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Critères de « qualité » dans la prise en charge des cancers de l’ovaire au stade avancé


Bulletin du Cancer. Volume 96, Numéro 12, 1255-62, décembre 2009, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2009.0990

Résumé   Summary  

Auteur(s) : D Querleu, F Narducci , Société française d’oncologie gynécologique, Institut Claudius-Regaud, 20-24, rue du Pont-Saint-Pierre, 31052 Toulouse, France, Société française d’oncologie gynécologique, Centre Oscar-Lambret, 3, rue Frédéric-Combemale, 59020 Lille, France.

Résumé : Deux solutions interventionnistes peuvent être proposées pour améliorer la qualité des soins en chirurgie des cancers : leur organisation, leur contrôle a posteriori. Ces deux éléments ne sont pas exclusifs : l’efficacité d’une organisation doit être contrôlée, des critères qualité s’améliorent d’autant plus vite et sont contrôlés avec d’autant plus de pertinence en présence d’une organisation sous-jacente. La définition arbitraire de critères d’évaluation reste difficile, et leur interprétation hors contexte dangereuse, avec un risque majeur d’effets pervers : combat pour le respect d’objectifs quantitatifs, réduction de l’importance des chirurgies pour ne pas altérer un critère portant sur la morbidité, rétention préférentielle des cas les plus favorables à une chirurgie complète si ce critère est mis en avant. Un contrôle qualité devrait s’appliquer à la pertinence du bilan préthérapeutique, à l’information contenue dans le compte rendu opératoire, au taux de complications et au résultat carcinologique. Les critères quantitatifs annuels de nombre de cas pour la chirurgie des cancers gynécologiques en France ne règlent pas le problème spécifique des cancers de l’ovaire. Il est plus pertinent de rappeler le prérequis de formation à la pathologie particulière qu’est le cancer de l’ovaire et à son traitement, de maîtrise technique de tous les gestes nécessaires pour la réalisation d’une stadification et d’une chirurgie complètes, et d’intégration forte dans un processus par essence pluridisciplinaire. On doit donc militer, en raison d’arguments convergents, en faveur de la prise en charge des cancers de l’ovaire par des chirurgiens expérimentés et qualifiés, sinon spécialisés.

Mots-clés : Cancer de l’ovaire, chirurgie, contrôle qualité

ARTICLE

Auteur(s) : D Querleu1, F Narducci2

1Société française d’oncologie gynécologique, Institut Claudius-Regaud, 20-24, rue du Pont-Saint-Pierre, 31052 Toulouse, France
2Société française d’oncologie gynécologique, Centre Oscar-Lambret, 3, rue Frédéric-Combemale, 59020 Lille, France

Article reçu le 9 Septembre 2009, accepté le 19 Octobre 2009

Le contrôle qualité n’est pas qu’une contrainte administrative de plus. C’est en quelque sorte la médecine vue sous l’angle du patient bénéficiaire des soins. Il peut se décliner selon plusieurs niveaux : acte chirurgical, chirurgien, équipe chirurgicale, équipe oncologique, hôpital, région, nation. Chacun de ces niveaux peut faire l’objet d’un contrôle a priori ou d’une évaluation a posteriori (spontanément – de manière plus ou moins consciente ou structurée –, par autoévaluation, par audit). Chacune de ces évaluations se fait sur des critères. On exclut ici toute considération de coût, pour aborder des considérations de qualité de production ou d’organisation de soins à tous les niveaux, de l’individu à la santé publique.

Chronologiquement, la qualité se prépare en préopératoire par l’organisation des soins au niveau d’un établissement, d’une région, d’une nation et au niveau individuel par la qualité du bilan et le recours obligatoire à une réunion de concertation pluridisciplinaire (RCP). Elle se concrétise en peropératoire, puis dans la continuité des soins initiaux et de support.

Conceptuellement, l’évaluation peut porter soit sur le respect de standards – ils ont été établis en France par la Société française d’oncologie gynécologique [1], d’une part, et font, d’autre part, l’objet de recommandations sous l’égide de l’Institut national du cancer et de la Fédération nationale des centres de lutte contre le cancer [2] –, soit sur le résultat thérapeutique décliné sous forme de critères de survie ou de critères de morbidité-mortalité iatrogène.

Bilan préopératoire

Parmi les examens recommandés, deux peuvent être inclus dans un audit. La réalisation d’un scanner thoracoabdominopelvien est un outil majeur de la décision opératoire. La question de la qualité de son interprétation (radiologue expérimenté, en lien direct avec le chirurgien, avec retour d’information) doit être envisagée mais est difficile à quantifier. Le dosage préopératoire de marqueur Ca-125 est absolument obligatoire. Or, il reste nombre de masses annexielles opérées sans cette précaution, conduisant à la prise en charge extemporanée de cancers dans des équipes non expérimentées, par des incisions inadéquates.

Compte tenu des risques chirurgicaux, la réalisation d’un bilan préopératoire et son intégration dans la décision sont essentielles. L’évaluation de l’état nutritionnel est un bon candidat critère avec l’estimation de la perte de poids qui doit être mentionnée dans le dossier et le dosage de l’albumine ou préalbumine qui doit constamment être pris en compte dans la mesure où il impacte les risques de complications postopératoires [3].

