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Polymorphismes du CYP2D6 et tamoxifène : perspectives thérapeutiques dans la prise en charge des cancers du sein hormonodépendants


Bulletin du Cancer. Volume 97, Numéro 3, 311-20, mars 2010, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2010.1038

Résumé   Summary  

Auteur(s) : J Barrière, J-L Formento, G Milano, J-M Ferrero , Département d’oncologie médicale, centre Antoine-Lacassagne, 06189 Nice cedex 02, France, Laboratoire d’oncopharmacologie, centre Antoine-Lacassagne, 06189 Nice cedex 02, France.

Résumé : Le tamoxifène est une prodrogue métabolisée principalement par le cytochrome CYP2D6. Il existe plus de 80 variants décrits pour le gène CYP2D6 qui aboutissent à quatre phénotypes enzymatiques différents, allant d’une activité nulle à une activité augmentée, en passant par une activité normale ou diminuée. Il existe actuellement six études rétrospectives suggérant un lien entre certains polymorphismes du CYP2D6 et l’efficacité du tamoxifène et deux études contradictoires n’ayant pas retrouvé de lien significatif. Le niveau de preuve est donc encore insuffisant pour recommander la détermination du génotype d’une patiente avant prescription de tamoxifène. Le développement d’essais prospectifs est nécessaire avant d’envisager des stratégies de prescription intégrant les données de pharmacogénétique. Les perspectives en situation adjuvante sont multiples, basées sur le statut hormonal et enzymatique des patientes. Chez les patientes non ménopausées, une augmentation de posologie de tamoxifène ou un traitement associant analogue de la LH-RH et inhibiteur de l’aromatase (IA) pourrait être plus efficace chez les patientes à activité enzymatique nulle ou diminuée qu’un traitement par cinq ans de tamoxifène. Parmi les patientes ménopausées, celles ayant une activité enzymatique normale pourraient bénéficier autant d’un traitement par tamoxifène que par IA. Chez les femmes ménopausées à activité métabolique nulle ou diminuée, un traitement hormonal séquentiel serait peut-être moins efficace qu’un traitement par IA en continu sur cinq ans qui serait alors le traitement standard à proposer.

Mots-clés : tamoxifène, CYP2D6, pharmacogénétique, cancer du sein, hormonothérapie, traitement adjuvant

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : J Barrière1, J-L Formento2, G Milano2, J-M Ferrero1

1Département d’oncologie médicale, centre Antoine-Lacassagne, 06189 Nice cedex 02, France
2Laboratoire d’oncopharmacologie, centre Antoine-Lacassagne, 06189 Nice cedex 02, France

Article reçu le 14 Juillet 2009, accepté le 18 Novembre 2009

Introduction

La biologie moléculaire des cancers a deux composantes principales. La première, génomique, consiste à corréler l’analyse du génome tumoral avec le pronostic ou la réponse aux traitements et aboutit aux signatures génomiques. La seconde est la pharmacogénétique qui examine plus particulièrement les liens entre polymorphismes génétiques germinaux et la pharmacodynamie (réponse thérapeutique et toxicité). Le cancer du sein est un domaine d’application particulièrement bien étudié pour la première composante de la génomique (Oncotype DX®, Mammaprint®). Les applications de pharmacogénétique sont moins avancées, avec encore trop peu de données concordantes concernant la chimiothérapie ou encore les thérapies ciblées pour déboucher sur une application clinique. L’étude du lien entre les polymorphismes du CYP2D6, enzyme de la famille des cytochromes P450, et la réponse clinique au tamoxifène, dont la formation des métabolites actifs dépend en grande partie de l’activité du CYP2D6, semble en revanche beaucoup plus avancée. Plusieurs études concordantes ont en effet mis en évidence une différence en termes de survie sans récidive chez des femmes traitées par tamoxifène en adjuvant selon leur statut métaboliseur pour le CYP2D6. Aucune étude n’a cependant encore été menée chez les femmes non ménopausées, avec prise en compte du statut pour le CYP2D6, alors que paradoxalement c’est dans cette population que le tamoxifène est prescrit en première intention.

