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Risque élevé de dysfonction cardiaque des leucémies aiguës myéloïdes secondaires à un cancer du sein


Bulletin du Cancer. Volume 97, Numéro 2, 245-54, février 2010, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2009.0958

Résumé   Summary  

Auteur(s) : L Willems, F Suarez, E Messas, N Baubion, D Decaudin, A Fourquet, D Ghez, R Delarue, O Hermine, A Buzyn, B Varet, M-T Rubio , Service d’hématologie, hôpital Necker, 149, rue de Sèvres, 75015 Paris, France, Service de cardiologie, hôpital Necker, 149, rue de Sèvres, 75015 Paris, France, Institut Curie, 26, rue d’Ulm, 75005 Paris, France.

Résumé : Les leucémies aiguës myéloïdes (LAM) secondaires sont des complications rares et tardives du traitement par radio- et chimiothérapie des cancers du sein. Elles sont habituellement traitées par séquences de chimiothérapie contenant des anthracyclines, suivies d’intensification thérapeutique avec greffe de cellules souches hématopoïétiques (CSH). La survenue d’une dysfonction cardiaque chez les patientes, antérieurement traitées par anthracyclines pour cancer du sein, lors du traitement de ces LAM, n’a pas été décrite. Nous avons étudié rétrospectivement l’évolution de la fonction cardiaque de sept patientes atteintes de LAM secondaires à un cancer du sein, traitées par anthracyclines et/ou greffe de CSH autologue ou allogénique. Toutes les patientes ayant reçu une dose cumulée d’anthracyclines supérieure au seuil de cardiotoxicité ont développé des symptômes cardiaques pendant la chimiothérapie d’induction et/ou de consolidation pour LAM. De plus, quatre des cinq patientes transplantées ont développé une insuffisance cardiaque sévère, fatale chez deux patientes. Ainsi, le risque de dysfonction cardiaque sévère après traitement des LAM secondaires au cancer du sein doit être envisagé lors du choix thérapeutique. Une évaluation précise des facteurs de risque, l’utilisation de méthodes sensibles de détection ainsi que de cardioprotecteurs et/ou de chimiothérapies non cardiotoxiques pourraient diminuer l’incidence et la sévérité de ces complications potentiellement fatales.

Mots-clés : leucémie aiguë secondaire, cardiotoxicité, anthracyclines, cancer du sein, insuffisance cardiaque

ARTICLE

Auteur(s) : L Willems1, F Suarez1, E Messas2, N Baubion2, D Decaudin3, A Fourquet3, D Ghez1, R Delarue1, O Hermine1, A Buzyn1, B Varet1, M-T Rubio1

1Service d’hématologie, hôpital Necker, 149, rue de Sèvres, 75015 Paris, France
2Service de cardiologie, hôpital Necker, 149, rue de Sèvres, 75015 Paris, France
3Institut Curie, 26, rue d’Ulm, 75005 Paris, France

Article reçu le 2 Avril 2009, accepté le 4 Septembre 2009

Introduction

Les anthracyclines sont fréquemment utilisées dans les protocoles de chimiothérapie des tumeurs solides et des hémopathies malignes. Elles comptent parmi les agents de référence du traitement adjuvant du cancer du sein. Comparativement aux protocoles de chimiothérapie utilisant de moindres doses d’épirubicine, le protocole FEC100 (fluoro-uracil : 500 mg/m2, épirubicine : 100 mg/m2 et cyclophosphamide : 500 mg/m2) a permis d’améliorer le taux de réponse, la survie sans progression et la survie globale des cancers du sein localisés [1-3]. Cependant, l’utilisation d’anthracyclines est limitée par une cardiotoxicité dose-dépendante, qui, avec une incidence de 0,4 % après chimiothérapie adjuvante, peut conduire au développement d’insuffisance cardiaque (IC) congestive, parfois fatale [3]. Le risque de dysfonction cardiaque est fortement corrélé à la dose cumulée d’anthracyclines reçue, avec un seuil toxique établi à 450 mg/m2 pour la daunorubicine et à 900 mg/m2 pour l’épirubicine [4]. Ce risque cardiaque est majoré par l’association à d’autres traitements cardiotoxiques comme le trastuzumab (anticorps humanisé recombinant, dirigé contre la protéine HER2) ou la radiothérapie thoracique [5, 6]. Il a également été montré que le sexe féminin est un facteur de risque indépendant de cardiotoxicité [7].

