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Carcinomes canalaires in situ (CCIS). Caractéristiques histopathologiques et traitement : analyse de 1 289 cas


Bulletin du Cancer. Volume 97, Numéro 3, 301-10, mars 2010, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2010.1048

Résumé   Summary  

Auteur(s) : B Cutuli, C Lemanski, A Fourquet, B de Lafontan, S Giard, S Lancrenon, A Meunier, R Pioud-Martigny, F Campana, H Marsiglia, E Mery, F Penault-Llorca, E Fondrinier, C Tunon de Lara , Polyclinique Courlancy, Service de radiothérapie-oncologie, 38, rue Courlancy, 51100 Reims, France, Centre Val-d’Aurelle, 34094 Montpellier cedex, France, Institut Curie, 26, rue d’Ulm, 75231 Paris, France, Institut Claudius-Régaud, 20-24, rue du Pont-Saint-Pierre, 31052 Toulouse, France, Centre Oscar-Lambret, rue Frédéric-Combemale, 59020 Lille, France, Sylia Stat, 10, boulevard du Maréchal-Joffre, 92340 Bourg-la-Reine, France, Centre Léon-Bérard, 28, avenue Laennec, 69373 Lyon, France, Centre René-Gauducheau, boulevard Jacques-Monod, 44085 Nantes, France, Institut Gustave-Roussy, 39, rue Camille-Demoulins, 94805 Villejuif, France; Université de Florence, Italie, Centre Jean-Perrin, 58, rue Montalembert, 63000 Clermont-Ferrand, France, Centre Paul-Papin, 2, rue Moll, 49036 Angers, France, Institut Bergonié, 229, cours de l’Argonne, 33076 Bordeaux, France.

Résumé : De mars 2003 à avril 2004, 1 289 patientes ayant un carcinome canalaire in situ (CCIS) du sein ont été colligées au cours d’une enquête nationale multicentrique prospective. Pour chaque cas, les données clinicoradiologiques, histopathologiques et les modalités de traitement ont été recueillies. L’âge médian était de 56 ans. Le diagnostic a été réalisé par mammographie dans 87,6 % des cas. Les patientes ont eu une mastectomie (M), une chirurgie conservatrice (CC) exclusive et une CC avec radiothérapie (RT) dans 30,5, 7,8 et 61,7 % des cas. Un prélèvement du ganglion sentinelle (GAS) et un curage ont été réalisés dans 21,3 et 10,4 % des cas et une hormonothérapie délivrée chez 13,4 % des patientes. Le grade nucléaire était bas, intermédiaire et élevé dans 21, 38,5 et 40,5 % des cas. L’exérèse a été considérée complète dans 92 et 88,3 % des cas (groupe CC et CC + RT). On note d’importantes variations régionales dans les traitements, avec des taux de M entre 20 et 37 % des taux de RT après CC entre 84 et 96 % et une hormonothérapie entre 6 et 34 % des cas. Cette étude a permis une évaluation des modalités de prise en charge des CCIS en France, avec des corrélations précises entre les facteurs histopathologiques et les traitements \; elle montre une variabilité interrégionale, comme dans les pays anglo-saxons.

Mots-clés : cancer du sein, carcinome canalaire in situ (CCIS), mastectomie, traitement, conservateur, radiothérapie, tamoxifène

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : B Cutuli1, C Lemanski2, A Fourquet3, B de Lafontan4, S Giard5, S Lancrenon6, A Meunier7, R Pioud-Martigny8, F Campana3, H Marsiglia9, E Mery4, F Penault-Llorca10, E Fondrinier11, C Tunon de Lara12

1Polyclinique Courlancy, Service de radiothérapie-oncologie, 38, rue Courlancy, 51100 Reims, France
2Centre Val-d’Aurelle, 34094 Montpellier cedex, France
3Institut Curie, 26, rue d’Ulm, 75231 Paris, France
4Institut Claudius-Régaud, 20-24, rue du Pont-Saint-Pierre, 31052 Toulouse, France
5Centre Oscar-Lambret, rue Frédéric-Combemale, 59020 Lille, France
6Sylia Stat, 10, boulevard du Maréchal-Joffre, 92340 Bourg-la-Reine, France
7Centre Léon-Bérard, 28, avenue Laennec, 69373 Lyon, France
8Centre René-Gauducheau, boulevard Jacques-Monod, 44085 Nantes, France
9Institut Gustave-Roussy, 39, rue Camille-Demoulins, 94805 Villejuif, France; Université de Florence, Italie
10Centre Jean-Perrin, 58, rue Montalembert, 63000 Clermont-Ferrand, France
11Centre Paul-Papin, 2, rue Moll, 49036 Angers, France
12Institut Bergonié, 229, cours de l’Argonne, 33076 Bordeaux, France