Nous nous proposons de faire le point sur les connaissances actuelles sur le sujet, en débutant cette synthèse par un bref rappel du métabolisme du tamoxifène qui mettra en relief l’importance du CYP2D6. Après avoir décrit les différents types de polymorphismes du gène prédictifs de l’activité enzymatique du CYP2D6, nous aborderons les différentes techniques de laboratoire envisageables pour une éventuelle application clinique. Nous discuterons ensuite des différentes études cliniques ayant étudié le lien entre polymorphismes du CYP2D6 et l’efficacité du tamoxifène, en insistant notamment sur les limites de ces études. Enfin, nous envisagerons plusieurs applications cliniques à valider prospectivement, fondées sur le statut hormonal des patientes et leur activité enzymatique, qui devront préciser la place de la détermination du génotype pour le CYP2D6 avant la prescription d’une hormonothérapie adjuvante « à la carte ».

Métabolisme du tamoxifène et CYP2D6

L’endoxifène, principal métabolite actif du tamoxifène, est formé sous la dépendance du CYP2D6

L’utilisation du tamoxifène en cancérologie mammaire repose sur ses propriétés inhibitrices au niveau du récepteur aux estrogènes des cellules cancéreuses mammaires hormonosensibles. En fait, le tamoxifène est une prodrogue qui subit un métabolisme hépatiqueimportant [1]. Les métabolites hydroxylés, le 4-OH-tamoxifène et l’endoxifène, sont les composés actifs qui ont une affinité pour le récepteur d’estradiol environ 100 fois supérieure au tamoxifène. La première étape du métabolisme du tamoxifène aboutit à la formation du 4-OH-tamoxifène et de manière beaucoup plus importante au N-desmethyl-tamoxifène (NDT) [concentration 50 fois plus importante] (figure 1). Puis ces deux composés vont être en partie transformés en endoxifène, qui aura une concentration plasmatique dix fois supérieure au 4-OH-tamoxifène, expliquant donc l’importance de l’endoxifène dans l’efficacité clinique du tamoxifène. Sa formation est dépendante du système enzymatique des cytochromes P450 et plus précisément de l’isoforme CYP2D6 qui hydroxyle le NDT, mais aussi le tamoxifène pour former le 4-OH-tamoxifène. La transformation du 4-OH-tamoxifène en endoxifène est, elle, sous la dépendance du CYP3A4/5, ne rendant compte que d’une infime partie du taux final d’endoxifène. Le CYP2D6 joue donc un rôle primordial dans la formation du tamoxifène.

Le CYP2D6, cytochrome impliqué dans le métabolisme de près de 25 % des médicaments

Près du quart des médicaments sont métabolisés par le CYP2D6 [2, 3] : opioïdes, antidépresseurs, antiarythmiques (flécaïne, bêtabloquants…), antiémétiques (sétrons), antipsychotiques (halopéridol, rispéridone, etc.). Il existe également de nombreux médicaments inhibiteurs du CYP2D6 (tableau 1), coprescriptions à prendre en compte lors de la prescription du tamoxifène. Ainsi, l’utilisation d’inhibiteurs forts tels que la paroxétine, réduit considérablement la concentration plasmatique d’endoxifène [4, 5]. Les prescripteurs doivent sélectionner un antidépresseur susceptible de ne pas interagir avec le tamoxifène, en cas par exemple de syndrome dépressif ou de bouffées de chaleur associés à un traitement par tamoxifène [6].

L’utilisation de médicament-sonde a permis d’établir une distribution quadrimodale de l’activité enzymatique du CYP2D6. Ainsi, en se basant sur le métabolisme de la spartéine (un antiarythmique) hydroxylée par le CYP2D6, on identifie quatre groupes de patients [7] :

  • les patients avec un taux de spartéine très nettement diminué, métaboliseurs ultrarapides ou ultra-rapid metabolizers (UM) ;
  • les patients avec un taux de spartéine bas, métaboliseurs à activité enzymatique normale, ou extensive metabolizers (EM) ;
  • les patients avec un taux de spartéine augmenté, métaboliseurs à activité enzymatique diminuée, ou intermediate metabolizers (IM) ;
  • les patients avec un taux de spartéine très augmenté, métaboliseurs à activité enzymatique nulle, ou poor metabolizers (PM).

