ARTICLE
Auteur(s) : S Salas, T Huynh, J-L Deville, F Duffaud
CHU La Timone, Service d'oncologie médicale, 13385
Marseille cedex 05, France
Article reçu le 25 Novembre 2009, accepté le 15 F�vrier 2010
Comme dans de nombreux types de tumeurs, l'angiogenèse est un
prérequis indispensable pour la croissance et la dissémination des
sarcomes des tissus mous (STM) [1, 2]. L'angiogenèse est un
processus complexe, régulée par de nombreux facteurs pro- et
antiangiogènes. Parmi tous les facteurs proangiogènes, le platelet
derived growth factor (PDGF), le transforming growth factor (TGF),
le tumor necrosis factor (TNF), l'interleukine 8 et surtout le
vascular endothelial growth factor (VEGF) et son récepteur (le
VEGFR) ont un rôle fondamental dans l'angiogenèse.
Les premières études explorant le rôle de l'angiogenèse dans
les STM se sont focalisées sur la densité en microvaisseaux (MD),
qui dans la plupart des études, n'est pas corrélée au pronostic [1,
2]. Plus récemment, les études comparant l'expression tumorale du
VEGF avec les caractéristiques cliniques et le pronostic de
patients atteints de STM ont rapporté une corrélation entre
l'expression importante de VEGF en immunohistochimie (IHC) et le
grade élevé du sarcome [3, 4] sans impact sur le pronostic [3]
alors qu'avec une technique Elisa, l'expression tumorale importante
du VEGF est corrélée au grade élevé de STM ainsi qu'à une survie
sans métastase et une survie globale plus courtes [5].
Des taux sanguins élevés de VEGF ont également été retrouvés
chez les patients atteints de STM par rapport à des sujets sains
témoins [6-10]. Comme pour l'expression tumorale de VEGF, un taux
sanguin élevé de VEGF est corrélé à un grade histologique élevé du
sarcome [7, 8] et dans certaines études, à un pronostic péjoratif
chez des patients avec un sarcome localisé [6, 8]. Compte tenu de
l'hétérogénéité importante des STM non GISTs, l'expression
de VEGF diffère considérablement selon le sous-type
histologique de STM [11, 12]. Contrairement au VEGF, les données
sur l'expression du VEGFR sont rares. Par ailleurs, des taux
sanguins élevés d'angiopoietin-2 et de basic fibroblast-growth
factor (bFGF) circulant ont été retrouvés chez des patients
atteints de STM avancés par rapport à des sujets sains témoins [6,
7, 9, 10]. Un taux élevé de bFGF est généralement corrélé à un
grade tumoral élevé, mais pas au volume tumoral ni à la présence de
métastases [6, 7, 9, 10]. Cependant, l'impact d'un taux élevé de
bFGF sur le pronostic des patients atteints de STM reste
actuellement incertain.
Dans ce chapitre, nous présentons les résultats des premières
études testant l'efficacité de certains inhibiteurs de
l'angiogenèse dans les STM en dehors des GISTs.
Même si le mécanisme d'action exact du thalidomide reste
incertain, il exerce une partie de son activité antitumorale en
inhibant l'angiogenèse [2]. Le thalidomide est une des
premières substances explorées comme antiangiogène dans différents
types de tumeurs solides dont les sarcomes [2]. Deux études de
phase II, menées sur un petit nombre de patientes (respectivement
17 et 29 patientes) atteintes de sarcomes gynécologiques [13] ou de
léiomyosarcomes (LMS) exclusivement utérins [14], avancés, en
rechute ou métastatique, déjà prétraitées, ont testé l'efficacité
du thalidomide en monothérapie [14, 13]. Les deux études
concluent à une inactivité du thalidomide (aucune réponse objective
(RO) observée et une médiane de survie sans progression inférieure
à trois mois), alors que des réponses tumorales objectives ont été
rapportées dans plusieurs cas cliniques pour des angiosarcomes
métastatiques traités par thalidomide [15-17].
