ARTICLE
Auteur(s) : H Errihani1,5, H Mrabti1, Y
Sbitti1, W Kaikani1, I
El Ghissassi1, S Afqir1, S
Boutayeb1, M Farik1, A Riadi2, M
Hammoudi3, H Chergui4
1Service d’oncologie médicale, Institut national
d’oncologie Sidi-Mohamed-Benabdellah, avenue Allal-El-Fassi,
BP 6542, Rabat, Maroc
2Unité de psychologie, Institut national
d’oncologie Sidi-Mohamed-Benabdellah, avenue Allal-El-Fassi,
BP 6542, Rabat, Maroc
3Faculté de droit de Rabat, Maroc
4Faculté de lettres de Rabat, Maroc
5Arome (Association de radothérapie et d’oncologie de la
Méditerranée), www.aromecancer.org
Introduction
Le pronostic de la maladie cancéreuse s’est nettement amélioré lors
des dernières années, les patients survivent de plus en plus
longtemps à cette maladie, avec des traitements qui sont souvent
longs, onéreux et non dénués de complications. Ainsi, la
compréhension du profil psychosocial des patients atteints de
cancer et sa prise en compte dans le traitement et le
suivi sont indispensables afin de leur assurer une qualité de vie
acceptable.
Malgré cette évolution favorable dans la prise en charge
thérapeutique du cancer, permettant dans certains cas la guérison,
le cancer a toujours une connotation péjorative avec un impact
significatif sur le comportement du patient et de son entourage.
Cet impact est variable selon la spécificité du contexte
socio-culturel et de chaque région. C’est pour cette raison que
nous avons essayé d’approcher le profil des patients marocains
atteints de cancer, à travers plusieurs études qui ont été menées à
l’Institut national d’oncologie (INO) de Rabat. L’INO étant le plus
grand centre anticancéreux au Maroc, recrutant plus de 5 000
nouveaux cas par an.
Ces études étaient prospectives, incluaient entre 125 et
1 600 patients et étaient basées sur des questionnaires
établis par un panel de spécialistes : oncologue médical,
psychologue et sociologue. La première a été publiée en 2005
[1] et avait rapporté les caractéristiques psychosociales de
1 000 patients atteints de cancers marocains suivis à l’INO
(42,8 % étaient des femmes). Dans une deuxième nous nous sommes
intéressés à ces mêmes caractéristiques chez 600 patientes
suivies pour cancer du sein [2]. La religion étant
omniprésente dans notre contexte, une troisième étude publiée en
2008 [3] s’était particulièrement intéressée à l’impact de la
survenue du cancer sur la pratique religieuse chez 1 600
patients. La dernière étude en date (présentée au congrès de
la Société française de psycho-oncologie en 2007) [4] a été
consacrée à l’impact du cancer et de ses traitements sur la
sexualité, aussi bien du point de vue du patient (97 cas) que de
celui de l’équipe soignante (28 cas).
Avant de présenter les principales données de ces études, il est
important de comprendre certains aspects particuliers de la société
marocaine. Celle-ci est constituée d’un métissage entre Berbères
(60 %) et Arabes, employant deux dialectes différents, la langue
officielle étant l’arabe. La quasi-totalité des patients sont
de confession musulmane. L’assurance maladie obligatoire n’a été
mise en place que récemment, seuls les fonctionnaires du secteur
public (10 %) ont une mutuelle prenant en charge le coût des soins.
Il existe une partie non négligeable de la population soignée
qui est d’origine rurale et analphabète.
Toutes ces caractéristiques de la population marocaine
conduisent évidemment à des difficultés majeures d’information et
de prise en charge psychologique.