Cette répartition en quatre groupes d’activité enzymatique est également valable pour le tamoxifène, à la différence que le tamoxifène étant une prodrogue, la conséquence clinique est inversée : les patients UM auront des taux d’endoxifène maximaux et les patients PM des taux bas. À noter que chez les patients EM sous inhibiteurs forts du CYP2D6, les taux d’endoxifène sont superposables aux taux des patients à activité enzymatique « naturellement » nulle (PM) [5].

Tableau 1 Interactions médicamenteuses à prendre en compte avant la prescription du tamoxifène.

Principaux inhibiteurs du CYP2D6

Inhibiteur fort

Inhibiteur modéré

Discuté

Fluoxétine

Duloxétine

Sertraline

Paroxétine

Diphénydramine

Venlafaxine

Quinidine

Thioridazine

Bupropion

Amiodarone

Risperdone

Cimétidine

Halopéridol

Ritonavir

Amodiarone

Terbinafine

Imatinib

Polymorphismes du gène CYP2D6

Ces différentes activités enzymatiques sont la conséquence de polymorphismes génétiques avec actuellement plus de 80 différents allèles connus (http://www.cypalleles.ki.se/cyp2d6.htm). Les différents variants sont désignés de façon conventionnelle par une étoile et un chiffre, le variant *1 (représenté sur la figure 2) étant par convention le variant le plus fréquent. Ils sont classés en quatre groupes [2]. Les principaux allèles prédictifs d’une activité normale sont les variants *1 et *2, d’une activité intermédiaire les variants *9, *10 et *41, d’une activité nulle les variants *3, *4, *5 et *6 (figure 3 et tableau 2). Les patients UM sont caractérisés par la duplication unique ou multiple du gène normal. Le gène CYP2D6 est porté par le chromosome 22 et possède neuf exons. Les anomalies géniques à l’origine des différents variants sont principalement des substitutions de base (ou single nucleotide polymorphisms, SNPs en anglais) mais aussi des délétions de gène (ex. : le variant *5). Les variants prédictifs d’une activité enzymatique diminuée sont caractérisés par des mutations aboutissant à des protéines entières, mais de conformation tertiaire différente de l’enzyme normale. Pour les variants à activité enzymatique nulle, les protéines ne sont en général pas traduites entièrement avec un épissage alternatif qui conduit à un peptide inactif. C’est le cas du variant *4, caractérisé par cinq substitutions de base, dont la principale, qui est caractérisée par le changement d’une guanine en adénine en position 1846 (1846G > A), aboutit à un codon stop (182 ter) (tableau 2). Les patients hétérozygotes (allèles EM/IM) sont habituellement considérés de phénotype EM. En revanche, il ne semble pas exister de consensus pour les hétérozygotes (allèles EM/PM), certains les considérant de phénotype EM et d’autres IM. Les patients homozygotes (allèles IM/IM) ont un phénotype enzymatique IM, les patients homozygotes (allèles PM/PM) ont un phénotype PM, alors que les hétérozygotes (allèles IM/PM) sont soit considérés comme IM, soit comme PM (figure 3). Ces subtilités de nomenclature sont importantes afin de comprendre les différentes études ayant cherché un lien entre les différents polymorphismes du CYP2D6 et l’efficacité du tamoxifène, avec des disparités importantes comme nous le verrons.

