytoplasmique des cadhérines. La E-cadhérine est le prototype des cadhérines classiques servant d'intermédiaires dans l'adhérence, par interaction homophile de leur domaine extracellulaire aminoterminal, de type immunoglobuline. Les cadhérines classiques sont indirectement en lien avec le cytosquelette cortical de l'actine via les caténines. Pourtant, il est vraisemblable que les jonctions adhérentes contiennent d'autres protéines, qui restent à identifier.

L'adhérence dans les desmosomes est également assurée par des molécules spécifiques, cadhérines, desmocollines et desmogléines. Les cadhérines desmosomales sont indirectement liées à des filaments intermédiaires de cytokératine par un certain nombre de protéines, comprenant la plakoglobuline, un membre de la famille des caténines ainsi que les plakophilines, qui portent également des motifs « armadillo » [1].

Les intégrines sont les organisateurs primaires des complexes adhésifs au niveau basal. Elles sont responsables de la formation de structures adhésives spécialisées, nommées hémidesmosomes, et de contacts focaux liés respectivement aux filaments intermédiaires de cytokératine et aux microfilaments d'actine [2]. L’« adhésome » de l'adhérence contrôlée par les intégrines n'est que partiellement décrypté. De nombreuses protéines adaptatrices et d'enzymes sont associées en complexes multiprotéiques au niveau des contacts focaux [3]. La compréhension de la mécanique des complexes de contact est actuellement un sujet de recherche prioritaire dans de nombreux laboratoires, afin de comprendre la distribution de force, l'énergie d'adhérence ainsi que la dynamique du cytosquelette de l'actine corticale associée.

Nous avons montré que l'adhérence médiée par la E-cadhérine se consolide rapidement après contact initial à condition qu'il soit possible de remanier localement le cytosquelette de l'actine corticale. Nos études font ressortir l'importance déterminante des microfilaments d'actine dans la stabilisation des complexes de contact. Ces jonctions paraissent être organisées de façon stable dans les épithéliums adultes tout en conservant une certaine plasticité, alors qu'elles sont beaucoup plus labiles dans les épithéliums embryonnaires. La plasticité de l'épithélium permet les mouvements morphogénétiques sans perturber entièrement l'épithélium. Ces mouvements sont cruciaux pour la formation du schéma corporel qui se manifeste par l'intercalation cellulaire et les mouvements de convergence et d'extension. L'organogenèse implique également la plasticité des épithéliums durant la morphogenèse des ramifications. La transition épithéliomésenchymateuse (EMT) est un mécanisme crucial qui transforme de façon réversible ou irréversible les feuillets épithéliaux en cellules mésenchymateuses. Il représente une exacerbation de la plasticité de la cellule épithéliale. Les divers mécanismes commandant la plasticité de la cellule épithéliale sont donc essentiels pour la répartition adéquate des cellules dans l'embryon. Ils impliquent nécessairement un remodelage du cytosquelette cortical pour affaiblir transitoirement l'adhérence intercellulaire.

Les cellules mésenchymateuses sont organisées de façon beaucoup plus lâche, montrant des contacts intercellulaires très limités. Les intégrines sont responsables de la formation du système d'adhérence prédominant qui permet aux cellules mésenchymateuses d'interagir en premier avec la matrice extracellulaire. Cette matrice extracellulaire contient de multiples constituants, dont différents types de collagène, de fibronectine et de protéoglycanes. Les cellules mésenchymateuses hébergent des microfilaments d'actine et des filaments intermédiaires de vimentine mais n'expriment pas les filaments intermédiaires de cytokératine. Elles peuvent donc être facilement différenciées des cellules épithéliales par leurs filaments intermédiaires, et, ce qui est plus important, par leur morphologie et leur organisation fonctionnelle au sein du stroma.

Pendant le début du développement suivant la division de l'œuf, le blastoderme s'organise rapidement en une structure de type épithélial. Les premières cellules mésenchymateuses apparaissent plus tard soit avant, soit au début de la gastrulation. Les mécanismes d'EMT opèrent tôt dans le développement, au moment de la formation du plan corporel. Toutefois, il est important de mettre l'accent sur le fait que la formation du mésoderme n'exige pas toujours une EMT ; d'autres mécanismes gouvernant la plasticité des cellules épithéliales commandent la gastrulation dans un certain nombre d'espèces.