Contexte socioéconomique
La pauvreté des patients marocains, en particulier ceux consultant
dans un établissement public, est le principal handicap dont ils
souffrent, avec un impact inéluctable sur l’équipe soignante et la
prise en charge thérapeutique. Il ressort de toutes les études
réalisées que cette difficulté économique est présente au premier
plan. En effet, 64 à 87 % des patients ont un faible revenu ou sont
au chômage et ne bénéficient pas de sécurité sociale prenant en
charge le coût des soins [1-3]. Ces patients disposent d’un
certificat d’indigence qui leur permet de bénéficier gratuitement
des prestations offertes par l’hôpital public, lesquelles se
limitent à des médicaments anticancéreux peu coûteux. Cela oblige
les médecins à adapter les protocoles de traitement en fonction des
moyens financiers et des stocks disponibles à l’hôpital et non aux
standards thérapeutiques qui incluent des médicaments de plus en
plus onéreux (thérapeutiques ciblées et nouvelles drogues de
chimiothérapie). Le patient est non sans ignorer ces
aménagements thérapeutiques, ce qui a un impact psychologique très
important en raison de la crainte de l’inefficacité du traitement.
Seulement 10 à 15 % des patients sont fonctionnaires de l’État et
ont une mutuelle couvrant la majorité des soins, 5 à 7 % ont la
possibilité de subvenir au coût des traitements grâce à leurs
revenus [1-3].
L’éloignement des patients est également un facteur contributif
majeur. En effet, 70 à 75 % des patients sont d’origine rurale, et
50 % habitent à plus de 200 km de l’hôpital. Cet éloignement
impose des dépenses pour assurer le transport ainsi que le séjour
dans un hôtel pendant le traitement ou en en attendantun
rendez-vous.
À la fatigue provoquée par la maladie cancéreuse, ses
traitements, l’éloignement du domicile par rapport à l’hôpital,
s’ajoute l’impact psychologique de cette incapacité matérielle et
financière à assurer des soins optimaux.
Analphabétisme
Toutes les études réalisées retrouvaient un taux élevé
d’analphabétisme allant jusqu’ à 38 % [1-3]. Parmi les personnes
scolarisées, seulement 7 à 9 % avaient atteint un niveau d’études
supérieures (universitaire). Le reste des patients a été à
l’école coranique (6-7 %), à l’école primaire (22 %) ou au lycée
(26 %). Cet analphabétisme, auquel s’ajoute l’existence du dialecte
berbère (parlé comme unique langue par 25 % des patients) [1], sont
à l’origine de difficultés de communication entre personnels
soignants et patients. En effet, il est difficile, voire parfois
exclu, d’expliquer aux patients analphabètes leur maladie, les
effets secondaires des traitements prévus et encore moins le
pronostic. Cela engendre une anxiété, à la fois, de la part du
patient mais aussi du médecin qui doit assurer seul la prise en
charge thérapeutique sans que le patient ne soit impliqué. Dans
l’étude rapportant le profil psychosocial des patients atteints de
cancer au Maroc [1], sur 1 000 cas 33 % méconnaissaient leur
maladie et son pronostic. De même, certains malades adoptent des
attitudes à l’encontre du projet thérapeutique : éloignement des
cycles de traitements, emploi de plantes conseillées par des
marabouts [1-3]. Il existe également des interprétations
erronées telles que la peur de la contagion de la maladie, la
surévaluation du pronostic péjoratif du cancer (9 %) ou, au
contraire, sa sous-évaluation [1].
L’annonce d’un diagnostic de maladie potentiellement létale,
telle qu’un cancer, n’est jamais une situation facile tant pour le
patient que pour le médecin.
Ainsi, un dispositif d’annonce des cancers a été mis en place
dans le cadre du Plan cancer, en France [5, 6].
C’est une nouvelle qui va complètement bouleverser sa
représentation de l’avenir. Elle modifie complètement l’existence
du patient et de son entourage.
L’annonce d’un diagnostic de cancer constitue un véritable choc
pour le patient, puisque la survenue de cancer est assimilée dans
l’esprit du patient à la souffrance et à la mort.
Il s’agit d’un moment clé de la prise en charge des patients.