Article reçu le 16 Septembre 2009, accepté le 7 Janvier 2010

Introduction

Grâce à la généralisation du dépistage mammographique, les carcinomes canalaires in situ (CCIS) représentent désormais 15 à 20 % de l’ensemble des cancers du sein dans les pays occidentaux [1-4].

En France, les données des campagnes de dépistage recueillies par l’institut de veille sanitaire (InVS) retrouvent environ 14 % de CCIS parmi l’ensemble des cancers du sein (CS) dépistés [5, 6]. En 2004, le nombre de nouveaux CS diagnostiqués en France a été de 49 236 [7], mais le chiffre exact des CCIS n’est pas connu.

Le programme de dépistage par mammographie a été introduit dans six départements pilotes dans notre pays en 1989, puis étendu progressivement jusqu’en 2004 à l’ensemble du territoire [6-8]. Après la réalisation d’un premier observatoire national ayant permis l’analyse de 1 159 patientes traitées entre 2001 et 2002 pour un CS infiltrant [9], il a paru nécessaire de réaliser un second observatoire prospectif national afin d’évaluer les modalités de diagnostic, les caractéristiques anatomopathologiques et les traitements des CCIS en France. Cela a permis des comparaisons avec les données des États-Unis et de la Grande-Bretagne, où plusieurs études ont montré d’importantes différences régionales dans la prise en charge de ces lésions [10-13].

Ce travail est une version française complémentaire et modifiée d’un premier article descriptif publié en langue anglaise [14].

Matériel et méthodes

Schéma de l’étude et critères d’inclusion

Il s’agissait donc d’une étude observationnelle prospective transversale, qui a été réalisée de mars 2003 à avril 2004 ; 77 médecins (chirurgiens, gynécologues, oncologues, radiothérapeutes) impliqués dans le traitement du CS y ont participé dans les différentes régions françaises. Une grande partie d’entre eux avait déjà participé au premier observatoire sur les cancers infiltrants. Ces médecins, souvent coordinateurs des RCP (réunion de concertation pluridisciplinaire) de pathologie mammaire, provenaient des centres anticancéreux (49 %), des cliniques privées (33 %) et des centres hospitaliers universitaires ou généraux (19 %).

Toutes les patientes de plus de 18 ans ayant un CCIS pur étaient éligibles. Celles ayant eu un cancer (sein ou autre) préalable ou synchrone étaient exclues, de même que celles présentant un carcinome micro-invasif après une biopsie initiale montrant un CCIS. Toutes les nouvelles patientes correspondant aux critères d’inclusion ont été collectées prospectivement. On remarque que sept centres ayant un recrutement important ont enregistré plus de 50 cas chacun.

Recueil des données

Pour chaque patiente ont été colligées des données démographiques (âge, antécédents familiaux de CS, état ménopausal, utilisation éventuelle d’un traitement hormonal substitutif [THS]), clinicoradiologiques (modalités de découverte et caractéristiques de la mammographie) et histopathologiques (sous-type, taille lésionnelle, grade nucléaire, état des marges, récepteurs hormonaux). De plus, toutes les modalités thérapeutiques ont été évaluées (types et nombres d’interventions chirurgicales, modalités de la radiothérapie (RT), éventuel traitement par tamoxifène).

Il n’y a pas eu de relecture centralisée, mais pour chaque patiente, le compte rendu anatomopathologique détaillé était requis et vérifié dans son intégralité. En cas d’incohérence dans les données, l’avis des deux anatomopathologistes du groupe de travail (EM, FPL) était demandé.