Les leucémies aiguës myéloïdes (LAM) secondaires survenant après cancer du sein sont des complications connues du traitement adjuvant par radio- et chimiothérapie. Leur incidence après traitement du cancer du sein est inférieure à 1,5 % [8-13]. Le risque de développer de telles LAM secondaires après traitement du cancer du sein a été corrélé à la dose cumulée d’agents alkylants reçue, à l’utilisation combinée d’irradiation et de chimiothérapie ainsi qu’à la durée du traitement [9]. Dans la plupart des centres de greffe européens, le traitement curatif de première intention de ces LAM secondaires, chimio-induites, demeure l’allogreffe de cellules souches hématopoïétiques (ACSH) réalisée après chimiothérapie d’induction et de consolidation à base d’anthracyclines en cas d’obtention d’une rémission complète (RC) [14]. Ainsi, le traitement de ces LAM secondaires au cancer du sein est problématique, puisqu’il nécessite l’utilisation de thérapeutiques cardiotoxiques additionnelles. Des doses de 600 mg/m2 d’épirubicine sont habituellement utilisées pour le traitement du cancer du sein, tandis que chaque cure d’induction ou consolidation pour les LAM contient 150 mg/m2 de daunorubicine (300 mg/m2 d’équivalent épirubicine). Puisqu’une cure d’induction et une cure de consolidation sont au minimum requises pour obtenir une maladie résiduelle minimale avant greffe, la dose cumulée d’anthracyclines reçue par ces patientes pour le traitement des deux pathologies malignes est largement au-dessus du seuil reconnu de cardiotoxicité de 900 mg/m2 d’équivalent épirubicine. De plus, le risque cardiaque de ces patientes peut être majoré par une irradiation mammaire locorégionale. Cependant, le développement de dysfonction cardiaque au cours du traitement de ces LAM secondaires n’a pas, à notre connaissance, été étudié.

Dans cette étude rétrospective, nous avons étudié l’évolution de la fonction cardiaque de sept patientes avec LAM secondaires traitées par anthracyclines et/ou auto- ou allogreffe de cellules souches hématopoïétiques.

Patients et méthodes

Patients

Entre juin 2003 et février 2007, sept patientes avec antécédent de cancer du sein localisé ont été prises en charge dans notre service pour le traitement d’une LAM secondaire. Toutes les patientes ont été précédemment traitées pour cancer du sein localisé dans un autre hôpital par une chimiothérapie adjuvante contenant des anthracyclines. De façon rétrospective, nous avons collecté, d’une part, les données cliniques concernant le cancer du sein (côté atteint, doses de chimiothérapie et d’irradiation reçues, résultat du traitement) et, d’autre part, les caractéristiques cliniques (âge, délai entre la fin du traitement du cancer du sein et le diagnostic de LAM) et biologiques (pourcentage de blastes médullaires, hémogramme, analyses cytologiques, cytogénétiques et moléculaires) au diagnostic de LAM. La recherche de facteurs de risque cardiovasculaires habituels (hypercholestérolémie, hypertension, obésité, antécédents cardiaques familiaux, tabagisme) et d’antécédents cardiaques a été effectuée. Concernant le traitement de la LAM, en raison du risque élevé de rechute, une intensification thérapeutique par greffe de cellules souches hématopoïétiques (CSH), allogénique en présence de donneur HLA compatible, ou autologue dans le cas inverse, a été proposée. Les six patientes ayant reçu des doses d’anthracyclines supérieures au seuil de cardiotoxicité furent informées du risque de la procédure et quatre d’entre elles l’acceptèrent.