L’annonce doit respecter certaines règles de communication dans son
énonciation. Son objectif principal est de favoriser une meilleure
adaptation à la maladie et à ses traitements, mais également une
meilleure compréhension des informations divulguées et l’apport de
réponses à toutes les interrogations du patient. L’objectif global
est d’éduquer le patient et de le rendre acteur de sa maladie
[6].
L’annonce du diagnostic de cancer, de nos jours, doit obéir à
des règles bien précises, mais cela suppose une capacité de
compréhension des informations divulguées (alphabétisation), une
implication du patient en tant qu’acteur de sa santé, un souhait du
patient d’être mieux informé et plus impliqué dans le choix
concernant les décisions médicales et les options thérapeutiques
possibles.
Dans le contexte marocain, le niveau d’étude des patients et
leur analphabétisme rendent difficile une annonce de diagnostic de
cancer telle qu’elle est réglementée dans d’autres pays
industrialisés.
Il faut souligner le rôle de l’entourage dans notre contexte,
qui est le plus souvent impliqué dans l’annonce du diagnostic de
cancer. Actuellement, au Maroc, il n’existe pas de loi régissant
l’annonce du diagnostic de cancer. Un Plan cancer est en cours
d’élaboration, prenant en compte l’aspect d’annonce du diagnostic
de cancer.
Par ailleurs, dans l’étude s’intéressant aux caractéristiques
psychosociales des patients atteints de cancers marocains, 42,8 %
des patients étaient des femmes, le taux d’analphabétisme était
plus important chez les femmes que chez les hommes, induisant par
conséquent une incompréhension plus importante des informations
médicales par les femmes, à savoir des effets secondaires du
traitement ainsi que du pronostic. Cette ignorance de la maladie
est accentuée par le contexte socioculturel de la femme marocaine,
qui occupe un rang inférieur à celui de l’homme dans les échelons
de la hiérarchie sociale, en particulier dans les milieux
défavorisés et illettrés. Par ailleurs, la femme analphabète est
également souvent dépendante financièrement de son mari, qui va
prendre en charge le coût des soins. Cette vulnérabilité sociale,
juridique et économique est à l’origine d’une plus grande
souffrance et de désarroi d’une patiente marocaine atteinte de
cancer par rapport à un patient de sexe masculin. Cela est illustré
par le nombre plus important de patientes femmes victimes de
divorces et de séparations motivés par le conjoint (cf. chapitre :
« Sexualité et cancer »), alors qu’au contraire lorsqu’il s’agit
d’un patient de sexe masculin atteint de cancer, celui-ci est
souvent soutenu par sa femme.
Concernant le recours aux médecines alternatives (26 % dans
l’étude réalisée sur plus de 1 000 cas [1] et 19 % des
patientes marocaines atteintes de cancers du sein [2]), pratiquées
par les marabouts et « fquihs », celles-ci émanent de croyances
ancrées dans la culture traditionnelle marocaine, certes plus
fréquentes dans les milieux illettrés, mais également pratiquées
par des patients instruits, sans différence notée entre les deux
sexes.
Religion et cancer
Le diagnostic et le traitement du cancer peuvent engendrer une
anxiété et une dépression, lesquelles peuvent avoir un impact
significatif sur le rôle de la religion dans la vie quotidienne. En
effet, la survenue du cancer est directement liée, dans l’esprit
des patients, à la survenue d’un décès proche, ce sentiment pouvant
être responsable d’une péjoration de l’avenir et d’une incapacité à
éprouver intérêt et plaisir dans la vie à cause de l’éventualité
d’une mort imminente. Il peut également se produire une
anxiété quant à un avenir incertain, en particulier une évolution
incertaine de la maladie, l’espoir de guérison étant toujours
présent [3].