La fréquence des différents variants varie selon l’origine ethnique

La fréquence des différents variants varie selon les ethnies [8]. Ainsi, c’est le variant *4 (à activité nulle) qui est le plus fréquent (après le variant normal *1) dans une population caucasienne avec une fréquence allélique, allant de 12 à 21 %. Cette mutation conduit ainsi à environ 7 % d’homozygotes *4/*4 à activité enzymatique nulle PM, alors que dans une population asiatique, c’est le variant *10, prédictif d’une activité enzymatique intermédiaire, qui est prédominant (40 à 70 % des patients). Dans une population caucasienne, la majorité des patients sont EM (environ 70 %), 20 % sont IM, 7 % sont PM, et 2 % sont UM. À noter enfin que 35 % environ d’américains dits « afro-américains » ont un statut IM (variant *17) [9].

Tableau 2 Caractéristiques des principaux variants d’intérêt du CYP2D6 (population causcasienne, d’après Zanger et al. et de Leon et al. [2, 33]).

Allèle

Altérations géniques (en gras, anomalie caractéristique)

Fréquence allélique %

Activité prédite

*1

37

Normale

*2

–1584C > G conversion 2D6/2D7 (intron 1) 2850C > T 4180G > C

16

Normale (mutations silencieuses)

*3

A2549del → 260 ter (codon STOP)

18

Nulle

*4

100C > T 974C > A 984A > G 1846G > A → 182 ter (codon stop) 4180G > C

21

Nulle

*5

Délétion chromosomique

23

Nulle

*6

T1707del → 153 ter (codon STOP)

11

Nulle

*9

AGA2613-5del

29

Diminuée

*10

100C > T 4180G > C

1 (50-70 en Asie)

Diminuée

*41

–1584C > G conversion 2D6/2D7 (intron1) 2850C > T 2988G > A 4180G > C

10

Diminuée

Techniques d’analyse des polymorphismes du gène CYP2D6

La détermination du génotype d’un patient pour le CYP2D6 est relativement facile même si, actuellement, on ne dénombre que très peu d’équipes l’ayant développé et la pratiquant en routine en France. L’analyse est faite sur un échantillon d’ADN germinal d’un patient, soit à partir d’un prélèvement endobuccal, soit à partir d’un simple échantillon de sang (ADN des cellules nucléées). Les techniques qui permettent de caractériser ces polymorphismes ou ces duplications dérivent toutes de la technique PCR (polymerase chain reaction) qui produit très rapidement et sélectivement de grandes quantités de la partie du génome que l’on désire étudier (gène CYP2D6) [10]. En fonction de la plateforme disponible, le laboratoire développe une analyse par PCR sur un nombre limité de substitutions de bases d’intérêt (SNPs) et peut alors utiliser des kits commercialisés (ex. : Sondes Taqman® allele specific d’Applied Biosystem qui permettent la caractérisation de cinq variants du CYP2D6). Il est également possible de développer sa propre technique en utilisant des techniques d’extension d’amorces (SBE, single base extension appelée aussi mini-séquençage) qui permettent de caractériser une dizaine de polymorphismes simultanément [11]. Enfin, l’étude de l’ensemble des variants du gène peut s’effectuer grâce à l’hybridation de l’ADN du patient sur une puce à ADN, sur laquelle ont été préalablement fixées des séquences d’ADN caractéristiques de chacun des variants (AmpliChip® CYP450 Array développée par Roche en partenariat avec Affymetrix ou Illumina Sentrix Bead Array®, plus récente). En France, il existe de telles plate-formes référentes en ADN Array pour chaque cancéropôle. Leur avantage est de permettre d’étudier un très grand nombre de SNPs non seulement pour le CYP2D6, mais aussi pour d’autres sous-familles du gène (CYP2C9), avec analyse immédiate du phénotype enzymatique prédit. L’inconvénient de tels tests reste leur prix, environ 500 euros par puce, non réutilisable, auquel s’ajoute la réalisation du test qui nécessite un investissement important et coûteux en équipement de laboratoire et en bio-informatique. Même si ce coût est à relativiser à l’échelle d’une durée de prescription de cinq ans, il n’en demeure pas moins un examen non remboursé restant à la charge du patient, en dehors d’essai clinique prospectif, ou à la charge de l’établissement de soin ayant décidé de développer cet outil.