Évaluation cardiaque

L’évaluation de la fonction cardiaque avant traitement de la LAM incluait un examen clinique standard (dyspnée de repos ou d’effort, orthopnée, asthénie, dyspnée nocturne paroxystique, crépitants, turgescence jugulaire, œdème périphérique, fréquence cardiaque, tension artérielle), une radiographie thoracique, un électrocardiogramme (ECG) et une échographie cardiaque. La limite inférieure des valeurs normales de la fraction d’éjection ventriculaire gauche (FEVG) était établie à 50 % dans notre institution. Les événements cardiaques étaient définis selon les critères du National Cancer Institute [15] : grade 0 : normal ; grade 1 : diminution asymptomatique de la FEVG supérieure ou égale à 10 % et inférieure à 20 % de la valeur initiale ; grade 2 : diminution asymptomatique de la FEVG inférieure à la valeur normale ou supérieure ou égale à 20 % de la valeur initiale ; grade 3 : IC répondant au traitement ; grade 4 : IC sévère, réfractaire ou nécessitant une intubation. Nous avons aussi rapporté les événements cardiaques associés à un sepsis sévère ou à une toxicité des traitements administrés.

Résultats

Patients

Les caractéristiques cliniques et biologiques au diagnostic de la LAM sont présentées dans le tableau 1. Le délai médian entre la fin du traitement du cancer du sein et le diagnostic de LAM était de 32 mois (15-45 mois). L’âge médian au diagnostic de LAM était de 49 ans (43-56 ans). Les analyses cytologiques montraient une distribution hétérogène selon la classification FAB : un AML2, deux AML4, deux AML5 et deux AML indéterminées avec dysplasie multilignée. Les analyses cytogénétiques retrouvaient la présence d’une anomalie chromosomique de pronostic favorable chez la patiente 4 (inv(16)(p13q22)), d’anomalies chromosomiques de pronostic intermédiaire chez les patientes 1, 2, 3 et 6 et d’anomalies chromosomiques de haut risque, incluant une délétion du chromosome 7 chez les patientes 5 et 7. Les analyses moléculaires ont détecté un réarrangement MLL (mixed lineage leukaemia) dans trois cas [t(9;11) chez les patientes 2 et 3 ; t(10;11) chez la patiente 6] et confirmé la présence du transcrit de fusion CBFβ-MYH11 chez la patiente 4. La patiente 7 n’a pas pu être analysée en biologie moléculaire en raison d’une myélofibrose.

Tableau 1 Caractéristiques cliniques et biologiques au diagnostic de sept LAM secondaires.

Cas

Âge (ans)

FAB

Cytogénétique

Analyse moléculaire

Pourcentage de blastes médullaires (%)

GB (/mm3)

Neutrophiles (/mm3)

Hb (g/dL)

Plaquettes (/mm3)

1

49

M2

Normale

Normale

35

2,000

500

11,8

51 000

2

44

M5a

t(9;11)

MLL-AF9

96

33,000

5,000

9,3

77 000

3

43

M4

Del 9p22, t(9;11)

MLL-AF9

55

2,100

900

11,4

115 000

4

56

M4E

Inv (16)

CBFβ-MYH11

85

38,000

NA

7,6

32 000

5

49

Indet.

Del 7

Normale

82

11,200

800

8,6

71 000

6

47

M5

Trisomie 8, t(10;11)

MLL-AF10

90

380,000

280

9,6

186 000

7

51

Indet.

Del 5, 7, 17

ND

> 20

1,700

350

8

12 000

Traitement du cancer du sein

Le cancer du sein était localisé au sein gauche chez trois patientes et au sein droit chez les quatre autres. Toutes les patientes ont reçu une chimiothérapie adjuvante constituée de six cures de FEC 100 ou quatre cures de FEC 150 (fluoro-uracil : 500 mg/m2, épirubicine : 100 ou 150 mg/m2, cyclophosphamide : 500 mg/m2), soit une dose cumulée d’épirubicine de 600 mg/m2. Une radiothérapie locorégionale a été délivrée au cours des 30 jours suivants le dernier cycle de chimiothérapie. Dans tous les cas, le champ d’irradiation incluait la paroi thoracique, la chaîne mammaire interne et les aires supraclaviculaires. La dose d’irradiation était de 60 Gy sur le lit tumoral et de 45 à 50 Gy sur le champ restant. Toutes les patientes étaient en première RC de leur cancer du sein au diagnostic de LAM, excepté les patientes 1 et 7. Ces dernières étaient en seconde RC, l’une après seconde irradiation du côté gauche et six cures de FEC 100 (patiente 1) et l’autre après administration de vinorelbine et traztuzumab (patiente 7).