Plusieurs études, en particulier occidentales, ont
étudié les interactions entre religion, spiritualité et
adaptation au cancer [7-11]. Au Maroc, l’Islam est la religion
prédominante. Dans la culture arabo-berbéro-musulmane, l’impact de
la survenue du cancer est très particulier, et le retentissement
est différemment apprécié en fonction du degré de conviction et des
pratiques religieuses.
Sur une série de 1 600 patients présentant un cancer,
traités et suivis à l’INO, des malades ont été interrogés par un
questionnaire comportant plusieurs items approchant le
retentissement de la maladie sur le patient musulman croyant,
pratiquant ou non.
Cette étude avait permis d’identifier deux groupes de patients :
croyants pratiquants (49 %).
L’impact de la survenue du cancer était variable enfonction du
degré de pratique : chez les non-pratiquants, le principal
sentiment rapporté était celui de culpabilité, le patient pensait
systématiquement qu’il était « mauvais » musulman et craignait le
châtiment divin. Ce mode de pensée engendrait dans 95 % cas
une pratique de la religion, souvent avec extrémisme. Dans certains
cas, ces pratiques étaient à l’encontre des recommandations du
médecin (jeûne et pèlerinage durant la chimiothérapie). Dans le
groupe des patients pratiquants, le cancer représentait un test
divin (dans le Coran, il est stipulé que Dieu teste les meilleurs
de ses fidèles pour les récompenser), par conséquent il en
découlait une acceptation de la maladie, voire une fierté d’avoir
étéchoisi et testé par Dieu ainsi qu’une persistance dans la
pratique.
Dans les deux groupes de patients, de nouveaux comportements
religieux ont été retrouvés : en particulier vestimentaires, chez
la femme (port du voile dans 68 % des cas, 32 % le gardant
uniquement durant lescycles de chimiothérapie en raison de
l’alopécie, et les autres de manière permanente). Cette notion de
port du voile après découverte du cancer a également été retrouvée
dans la cohorte de 600 patientes atteintes de cancer du sein [3].
D’autres patients arrêtaient le tabac et l’alcool, dans l’étude
rapportant les caractéristiques psychosociales des patients
atteints de cancers marocains : un tabagisme chronique a été
retrouvé chez 128 patients, tous des hommes ; 76,5 % avaient arrêté
après la découverte de la maladie. D’autres patients se traitaient
par des plantes et des aliments recommandés par le Coran (miel,
pivot, graines de nigelle, etc.), voire même luttaient contre
l’analphabétisme pour pouvoir lire le Coran et invoquer le bon
Dieu.
Le rôle de la religion en tant que refuge pour le patient (WHY
ADD A S) !!! atteints de cancers n’est pas spécifique aux
musulmans, plusieurs études menées chez les populations
occidentales, chrétiennes révélaient que la religion atténuait la
détresse et le désespoir des malades et leur permettait d’accepter
la maladie comme étant le destin que Dieu leur avait réservé
[5-8].
Le soutien par la religion est en général bénéfique pour la
qualité de vie des patients, en particulier pour surmonter angoisse
et dépression.
Balboni et al. avaient mené une étude incluant
338 patients, s’intéressant au rôle de la religion et de la
spiritualité dans l’adaptation au cancer et leur impact sur la
qualité de vie des patients atteints de cancers [7]. Cette étude
multicentrique, réalisée aux États-Unis, incluait des patients de
toute origine. La religion était considérée comme importante
chez plus de 80 % des participants, en majorité les Hispaniques (79
%) et les Afro-Américains (89 %) en comparaison aux Blancs (59 %).
Le recours à la religion avait un impact statistiquement
significatif sur la qualité de vie des patients. La religion
était perçue comme le moyen préféré des patients pour allonger leur
survie par rapport aux autres thérapeutiques [7].
Une autre étude rapportée par Gall et al., incluant 93
patientes porteuses d’un cancer du sein, avait conclu que les
patientes les moins pratiquantes et les moins impliquées dans la
religion, préalablement à la survenue du cancer, auront un impact
négatif lors du recours à la religion au moment de la survenue du
cancer étant donné le stress engendré [8].