Modalités statistiques

L’analyse statistique a été réalisée grâce au logiciel SAS (version 8.2, SAS Institute Inc., Cary NC). La majorité des analyses a été réalisée en subdivisant les patientes en trois groupes thérapeutiques : chirurgie conservatrice exclusive (CC : 99 patientes, 7,8 %), CC avec RT (CC + RT : 797 patientes, 61,7 %) et mastectomie (M : 393 patientes, 30,5 %). Pour la comparaison des groupes, nous avons utilisé le test du χ2 pour les variables catégorielles et le t-test pour les variables continues. Une analyse multivariée a également été réalisée afin de prédire les choix thérapeutiques, comme la M versus la chirurgie conservatrice et le prélèvement du ganglion sentinelle (GAS) versus le curage axillaire, en fonction de l’âge, de la taille lésionnelle, du grade et de la présence de nécrose. De plus, cinq régions ont été définies pour des analyses comparatives : Île de France (1), Nord-Ouest (2), Nord-Est (3), Sud-Est (4) et Sud-Ouest (5). Au total, 1 289 patientes étaient évaluables. [[]]

Résultats

Caractéristiques démographiques

L’âge moyen lors du diagnostic était de 56 ans (30-84) ; 29 % des patientes avaient moins de 50 ans, dont 4 % moins de 40 ans et 13 % 70 ans ou plus (figure 1). Des antécédents familiaux de CS au premier et/ou au deuxième degré ont été retrouvés dans 30 % des cas.

Antécédents gynécologiques

Huit cent seize des 1 285 femmes évaluables (63,5 %) étaient ménopausées (âge médian : 50 ans), et 417 (52,3 %) d’entre elles avaient reçu un THS avec une durée médiane de 7,7 ans (combinaisons estroprogestatives : 88 %, estrogènes seuls : 12 %).

Modalités de découverte et caractéristiques mammographiques

Le bilan mammographique (1 287 cas évaluables) avait été considéré normal, suspect ou pathologique dans 4, 51,6 et 44,4 % des cas respectivement. Parmi les 1 227 mammographies suspectes ou pathologiques, 82,5 % montraient un (77 %) ou plusieurs (23 %) foyers de microcalcifications, 5,6 % uniquement une opacité, une distorsion architecturale ou une zone de surdensité et 11,9 % une combinaison de différentes anomalies.

Parmi les 1 156 cas évaluables selon la classification BI-RADS de l’ACR, on notait 9,2 % de lésions classées ACR3, 62,3 % ACR4 et 28,5 % ACR5. Des clichés agrandis ont été réalisés dans 53,6 % des 1 157 cas évaluables. Une biopsie a été réalisée avant la chirurgie dans 796 cas (61,8 %). Il s’agissait d’une macrobiopsie dans 66,4 % des cas et d’une microbiopsie pour 33,6 % des cas. Un repérage préopératoire a été réalisé dans 87 % des cas avant chirurgie conservatrice et dans 49,4 % avant M. Seulement 12 % des patientes présentaient des symptômes cliniques : tumeur, maladie de Paget, écoulement sérosanglant ou rétraction.

Caractéristiques anatomopathologiques

La pièce d’exérèse a été reçue en un seul fragment dans 94,4 % des cas, mais une ou plusieurs recoupes ont été réalisées dans 37 % des cas. La pièce a été encrée et orientée dans 75 et 81 % des cas respectivement.

La taille lésionnelle médiane était de 14,5 mm pour les 1 062 patientes évaluables (82,4 %) et respectivement de 6, 11 et 35 mm dans les groupes CC, CC + RT et M (p < 0,0001). La taille lésionnelle était globalement inférieure ou égale à 10 mm, comprise entre 11 et 20 mm et supérieure à 20 mm dans 40,6, 27,4 et 32 % des cas respectivement.

Parmi les 1 273 cas évaluables, le grade nucléaire était considéré bas, intermédiaire ou élevé dans 21, 38,5 et 40,5 % des cas. La qualité de l’exérèse et la mesure des marges pour les groupes CC et CC + RT sont illustrées dans les tableaux 1 et 2. On remarque qu’en cas de traitement conservateur (avec ou sans RT), environ 11,5 % des lésions avaient une marge d’exérèse inférieure au millimètre, ce qui n’est pas considéré habituellement satisfaisant. Par ailleurs, une exérèse complète, avec marge de plus de 10 mm, n’a pu être réalisée que dans 16,7 et 10,4 % des groupes CC et CC + RT respectivement.