Polymorphismes du CYP2D6 et efficacité du tamoxifène

Certains polymorphismes CYP2D6 sont prédictifs de l’efficacité du tamoxifène

On dénombre actuellement six études publiées ayant retrouvé un lien entre les polymorphismes du CYP2D6 et l’efficacité du tamoxifène [12-17] (tableau 3). La première publication de Goetz et al. de 2005 [12] a été actualisée en 2007, avec des données intégrant la coprescription d’inhibiteurs enzymatiques du CYP2D6 [13]. Avec un suivi médian de plus de dix ans, dans une population de patientes ménopausées traitées par cinq ans de tamoxifène (essai NCCTG 89-30-52), les patientes PM (*4/*4) et/ou sous inhibiteurs forts du CYP2D6 présentaient une survie sans maladie significativement plus courte (RR = 1,6 IC 95 %, [1,06-2,43] ; p = 0,027) en comparaison avec le groupe EM (wt/wt + IM *4/wt), avec cependant pas de différence en termes de survie globale.

Les autres études ayant trouvé un lien significatif entre une activité enzymatique diminuée ou nulle du CYP2D6, et l’efficacité du tamoxifène sont rapportées dans le tableau 3. On remarquera que dans les populations asiatiques, c’est le variant *10 qui influence l’efficacité du tamoxifène [15-17]. Dans une étude italienne de prévention par cinq ans de tamoxifène vs placebo ayant porté sur 5 408 patientes hystérectomisées en bonne santé, la proportion de patientes PM (*4/*4) était significativement plus élevée dans le groupe de patientes ayant développé un cancer du sein sous tamoxifène, que dans le groupe de patientes indemnes de cancer sous tamoxifène (n = 3 vs n = 1, p = 0,04). Cette différence n’était pas significative dans le groupe placebo (n = 1 vs n = 0) [18]. Le faible effectif des patientes *4/*4 limite grandement les portées de cette étude, mais suggère, malgré tout, la perte de chance des patientes PM sous tamoxifène.

Tableau 3 Études publiées sur l’impact des polymorphismes du CYP2D6 sur l’efficacité du tamoxifène.

Auteur et type d’essai

Nombre de patients

Allèles étudiés

Résultats (analyse multivariée)

Goetz et al. 2005 [12] Étude rétrospective de l’essai NCCTG 89-30-52 Patientes caucasiennes

n = 190 échantillons disponibles (sur 256)

CYP2D6*4

*4/*4 vs wt/*4 + wt/wt SSM : RR = 1,86 (IC 95 %, [0,91-3,82]) p = 0,089-NS

Goetz et al. 2007 [13] Même population que dans l’étude publiée en 2005 Prise en compte des inhibiteurs du CYP2D6

n = 180

CYP2D6*4

PM + IM vs EM SSM : RR = 1,6 (IC 95 %, [1,06-2,43]) p = 0,027 SG = NS

Schroth et al. 2007 [14]. Étude rétrospective (hors essai) Patientes caucasiennes

n = 206 (patientes sous tamoxifène-TAM) n = 280 (groupe témoin-sans TAM)

CYP2D6*4 (PM) CYP2D6*5 (PM) CYP2D6*10 (IM) CYP2D6*41 (IM)

*Groupe TAM : EM vs (hetEM + IM + PM) SSE : RR = 1,89 (IC 95 %, [1,10-3,25]) p = 0,02 OS : RR = 1,73 (IC 95 %, [0,88-3,41]) p = 0,11 = NS *Groupe sans TAM : pas de différence

Lim et al. 2007 [15]. Étude en partie prospective Patientes coréennes

n = 21 (12 en prospectif + 9 en rétrospectif) n = 202 pour l’étude de pharmacocinétique associée dont 190 adjuvants

CYP2D6*10 Autres : CYP2D6*2xN, CYP2D6*5

RC+RP+MS = MC MC > 24 semaines = 15/21 Groupe (wt/wt + wt/*10) = 100 % de MC Groupe (*10/*10 ) : = 50 % de MC TP : 5,03 vs 21 ; 8 mois ; p = 0,0032