Pour les patients porteurs d’une maladie potentiellement létale,
telle qu’un cancer à un stade avancé, le recours à la religion peut
être un facteur important influençant la qualité de vie, comme cela
a été suggéré dans la littérature. Ce concept a été confirmé
dans une étude portant sur 170 patients atteints de cancers à un
stade avancé [9]. La religion permettait effectivement d’avoir
une meilleure qualité de vie, et le recours à la religion semblait
plus important chez les patients qui avaient des signes
fonctionnels plus marqués.
Une étude menée dans une population musulmane turque avait
également retrouvé que le sentiment de culpabilité peut être assez
souvent observé, en particulier chez les femmes ayant un cancer
gynécologique. Ce même sentiment pourrait donc s’exprimer
aussi selon une interprétation religieuse [12].
Les données de cette étude prouvaient réellement, malgré ses
limites, que la religion avait un impact considérable chez le
patient musulman, lui permettant de s’adapter à l’impact
psychologique négatif engendré par la maladie cancéreuse.
En effet, la religion et le recours à Dieu permettraient
d’apaiser les troubles psychologiques engendrés, qu’il s’agisse de
l’anxiété en priant Dieu pour la guérison ou de la dépression en
espérant et en invoquant le paradis après la mort.
Sexualité et cancer
Par le passé, le lien entre cancer et sexualité était parfois perçu
comme incongru, tant la lutte pour la survie était au premier plan.
De nos jours, les patients survivent de plus en plus
longtemps, les conséquences du cancer et de ses traitements sur la
qualité de vie des patients mettent en lumière l’incidence
particulière sur la sexualité. Traiter un malade atteint d’un
cancer c’est aussi l’aider à ne plus souffrir physiquement
etmoralement, l’aider à garder sa place dans sa vie affective et
sexuelle en fait partie [4].
La société marocaine offre, depuis longtemps, des modèles
identificatoires ambivalents : traditionnels et conservateurs,
d’une part, et « modernes » libéraux se réclamant de l’influence
européenne, d’autre part. Le patient marocain, lourd de ses
traditions, issu d’une société conservatrice, n’ose pas toujours
aborder sa sexualité aussi bien au sein de son couple qu’avec
l’équipe soignante, laquelle ne se préoccupe pas forcément de ce
sujet.
Ainsi, une étude prospective a été réalisée afin d’évaluer
l’impact du cancer sur la sexualité des patients ainsi que le point
de vue de l’équipe soignante sur ce sujet.
Quatre-vingt-dix-sept patients avaient participé àl’étude, en
majorité de sexe féminin (84 %), plus de la moitié des cancers
impliquaient un organe sexuel et/ou génital (58 %).
La majorité des patients suggéraient que le cancer avait un
impact sur leur vie sexuelle, cet impact se traduisait par
l’absence ou la diminution de la fréquence des rapports ainsi que
l’insatisfaction lors des rapports. Les différentes causes
physiques et psychologiques évoquées étaient : le refus du
partenaire, la fatigue, la baisse de la libido, la peur de la
contagion, la diminution de l’attrait sexuel. Les causes, en
particulier chez les femmes, étaient : l’éloignement du mari
(hospitalisation), la baisse de la sensibilité du sein, la tumeur
en place, la sécheresse vaginale et la dyspareunie. Chez l’homme,
il s’agissait essentiellement de troubles de l’érection et de
l’éjaculation.
Concernant les répercussions sur la sexualité et les relations
des couples, les femmes semblaient en être les principales
victimes, la répercussion essentielle étant le changement du statut
marital des patients, avec un taux élevé de divorces après le
diagnostic de la maladie. Les femmes étaient les principales
victimes de divorces et de séparations motivés par le conjoint,
alors qu’à l’inverse elles soutenaient leur mari lorsqu’il était
malade. En effet, 37 % des patients avaient divorcé après la
survenue du cancer, le taux de divorce (30 %) était nettement plus
important lorsque c’était l’épouse qui avait contracté la maladie
[4]. Certaines femmes étaient même prêtes à rechercher une deuxième
épouse à leur mari (six patientes).