Globalement, parmi 1 123 cas évaluables, on observe 24,2 % de lésions de type comédocarcinome (isolé ou associé à d’autres sous types) et 75,8 % d’autres types. Les récepteurs aux estrogènes (RE) et à la progestérone (RP) ont été évalués dans 31 % des cas. Les taux de positivité sont de 70 et 59,5 %, respectivement, [[]]et sont significativement influencés par la taille tumorale, le grade nucléaire, le sous-type architectural mais pas par l’âge (tableau 3). Le THS n’a pas d’influence sur la taille lésionnelle ou la positivité des récepteurs, mais uniquement sur le grade : en effet, on retrouve nettement moins de lésions de haut grade chez les patientes traitées : 34,2 versus 47,6 % (p = 0,000 4).

Tableau 1 Qualité de l’exérèse (%) dans les groupes de chirurgie conservatrice sans (CC) et avec radiothérapie (CC + RT).

CC (n = 91/99)

CC + RT (n = 704/797)

Complète

92

88,3

Douteuse

3

5,8

Incomplète

4

2,4

Non précisée

1

3,5



Tableau 2 Évaluation des marges d’exérèse (%) dans les groupes de chirurgie conservatrices sans (CC) et avec radiothérapie (CC + RT).

CC (n = 66/99)

CC + RT (n = 561/797)

< 1 mm

10,6

12,1

1-3 mm

21,2

20,5

4-10 mm

51,5

57

> 10 mm

16,7

10,4



Tableau 3 Influence de l’âge, du grade nucléaire, du sous-type architectural et de la taille sur la positivité des récepteurs hormonaux (RO et RP).

RO+ (%)

RP+ (%)

p

Âge (ans) [[]]

< 40

60

53,3

NS

40-50

70

69

50-70

72

56,6

> 70

61,7

59,5

Grade nucléaire

Faible

81,2

83

< 0,000 1

Moyen

78

67,4

Élevé

57,5

41,9

Sous-type

Comedo

55,4

41,7

0,000 1

Autres

80,3

71,4

Taille (mm)

< 5

85,9

70,3

0,001

5-10

69

57

11-20

66,7

53,3

> 20

60,6

53

Traitements

Chirurgie

Globalement, 393 (30,5 %) patientes ont eu une M et 896 (69,5 %) une chirurgie conservatrice, dont 797 (89 %) une RT complémentaire (figure 2). Un repérage préchirurgical a été réalisé dans 87 % des chirurgies conservatrices et 49 % des M. En cas de traitement conservateur, une radiographie de la pièce opératoire et un examen extemporané étaient réalisés dans 81 et 18,5 % des cas respectivement.

Globalement, 70 % des patientes ont eu une seule intervention, 27 % deux et 3 % trois. Parmi les patientes ayant eu une M, 60 % d’entre elles ont eu deux (50 %) ou trois (10 %) interventions. Le nombre d’interventions est inversement corrélé (et de façon très significative) [p < 0,000 1] à la réalisation préalable d’une microbiopsie et surtout d’une macrobiopsie (tableau 4). Cela est vrai tant parmi les patientes traitées par M que parmi celles ayant eu une chirurgie conservatrice (avec ou sans RT).

Le traitement est influencé de façon significative par la taille lésionnelle, le grade nucléaire, la présence éventuelle de nécrose et l’âge (tableau 5). Il est à noter que 63 % des lésions de plus de 20 mm ont été traitées par M, ainsi que 41 % des lésions de grade nucléaire élevé. A contrario, la chirurgie conservatrice exclusive a été le plus souvent utilisée chez des patientes ayant les lésions inférieures à 10 mm (70 %), de bas grade (71 %) et sans nécrose (61 %). Par ailleurs, 216 patientes (55 %) ont eu une reconstruction immédiate, avec des taux variables en fonction de l’âge. Un prélèvement du GAS a été réalisé chez 21 % des patientes (12 % en cas de chirurgie conservatrice et 42 % en cas de M). Un curage axillaire (nombre médian de ganglions prélevés = 6) a été réalisé chez 10,4 % des patientes (5 % en cas de chirurgie conservatrice et 23 % en cas de M). La réalisation d’un geste axillaire est significativement corrélée à la taille tumorale (p = 0,000 1), au grade nucléaire élevé (p < 0,001) (figure 3) et au type de traitement réalisé au niveau mammaire (p < 0,000 1).