La compréhension de l'implication de la voie de signalisation de
VEGF et VEGFR dans les STM non GISTs et la mise en évidence de
l'activité antitumorale de substances inhibant cette voie de
signalisation dans d'autres types de tumeurs solides ont amené
le développement d'antiangiogènes anti-VEGF dans les sarcomes, sous
forme soit d'anticorps monoclonal anti-VEGF (bevacuzimab), soit de
petites molécules, inhibiteurs de tyrosine-kinase (ITK) anti-VEGFR.
L'activité antitumorale de trois ITK anti-VEGFR a été évaluée dans
les STM non GISTs ; celle du sorafenib, du sunitinib et du
pazopanib.
Le sorafenib est un ITK de large spectre qui cible PDGFR,
VEGFR-1, VEGFR-2 et VEGFR-3, Raf, c-KIT et Flt-3. Deux études de
phase II ont testé l'efficacité du sorafenib dans les STM
métastatiques déjà prétraités, au moins par anthracycline, dont
l'objectif principal était le taux de RO (selon Recist). Dans une
petite étude sur 38 patients [18], rapportée seulement au congrès
de l'ASCO (American Society of Clinical Oncology) en 2008, le
sorafenib était administré (à la dose de 400 mg deux fois par
jour) chez des patients porteurs de STM (non GISTs)
avancés/métastatiques, de type sarcomes vasculaires (angiosarcomes,
hémangiopéricytomes ; VS), leïomyosarcomes (LMS) ou liposarcomes
(LPS), ayant reçu au plus une ligne de chimiothérapie, avec un PS à
0 ou 1. Sur les 37 patients évaluables, deux RO étaient rapportées
(une sur les neuf patients atteints de VS et une sur les 19
patients atteints de LMS). La médiane de survie sans
progression était respectivement de 4,7, 1,7 et 1,8 mois pour
les VS, les LMS et les LPS. Dans l'étude de Maki et al. [19],
récemment publiée, le sorafenib était administré à la même dose
(800 mg/j) à 145 patients porteurs de STM
avancés/métastatiques, de type LMS, MFH (histiocytome fibreux
malin), MPNST, angiosarcomes, synovialosarcomes ou STM « autres
histologies », ayant reçu au plus une ligne de chimiothérapie, avec
un PS entre 0 et 2. Sur les 37 patients atteints d'angiosarcome,
cinq présentaient une RO (quatre réponses partielles (RP) et une
RC, soit un taux de RO de 14 %). L'angiosarcome était le seul
sous-type histologique pour lequel l'objectif principal était
atteint. Dans la cohorte LMS, seul un patient sur 37 présentait une
RP, alors qu'aucune réponse tumorale n'était décrite dans les
autres cohortes. La survie sans progression médiane était
respectivement de 3,2, 3,8 et 3,6 mois pour les LMS,
angiosarcomes et STM « autres histologies ».
La survie globale médiane était de 14,3 mois
(CI 95 % : [12,2-19,2 mois]). Dans chacune de ces deux
études, les taux de réponses tumorales objectives sont décevants,
quel que soit le sous-type de STM. Cependant, lorsque l'on
s'intéresse au taux de survie sans progression à trois mois, comme
le suggère le STBSG de l'EORTC [20], alors plus de 50 % des
patients porteurs d'angiosarcomes sont non progressifs à trois mois
dans chacune des deux études [18, 19] et plus de 50 % des patients
atteints de LMS sont non progressifs à trois mois dans l'étude
de Maki et al. [19]. Le STBSG de l'EORTC a rapporté
que pour qu'un médicament soit considéré actif dans les STM
métastatiques, en deuxième ligne de traitement, celui-ci doit
permettre d'obtenir un taux de non-progression à trois mois
supérieur à 40 % [17]. Il semble que le sorafenib exerce une
activité antitumorale intéressante dans les angiosarcomes et les
LMS. Les toxicités rapportées sont similaires à celles
décrites pour d'autres types de tumeurs solides. De plus, un
cas clinique a rapporté récemment une réponse tumorale objective
sur des métastases pulmonaires d'un synovialosarcome traité par
sorafenib [21].