L’impact de la survenue du cancer sur le statut marital des
patients a été retrouvé dans toutes les études, ainsi dans la
cohorte la plus large incluant 1 600 patients [2] : 58 % des
patients étaient mariés avant la maladie, 25 % étaient célibataires
et 17 % étaient divorcés, dont 41 % avaient divorcé après le
diagnostic de cancer (tableaux 1,
2).
L’une des principales données de cette étude est que la majorité
des patientes présentaient un cancer gynécologique ou mammaire,
cela pourrait s’expliquer par la fréquence du cancer du sein
(premier cancer de la femme) ainsi que le cancer du col dans notre
contexte.
L’impact psychologique du cancer du sein a une double origine :
d’une part, il est lié à l’image du cancer qui signifie souffrance,
décès et, d’autre part, àl’image des seins, symbole de féminité, de
maternité et de sexualité.
Baize et al. ont publié une revue de la littérature
présentant les effets particuliers du diagnostic du cancer du sein
[13]. Tout d’abord, les seins sont un symbole de maternité et, par
conséquent, donnent à la femme la possibilité de procréer, mais ils
représentent également un symbole de féminité et de sexualité (zone
érogène).
Par ailleurs, le traitement du cancer du sein va engendrer des
altérations physiques et psychologiques. Il ressort de la
littérature que la mastectomie et la chimiothérapie sont les
traitements qui altèrent le plus l’image corporelle de la femme,
surtout avant l’âge de 50 ans [13].
Le curage axillaire peut être à l’origine de douleurs
neuropathiques ou d’un lymphœdème, avec diminution de la mobilité
du membre supérieur. La mastectomie peut être responsable du
syndrome du sein fantôme chez 25 à 54 % des patientes, douleurs
rapportées après amputation d’un membre [13].
La chirurgie entraîne un préjudice esthétique non seulement en
rapport avec l’ablation du sein, mais également par des cicatrices
inesthétiques après traitement conservateur.
La chimiothérapie engendre également un préjudice physique par
l’intermédiaire de l’alopécie, mais également un impact réel sur la
libido à cause des autres effets secondaires : nausées,
vomissements, mucite, asthénie.
Parmi les toxicités de la chimiothérapie, il ne faut pas oublier
l’aménorrhée qui est une source de stress et d’anxiété pour la
jeune femme qui voit sa fertilité future compromise [13-15].
Les principaux troubles psychologiques engendrés par ces
altérations sont l’anxiété et la dépression, l’anxiété étant la
plus fréquente.
Tous ces troubles physiques qui altèrent les attributs de la
féminité (mastectomie ou tumorectomie, dépilation, alopécie), les
effets secondaires, tels que les nausées, les vomissements et
l’asthénie, modifient la perception de la femme de sa propre image,
du regard des autres et surtout de son conjoint et l’empêchent
d’éprouver du désir et du plaisir. La femme ne se sentira plus
séduisante et va fuir les rapports sexuels [13].
La sécheresse vaginale, induite par la ménopause précoce étant
responsable de dyspareunie, l’éviction des rapports sexuels sera
d’autant plus importante.
La femme peut en venir à se culpabiliser à l’idée de gâcher la
vie de son partenaire.
Son compagnon peut avoir également une modification de la
perception du corps de sa femme (sein amputé, corps blessé),
engendrant une diminution de l’attrait sexuel envers elle [13].
Peut s’installer alors dans le couple un manque de dialogue et
de compréhension faisant obstacle à la vie relationnelle comme à la
vie sexuelle, ce qui est source de divorces et de séparations.