Tableau 4 Corrélation entre le nombre d’interventions et la réalisation préalable d’une biopsie.

Groupe mastectomie (392 cas) ; p < 0,000 1

Interventions

Non réalisée (138)

Microbiopsie (91)

Macrobiopsie (163)

1

10 %

53,8 %

58,3 %

2 (3)

90 %

46,2 %

41,7 %

Groupe CC et CC + RT (766 cas) ; p < 0,000 1

Interventions

Non réalisée (257)

Microbiopsie (175)

Macrobiopsie (334)

1

72,4 %

83,4 %

92,3 %

2 (3)

27,6 %

16,6 %

7,7 %



Tableau 5 Différences des caractéristiques cliniques et histopathologiques parmi les trois groupes de traitement.

CC

CC + RT

Mastectomie

Total

n

Pourcentage

n

Pourcentage

n

Pourcentage

n

Pourcentage

Taille (pT)a

≤ 10 mm

62

14,4

339

78,6

30

7

431

40,6

11-20 mm

14

4,8

223

76,6

54

18,6

291

27,4

> 20 mm

5

1,5

120

35,3

215

63,2

340

32

Gradeb

Bas

56

20,9

171

63,8

41

15,3

268

21

Intermédiaire

30

6,2

322

65,7

138

28,1

490

38,5

Élevé

12

2,3

294

57,1

209

40,6

515

40,5

Nécrosec

Pas de nécrose

68

13,4

334

65,9

105

20,7

507

42

Non-comedo necrose

15

6,6

136

59,6

77

33,8

228

19

Comedo nécrose

9

1,9

271

57,2

194

40,9

474

39

Âge (ans)

< 50

26

26,2

203

25,5

141

35,9

370

28,7

50-60

41

41,4

284

35,6

136

34,6

461

35,8

61-70

14

14,1

198

24,8

73

18,6

285

22,1

> 70

18

18,2

112

14,1

43

10,9

173

13,4

Radiothérapie

Quatre-vingt-neuf pour cent des 896 patientes traitées par chirurgie conservatrice ont été irradiées. La dose médiane délivrée à l’ensemble du sein a été de 50 Gy en 25 fractions. Une surimpression péricicatricielle (en moyenne de 10 Gy) a été réalisée dans 49 % des cas (par électrons dans 73 % des cas). Le seul paramètre qui influence significativement sa réalisation est la qualité de l’exérèse (63 % en cas d’exérèse incomplète ou douteuse versus 48 % en cas d’exérèse complète, p = 0,018).

Hormonothérapie

Cent soixante-douze patientes (13,4 %) ont reçu un traitement hormonal, dont 80 % par tamoxifène, 4 % par agoniste de la LH-RH et 15 % par inhibiteurs de l’aromatase.

Hétérogénéité des traitements

Il n’y a pas de différence significative entre les cinq régions, en ce qui concerne la distribution de l’âge, la taille lésionnelle moyenne, la distribution selon le grade nucléaire, mais on note des variations de 10 à 43 % pour les pourcentages de formes « comédocarcinomes ± autres ». En revanche, on retrouve d’importantes variations interrégionales dans la pratique du dosage des récepteurs hormonaux et les différentes modalités thérapeutiques (tableau 6).

On constate donc que les pourcentages de M varient de 20 à 37 %, et que l’utilisation de la RT après traitement conservateur passe de 82 % dans le Sud-Est à 96 % en région parisienne.

D’importantes variations sont également observées en ce qui concerne les taux de reconstruction immédiate et les prélèvements ganglionnaires. Enfin, le dosage des récepteurs hormonaux n’est pratiqué que dans 12 % des cas dans le Nord-Ouest, mais dans 60 % dans le Nord-Est. Parallèlement, l’hormonothérapie dans ces deux régions est utilisée dans 6 et 34 % des cas respectivement (pour une moyenne nationale de 13 %). D’autres différences significativesdans les modalités de prise en charge ont été constatées en fonction du type d’établissement (tableau 7).