Traitement de la LAM

Comme indiqué dans le tableau 2, toutes les patientes, excepté la patiente 7, ont reçu, pour chimiothérapie d’induction et de consolidation de leur LAM, une association incluant une anthracycline (daunorubicine) dont la dose totale médiane était de 300 mg/m2 (0-450 mg/m2), une cytarabine et un étoposide. Quatre patientes (patientes 1, 2, 3 et 4) ont obtenu une RC après une cure d’induction et ont ensuite reçu une cure de consolidation. La patiente 4 a rechuté quatre mois après la consolidation, et une seconde cure de consolidation permit d’obtenir une seconde RC. Chez les patientes 5 et 6, l’obtention d’une RC a nécessité deux cures d’induction, et la patiente 6 a reçu une cure de consolidation supplémentaire.

Parmi les six patientes ayant reçu des doses d’anthracyclines supérieures au seuil de cardiotoxicité, trois patientes (patientes 1, 3 et 4) ont reçu une allogreffe géno-identique effectuée après un conditionnement d’intensité réduite (fludarabine : 120 mg/m2, busulfan : 4 mg/kg et thymoglobuline : 5 à 10 mg/kg). La patiente 2 fut autogreffée après cyclophosphamide (120 mg/kg) et misulban en intraveineux (12,8 mg/kg). La patiente 3 rechuta cinq mois après la première greffe, et une seconde allogreffe avec un donneur HLA compatible différent fut réalisée, après conditionnement par misulban intraveineux (12,8 mg/kg), thiotépa (10 mg/kg) et fludarabine (120 mg/m2). La dernière patiente (patiente 7) fut directement allogreffée avec un donneur géno-identique après conditionnement myéloablatif (cyclophosphamide : 120 mg/kg et misulban oral : 16 mg/kg). Aucun médicament cardioprotecteur n’a été administré pendant le traitement de ces LAM.

Tableau 2 Traitement des LAM secondaires.

Cas

Dose de Dauno à l’Induction (mg/m2)

Nombre de cures d’ind.

Dose de Dauno à la Consolidation (mg/m2)

Nombre de cures de conso.

Dose totale de Dauno (mg/m2)

Greffe de CSH

Conditionnement de la greffe de CSH

1

150

1

150

1

300

Allo

BU + F + SAL

2

180

1

150

1

330

Auto

BU + CY

3

150

1

150

1

300

Allo × 2

BU + F + SAL BU + F + thiotépa

4

150

1

150

2

450

Allo

BU + F + SAL

5

150 + 180

2

0

0

330

Aucune

NA

6

150

2

150

1

450

Aucune

NA

7

0

0

0

0

0

Allo

Bu + CY

Fonction cardiaque initiale, au diagnostic de LAM

L’analyse des facteurs de risque cardiovasculaires retrouvait deux facteurs de risque ou plus chez deux patientes (patientes 2 et 6), un seul facteur de risque chez deux autres patientes (patientes 4 et 5) et aucun facteur de risque chez les trois patientes restantes. Cependant, aucune patiente n’avait de maladie cardiovasculaire, et seulement une patiente (patiente 6) prenait un traitement antihypertenseur avant le diagnostic de LAM. L’examen clinique était normal en dehors d’une tachycardie supérieure à 90 pulsations par minute chez quatre patientes, parmi lesquelles trois avaient une anémie profonde (patientes 2, 4 et 7) et une (patiente 6), une dyspnée de repos due à une hyperleucocytose importante. La pression artérielle médiane était 110/70 mmHg (rang 100/60-130/70 mmHg). L’échographie cardiaque transthoracique réalisée avant traitement de la LAM retrouvait une FEVG normale chez six patientes et une FEVG diminuée mais supérieure au seuil de 50 % dans un cas (patiente 1). La FEVG médiane avant traitement du cancer du sein était de 65 % (rang, 52 à 80 %).

