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Prise en charge de 145 cas de carcinomes à cellules de Merkel


Bulletin du Cancer. Volume 97, Numéro 9, 1061-6, septembre 2010, Article original

DOI : 10.1684/bdc.2010.1166

Résumé   Summary  

Auteur(s) : A Assouline, P Tai, A Levy, E Yu, J Dong Lian, K Joseph, T Miale, C Krzisch , Centre hospitalier universitaire d'Amiens, place, Victor-Pauchet, 80054 Amiens cedex 01, France, Service d'oncologie radiothérapie, groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière, 47-83, boulevard de l'Hôpital, Paris, France, Allan Blair Cancer Center, Regina, Canada, University of Western Ontario, London, Canada, Windsor Cancer Center, Canada, Cross Cancer Institute, University of Alberta, Canada.

Résumé : ObjectifLe carcinome à cellules de Merkel (CCM) est une tumeur maligne rare et agressive touchant principalement le sujet âgé. La stratégie thérapeutique optimale n'a pas encore été établie.Patients et méthodesNous rapportons ici les résultats d'une étude rétrospective concernant 145 patients traités pour un MCC de 1988 à 2007, pris en charge dans cinq centres (quatre canadiens et un français). Les données recueillies concernaient les caractéristiques cliniques et la prise en charge thérapeutique de la maladie initiale et des rechutes. La survie spécifique (SP), la survie globale (SG) et la survie sans progression (SSP) ont été analysées par le test du log-rank et la méthode de Kaplan-Meier.RésultatsL'âge médian était de 78 ans (47-95,2). Le suivi médian était de 21,5 mois (0,5-169,1). Au cours de la période de suivi, 37 récidives locales, 37 récidives régionales et 15 récidives à distances ont été diagnostiquées. Un traitement de rattrapage en cas de rechute a été proposé à chaque fois que l'état général du patient le permettait.ConclusionNos résultats concernant le traitement des rechutes encouragent l'approche multidisciplinaire. Des essais prospectifs multicentriques demeurent nécessaires pour mieux préciser et valider la stratégie optimale.

Mots-clés : carcinome à cellules de Merkel, traitement, facteurs pronostiques

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : A Assouline1,2, P Tai3, A Levy2, E Yu4, J Dong Lian5, K Joseph6, T Miale3, C Krzisch1

1Centre hospitalier universitaire d'Amiens, place, Victor-Pauchet, 80054 Amiens cedex 01, France
2Service d'oncologie radiothérapie, groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière, 47-83, boulevard de l'Hôpital, Paris, France
3Allan Blair Cancer Center, Regina, Canada
4University of Western Ontario, London, Canada
5Windsor Cancer Center, Canada
6Cross Cancer Institute, University of Alberta, Canada

Article reçu le 5 Mars 2010, accepté le 11 Mai 2010

Introduction

Le carcinome à cellules de Merkel (CCM) est un cancer cutané neuroendocrine rare et agressif [1, 2]. Du fait de la rareté de cette pathologie, les études prospectives sur de larges séries sont très difficiles à mettre en œuvre, et la littérature médicale concernant le CCM est essentiellement composée de petites séries rétrospectives. Le traitement chirurgical avec résection large et complète de la tumeur primitive et la radiothérapie complémentaire sont généralement acceptés, toutefois, il n'existe pas de consensus international concernant la prise en charge optimale de cette maladie [3]. En effet, les données rapportées dans les séries rétrospectives sont souvent imprécises, en particulier le mode chirurgical et la taille des marges d'exérèse, le traitement adjuvant, la prise en charge de la rechute locorégionale, et les options thérapeutiques restent encore débattues. De nombreux détails concernant la technique de radiothérapie employée et les régions qui sont incluses dans le champ d'irradiation sont manquants ou imprécis [4]. La place de la chimiothérapie est aussi controversée [5].

Par ailleurs, ces interrogations sont d'autant plus difficiles à résoudre que cette pathologie concerne des patients âgés, avec la plupart du temps de nombreuses comorbidités limitant le recours à des thérapeutiques « agressives » [6, 7].

Cette étude met à jour nos données précédentes [5] (25/204 cas traités au London Regional Cancer Center, Canada) et combine des données simultanées à partir d'un centre français et quatre centres canadiens analysant une série de 145 cas.

Patients et méthode

Patients

Une analyse de 145 cas de CCM a été effectuée dans les cinq centres participant à cette étude, de janvier 1987 à décembre 2007.

