ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Marie Darbon
La voie RAS/RAF MAP kinase joue un rôle clé dans la
transmission des signaux prolifératifs générés à la surface des
cellules par les facteurs de croissance. L'activation de RAS (HRAS,
NRAS ou KRAS) conduit au recrutement au niveau membranaire d'un
membre de la famille des kinases RAF (ARAF, BRAF ou CRAF) et à
l'activation successive des kinases MEK1/2 et ERK1/2 [1].
Ce mécanisme d'activation de la voie MAP kinase pourrait
mettre en jeu la formation d'hétérodimères BRAF/CRAF [2].
L'activation de cette voie de signalisation joue un rôle
particulièrement important dans le développement des cancers et
notamment des mélanomes où des mutations de NRAS et de BRAF sont
observées avec une fréquence élevée (près de 30 % et 70 %,
respectivement). La majorité des mutations BRAF consiste en
une substitution Val600Glu dans la boucle activatrice de l'enzyme,
conduisant à son activation constitutive et à la stimulation de la
cascade MEK/ERK [3].
Une étude récente parue dans la revue Cell [4] met à jour un
nouveau mécanisme d'activation de la voie MAP kinase qui revêt une
importance potentielle majeure pour le ciblage thérapeutique des
mélanomes. L'essentiel de cette étude est conduit sur des lignées
cellulaires et met en jeu deux types d'inhibiteurs de RAF : le
Sorafenib, de spécificité large (il inhibe notamment les différents
membres de la famille RAF), d'une part, et le PLX4720 ou le 885-A,
spécifiques de BRAF et notamment de sa version mutée BRAF-V600E,
d'autre part. Comme attendu, ces différents inhibiteurs, de même
que l'inhibiteur de MEK, PD184352, inhibent la voie MAP kinase dans
des cellules de mélanome avec BRAF-V600E mais, de façon
surprenante, seuls le Sorafenib et le PD184352 inhibent
l'activation de cette voie dans des cellules de mélanome présentant
une version mutée de NRAS ; les deux inhibiteurs spécifiques de
BRAF induisent au contraire une suractivation de MEK/ERK dans ces
cellules. L'extinction par ARN interférence de l'expression de NRAS
ou de CRAF abolit cette suractivation et rétablit l'inhibition de
la voie MAP kinase. Les auteurs montrent que dans les cellules
avec NRAS mutée, l'activité kinase BRAF est inhibée et que le 885-A
stimule l'activité CRAF. Ainsi, dans ces cellules, CRAF semble
responsable de l'activation de MEK/ERK induite de façon paradoxale
par les inhibiteurs de BRAF. Par immunoprécipitation croisée, les
auteurs montrent que les inhibiteurs de RAF induisent l'association
de CRAF et BRAF dans des cellules avec RAS mutée mais pas dans les
cellules BRAF-V600E. Le rôle essentiel de RAS dans
l'association de BRAF et CRAF est confirmé par le fait que cette
association n'est plus observée lorsque l'on exprime dans les
cellules un mutant CRAF (R89L) ou un mutant BRAF (R188L) incapables
de se lier à RAS. Les auteurs rapportent aussi que dans des
cellules de mélanome ne présentant de mutation ni sur RAS ni sur
BRAF, l'association de BRAF et CRAF n'est observée qu'après
stimulation par le facteur de croissance EGF (lequel induit
l'activation de RAS et celle de la voie MAP kinase) en présence de
l'inhibiteur de BRAF, 885-A. L'utilisation d'un mutant BRAF (T529N)
résistant à l'action inhibitrice du 885-A (du fait d'une
affinité très diminuée) suggère que l'association de BRAF et CRAF
est dépendante de la liaison de l'inhibiteur à BRAF. L'expression
dans les cellules d'une version inactive (« kinase-dead ») de BRAF
(D594A) conduit à une association pérenne de BRAF et CRAF et à une
activation constitutive de la voie MAP kinase, démontrant que
l'inhibition de BRAF est requise pour l'association BRAF/CRAF.