Évolution de la FEVG et survenue de complications cardiaques pendant la phase d’induction/consolidation du traitement de la LAM

L’évolution de la fonction cardiaque et la survenue d’événements cardiaques après les cures de chimiothérapie d’induction et de consolidation pour le traitement de la LAM sont détaillées dans le tableau 3. La dose cumulée médiane d’équivalent daunorubicine reçue après traitement du cancer du sein et de la LAM était de 608 mg/m2 (300 à 750 mg/m2). Seule une patiente (patiente 7) a reçu une dose d’anthracyclines inférieure au seuil de cardiotoxicité de 450 mg/m2 et n’a présenté aucune complication cardiaque. Parmi les six autres patientes qui ont reçu une dose de daunorubicine au-dessus de ce seuil, cinq ont présenté une diminution de la FEVG après administration d’anthracyclines. La FEVG a diminué de 10 % après induction chez cinq des sept patientes. Toutes les patientes qui ont reçu des anthracyclines pour le traitement de la LAM ont développé des symptômes cardiaques pendant les cures d’induction et/ou de consolidation. Deux patientes ont présenté une IC aiguë ayant répondu au traitement symptomatique et n’ont pas reçu de traitement cardiaque ultérieur étant donné le maintien de leur FEVG au-dessus de 50 % (patientes 2 et 6). Les quatre autres patientes (patientes 1, 3, 4 et 5) ont développé des symptômes cardiaques allant de la tachycardie isolée au choc cardiogénique sévère et ont reçu, en plus du traitement intensif transitoire, un traitement cardiaque à long terme tel que des bêtabloquants, des diurétiques, un inhibiteur de l’enzyme de conversion de l’angiotensine (IECA) et/ou de l’amiodarone, afin d’améliorer leur fonction cardiaque avant la greffe.

Tableau 3 Évolution de la FEVG et événements cardiaques après cancer du sein et cures d’induction/consolidation pour LAM.

Cas

Côté thoracique irradié

FEVG avant LAM (%)

Dose totale d’équivalent Dauno reçue (mg/m2)

FEVG après induction/consolidation de LAM (%)

Événements cardiaques

Grade d’ICC

Traitement cardiaque

1

Gauche

52

600

44

Tachycardie (102/minute) HTAP (37 mmHg)

2

Bêtabloquants, diurétiques et IECA

2

Droit

> 55

630

55

Œdème pulmonaire aigu hypokinésie septale

3

Diurétiques transitoires, VNI

3

Gauche

60

600

46

Hypotension sévère et arythmie

3

Bêtabloquants et amiodarone

4

Droit

> 55

750

37

Cardiomyopathie dilatée, hypokinésie, hypotension et tachycardie (120/minute)

3

Bêtabloquants, diurétiques et IECA

5

Gauche

> 55

630

40

Choc septique

4

VNI, Dopamine, et ensuite, bêtabloquants

6

Droit

> 55

750

> 55

Détresse respiratoire secondaire au sepsis, hémorragie alvéolaire et péricardite

3

Ventilation mécanique

7

Droit

80

300

80

Aucun

0

Aucun

Dysfonction cardiaque additionnelle et survenue d’événements cardiaques sévères après greffe de CSH

L’évolution de la fonction cardiaque et la survenue d’événements cardiaques après greffe de CSH sont détaillées dans le tableau 4. Bien qu’un traitement cardiaque ait été introduit avant greffe de CSH chez trois patientes (patientes 1, 3, 4) en raison d’événements cardiaques lors des phases d’induction ou de consolidation, la procédure de greffe a été compliquée par une IC sévère chez quatre des cinq patientes transplantées. Ces complications cardiaques, au décours de la greffe, sont survenues uniquement chez les patientes ayant précédemment reçu une dose cumulée d’anthracyclines supérieure au seuil cardiotoxique. La patiente 1 a développé un collapsus sévère résolutif après remplissage volumique et administration de catécholamines, la patiente 2 a développé un œdème pulmonaire aigu sévère résolutif après traitement symptomatique, la patiente 3 est décédée d’IC terminale après une seconde allogreffe et la patiente 4, dont la FEVG avant greffe de CSH était de 37 %, est décédée dans les 24 heures de défaillance multiviscérale dans un contexte de choc septique et d’IC aiguë. La FEVG a diminué chez toutes les patientes évaluées avec complications cardiaques après greffe de CSH, indépendamment de l’utilisation d’un conditionnement contenant d’autres traitements cardiotoxiques tels que le cyclophosphamide. La FEVG médiane des trois patientes évaluables a diminué de 48 % (rang 44 à 55 %) avant greffe de CSH à 33 % (rang 15 à 43 %) après la procédure. Le tableau 5 résume l’évolution de la FEVG au cours du traitement de la LAM.