Les données suivantes ont été enregistrées : âge, sexe, stade initial de la maladie, localisation tumorale, modalités de la chirurgie, compte rendu histologique (comportant la taille des marges d'exérèse, leur statut [envahis ou non] et la taille de la tumeur primitive), modalités du traitement systémique, modalités de la radiothérapie (dont dose totale délivrée et champs d'irradiation), données sur les rechutes et leur traitement, date et cause de décès ou date des dernières nouvelles et statut de la maladie en cas de patient toujours en vie jusqu'à la date de clôture de l'étude.

Le système de stadification du New York Memorial Sloan Kettering Cancer Center (MSKCC) a été utilisé [8] :

  • stade I : tumeur primitive inférieure à 2 cm cliniquement ;
  • stade II : tumeur primitive supérieure ou égale à 2 cm cliniquement ;
  • stade III : maladie avec atteinte ganglionnaire régionale (N+) ;
  • stade IV : maladie avec métastases à distance (M+).

Analyse statistique

La survie spécifique (SP), la survie globale (SG), et la survie sans progression (SSP) ont été analysées par le test du log-rank [9] et la méthode de Kaplan-Meier [10].

Résultats

Les données de 145 patients ont été obtenues de quatre centres canadiens (Regina : n = 35, Saskatoon : n = 17, Londres : n = 40, Windsor : n = 24) et d'un centre français (Amiens : n = 29). Les caractéristiques cliniques et thérapeutiques de notre population sont présentées dans le tableau 1. La tumeur primitive cutanée n'a pas été retrouvée chez quatre (2,8 %) patients. Le suivi médian était de 21,5 mois (0,5-169,1 mois). La SP et la SG sont présentées par les figures 1, 2 respectivement.

Sept patients (4,8 %) n'ont pas eu de chirurgie pour les raisons suivantes : altération de l'état général (n = 1), décès précoce à quatre mois du diagnostic (n = 1), chimiothérapie seule (n = 2), association chimiothérapie et radiothérapie sans chirurgie (n = 3). Les 138 patients restants ont été traités initialement par chirurgie dont trois (2 %) ont aussi bénéficié de la technique du ganglion sentinelle.

Parmi les 136 patients de stades I à III, 51 (37,5 %) ont bénéficié d'une radiothérapie adjuvante sur le lit tumoral et 31 (22,7 %) au niveau du territoire ganglionnaire de drainage. Le fractionnement de radiothérapie le plus souvent utilisé était de 50 Gy en 25 séances sur cinq semaines. Parmi les patients ayant reçu une radiothérapie adjuvante, 45/119 (37,8 %) avaient des marges de résection négative et 9/21 (42,9 %) avaient des marges de résection positives. Un biais de sélection est donc possible, étant donné que les patients en exérèse incomplète ont le plus souvent reçu de la radiothérapie adjuvante. Il n'a pas été mis en évidence de différence significative concernant la SG ou la SP en fonction du traitement par radiothérapie adjuvante.

Trente patients (20,7 %) ont été traités par plusieurs protocoles de chimiothérapie différents, soit à la phase initiale, soit lors des rechutes. La combinaison étoposide-sel de platine a été le protocole de chimiothérapie le plus utilisé (n = 23). Le taxotère puis le topotécan ont été utilisés comme troisième et quatrième lignes de chimiothérapie chez un patient. La combinaison irinotecan-carboplatine a permis une réponse partielle chez un patient tandis qu'un autre a répondu partiellement à du carboplatine hebdomadaire associé à la radiothérapie. Les rechutes, qu'elles soient locorégionales ou à distance, ont été traitées par la combinaison de différentes thérapeutiques, chaque fois que cela était possible. La présence de survivants dans notre expérience à long terme est encourageante.

Le devenir à long terme des patients, en particulier les rechutes, est exposé dans le tableau 2. Soixante-huit patients (46,9 %) ont présenté une rechute de leur maladie. Le temps médian avant progression était de six mois (0,5-47 mois). Durant la période de suivi, 37 rechutes locales, 37 rechutes au niveau du territoire ganglionnaire de drainage et 15 rechutes à distance ont été observées. Seize sur 145 patients étaient initialement en récidive lors de la prise en charge initiale. Ces 16 patients ont aussi été classés selon le système de stadification du MSKCC, et leur devenir a été analysé comme celui des 68 patients atteints de récidive. La figure 3 montre la courbe de SSP. Douze des 68 patients (17,6 %) en rechute ont présenté une réponse clinique complète après traitement de rattrapage. Deux des 16 patients (12,5 %) qui présentaient une rechute locale isolée, 8/27 patients (29,6 %) avec une rechute ganglionnaire isolée et 2/8 patients (25 %) qui présentaient une rechute locale et ganglionnaire ont eu une réponse clinique complète après traitement. Un patient a présenté une rechute en territoire irradié. Aucun patient n'a présenté de rechute sous la forme de métastase en transit.