Le taux de M est plus élevé dans les centres de lutte contre le cancer (CLCC) (37,4 %) que dans les centres privés (19,4 %), mais les tailles lésionnelles médianes sont différentes dans ces deux types d’établissements (respectivement 15 versus 11 mm, p = 0,005 4), alors qu’il n’y a pas de différence pour le grade nucléaire, et que pour le sous-type architectural, les formes comédocarcinomes (± autre) sont beaucoup plus fréquentes dans les centres privés par rapport aux CLCC et surtout au CHG-CHU (32,7 versus 21 et 18,2 % respectivement).

De même, après traitement conservateur, l’irradiation complémentaire est pratiquée dans 81,2, 87,3 et 94,2 % des cas dans les CHU-CHG, les CLCC et les établissements privés respectivement (figure 4).

Tableau 6 Variations « régionales » des traitements.

CC (%)

CC+RT (%)

M (%)

RI (%)

GAS (%)

CA (%)

Dosage RO (%)

Dosage RP (%)

HT (%)

Île-de-France (n = 309 : 24 %)

3

77

20

39

12

16

14

13

13

Nord-Ouest (n = 153 : 11,9 %)

3

60

37

64

16

5

12

12

6

Nord-Est (n = 181 : 14 %)

8

57

35

37

28

11

60

60

34

Sud-Est (n = 499 : 38,7 %)

13

61

26

65

26

8

31

31

9

Sud-Ouest (n = 147 : 11,4 %)

4

63

33

64

22

12

53

53

12

Total

8

62

30

55

21

10

31

31

13



Tableau 7 Modalités de traitement selon le type d’établissement.

CLCC (%)

CHG/CHU (%)

Privé (%)

Total (%)

Nombre Int Chir*

1

51

61

65

57

2-3

49

39

35

43

Ganglion sentinelle**

8

9,6

14,5

10,4

Curage

24

12

22

21

Reconstruction *

60

57

40

55

Surimpression (RT) **

31

67

61

49

Hormonothérapie

14,5

5,3

16

13,4

Discussion

Les CCIS représentent désormais environ 30 % des cancers détectés par mammographie et globalement 15 à 20 % des CS [2-4, 6]. Il est toutefois à noter que si l’incidence des cancers mammaires infiltrants est bien connue en France, celle des CCIS [15, 16] n’est pas clairement précisée. En France, les six premiers programmes de dépistage ont débuté en 1989, quatre départements supplémentaires y on participé à partir de 1991, puis 32 autres en 1994. En 2003-2004, une couverture nationale a été réalisée avec un nouveau protocole appliqué à toutes les femmes de 50 à 74 ans. En France, en 2006, environ 3 470 000 mammographies ont été réalisées dans cette catégorie d’âge [5-7].

Les 77 médecins impliqués dans cette étude sont issus de spécialités différentes et travaillent dans diverses structures publiques et privées. Ils sont représentatifs de l’activité sénologique en France. L’âge médian (56 ans) des patientes correspond à celui d’autres études. On note 64 % de femmes ménopausées, dont 51 % ont reçu un THS ; ce pourcentage était de 38 % dans la précédente étude réalisée chez 1 159 patientes présentant un carcinome infiltrant [9].

Le taux global de découverte mammographique est de 87,6 % mais avec d’importantes variations en fonction de l’âge. Dans une étude bordelaise, ayant inclus 909 patientes traitées pour un CCIS, ce taux était de 82 % [17]. Comme pour d’autres études, les anomalies mammographiques correspondent dans 93 % des cas à un ou plusieurs foyers de microcalcifications. Les clichés agrandis sont recommandés par les sociétés savantes françaises et européennes [18, 19], mais n’ont été réalisés dans notre étude que dans 54 % des cas. De même, la réalisation d’une biopsie préchirurgicale est préconisée par les sociétés savantes françaises [18, 19] et européennes [20]. Dans notre série, une micro- ou une macrobiopsie ont été réalisées chez 62 % des patientes (85 % en cas de traitement conservateur). Ce geste permet une réduction très significative du nombre total d’interventions chirurgicales (tableau 3) avec un impact considérable du point de vue psychologique pour les patientes et du point de vue économique pour le budget de la santé.