L'étude de différents stades de développement chez un certain nombre d'embryons de vertébrés et d'invertébrés montre que l'EMT est un mécanisme primaire commandant la morphogenèse et la différenciation précoce. L'EMT peut ainsi être définie comme un mécanisme de transformation de cellules épithéliales en cellules mésenchymateuses morphologiquement distinctes, qui vont s'engager dans de nouveaux programmes de différenciation. L'EMT peut être suivie par le phénomène inverse, la transition mésenchymatoépithéliale (MET), qui contribue à la morphogenèse d'un certain nombre de tissus. Il faut mettre l'accent sur le fait que les études sur l'EMT in vitro, utilisant des lignées cellulaires normales ou transformées, ne peuvent représenter pleinement l'EMT embryonnaire. Ces études permettent l'analyse de quelques parties seulement du programme d'EMT, plus particulièrement la dispersion des cellules épithéliales, mais rarement la différenciation.

Cette revue résume notre savoir actuel des rôles joués par l'EMT dans le développement, dans la fibrose tissulaire et dans la progression des carcinomes. Les mécanismes commandant l'EMT seront discutés relativement au potentiel de développement de nouvelles stratégies dans le traitement des carcinomes. Le lecteur trouvera facilement une information très détaillée dans des revues récemment publiées [4, 5].

EMT dans le développement embryonnaire

Gastrulation

La citation de Lewis Wolpert, célèbre embryologiste : « Ce n'est pas la naissance, le mariage ou la mort qui est véritablement le moment le plus important de notre vie, mais la gastrulation », souligne clairement l'importance cruciale de ce processus.

La majeure partie des métazoaires forment trois couches embryonnaires, l'ectoderme, l'endoderme et le mésoderme (organismes triploblastiques). Mésoderme et endoderme dérivent de l'ectoderme primitif, leurs cellules qui sont leurs précurseurs migrant vers l'intérieur de l'embryon pendant la gastrulation. Le mésoderme qui prend forme lors de ce processus est par la suite la source principale de cellules mésenchymateuses. Dans la gastrulation, les cellules s'internalisent principalement par involution/invagination ou ingression. Le premier mécanisme entraîne les mouvements d'une couche épithéliale intacte, alors que l'ingression est un processus d'EMT bona fide, en ce sens qu'il implique l'entrée de cellules individuelles à l'intérieur de la couche épithéliale primitive après la rupture de l'adhérence intercellulaire. La description de l'ingression chez les organismes diploblastiques suggère que l'EMT pourrait être le mode ancestral de gastrulation aussi bien qu'un événement clé de l'évolution des métazoaires, qui a contribué à la formation du plan corporel.

L'oursin est un modèle remarquable pour l'étude de la gastrulation. À la suite du clivage des feuillets, des micromères du pôle végétatif subissent une délamination par EMT pour former les cellules primaires mésenchymateuses (PMC) qui donneront plus tard naissance au squelette larvaire. La translocation de la β-caténine est induite par la voie de signalisation Wnt8, qui contrôle à partir de là la transcription d'un certain nombre de répresseurs conduisant à la répression de la transcription du gène de la E-cadhérine ; de plus, l'adhérence médiée par l'a-cadhérine est également supprimée par des mécanismes posttraductionnels contrôlant son endocytose [6]. De façon remarquable, on trouve chez l'oursin Snail et Twist, des répresseurs transcriptionnels conservés par l'évolution. Ces deux gènes directeurs furent découverts à l'origine dans la gastrulation de l'embryon de la drosophile, où ils contrôlent la constriction apicale et l'invagination cellulaire.

Chez les amniotes, les membres de la superfamille Wnt et TGFβ, y compris Nodal et VG1, sont directement impliqués dans la formation de la ligne primitive [7], mais la signalisation par Nodal, avec le FGF, contrôle la spécification du mésendoderme chez tous les vertébrés, montrant de façon claire que les mécanismes commandant l'EMT et les mouvements morphogénétiques chevauchent le mécanisme contrôlant l'induction, la réallocation et la spécification des cellules pour former de nouveaux tissus.