L'utilisation d'un mutant CRAF (T421N) présentant une affinité très
diminuée pour les inhibiteurs kinases n'empêche pas l'association
de BRAF et CRAF. Mieux, à l'instar du 885-A, le Sorafenib induit
alors une sur-activation de ERK.
L'ensemble de ces résultats est compatible avec le modèle
présenté sur la figure 1 : dans les
cellules où RAS est activée par mutation oncogénique, BRAF est
cytoplasmique et c'est l'activation de CRAF, recrutée au niveau
membranaire, qui induit l'activation de la voie MAP kinase (figure 1A).
L'inhibition de BRAF par les inhibiteurs spécifiques tels que le
885-A (figure 1B) induit son
recrutement au niveau membranaire (par un mécanisme qui reste à
préciser) et son association à CRAF lié à (et activé par) RAS.
Il s'ensuit une suractivation de la voie MEK/ERK.
Les inhibiteurs pan-RAF tels que le Sorafenib (figure 1C) induisent
également l'association de BRAF et CRAF suite à l'inhibition de
BRAF mais ils inhibent également CRAF et abolissent ainsi
l'activation de la voie MAP kinase.
La mise en jeu d'un tel mécanisme d'activation de la voie MAP
kinase par inhibition de BRAF est confirmée dans un modèle de
souris transgénique où l'expression conditionnelle d'un mutant Kras
(G12D) dans les mélanocytes ne produit qu'une hyperpigmentation de
la queue de l'animal alors qu'elle induit la formation de tumeurs
de type mélanome lorsqu'une version inactive de Braf (D594A) est
conjointement surexprimée. Une association Braf/Craf est observée
dans les cellules issues de ces tumeurs.
Une seconde étude à paraître dans la revue Nature et publiée en
ligne [5] confirme l'activation de la voie MAP kinase par les
inhibiteurs de RAF dans un modèle cellulaire avec KRAS mutée et
BRAF sauvage. Cette activation met là encore en exergue la
formation de dimères RAF et l'activation consécutive de CRAF.
Comme attendu, les inhibiteurs de RAF inhibent au contraire la voie
MAP kinase dans des cellules exprimant BRAF-V600E, une inhibition
abolie dans ces cellules par l'expression simultanée d'une version
de RAS mutée.
Ces études ont d'importantes implications potentielles sur le
plan clinique. Elles suggèrent en effet que l'action antitumorale
des inhibiteurs spécifiques de BRAF dépend du statut des protéines
RAF et RAS. Ils seront efficients dans les tumeurs BRAF-V600E
sans mutation RAS mais pas dans les tumeurs où RAS est activée,
notamment celles exprimant une version oncogénique de RAS. Dans ce
dernier cas, ils pourront au contraire favoriser la progression
tumorale. Par ailleurs, les tumeurs BRAF-V600E sensibles pourront
devenir résistantes à l'action de ces inhibiteurs si une mutation
RAS se produit au cours du traitement. Dans toutes les tumeurs où
RAS est activée, l'utilisation d'inhibiteurs pan-RAF ou, mieux,
d'inhibiteurs spécifiques de CRAF ou de MEK, est donc
souhaitable.
Références
1 Wellbrock C, Karasarides M, Marais R. The RAF
proteins take centre stage. Nat Rev Mol Cell Biol 2004 ;
5 : 875-85.
2 Weber CK, Slupsky JR, Kalmes HA, Rapp UR.
Active Ras induces heterodimerization of cRaf and BRaf. Cancer Res
2001 ; 61 : 3595-8.
3 Gray-Schopfer V, Wellbrock C, Marais R.
Melanoma biology and new targeted therapy. Nature 2007 ;
445 : 851-7.
4 Heidorn SJ, Milagre C, Whittaker S,
Nourry A, Niculescu-Duvas I, Dhomen N, et al.
Kinase-dead BRAF and oncogenic RAS cooperate to drive tumor
progression through CRAF. Cell 2010 ; 140 : 209-21.
5 Poulikakos PI, Zhang C, Bollag G, Shokat KM, Rosen N. RAF
inhibitors transactivate RAF dimers and ERK signalling in cells
with wild-type BRAF. Nature 2010 Feb 23. [Epub ahead of print].
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