Concernant les patients présentant des métastases à distance, d'emblée ou après rechute, les résultats des traitements sont décevants avec un pronostic péjoratif excepté pour un patient. Il s'agissait d'une femme de 55 ans qui avait une tumeur de 3 cm au niveau du bras, traitée par chirurgie avec marges d'exérèse larges (marges de 1,8 cm). Celle-ci a présenté 29,5 mois après le diagnostic initial une rechute ganglionnaire au niveau axillaire homolatérale traité par chirurgie avec des marges d'exérèse larges et par une radiothérapie adjuvante qui a délivré 50 Gy en 20 séances quotidiennes au niveau du creux axillaire. Trente mois après le traitement, la patiente a présenté une rechute ganglionnaire médiastinale et abdominale pour laquelle elle a bénéficié de six cycles de chimiothérapie de type CAV/EP (cyclophosphamide, adriamycine, vincristine, étoposide, cisplatine) avec une réponse complète. Elle est finalement décédée d'une maladie intercurrente, sans aucun signe clinique de reprise évolutive de son CCM, 70,5 mois après rechute, soit 130,8 mois après le diagnostic initial.

Tableau 1 Caractéristiques cliniques et aspects thérapeutiques des 145 patients.

Nombre de patients

Âge Médiane = 78 (range : 47-95,2) ans

Sexe Homme = 74, femme = 71

Présentation initiale

Tumeur primitive uniquement

108

Tumeur primitive avec atteinte ganglionnaire régionale

12

Atteinte ganglionnaire régionale, sans tumeur primitive retrouvée

3

Maladie métastatique

5

Maladie métastatique, sans tumeur primitive retrouvée

1

Rechute locale uniquement

3

Rechute ganglionnaire uniquement

8

Rechute locale et ganglionnaire

3

Rechute métastatique

2

Stade au diagnostic

Tumeur primitive uniquement, mais de taille inconnue

2

I

79

II

34

III

21

IV

9

Siège de la tumeur primitive

Tête et cou

82

Tronc

16

Membres supérieurs et inférieurs

42

Périnée

1

Non retrouvé

4

Comorbidités

Aucune

105

Autre(s) cancer(s)

35

Immunosuppression

4

Immunosuppression + autre(s) cancer(s)

1

Irradiation antérieure

0

Chirurgie

Aucune

7

Exérèse de la tumeur primitive

56

Exérèse de la tumeur primitive + GS

1

Exérèse large de la tumeur primitive

60

Exérèse large de la tumeur primitive + GS

2

Curage ganglionnaire

2

Exérèse large de la tumeur primitive + GS + curage ganglionnaire

16

Sans précision

1

Marges d'exérèse

0 cm

22

>0 à 1 cm

42

>1 à 2 cm

16

>2 à 3 cm

14

Marges de taille inconnue

44

Pas de chirurgie

7

Envahissement des marges

Positif

22

Négatif

114

Inconnu

2

Champs de radiothérapie couvert

Tumeur primitive

25

Tumeur primitive et aire ganglionnaire

28

Aire ganglionnaire

5

Aires ganglionnaires et localisations à distance

1

RT : dose délivrée sur la tumeur

Médiane = 50 (range : 14-65) Gy

RT : Nombre de fractions sur la tumeur

Médiane = 21 (range : 5-31) fractions

RT : dose délivrée sur l'aire ganglionnaire de drainage

Médiane = 50 (range : 26-60) Gy

RT : nombre de fractions délivrées sur l'aire ganglionnaire de drainage Médiane = 25 (range : 10-30) fractions



Tableau 2 Caractéristiques du suivi.