Crête neurale

La crête neurale est une structure embryonnaire transitoire spécifique des vertébrés. Au niveau du tronc, les cellules de la crête neurale subissent une délamination à partir du neuroectoderme, au sommet du pli neural, pour donner naissance aux systèmes nerveux autonome et sensoriel, aux mélanocytes et à la médullosurrénale. Au niveau céphalique, il semble que des cellules de la crête neurale ayant pour origine l'épithélium neural se mélangent avec d'autres cellules provenant d'un domaine ectodermal non neural appelé métablaste, ces dernières cellules pouvant donner naissance à de nombreuses structures craniofaciales, avec des cellules mésenchymateuses venant de la ligne primitive [8]. Le réseau régulateur de gènes contrôlant les cellules de la crête neurale et la détermination, la spécification et l'individualisation du métablaste est progressivement identifié. Ces protéines forment également un réseau qui implique des boucles de rétrocontrôle et une autorégulation [9].

Les territoires du métablaste et de la crête neurale sont progressivement définis par des voies de signalisation comprenant FGF, Wnt, Notch et l'acide rétinoïque. Au moins chez les amphibiens, le territoire crête neurale/métablaste se réduit en opposant des gradients de BMP4 et ses antagonistes noggine, follistatine et cordine. Bien qu'il y ait des différences notables au niveau spatial et temporel et dans le type de voies de signalisation activées pendant l'ontogenèse du métablaste et de la crête neurale, on peut noter qu'ils partagent avec la gastrulation des mécanismes moléculaires communs. Le processus d'EMT dans la délamination du métablaste et de la crête neurale implique une régulation précise de divers systèmes adhésifs. On a pu observer une régulation négative de la N-cadhérine et de la cadhérine 6, ainsi qu'une expression de novo des cadhérines de type II, telles les cadhérines 7 et 11, chez l'embryon de souris de poulet et de xénope [9]. La force nécessaire au détachement de cellules exprimant une cadhérine a pu être mesurée quantitativement, en utilisant une technique de « double pipette ». Les études sur des cellules S180, qui partagent des propriétés de mobilité avec les cellules de crête neurale in vivo, suggèrent que les cadhérines de type II sont impliquées dans le comportement des cellules de crête neurale qui conservent des contacts intercellulaires transitoires pendant leur migration [10]. En plus des cadhérines, les petites protéines G jouent également un rôle important dans l'EMT de la crête neurale, comme elles le font au cours de la gastrulation.

La protéine Rac1 peut induire l'expression de Snail2 dans la crête neurale du xénope, et ses formes dominantes négatives ou activées influencent de façon significative le processus de délamination des cellules de la crête neurale. L'effet de RhoA est inverse, parce que sa forme activée abroge le processus de délamination dans la crête neurale [11], et RhoB se trouve en aval du Snail2 et de Sox5 dans la crête neurale de l'embryon d'oiseau [12]. RADIL, un effecteur en aval de Rap qui lie la membrane plasmique au cytosquelette d'actine, contrôle l'adhérence et la migration de la cellule de la crête neurale chez le poisson-zèbre [13], cependant que RhoA et Rac1 contrôlent tous deux l'expression de FoxD3 et de Snail1. Les petites protéines G de la famille Rho jouent donc un rôle essentiel pour établir un réseau de transcriptionnel autorégulé au moment de la spécification et de l'EMT du métablaste et de la crête neurale.

EMT durant morphogenèse et organogenèse

Les cellules mésenchymateuses du mésoderme nouvellement formé vont s'organiser de façon temporaire en plusieurs structures épithéliales distinctes.