Kiyotani et al. 2008 [16] Étude rétrospective (hors essai) Patientes japonaises

n = 67

CYP2D6*10 + CYP2D6*4 CYP2D6*5 CYP2D6*41 CYP2D6*21

*10/*10 vs Wt/wt SSR : RR = 10 (IC 95 %, 1,2–86) ; p = 0,036)

Xu et al. 2008 [17]. Étude rétrospective (hors essai) Patientes chinoises

n = 152 (patientes sous tamoxifène-TAM) n = 141 (groupe témoin-sans TAM)

CYP2D6*10

*10/*10 vs Wt/wt + wt/*10 SSM : RR = 4,7 (IC 95 %, [1,1–20,0]) p = 0,04 Groupe sans TAM : pas de différence

Nowell et al. 2005 [22] Étude rétrospective Patientes caucasiennes (81 %), patientes afroaméricaines (19 %).

n = 162 (patientes sous tamoxifène-TAM) n = 175 (groupe témoin sans TAM)

CYP2D6*4 Autres : CYP2D6*3, CYP2D6*6

*4/*4 + wt/*4 vs wt/wt SSP : RR = 0,67 (IC 95 %, [0,33-1,35] ; p = 0,19), NS Groupe sans TAM : pas de différence

Wegman et al. 2007 [23] Étude rétrospective, issues en partie de patientes incluses dans un essai Patientes caucasiennes

n = 677

CYP2D6*4

*4/*4 vs wt/*4 ou wt/wt SSR : RR < 1, p = 0,055, NS

CYP2D6 et effets secondaires du tamoxifène

Une autre donnée importante, décrit initialement dans l’étude princeps de Goetz et al. en 2005, est le lien entre l’incidence des bouffées de chaleur sous tamoxifène et le polymorphisme du CYP2D6. Ainsi, alors qu’environ 20 % des patientes de statut IM ou EM ont présenté des bouffées de chaleur modérées ou sévères sous tamoxifène, aucune des 13 patientes PM n’en a souffert [12]. De même, dans une étude prospective de 297 patientes, parmi les 28 patientes (10,5 %) ayant arrêté leur traitement, aucune n’était de statut PM, alors que dans le groupe EM, 14 % n’avaient pas terminé leur traitement [19]. Ces études suggèrent le lien entre le taux d’endoxifène et la survenue de bouffées de chaleur [20]. Cette observation pourrait permettre d’indiquer aux patientes qui présentent des bouffées de chaleur invalidantes qu’elles sont plus susceptibles que les autres de bénéficier de leur traitement adjuvant, cela afin de maximiser l’observance au tamoxifène.

Limites des études positives et des études négatives

Plusieurs remarques doivent être apportées afin de tempérer les résultats des études « positives ». La première est qu’il s’agit soit de patientes métastatiques [15], soit de patientes ménopausées en situation adjuvante, mais qu’aucune étude n’est actuellement disponible chez les femmes non ménopausées traitées par tamoxifène en adjuvant, principal champ de prescription actuel du tamoxifène. Ces résultats ne peuvent donc pas, en théorie, être extrapolables aux patientes non ménopausées. Cela est d’autant plus vrai que des données issues de travaux de notre laboratoire de pharmacogénétique suggèrent que les taux de tamoxifène et de ces métabolites augmentent avec l’âge [21]. Cette observation sous-tend que les femmes jeunes seraient d’autant plus « sensibles » au statut enzymatique du CYP2D6 quant à l’efficacité du tamoxifène. Ensuite, il faut remarquer que la majorité de ces résultats s’appuie sur des données rétrospectives, avec les différents biais que cela sous-entend et que l’on connaît. Enfin, ces études n’ont analysé que très peu de variants parmi l’ensemble des variants existants. On ne connaît donc pas l’influence de variants peu fréquents sur les résultats publiés, et nous suggérons de privilégier l’utilisation de puces à ADN dans les essais futurs sur le sujet.