Cependant, on note que 30 % des patientes ont eu au moins deux interventions successives, ce qui reflète les difficultés d’obtenir une résection complète, particulièrement pour les lésions de bas grade. Notre taux de M est de 30 %, tout à fait similaire a celui de deux récentes études américaines et anglaises [21]. Toutefois, ce taux passe à 50 % chez les femmes de moins de 40 ans, ce qui tient probablement compte de différentes études montrant des taux de rechute locale (RL) très élevés chez ces patientes [22], avec un pronostic assez péjoratif en cas de RL invasive. Il faut également noter que deux études néerlandaises ont rapporté récemment des taux de M beaucoup plus élevés pour l’ensemble des patientes [23, 24].

Théoriquement, les CCIS ne donnent pas d’atteinte ganglionnaire, mais les données de la littérature rapportent des taux d’envahissement axillaire de 1 à 1,5 % [2, 10]. En effet, pour les lésions étendues, il existe un risque de micro-invasion occulte et donc une possibilité d’envahissement axillaire, ce qui fait réaliser, par certains, un geste « préventif » à ce niveau. Dans notre série, 10,4 et 21 % des patientes ont eu un curage ganglionnaire ou un prélèvement du GAS. La réalisation des prélèvements ganglionnaires est corrélée à la taille lésionnelle, au haut grade nucléaire et au type de chirurgie. Dans plusieurs études américaines et françaises, on note une très nette régression de la pratique du curage axillaire au cours des dernières années [1-3, 25, 26]. Pour la majorité des auteurs, la pratique du GAS doit être réservée aux patients nécessitant une M ou avec une lésion de haut grade étendue [27].

La RT après chirurgie conservatrice a montré une réduction des RL (tant invasives qu’in situ) de l’ordre de 50 % (de 25-30 à 10-12 % à dix ans), dans les quatre essais randomisés publiés, à ce jour, et dans plusieurs études rétrospectives [28-32]. Pour la grande majorité des équipes, celle-ci est donc considérée comme un standard. Toutefois, pour certaines lésions « à faible risque », son utilité a été remise en question, en particulier par Silverstein [33]. Il faut cependant noter que dans les études de ce groupe, les patientes ayant reçu une RT avaient des facteurs de risque de RL significativement plus importants (taille, exérèse incomplète, haut grade) [34]. En effet, même pour des séries très sélectionnées, on retrouve des taux de RL à dix ans de 17 à 28 %, dont 40 à 50 % sous forme invasive [3, 4, 14]. Dans notre étude, on note une certaine hétérogénéité dans l’utilisation de la RT postopératoire (tableau 4), avec des taux qui varient de 82,4 % (Sud-Est) à 96 % (Île-de-France). Cette variabilité a été retrouvée dans plusieurs études américaines et également dans une grande étude anglaise, avec des variations de 0 à 100 % (57 % en moyenne) [11-13]. Pour les CCIS, l’utilisation de la surimpression n’a pas été définie avec précision. Si elle n’a pas été utilisée dans les essais randomisés, elle a été très souvent réalisée dans de grandes études rétrospectives. Une étude avec quelques limites méthodologiques a montré son intérêt chez les femmes de moins de 45 ans [26, 35-37]. Dans notre étude, elle a été proposée dans 50 % des cas, et surtout en cas de résection « limite ». Notre étude a été réalisée avant la publication des recommandations nationales [18, 19] qui définissent une « exérèse complète », celle ayant une marge optimale de 3 mm de tissu sain, et une exérèse incomplète, celle ayant des marges inférieures à 1 mm nécessitant donc une reprise chirurgicale, alors que les situations intermédiaires doivent être discutées en comité pluridisciplinaire. Selon ces critères, environ 12 % des patientes auraient dû avoir une reprise chirurgicale. Toutefois, la définition d’exérèse complète et de « marge minimale » reste débattue et n’a pas fait l’objet d’un consensus international [38-41], bien que ce paramètre soit le plus « prédictif » en termes de risque de RL associé au jeune âge des patientes [35, 42, 43]. Une récente revue de la littérature, combinant essais randomisés et études rétrospectives, a confirmé le rôle prédictif en termes de risque relatif (RR) de RL, des marges « positives » ou « limites » par rapport aux marges « saines », avec des valeurs de 2,77 et 1,59 respectivement [41]. Dans cette même étude, les taux de RL étaient de 10,4, 5,8 et 3,9 % pour des marges d’exérèse de 1, 2 et supérieure ou égal à 5 mm respectivement.