Somites et mésoderme para-axial

Le mésoderme axial va donner naissance au dermomyotome qui est à l'origine du derme et des muscles striés, ainsi qu'au sclérotome qui formera les vertèbres. Snail est réprimé au stade du MET du mésoderme axial présomitique, ce qui conduit à l'épithélialisation des somites. Cette épithélialisation nécessite un niveau d'expression élevé de Rac1 et faible de Cdc42 [14]. À la suite de la formation du myotome, les cellules sont soumises à la délamination et migrent dans les bourgeons des membres, pour former les muscles squelettiques des membres. L'HGF/SF, un facteur de croissance multifonctionnel bien caractérisé, est impliqué dans l'EMT du myotome par l'activation de la PI3 kinase et de Src [15]. D'autres voies de signalisation impliquant noggine et sonic hedgehog ont été découvertes, en rapport avec le phénomène de délamination dans le sclérotome. Les cellules para-axiales mésenchymateuses vont, de façon provisoire, subir une MET pour former les précurseurs du système urogénital. Dans l'appareil reproducteur mâle, le canal de Müller régresse à la suite d'une EMT induite par la substance inhibitrice müllérienne [16]. La somatopleure et la splanchnopleure forment également des épithéliums transitoires qui subiront de nouveau une EMT partielle qui conduira à d'autres dérivés mésenchymateux.

Cœur

On peut observer trois vagues d'EMT et de MET au cours de la morphogenèse cardiaque. Les progéniteurs cardiaques mésenchymateux s'assemblent d'abord dans une partie de la splanchnopleure. L'épithélium à double feuillet subit une EMT quand les deux zones cardiogéniques se replient autour de l'intestin antérieur primitif. Les cellules mésenchymateuses nouvellement délaminées donnent naissance au revêtement endothélial du cœur, par une autre MET. À ce stade, l'épithélium myocardique entoure le tube endocardique. Par la suite, ces deux tubes concentriques forment les quatre compartiments du cœur primitif. Les cellules endothéliales du canal atrioventriculaire subissent une troisième EMT, appelée également endoMT afin de souligner la nature endothéliale de l'épithélium d'origine. Ces cellules envahissent la gelée cardiaque pour former un coussin endocardique, qui s'assemblera plus tard en un complexe valvuloseptal atrioventriculaire [17]. Ce dernier processus est commandé en partie par la signalisation TGFβ. On a découvert que Notch régulait la production de TGFβ2 par translocation de son domaine cytoplasmique vers le noyau. L'EMT des cellules endothéliales est régulée en partie par Snail1, une cible de Notch [18]. D'autres facteurs de transcription de type bHLH de la famille Hey sont également impliqués dans ce processus, et leur inactivation induit des anomalies de la valve ventriculaire septale et de la valve pulmonaire atrioventriculaire [19]. Il est à noter que la voie de signalisation ErbB3 est également requise pour l'EMT des cellules endocardiques dans le canal atrioventriculaire, et les mutations hétérozygotes du facteur de transcription Gata4 dans cette voie conduisent à de sévères anomalies cardiaques chez l'homme [20]. L'EMT des valves cardiaques est donc sous le contrôle des voies TGFβR, Notch et ErbB.

EMT dans la régénération tissulaire

On a décrit un processus apparenté à l'EMT dans la cicatrisation des plaies de la peau. Les kératinocytes du pourtour de la plaie subissent une EMT partielle désignée comme un « état métastable ». Cet état transitoire est maintenu par l'expression de Snail qui contribue à l'affaiblissement de l'adhésivité épithéliale, ce qui permet aux cellules pionnières de migrer tout en gardant un contact adhésif avec les cellules adjacentes [21]. Cette remarquable plasticité des cellules épithéliales peut également être observée lors de l'ovulation. Le revêtement épithélial ovarien est dissocié au site de rupture par le follicule ovulatoire ; on a observé un processus de cicatrisation de plaie médié par une signalisation EGFR [22]. On peut observer une régénération cardiaque chez le poisson-zèbre par l'expansion rapide de la couche de cellules épicardiques dans son entier, cependant que le myocarde est régénéré par des cellules progénitrices. Une sous-population des cellules activées dérivées de l'épicarde subit une EMT dépendante du FGFR, requise pour envahir le myocarde en cours de régénération et faciliter la néovascularisation coronaire [23].