Deux études négatives (tableau 3) n’ont pas trouvé de perte de chance pour les patientes PM sous tamoxifène [22, 23]. L’une des deux études a même retrouvé un résultat contraire [23]. Dans ce travail ayant porté sur 677 patientes, le groupe PM avait présenté, en analyse multivariée, un risque diminué de survie sans rechute à la limite de la significativité (RR < 1, p = 0,055) comparé au groupe IM ou EM. Ces deux études sont également critiquables. Outre le fait qu’elles s’appuyaient sur des données rétrospectives, elles n’ont pas pris en compte la coprescription des inhibiteurs du CYP2D6, et les sous-groupes analysés n’étaient pas comparables avec les études positives. De plus, les populations des études négatives sont plus hétérogènes que les patientes de l’étude de Goetz et al. qui a analysé des données de patientes traitées par cinq ans de tamoxifène sans chimiothérapie associée, au lieu de deux ou cinq ans pour l’étude de Wegman et al. et d’une durée non précisée dans l’étude de Nowell et al. Aucune donnée sur l’observance du tamoxifène n’est d’ailleurs disponible. Or, nous savons que ce sont justement les patientes EM qui sont le plus susceptibles de présenter des bouffées de chaleur et donc d’arrêter leur traitement hormonal, avec comme conséquence une perte de chance manifeste, pouvant rendre compte des résultats discordants.

L’ensemble des données sur le lien entre les polymorphismes du CYP2D6 et l’efficacité du tamoxifène sont donc critiquables, parfois contradictoires, permettant difficilement d’en tirer des conséquences sur nos pratiques cliniques, en l’état actuel des connaissances. Afin de concevoir les futurs essais prospectifs qui répondraient à la question, nous détaillons ensuite les différentes options à envisager.

Perspectives thérapeutiques dans la prise en charge des cancers du sein hormonodépendants

Deux situations doivent être distinguées : le cas de la prescription du tamoxifène en situation adjuvante pour une durée de cinq ans chez les femmes non ménopausées et le cas de la prescription du tamoxifène après intolérance aux inhibiteurs de l’aromatase (IA) ou dans le cadre d’une stratégie dite séquentielle chez les femmes ménopausées.

Remarquons qu’aucun lien n’a jusqu’ici été retrouvé entre les polymorphismes du CYP2D6 et les IA, ces derniers n’étant, semble-t-il, pas métabolisés par le CYP2D6 [24, 25]. La seule étude retrouvée sur la pharmacogénétique des IA concerne le létrozole dont l’efficacité serait augmentée chez les femmes porteuses d’un variant du gène CYP19 [26].

Patientes non ménopausées

Si l’on considère une population caucasienne de femmes non ménopausées, et que l’on applique les proportions des différentes activités enzymatiques retrouvées dans les populations de femmes ménopausées, on peut estimer qu’environ 7 à 10 % de femmes actuellement traitées en situation adjuvante ne bénéficient pas du tamoxifène (statut PM). À notre connaissance, aucune donnée n’existe cependant actuellement concernant la fréquence des différents variants du CYP2D6 dans la population française. Que pourrait-on proposer aux patientes PM ? La première attitude serait d’envisager un doublement de dose (40 mg par jour) afin d’augmenter les taux plasmatiques d’endoxifène, d’autres enzymes mineurs du métabolisme pouvant peut-être « rattraper » le manque d’activité du CYP2D6. L’autre alternative serait de proposer un traitement par inhibiteur de la LH-RH avec IA. Les résultats de l’étude ABCSG-12, avec 47,8 mois de suivi médian, ayant comparé chez 1 803 patientes quatre bras d’association avec goséréline (tamoxifène vs anastrazole vs les mêmes bras ± acide zolédronique), n’a pas retrouvé de différence entre les bras tamoxifène seul vs anastrazole seul [27]. Ces données sont les seules publiées pour l’instant ayant comparé IA vs tamoxifène dans une population de patientes non ménopausées traitées par analogues de la LH-RH. L’absence de différence rend licite la réalisation d’un essai comparant un IA (+ agoniste de LH-RH) vs tamoxifène dans le sous-groupe de patientes PM (voire IM). En l’absence d’un tel essai, toute prescription de tamoxifène basée sur la détermination du polymorphisme du CYP2D6 chez une femme non ménopausée ne nous paraît pas fondée. Le principal obstacle à la réalisation d’un tel essai est le faible nombre de patientes de statut PM, et donc les nécessités de déterminer le statut métabolique d’un grand nombre de patientes qui ne seront pas randomisées et de faire participer un grand nombre de centres afin d’inclure un nombre suffisant de patientes.