Tableau 4 Évolution de la FEVG et événements cardiaques après greffe de CSH.

Cas

FEVG avant greffe de CSH (%)

Traitement cardiaque avant greffe de CSH

Greffe de CSH

FEVG après greffe de CSH (%)

Symptômes cardiaques après greffe de CSH

Grade d’ICC

Traitement cardiaque

Évolution

1

44

Bêtabloquants, diurétiques et IECA

Allo

41 pendant greffe ; 51 après greffe

Collapsus sévère, extrasystoles auriculaires et triplet ventriculaire

4

Catécholamine et amiodarone

Vivante

2

55

Aucun

Auto

43 pendant, 50 après IECA

Œdème pulmonaire aigu

3

IECA

Vivante

3

46

Bêtabloquants et amiodarone

Allo × 2

40 après allo 1 ; 15 après allo 2

Collapsus pendant SAL et choc cardiogénique après allo 2

4

Catécholamine, VNI, après allo 2

Décédée d’ICC

4

37

Bêtabloquants, diurétiques et IECA

Allo

ND

Choc septique avec défaillance multiviscérale

4

Catécholamine

Décédée de DMV

7

80

Aucun

Allo

77

Aucun

ND

Aucun

Décédée de maladie



Tableau 5 Évolution de la FEVG.

Patientes

FEVG (%)

Avt LAM

Ap. Ind./Conso

Pdt greffe

Ap. greffe

1

52

44

41

51

2

> 55

55

43

50

3

60

46

40

15

4

> 55

37

ND

ND

5

> 55

40

NA

NA

6

> 55

> 55

NA

NA

7

80

80

ND

77

Traitement à long terme des dysfonctions cardiaques et évolution

Au total, cinq parmi les sept patientes analysées (patientes 1 à 5) ont reçu des traitements cardiaques, incluant diurétiques, IECA, bêtabloquants en raison d’une chute de leur FEVG en dessous de 50 % après chimiothérapie d’induction (patientes 1, 3, 4 et 5) ou après greffe de CSH (patiente 2). Trois des quatre patientes traitées pour IC après chimiothérapie d’induction ont été greffées (patientes 1, 3 et 4). Malgré une relative stabilité de leur FEVG avant greffe de CSH, ces trois patientes ont développé une IC sévère en postgreffe ayant conduit au décès chez deux de ces trois patientes, l’une dans un contexte de choc septique (patiente 4) et l’autre d’IC terminale (patiente 3). Trois patientes (patientes 1, 2 et 5) ont continué leur traitement à visée cardiologique. L’une d’entre elles (patiente 5) est décédée d’une progression de la LAM. Les deux patientes restantes (patientes 1 et 2) ont amélioré leur FEVG de 40 à 50 % sous traitement et sont vivantes, en RC hématologique à 30 et 36 mois après auto- et allogreffe de cellules souches hématopoïétiques, respectivement. Les deux patientes non greffées (patientes 5 et 6) sont décédées d’une évolution de la LAM à 15 et 7 mois du diagnostic.

Discussion

Cette étude souligne la fréquence élevée de complications cardiaques sévères après chimiothérapie à base d’anthracyclines pour LAM survenant après traitement d’un cancer du sein. Nous avons observé que, en l’absence de traitement cardioprotecteur spécifique pendant la réadministration d’anthracyclines pour l’induction et la consolidation des LAM, toutes nos patientes ont développé une IC transitoire (2/6) ou plus fréquemment définitive (4/6) avec une chute significative de leur FEVG ayant nécessité des traitements cardiologiques. Comme décrit habituellement, les événements cardiaques observés dans cette étude incluaient des arythmies supraventriculaires ou ventriculaires, des cardiomyopathies ou des décès [16]. La sévérité des insuffisances cardiaques observées selon les critères du National Cancer Institute était de grades 3 à 4 dans la plupart des cas, et certaines patientes ont nécessité une ventilation mécanique transitoire et l’administration de catécholamines.