EMT dans la fibrose

On croit généralement que la fibrose induite par des agents toxiques a pour origine la colonisation par des cellules inflammatoires et l'activation de fibroblastes résidents. Le tissu fibreux nouvellement formé, contenant un grand excès de matrice extracellulaire, altère progressivement la fonction de l'organe. Une des premières démonstrations de l'origine diverse du stroma fibreux a été apportée par un modèle transgénique ciblant l'épithélium proximal du rein chez la souris rapporteur Rosa 26. À la suite de l'obstruction unilatérale de l'uretère, il a été montré qu'une partie des cellules fibreuses se développant dans le rein a son origine dans des cellules épithéliales identifiées par coloration lacZ. Ces cellules présentent divers stades d'EMT. Toutefois, elles expriment le marqueur mésenchymateux bien connu, le FSP1 — ou S100A4 [24]. En utilisant une souris transgénique sous la dépendance du promoteur FSP1, il a également été montré que certains progéniteurs de la moelle osseuse peuvent contribuer à la fibrose rénale. De plus, on a montré que les cellules endothéliales pouvaient se convertir en cellules fibroblastiques — désignées sous le nom d'endo-EMT — et participer également à la fibrose rénale [5]. Au total, on trouve des contributions de la moelle osseuse, de l'endo-EMT et de l'EMT de 12, 35 et 30 % respectivement, dans ce modèle expérimental. Les autres sources de fibroblastes incluent des fibroblastes résidents, des péricytes ainsi que des fibrocytes circulants. Ces proportions peuvent être très variables suivant le stade de progression de la fibrose et dans d'autres organes. Une importante contribution de l'endo-EMT a également été mise en évidence dans la fibrose cardiaque, cependant que l'EMT peut être dominante dans la fibrose hépatique induite par des agents chimiques.

Ces données doivent être interprétées avec précaution pour ce qui est de la pathologie humaine. Les preuves que les fibroblastes dérivent bien en partie d'une EMT ou d'une endo-EMT sont seulement indirectes. De fait, une étude récente a mis en doute les résultats obtenus pour la fibrose hépatique et montré que les fibroblastes activés n'étaient pas dérivés d'hépatocytes [25]. Un certain nombre d'études ont montré que, dans la fibrose rénale, plusieurs voies de transduction pouvaient être activées, incluant des facteurs de croissance et des cytokines produits par cet environnement modifié, y compris des cellules inflammatoires. La voie TGFβ, gouvernant l'EMT dans les cellules épithéliales rénales, peut être ciblée par utilisation de BMP7 comme antagoniste de la signalisation par le TGFβ. Le traitement systémique chez la souris a révélé une inhibition significative de la fibrose [5]. Ces études fournissent un paradigme de traitement de la fibrose, une maladie dévastatrice qui affecte de nombreux organes, poumon, foie, intestin et rein.

EMT dans la progression des carcinomes

Détection in vivo d'un phénotype d'EMT

Chez l'homme, la plupart des tumeurs trouvent leur origine dans les tissus épithéliaux. Au cours des stades précoces de transformation, des altérations génétiques et épigénétiques contribuent à l'altération du statut polarisé des cellules épithéliales. L'organisation des cellules dans les lésions hyperplasiques est déjà modifiée, mais le tissu épithélial modifié est encore tapissé par une membrane basale, et des complexes de jonction peuvent encore être trouvés à la surface de la cellule. La transformation maligne en un carcinome in situ favorise les altérations complémentaires, insuffisantes toutefois pour déclencher la phase invasive. Les cellules du carcinome in situ présentent des jonctions adhérentes et des desmosomes, et les cellules périphériques de l'îlot carcinomateux contribuent à l'assemblage et à l'entretien de la membrane basale. Toutefois, les études ultrastructurales par microscopie électronique n'ont pas été conduites de façon extensive pour identifier les altérations potentielles menant à la phase invasive. Des données récentes montrent que quelques carcinomes in situ pourraient déjà présenter des régions micro-invasives qui ne peuvent pas être détectées facilement par histopathologie classique [26].

Les carcinomes invasifs présentent une diversité de phénotypes, au sein desquels les proportions de cellules en amas et de cellules isolées varient de façon importante suivant le type de cancer et le stade de progression. La gradation de certains cancers prend en compte le degré de différenciation, qui est directement lié à la capacité des cellules carcinomateuses de garder quelques-uns des traits morphologiques du tissu d'origine. L'un de nous a fait l'hypothèse que les cellules carcinomateuses réactivent un programme d'EMT pendant la dédifférenciation [27]. Ce programme pourrait contribuer à l'émergence de cellules invasives, et, de façon plus importante, à ce que des cellules carcinomateuses pénètrent dans les vaisseaux lymphatiques et sanguins, conduisant à la dissémination à distance. Cette hypothèse suppose également que, sur les sites éloignés, des micrométastases peuvent réacquérir un phénotype épithélial partiel par MET, pour former des tumeurs secondaires.