Le sunitinib est un ITK de large spectre qui cible c-KIT, VEGFR,
PDGFR, Flt-3, CSF-1R et RET. Deux études de phase II, dont une
seule est publiée au 1er janvier 2010, ont évalué
l'efficacité du sunitinib dans les STM avancés/métastatiques,
prétraités, ayant reçu jusqu'à trois lignes de chimiothérapie en
phase métastatique. Leur objectif principal était, là encore, le
taux de RO. Dans l'étude publiée récemment par George et al.
[22], le sunitinib est administré en continue, quotidiennement, à
la dose de 37,5 mg/j, chez des patients en bon état général
(PS = 0-1). Les données sont disponibles pour 39
patients ; une RP est rapportée chez un patient porteur d'une
tumeur desmoplastique à petites cellules rondes, et sept patients
sur 39 ont une maladie stable à 16 semaines. Dans la seconde
étude [23] rapportée seulement sous forme d'abstract au Congrès de
l'ASCO en 2008, le sunitinib est administré à la dose de
50 mg/j, quatre semaines sur six, dans quatre cohortes
différentes (LPS, LMS, fibrosarcome et MFH). Sur les 36 patients
inclus, une seule RO est rapportée, mais surtout 29 patients sur 36
(80,6 %) ont une maladie non progressive à 12 semaines (trois
mois). Ces résultats permettent de considérer le sunitinib
comme une substance active chez les patients porteurs de STM
métastatiques, selon les critères du STBSG de l'EORTC. Plus
récemment, une équipe italienne [24] a traité cinq patients
atteints de sarcomes alvéolaires métastatiques (progressifs et
prétraités par interféron) par du sunitinib à la dose quotidienne
et continue de 37,5 mg/j. Ce sarcome, particulièrement
chimiorésistant, est caractérisé par la translocation t(17-X)
(q11,2 ; q25), qui entraîne la formation de la protéine de fusion
ASPACR1-TFE3, responsable de l'autophosphorylation de MET, puis de
l'activation de cette voie de signalisation. Ce rationnel est
à l'origine du traitement pas sunitinib. Sur les cinq patients
progressifs traités par sunitinib, quatre sont évaluables pour la
réponse. Après trois mois de traitement, deux patients ont une RP
(dont l'une toujours confirmée après 12 mois de traitement),
un a une maladie stabilisée, un a progressé et arrêté son
traitement. Ces résultats encourageants méritent de poursuivre
le développement du sunitinib dans les sarcomes alvéolaires
porteurs de cette translocation spécifique.
Enfin, le pazopanib est un autre ITK, de large spectre, qui
cible VEGFR-1, VEGFR-2 et VEGFR-3 ainsi que PDGFR-α et PDGFR-β et
c-KIT. Le STBSG de l'EORTC a mené une étude de phase II,
multicentrique, testant l'efficacité du pazopanib, à la dose de
800 mg/j, dans les STM avancés/métastatiques, ayant reçu au
plus deux lignes de chimiothérapie, dont le PS est de 0 ou 1 [25].
Elle vient d'être publiée récemment. Pour la méthodologie, le
design de Simon optimal à deux étapes était choisi. L'objectif
principal était le taux de survie sans progression à trois mois.
Les patients avaient une progression documentée de leur
maladie avant d'entrer dans l'étude. Quatre cohortes de sarcomes
ont été étudiées : LMS, LPS, synovialosarcome et un groupe « autres
types histologiques ». Au total, 142 patients ont été inclus.