L’impact de la survenue de cancers gynécologiques chez la femme
concerne également les répercussions sur sa fertilité. Aux
États-Unis, l’étude de Partridge et al. a porté sur 657 femmes
en âge de procréer et traitées deux ans plus tôt pour un cancer.
Soixante-douze pour cent des femmes ont discuté des risques de
stérilité liés aux traitements avec leur médecin, et 29 % ont dit
en avoir tenu compte dans leurs prises de décision [13].
Il faut rappeler que le diagnostic de cancer dans notre pays se
fait souvent à un stade avancé, réduisant les possibilités de
traitement conservateur.
Ainsi, l’annonce du diagnostic d’un cancer gynécologique est un
moment clé qui déterminera les rapports de confiance, mais aussi la
compliance aux traitements et le vécu de la maladie. Cette annonce
doit obéir àcertaines règles, notamment consacrer le temps
nécessaire pour le dialogue avec la patiente, de préférence en
présence d’un membre de son entourage, les informations divulguées
doivent être progressives.
Ces données de littérature semblent en concordance avec les
résultats de notre étude. Néanmoins, le sentiment de culpabilité
des femmes vis-à-vis de leur conjoint, du fait de leur maladie et
leur incapacité à assurer leur devoir conjugal (incluant les
rapports sexuels), semble plus marqué dans notre société,
conduisant certaines d’entre elles à aller jusqu’à la recherche
d’une deuxième femme pour leur mari, la polygamie n’étant pas
proscrite par la loi.
Concernant l’intérêt porté par l’équipe soignante (28 médecins
et infirmiers) à la sexualité des patients, dans notre étude, la
majorité avait déclaré ne jamais aborder spontanément la question
de la sexualité avec ses malades. Certains d’entre eux abordaient
le sujet avec leurs patients si l’organe impliqué était investi
dans l’acte sexuel (sein ou appareil génital). Les raisons
évoquées pour ce manque de communication étaient : l’absence de
demande du patient, la peur de la réaction du patient, le manque de
connaissances sur le sujet, la futilité du sujet du fait de la
priorité donnée aux soins, les conditions de travail, en
particulier la contrainte de temps.
Tableau 1 Statut matrimonial avant la maladie.
|
Caractéristiques
|
Femmes (pourcentage) [n = 49]
|
Hommes (pourcentage) [n = 13]
|
Total (n = 62)
|
|
Marié
|
48 (97)
|
12 (92)
|
60
|
|
Célibataire
|
1 (3)
|
|
1
|
|
Divorcé
|
|
1 (8)
|
1
|
Tableau 2 Statut matrimonial après la maladie.
|
Caractéristiques
|
Femmes (pourcentage) [n = 49]
|
Hommes (pourcentage) [n = 13]
|
Total (n = 62)
|
|
Changement statut matrimonial
|
15 (30)
|
1 (7)
|
16
|
|
Séparation
|
|
|
|
|
Motivée par la patiente
|
1 (2)
|
|
1
|
|
Motivée par le conjoint
|
2 (4)
|
|
2
|
|
Divorce
|
|
|
|
|
Motivé par le conjoint
|
4 (9)
|
1 (7)
|
5
|
|
Demande au conjoint de se remarier
|
6 (12)
|
|
6
|
|
Cherche elle-même une deuxième femme
|
2 (4)
|
|
|
Conclusion
L’impact de la survenue du cancer dans l’environnement marocain
émane du profil socioculturel, économique et religieux des
patients. Il est important de tenir compte de ces données dans
la prise en charge thérapeutique des malades afin de mieux les
soulager, ce qui s’avère parfois difficile pour l’équipe soignante.
Le principal soulagement semble venir des croyances
religieuses profondes qui aident, à la fois, à accepter la maladie,
mais aussi tous les obstacles socioéconomiques qui l’accompagnent.
L’entourage familial, avec son aide à la fois affective et
économique, joue également un rôle important dans le soutien
psychologique du patient.
Conflits d’intérêts
aucuns.
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