Une des toutes premières observations étayant fortement cette hypothèse a été faite dans le carcinome du côlon, pour lequel des cellules carcinomateuses isolées exprimant la β-caténine nucléaire ont été détectées sur le front de la tumeur en expansion dans le stroma. Le postulat est que ces cellules carcinomateuses isolées proviennent de l'adénocarcinome par EMT. Il convient de noter que la β-caténine était déjà détectée dans les plaques carcinomateuses à la périphérie des tumeurs. On peut donc penser que les cellules carcinomateuses isolées émanent d'une telle zone « pré-EMTée » de la tumeur. Les cellules carcinomateuses isolées peuvent également reformer des plaques, conduisant ainsi à une structure de type quasi exclusivement épithélial, progressant à travers la paroi du côlon. On trouve un mécanisme similaire à l'œuvre dans les métastases hépatiques [28]. L'hypothèse a été faite que les cellules solitaires invasives présentent des propriétés de cellules souches cancéreuses migrantes. Quelques cellules carcinomateuses solitaires peuvent pénétrer vers les vaisseaux lymphatiques et sanguins, et en fin de compte se localiser dans les tissus à distance. Un effort majeur a été fait pour caractériser la présence de cellules carcinomateuses dans le sang. Les plus grands centres anticancéreux sont maintenant à même de détecter de telles cellules dans le sang, par l'utilisation d'un automate de tri immunomagnétique. Le seuil de détection positive a été fixé à cinq cellules par 7,5 ml de sang. Outre le fait que la détection de telles cellules dans le sang puisse être corrélée avec la survie, il apparaît que cette approche sera très utile pour le suivi de patients subissant des thérapies néoadjuvantes et peut-être pour la détection précoce de rechutes. L'analyse de cellules carcinomateuses micrométastatiques dans des ponctions de moelle osseuse a clairement montré que c'était un moyen de pronostic indépendant dans les cancers du sein [29]. Des études récentes ont montré qu'on peut détecter des cellules micrométastatiques osseuses médullaires dans des tumeurs de stade 1 et de grade 1 [30]. Ces découvertes suggèrent fortement que le processus métastatique n'est pas un phénomène tardif, comme le suggère le schéma classique de progression proposé à l'origine par Vogelstein. Les études phénotypiques de cellules carcinomateuses micrométastatiques montrent que ces cellules ont subi seulement une EMT partielle, puisqu'elles expriment encore quelques cytokératines, bien qu'elles puissent coexprimer la vimentine. Il faut toutefois mettre l'accent sur le fait que la méthode de détection est basée sur l'immunomarquage de la cytokératine, puisque l'immunodétection de la vimentine ne permet pas de détecter ces cellules rares (un pour un à cinq millions de cellules nucléées) dans la moelle osseuse qui contient de nombreuses cellules positives à la vimentine.

Des expériences élégantes ont été réalisées in vivo dans des modèles murins, par microscopie biphotonique vitale pour suivre le comportement des tumeurs mammaires. On peut observer des cellules carcinomateuses qui subissent le processus de délamination, à partir d'adénocarcinomes MTIn3 greffés chez le rat ainsi que de cancers mammaires de modèles transgéniques. Certaines cellules carcinomateuses migrent et pénètrent dans les vaisseaux sanguins en étroite association avec les macrophages résidents. Des interactions réciproques entre les macrophages produisant l'EGF et les cellules carcinomateuses produisant le CSF-1 ont été découvertes. L'EGF peut promouvoir l'EMT de cellules carcinomateuses de tumeurs primitives et également induire une migration invasive, cependant que le CSF-1 permet le recrutement de macrophages [31]. De façon très intéressante, une interaction tripartite a été observée entre les cellules carcinomateuses, les macrophages et les cellules endothéliales dans les carcinomes du sein humains [32]. Dans une autre étude récente, il a été montré que le TGFβ provoquait l'EMT dans un variant du modèle d'adénocarcinome MTIn3. Plusieurs cibles cruciales ont été identifiées dans la voie de signalisation du TGFβ qui gouverne l'EMT, la locomotion et l'invasion dans le microenvironnement tumoral [33].