Le pazopanib était bien toléré, avec la fatigue, l'HTA et la
diarrhée comme principaux effets secondaires. Les toxicités de
grade 3 et 4 étaient rares. La cohorte « LPS » était fermée
dès la fin de la première strate pour cause d'inefficacité. En
revanche, après le recrutement complet dans chacune des trois
autres cohortes (41 patients atteints de LMS, 37 de
synovialosarcome et 41 porteurs « d'autres types de sarcomes »),
les taux de non-progression à trois mois étaient respectivement de
44, 49 et 39 % pour les LMS, les synovialosarcomes et les « autres
types de sarcomes ». L'objectif principal était donc atteint pour
ces trois cohortes. Ces résultats encourageants favorisent la
poursuite du développement du pazopanib dans les LMS, les
synovialosarcomes et les « autres types de sarcomes ». Basée sur
les résultats de cette étude de phase II, une étude de phase III
randomisée, internationale, multicentrique, est actuellement
menée par le STBSG-EORTC et compare l'efficacité du pazopanib
versus un placebo, dans les STM métastatiques non LPS, ayant reçu
jusqu'à quatre lignes de chimiothérapie (étude fermée aux
inclusions depuis le 1er janvier 2010).
À côté des inhibiteurs de VEGFR utilisés en monothérapie,
l'utilisation combinée d'une thérapie ciblée antiangiogène
anti-VEGF avec une chimiothérapie cytotoxique peut s'avérer
particulièrement intéressante, comme c'est notamment le cas lors de
l'association du bevacuzimab (anticorps anti-VEGF) et de la
chimiothérapie cytotoxique dans les cancers du poumon non à petites
cellules, les cancers du côlon et du sein. D'Adamo et al. [26]
ont rapporté les résultats d'une étude de phase II combinant le
bevacuzimab et la doxorubicine chez 17 patients atteints de STM
métastatique, ayant reçu une seule ligne de chimiothérapie
antérieure sans anthracycline. Il n'y avait pas de
stratification par sous-type histologique de sarcome. L'objectif
principal était le taux de RO. La doxorubicine est administrée
à la dose de 75 mg/m2 par cycle, suivie par le
bevacuzimab administré à la dose de 15 mg/kg chaque
21 jours. Malgré l'utilisation de dexrazoxane pour
des doses cumulées de doxorubicine supérieures à
300 mg/m2, une toxicité cardiaque de grade
supérieur à 2 était rapportée chez six patients, soit plus
importante que celle envisagée. Seulement, deux patients ont
présenté une RO, mais 11 sur 17 patients (65 %) ont une maladie
stable pendant plus de quatre cycles (12 semaines). Dans cette
étude, 65 % des patients présentaient un LMS (11/17).
La combinaison de la doxorubicine et du bevacuzimab est
toxique. Même si le taux de RO est faible, le taux de survie sans
progression apparaît intéressant. Cela suggère peut-être d'associer
d'autres chimiothérapies cytotoxiques actives dans les sarcomes
(comme l'ifosfamide par exemple) avec le bevacuzimab. Actuellement,
l'utilisation combinée de bevacuzimab et d'autres chimiothérapies
cytotoxiques n'a pas encore été rapportée dans les STM
métastatiques. Cependant, l'utilisation compassionnelle du
bevacuzimab chez les enfants ou adolescents porteurs de tumeurs
solides réfractaires aux chimiothérapies conventionnelles ou en
rechute a été rapportée dans une étude [27]. Les auteurs y
rapportent, notamment, l'utilisation concomitante de l'association
bevacuzimab et topotécan chez deux patients présentant une rechute
multifocale de rhabdomyosarcome (RMS) alvéolaire et de RMS
pléiomorphe. Une RP est rapportée chez le patient atteint de RMS
pléiomorphe.
Actuellement, des résultats préliminaires suggèrent fortement
que les ITK anti-VEGFR comme le sorafenib, le sunitinib et le
pazopanib exercent une activité antitumorale dans les STM
métastatiques. Cette sensibilité semble être différente selon le
sous-type histologique de sarcome. L'inhibition de l'angiogenèse
est une approche thérapeutique de grande valeur pour traiter
différentes tumeurs solides, et cette approche peut certainement
aussi être étendue à certains sous-types de sarcomes. Cependant,
l'efficacité des inhibiteurs de l'angiogenèse, dans ces tumeurs
rares, pourra être établie seulement en menant des études de
recherche clinique collaboratives (sur le plan international)
avec un design et une méthodologie vraiment appropriés.
Conflit d'intérêts
aucuns.
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