La seule patiente n’ayant pas développé de complication cardiaque dans notre série n’avait pas reçu d’anthracyclines pour le traitement de la LAM. Toutes les autres patientes avaient reçu au moins 450 mg/m2 de dose cumulée d’équivalent daunorubicine pour les traitements du cancer du sein et de la LAM, lorsqu’elles ont développé une IC, confirmant la corrélation entre cardiotoxicité et dose cumulée d’anthracyclines [4, 17, 18]. De plus, le risque élevé de toxicité cardiaque observé dans ce contexte est probablement lié à l’administration additionnelle d’anthracyclines pour l’induction de la LAM, puisque l’incidence rapportée des effets cardiaques à long terme de la doxorubicine et de l’épirubicine dans le traitement adjuvant du cancer du sein est de 4 à 11,8 % [19-21]. Une incidence semblable a été rapportée après les cures d’induction/consolidation à base d’anthracyclines pour le traitement des LAM [22, 23].

Nous n’avons pas observé d’augmentation du risque cardiaque chez les patientes ayant préalablement été irradié sur le sein gauche et n’avons trouvé aucune corrélation avec les autres facteurs de risque cardiaques dans notre série limitée de patientes. Cependant, nous avons observé de façon intéressante que les quatre patientes ayant reçu des anthracyclines pour l’induction, suivie d’une greffe de CSH allogénique ou autologue, ont toutes développé une IC sévère, fatale chez deux d’entre elles, et ce, malgré l’introduction en prégreffe, d’un traitement cardiaque préventif par IECA et bêtabloquants. Ainsi, l’utilisation d’anthracyclines augmente le risque de complications cardiaques pendant le traitement d’induction des LAM et peut altérer le pronostic de ces LAM secondaires en augmentant la mortalité toxique liée à la greffe de CSH, habituellement requise pour diminuer le risque de rechute dans cette maladie [24]. Contrairement à nos résultats, Lehman et al. n’ont pas noté de diminution significative de la fonction cardiaque dans une large série de patients après allogreffe de CSH, même parmi ceux ayant précédemment reçu des anthracyclines ou ayant développé des LAM secondaires à un cancer du sein [25]. Cette différence peut s’expliquer par l’utilisation de moindres doses d’anthracyclines dans leur étude. Le rôle potentiel d’une prédisposition génétique à la toxicité cardiaque induite par les anthracyclines est également à envisager. Récemment, 30 gènes, surreprésentés notamment dans la signalisation des phosphatidylinositols et la famille des protéines ancrées au GPI, de même que les polymorphismes de la NAD(P)H oxydase et de la MDR (multidrug resistance protein), ont été significativement associés à la toxicité cardiaque induite par les anthracyclines [26, 27]. La pathogenèse de cette toxicité peut résulter de divers mécanismes, incluant une dysfonction mitochondriale, une production de radicaux libres par peroxydation lipidique et une diminution de la glutathion peroxydase, associées avec une nécrose histologique. Le muscle cardiaque, qui contient de faibles quantités d’enzymes antioxydantes (exemple : superoxide dismutase), est particulièrement vulnérable aux lésions induites par les radicaux libres, qui semblent être un mécanisme physiopathologique majeur de la cardiotoxicité [28]. Ainsi, un stress oxydatif, induit par une greffe de CSH [29] pourrait augmenter sa toxicité cardiaque.