Dans l'espèce humaine, le cancer du sein peut être réparti en plusieurs sous-types moléculaires distincts. Le sous-type basal est récemment devenu le centre d'intérêt de nombreuses études, parce que ce sous-groupe ne tire aucun bénéfice de thérapies ciblant les tumeurs exprimant le récepteur des estrogènes ou ErbB2. Une étude immunocytochimique de 28 marqueurs a révélé que le sous-type basal présente une signature d'EMT. De façon très intéressante, les carcinosarcomes mammaires expriment également une signature d'EMT [34]. Certains marqueurs d'EMT sont aussi sporadiquement exprimés dans les autres sous-types tumoraux, suggérant que certains îlots de cellules tumorales pourraient exprimer un phénotype partiel d'EMT. Il serait intéressant d'analyser plus à fond le phénotype de cellules isolées de tumeurs mammaires dont on a récemment découvert qu'elles interagissaient avec les vaisseaux sanguins. La récente identification d'un sous-type d'EMT à faible expression de claudine, apparenté de près au sous-groupe tumoral métaplasique, dans les cancers du sein triple négatifs, montre que le sous-type basal est relativement complexe [35]. Il serait nécessaire d'affiner les études de phénotypage de l'EMT dans les carcinomes mammaires.

Une nouvelle signature permet d'identifier un phénotype d'EMT dans les carcinomes métaplasiques ainsi que dans le sous-groupe claudine-low (Weinberg, Mani et al., communication personnelle). De plus, il a été proposé qu'un réseau régulateur de gènes contrôle l'EMT. Ce réseau de gènes implique des régulateurs transcriptionnels de la signalisation de l'EMT, tels que Snail1, Snail2, Twist, Gsc, Foxc2, Zeb1 et Zeb2, ainsi que la sous-famille du miARN 200. Une autre signature d'expression génique d'EMT a identifié Lyn comme un marqueur pronostique dans le sous-type basal, suggérant une intervention thérapeutique possible par le dasatinib, un inhibiteur de la kinase Src ; le dasatinib ou d'autres inhibiteurs de Src constituent une nouvelle thérapie ciblée [36]. Les marqueurs d'EMT sont exprimés dans de nombreux autres carcinomes, parmi lesquels ceux des voies aérodigestives supérieures, les carcinomes thyroïdiens, les mélanomes, les carcinomes hépatocellulaires, pancréatiques, colorectaux, prostatiques, ovariens, cervicaux et utérins [4]. Très récemment, un groupe de gènes d'EMT a été décrit dans les glioblastomes. Ce groupe est représenté dans environ 30 % de tous les glioblastomes. Il présente un niveau d'expression du gène suppresseur de tumeur NF1 plus faible, ce qui est en partie dû à la délétion hémizygote localisée du locus contenant le gène NF1. Ce profil ressemble à celui de biomarqueurs de la cellule de Schwann et de la microglie. Cette signature indique également que ces tumeurs portent le sceau de nécrose et d'inflammation des tumeurs « EMTées » [37].

Propriétés des cellules carcinomateuses « EMTées »

Il a été récemment montré que l'acquisition du phénotype mésenchymateux par les cellules carcinomateuses induit une résistance au vieillissement et à la mort cellulaire. Les cellules mammaires normales exposées au TGFβ peuvent échapper à l'apoptose induite par l'activation de Ras [38]. L'expression de Twist 1 et 2 peut empêcher les cellules exprimant un gène Ras activé ou ErbB2 d'entrer en sénescence. Le phénotype d'EMT peut conférer une résistance à la surveillance immune [39]. Snail1 est associée à l'activation des cytokines immunosuppressives et des cellules régulatrices T, ainsi qu'à la genèse de cellules dendritiques défectives.