Patientes ménopausées

Si l’on considère une population caucasienne de femmes ménopausées, deux options sont actuellement possibles : un traitement par cinq ans d’IA (anastrazole ou létrozole) ou une stratégie basée sur un « switch » de molécules : tamoxifène durant deux ans puis un IA (anastrazole, létrozole ou exemestane). Alors que l’ensemble des études ont retrouvé un bénéfice en termes de survie sans récidive avec une stratégie contenant un IA, les résultats en termes de survie globale sont plus décevants. Ainsi, aucune des deux études ayant comparé un IA durant cinq ans au tamoxifène seul n’a retrouvé de différence significative sur la survie globale [28, 29]. Seule l’étude ARNO [30] avec l’exemestane et une méta-analyse des essais séquentiels avec l’anastrazole [31] retrouvaient un bénéfice significatif en termes de survie globale. De même, les données actualisées de l’essai BIG1-98, après 76 mois de suivi médian, semblaient montrer une équivalence des résultats entre le bras séquentiel létrozole puis tamoxifène et le bras létrozole seul pendant cinq ans (Mouridsen et al., SABCS 2008, abstract 13). L’ensemble de ces résultats tendent à montrer que le tamoxifène peut garder une indication chez les femmes ménopausées, et en particulier chez les patientes intolérantes aux IA (ostéoporose, douleurs articulaires invalidantes). Une étude statistique, ayant appliqué les données obtenues de l’étude de Goetz et al. à l’étude BIG1-98, suggérait que les différences observées entre les deux groupes étaient uniquement dues au statut enzymatique PM et IM sous tamoxifène, et qu’il n’y aurait pas de différence d’efficacité entre le létrozole et le tamoxifène chez les patientes de statut EM [32]. Ainsi, une stratégie basée sur un traitement séquentiel pour les patientes de statut EM pourrait même s’avérer plus avantageux que les données publiées jusqu’ici, avec comme avantage, de diminuer les risques d’effets secondaires propres à chacune des molécules. Attendu qu’aucun essai prospectif ne valide cette attitude, la seule place actuelle de la détermination du statut enzymatique pour le CYP2D6 serait une femme qui, après deux ans de traitement par IA, présenterait des douleurs articulaires très invalidantes ou une ostéoporose, et à qui on voudrait proposer trois ans de tamoxifène. Cette attitude serait alors licite, si son statut CYP2D6 est EM ou UM, un statut IM ou PM nous amenant à privilégier un autre IA.

Conclusion

L’absence de données basées sur des études prospectives stratifiées selon le statut enzymatique pour le CYP2D6, ou évaluant une stratégie de prescription en fonction du statut enzymatique, ne permet pas de recommander une prescription de tamoxifène basée sur le statut enzymatique de la patiente. La mise en place d’études prospectives académiques nous paraît indispensable afin de mesurer l’impact de ces différences de métabolisme sur les paramètres d’efficacité du tamoxifène. Les enjeux sont réels, tant scientifiques qu’économiques. Nous sommes encore loin d’une médecine « à la carte » qui utiliserait à la fois les données de pharmacogénétique (basées sur l’étude des gènes somatiques de l’hôte) et les données de pharmacogénomique (basées sur l’étude des gènes tumoraux).

Conflits d’intérêts

aucuns.

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