L’incidence élevée et le pronostic réservé de telles complications nécessitent une détection précoce, par des méthodes appropriées, afin d’éviter un retard dans l’instauration du traitement. Actuellement, la mesure sériée de la FEVG par échographie transthoracique est la méthode la plus fréquemment utilisée de monitorage cardiaque pendant l’administration de chimiothérapie. Cependant, d’autres méthodes plus sensibles pourraient être utiles. Schwartz et al. recommandent l’utilisation d’angiographie radionucléide (ARN) pour surveiller les patients recevant de la doxorubicine [30] et d’arrêter le traitement en cas de diminution de la FEVG supérieure à 10 % ou à un niveau inférieur ou égal à 50 % pour diminuer l’incidence des insuffisances cardiaques. La scintigraphie à l’indium-111 est une autre méthode non invasive, hautement sensible, qui détecte des lésions myocardiques infracliniques [31] et peut être utile lorsque la FEVG est normale selon les méthodes de détection standard, bien que les conséquences d’une cardiotoxicité infraclinique demeurent incertaines. Cependant, l’utilisation de ces techniques est actuellement limitée par leur faible disponibilité. Certains marqueurs biologiques peuvent également être utiles. Ainsi, il existe une corrélation entre les taux de troponine T et I, indicateurs de lésions des myocytes habituellement secondaires à un syndrome coronarien aigu [32-34], et les lésions cardiaques histologiques induites par les anthracyclines [35, 36]. Ces taux peuvent être prédictifs de la dilatation ventriculaire gauche et de l’épaississement des parois cardiaques mesurés par échographie cardiaque [36, 37]. Les taux de BNP plasmatiques (brain natriuretic peptide) sont corrélés à la pression télédiastolique du ventricule gauche [38-40] et des niveaux supérieurs à 500 pg/ml sont hautement prédictifs d’IC [41]. Quoique des études récentes aient mis en évidence des taux élevés de BNP chez les patients recevant des anthracyclines, son rôle dans le monitorage de la cardiotoxicité reste incertain [42, 43]. Ces marqueurs biochimiques, en particulier la troponine I [36], mais également la glycogen phosphorylase BB [44], pourraient être utiles dans l’évaluation cardiaque préalable au traitement des LAM secondaires, afin de décider de l’instauration précoce d’agents cardioprotecteurs. Les antagonistes des récepteurs de l’angiotensine II pourraient avoir un effet protecteur sur la cardiotoxicité aiguë induite par les anthracyclines lorsqu’ils sont administrés simultanément à la chimiothérapie [45]. Les IECA peuvent prévenir les détériorations cardiaques survenant après traitement par anthracyclines [36], cependant aucun effet protecteur sur la toxicité aiguë n’a été démontré. Au final, le management des dyslipidémies et la réduction des facteurs de risques cardiovasculaires sont hautement recommandés chez de tels patients.

La cardiotoxicité des anthracyclines peut également être réduite en modifiant leur modalité d’administration, telle qu’une perfusion continue [46], une formulation liposomale ou l’association avec un agent chélateur du fer, le dexrazoxane, dont l’efficacité a été montrée dans plusieurs essais randomisés, sans réduction du taux de réponse du cancer du sein, à l’exception d’une étude [47-52]. Nos données apportent un rationnel à l’utilisation du dexrazoxane, simultanément à celle d’anthracyclines requises pour d’autres maladies chez les patientes antérieurement traitées pour cancer du sein. Cependant, ce produit n’a pas été évalué dans les LAM et pourrait, du moins en théorie, diminuer l’efficacité des traitements. Son utilisation nécessite donc des précautions. L’utilisation d’agents antioxydants pourrait également être bénéfique à l’avenir [28]. Une autre possibilité est l’utilisation de traitements moins toxiques que les anthracyclines telles que l’association cytarabine-clofarabine, qui semble efficace dans le traitement des LAM réfractaires, en rechute ou en première intention [53, 54].

Conclusion

Les complications cardiaques sont fréquentes et sévères au cours des chimiothérapies d’induction et de consolidation (incluant les greffes de CSH autologues et allogéniques) pratiquées pour LAM secondaires au cancer du sein et doivent être prises en considération chez ces patientes. Bien qu’une attitude thérapeutique spécifique soit difficile à préciser dans ce groupe de patients, ces résultats suggèrent que l’utilisation de doses élevées d’anthracyclines doit être évitée autant que possible. Une surveillance étroite de la fonction cardiaque, à l’aide de marqueurs biologiques tels que la troponine I et le BNP, combinés aux meilleures techniques disponibles pour mesurer la FEVG semble être de la plus haute importance et devrait permettre de préciser les indications du dexrazoxane ainsi que d’introduire précocement des traitements cardiaques préventifs et curatifs.

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