L'une des découvertes les plus surprenantes est que le phénotype d'EMT confère la propriété de cellule souche aux cellules carcinomateuses. La première démonstration est venue d'études sur les propriétés clonogéniques de cellules mammaires normales, immortalisées et transformées, in vitro et in vivo. Les cellules mammaires normales chez lesquelles on induit l'EMT deviennent clonogéniques et peuvent former une mammosphère in vitro, à une fréquence plus grande que les cellules mammaires à phénotype épithélial. Les cellules souches mammaires humaines et murines isolées de la glande mammaire par FACS, présentant respectivement des niveaux de CD49high/CD24med, et CD44high/CD24low, ont un phénotype mésenchymateux. Ces cellules expriment un faible niveau d'e-cadhérine, un niveau élevé de vimentine ainsi que les répresseurs transcriptionnels du gène de l'a-cadhérine. Ainsi, les cellules souches mammaires des tissus normaux et malins ont un phénotype mésenchymateux et expriment des marqueurs d'EMT similaires [40].

Il a récemment été montré que l'EMT est régulée par des sous-groupes de miARN. Certains miARN contrôlent le statut épithélial de cellules carcinomateuses. Premièrement, il a été montré que les miARN des familles 200 et 205 régulent négativement les répresseurs transcriptionnels Zeb1 et Zeb2. La surexpression des membres de la famille miARN 200 inhibe l'invasion cellulaire et les métastases dans l'adénocarcinome du poumon. Les facteurs miR-10b, miR-373, miR-20 et miR-21 favorisent les métastases tumorales dans les modèles de cancer du sein, et on a récemment montré que des antagonistes de miR-10b abrogent les métastases pulmonaires du carcinome mammaire murin 4T1, sans affecter la croissance de la tumeur primitive [41]. Le miR-9 induit des métastases dans les lignées de cancer du sein en régulant négativement la E-cadhérine et positivement la signalisation de la β-caténine, ainsi qu'en suscitant un programme angiogène. Des antagonistes de miR-9 peuvent abroger expérimentalement les métastases de la lignée 4T1, de pouvoir hautement métastatique. Les tumeurs mammaires humaines exprimant des niveaux plus élevés de miR-9 ont un risque métastatique quatre fois plus élevé [42].

Avenir thérapeutique

Durant les dix dernières années, la plupart des firmes pharmaceutiques ont concentré leurs recherches sur les thérapies ciblées. Un certain nombre d'anticorps et de composés de faible masse moléculaire inhibiteurs des récepteurs membranaires à activité tyrosine-kinase ont fait la preuve d'une efficacité relative sur des sous-groupes de carcinomes définis. Toutefois, la résistance à ces nouvelles thérapeutiques a été observée pendant les traitements chroniques. On a fait l'hypothèse que la résistance à l'erlotinib, un inhibiteur caractéristique de l'activité tyrosine-kinase de l'EGFR, résultait de l'activation d'une tyrosine-kinase alternative, stimulant le développement de nouveaux inhibiteurs de cette kinase (figure 1). L'analyse d'une grande collection de lignées de carcinomes a révélé que la perte d'expression de la E-cadhérine est corrélée avec une résistance croissante à l'erlotinib, suggérant que les tumeurs « EMTées » deviennent plus résistantes aux thérapies conventionnelles et ciblées [43].

Nous avons récemment développé dans notre laboratoire un criblage à haut débit, reposant sur l'EMT, d'une grande série de molécules de faible masse moléculaire. Ce criblage nous a conduits à l'identification de molécules qui interfèrent avec l'EMT in vitro. Actuellement, nous testons ces molécules pour évaluer leur activité inhibitrice in vivo sur des modèles murins xénogreffés. Le but final est de proposer un essai clinique de « preuve du concept », afin de tester si ces molécules vont retarder l'apparition de la résistance aux médicaments utilisés de façon chronique, en restaurant un phénotype de type épithélial.

Conclusion

Le concept d'EMT est maintenant très à la mode, avec plus de 1 000 articles publiés l'an passé. L'EMT a été découverte à l'origine comme étant un mécanisme fondamental du développement. Il apparaît que ce mécanisme a été détourné par les cellules malignes pour se disséminer localement ou à distance. Les thérapeutiques anti-EMT pourraient apporter un bienfait clinique significatif dans un proche avenir, conjointement avec les traitements standard.Conflits d'intérêts : aucun.

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