Premier site de récidive

Local uniquement

16

Ganglionnaire

27

Local et ganglionnaire

8

Métastase à distance

11

Local + métastase à distance

3

Ganglionnaire + métastase à distance

2

Local + ganglionnaire + métastase à distance

1

Total

68

Statut aux dernières nouvelles

Décès liés à la maladie

46

DCI avec maladie

3

DCI sans maladie

39

DCI avec statut de maladie inconnue

4

DCNC avec maladie

2

DCNC sans maladie

3

DCNC avec statut de maladie inconnue

5

Vivant avec maladie, vivant sans maladie

0

Vivant avec statut de maladie inconnue

37

Statut inconnu

15

Total

145

Durée de suivi

Médiane = 21,5 (range : 0,5-169,1) mois

Discussion

La plupart des séries publiées dans la littérature décrivent le CCM comme une maladie radiosensible et chimiosensible [2, 3, 11-20]. Les données récentes plaident pour une prise en charge multidisciplinaire, incluant chirurgie de la tumeur primitive avec des marges d'exérèse larges, exérèse du ganglion sentinelle et radiothérapie adjuvante dans la plupart des cas. Cette approche a permis d'obtenir un meilleur contrôle de la maladie, tant sur le plan local que régional avec une amélioration de la SSP [8]. La technique du ganglion sentinelle a un rôle à la fois pronostique et thérapeutique et doit être recommandée chez les patients atteints d'un CCM localisé [21]. La plupart des patients avec une atteinte ganglionnaire régionale (stade III) devraient bénéficier d'une chirurgie d'exérèse large de la tumeur primitive, d'un curage ganglionnaire régional, puis d'une radiothérapie adjuvante à la fois sur le lit tumoral et sur l'aire ganglionnaire de drainage, avec dans certains cas, une chimiothérapie concomitante à base de sel de platine [22-25]. Les études récentes ont montré que la radiothérapie adjuvante permettait de diminuer le taux de rechute locale et ganglionnaire régionale et, de ce fait, augmenter la survie [26]. Fenig et al. suggèrent un traitement par chimiothérapie suivie d'une radiothérapie chez les patients atteints de CCM à un stade avancé [27]. Notre étude, comme d'autres séries publiées, retrouve un taux important de rechute locale (27 à 52 % selon les séries) et à distance (18 à 52 % selon les séries) [15]. La chimiothérapie semble donc une option thérapeutique justifiée dans cette maladie chimiosensible à haut risque métastatique. Les sels de platine, qu'ils soient utilisés seuls ou en association avec la radiothérapie semblent être la molécule de choix. Les autres chimiothérapies classiques pourraient avoir un rôle en deuxième ou en troisième ligne, et de nouvelles thérapeutiques, ciblant notamment la voie Bcl-2 [28], sont en cours de développement.

En outre, le CCM touche le plus souvent une population âgée, par définition fragile, chez qui une chirurgie d'exérèse large est difficile [29]. Parfois, cette chirurgie peut avoir des répercussions fonctionnelles importantes ou ne pas pouvoir être « carcinologique », notamment lorsque la tumeur primitive est située au niveau de la tête et du cou. Dans tous ces cas, mais aussi en cas de patient inopérable ou refusant la chirurgie, on peut raisonnablement proposer comme alternative thérapeutique une radiothérapie exclusive, avec éventuellement une chimiothérapie à visée radiosensibilisante à base de platine, avec une probabilité élevée de contrôle local de la maladie [6, 7, 30].

Le délai entre le diagnostic et le début du traitement est fondamental dans cette pathologie qui peut évoluer très vite. Il est intéressant de signaler que l'histoire naturelle du CCM peut s'apparenter à d'autres tumeurs neuroendocrines, comme le carcinome bronchique à petites cellules. Dans notre série, un patient est décédé de sa maladie avant même d'avoir pu bénéficier du traitement, quatre mois après le diagnostic, durant le délai relatif aux examens complémentaires et à la planification du traitement. Une autre étude avait rapporté qu'un délai médian supérieur à 24 jours avant de débuter la radiothérapie était associé à un risque élevé de progression [31]. Récemment, un nouveau virus (Merkell cell polyomavirus) retrouvé dans plusieurs échantillons de CCM, pourrait apporter de nouvelles perspectives quant au processus tumoral de cette maladie [32].

Notre étude rapporte un délai de survenue de la rechute compris entre 0,5 et 47 mois. De manière surprenante, la SSP des patients atteints de CCM classés stade II était inférieure à celle retrouvée pour les patients au stade III (figure 3). Dans la littérature, le système de stadification du MSKCC est pronostique pour les récidives [8], et ce résultat provient vraisemblablement d'un biais lié au faible effectif des patients comparés. Dans tous les cas, les patients porteurs d'un CCM devraient être suivis très régulièrement, et en particulier durant les quatre premières années qui suivent le diagnostic afin de pouvoir proposer aux patients présentant une rechute de leur maladie un traitement de rattrapage aussi vite que possible. Une prise en charge multidisciplinaire serait alors proposée au patient.

Conclusion

Les données récentes publiées au sujet du CCM suggèrent la nécessité d'une prise en charge multidisciplinaire incluant une chirurgie avec marges d'exérèse larges, une exérèse du ganglion sentinelle pouvant poser l'indication de curage ganglionnaire en cas de positivité, une radiothérapie adjuvante sur le lit tumoral et, dans les cas à haut risque de rechute, de l'aire ganglionnaire de drainage. La chimiothérapie peut jouer un rôle important, en particulier chez les patients atteints de CCM à un stade localement avancé, ou en cas de rechute, et de nouvelles voies thérapeutiques sont en cours de développement.

Conflits d'intérêts

aucuns.

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