Dans notre étude, on retrouve également les « incertitudes » concernant le dosage des RH et de l’hormonothérapie, avec d’importantes différences régionales. Ces variations ont été confirmées dans une grande étude comparative sur les pratiques en Amérique du Nord et en Europe [11]. Cela est très vraisemblablement en rapport avec les résultats contradictoires des deux essais randomisés concernant l’utilisation du tamoxifène, le NSABP B-24 et l’UK DCIS Trial [28, 30]. Les taux de positivité des RE (70 %) et des RP (60 %) sont similaires à ceux retrouvés par Baxter et al. dans une large revue de la littérature [1].

Au total, cette étude a permis une analyse très détaillée des modalités de découverte, des caractéristiques histopathologiques et des options thérapeutiques en France pour une large cohorte de patientes présentant un CCIS pur, sans critères de sélection particulier. Avec le support de l’Institut national du cancer (INCa), une actualisation à cinq ans des données de ce travail est programmée avec, en particulier, une évaluation des taux de rechute locale (in situ et invasive), des cancers controlatéraux et des seconds cancers en fonction des différents facteurs histopathologiques et des modalités thérapeutiques.

Liste complémentaire des médecins enquêteurs :

Achard J.-L., Clermont-Ferrand

Amalric F., Marseille

Antoine E.C., Neuilly

Audrin O., Toulon

Avigdor S., Orléans

Bobin J.-Y., Pierre-Bénite

Body G., Tours

Bonnier P., Marseille

Bons-Rosset F., Nîmes

Botton A., Pontoise

Bouteille C., Saint-Étienne

Brandone J.M., Marseille

Bremond A., Lyon

Brunaud-Charra C., Vandœuvre-lès-Nancy

Cailleux P.-E., Tours

Campana F., Paris

Caquot L.M., Reims

Cellier P., Angers

Charvolin J.-Y., Lille

Chevelle C., Toulouse

Chirat E., Meudon-la-Forêt

Cohen M., Aubagne

Cohen-Solal C., Saint-Cloud

Cretin J., Alès

Cuisenier J., Dijon

Cuvier C., Paris

Dauce J.-P., Rouen

Dohollou N., Bordeaux

Doudi-Gaci Z., Nantes

Fayolle M., Fontainebleau

Fourneret P., Grenoble

Fric D., Grenoble

Jaubert D., Bordeaux

Jonveaux E., Charleville

Kamioner D., Trappes

Ladonne J.-M., Rouen

Lavie M., Montpellier

Leduc B., Brive-la-Gaillarde

Lefranc J.-P., Paris

Levy C., Caen

Lucas B., Brest

Mandet J., Lille

Marie G., Cherbourg

Mathevet P., Lyon

Mermet J., Chambéry

Methlin A., Metz

Michaux J.-P., Cucq

Mongodin B., Montélimar

Namer M., Mougins

Orfoeuvre H., Bourg-en-Bresse

Pariente F., Niort

Payan R., Grenoble

Quetin P., Strasbourg

Remuzon P., Dax

Resbeut M., Toulon

Rohart-De Cordoue S., Lille

Romieu G., Montpellier

Routiot T., Nancy

Rozec C., Thiais

Salmon R., Paris

Sautiere J.-L., Besançon

Serin D., Avignon

Touboul E., Paris

Travade A., Clermont-Ferrand

Vaini V., Aix-en-Provence

Vilcoq J., Paris

Conflits d’intérêts : aucuns.Remerciements

À Mme Mireille Bigay (société Vivactis) et Mme Catherine Delva (société SYLIA-STAT) pour le recueil et l’analyse des données, Mme Nathalie Heil pour l’assistance technique, au staff du laboratoire AstraZeneca pour le support logistique et à tous les médecins enquêteurs ayant activement participé à l’étude.

Références

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