Acte chirurgical

Son contrôle qualité comporte deux composantes : qualité du geste, qualité de l’information.

La qualité du geste se décline sous trois formes : respect de standards pour la stadification, obtention d’un standard pour la réduction tumorale, complications postopératoires.

La qualité du geste est tout d’abord un cahier des charges pour une exploration ou une stadification correctes. Le taux de laparotomies transversales est un critère négatif. Le taux d’omentectomies, pour minimal qu’il semble, peut également servir comme il a été le cas en Allemagne, Land de Hesse, où il a été constaté que seulement la moitié des patientes en bénéficiaient [4]. Le taux de résections complètes, qui est le nouveau standard de traitement [5] est en pratique un critère intéressant [6]. Il devrait être complété par le taux de résections à moins de 1 cm. Il est cependant difficile à manipuler. La subjectivité d’un côté, qui tend à sous-estimer le résidu, le risque de sélection extrême des patientes d’autre part, abandonnant certaines patientes ou en les référant à d’autres centres plus spécialisés qui paradoxalement risquent d’être considérés comme moins performants, car ils prendront en charge les cas les plus graves, conduisent à des effets pervers. Le nombre de ganglions par curage est un argument objectif de qualité de l’enquête ganglionnaire.

Les équipes les plus impliquées dans l’effort vers la cytoréduction complète, qui disent obtenir 80 % de cytoréductions à moins de 1 cm, continuent logiquement à sélectionner les patientes. On cite, dans le texte, une phrase de l’équipe du Memorial Sloan Kettering qui remet à leur place les chiffres de cytoréductions publiés par cette équipe, aussi excellente soit-elle : « The surgeon should not select patients for cytoreduction that exceed the level of surgical skill, patients who are highly unlikely to experience optimal cytoreductive outcome (based on the institutional criteria), and patients who are at high-risk for perioperative morbidity based on medical co-morbidities » [7]. Il est impossible de savoir dans leurs publications quel est le taux de patientes non opérées. Quand bien même ce chiffre serait fourni, le biais de sélection, qui oriente vers ces centres des patientes dont les explorations préopératoires laissent à penser qu’elles sont opérables, est hautement vraisemblable.

Les complications postopératoires et la mortalité dans les 30 jours sont des critères incontournables. Le problème est ici encore le numérateur : la morbidité d’actes standard suffisants pour certains stades III de cancer de l’ovaire, praticables par des chirurgiens sans formation à la chirurgie viscérale, est logiquement faible. Ici encore, les centres les plus spécialisés, qui prennent en charge des malades plus difficiles, seront pénalisés. Un audit national dans six centres spécialisés de France a montré une grande disparité dans les recrutements et les techniques, avec des taux variables de chimiothérapie néoadjuvante, et une morbidité corrélée à la gravité des actes réalisés [8]. De plus, le seuil défini pour la complication doit être très clair, et corrélé à l’extension de l’intervention. Après tout, un épanchement pleural n’est que l’indice d’une péritonectomie diaphragmatique nécessaire correctement effectuée [9]. Le taux de reprises chirurgicales pour désunion d’anastomose colorectale doit être rapporté aux seuls cas où cet acte a été réalisé, de surcroît sans colostomie de protection.

L’information contenue dans le compte rendu opératoire est probablement un des critères les plus sûrs de la rigueur, de l’expérience et de la volonté du chirurgien de traiter les cancers de l’ovaire de manière spécifique. Elle est essentielle au suivi thérapeutique, au lien avec les oncologues médicaux, et majeure pour les éventuelles interventions ultérieures. La description analytique des lésions péritonéales initiales et, le cas échéant, résiduelles pourrait être présentée comme une check-list, dont la forme peut être remplacée par un compte rendu traditionnel sous la contrainte de contenir la totalité de l’information correspondante (Annexe 1). La description synthétique des lésions laissées en place, chirurgie macroscopiquement complète, ou en cas de chirurgie non complète, diamètre de la plus grande lésion laissée en place, est un minimum strictement indispensable. Il est en outre souhaitable de synthétiser les lésions initiales et résiduelles sous la forme d’un score. Il n’existe à ce jour pas de score spécifique pour le cancer de l’ovaire, et on utilise par défaut un des scores proposés pour les carcinoses péritonéales d’origine digestive. Une évaluation comparative des différents scores est disponible, donnant l’avantage au peritoneal cancer index de Sugarbaker largement utilisé en chirurgie des carcinoses d’origine digestive [10]. Ce score, en attendant d’autres plus adaptés, devrait être mentionné pour l’état en début et en fin d’intervention.

Chirurgien

Une formation spécifique à des actes « non gynécologiques » est nécessaire afin d’éviter le recours permanent à un chirurgien général. Une des clés de la cytoréduction complète est la chirurgie des coupoles diaphragmatiques, occasionnellement l’exérèse partielle du diaphragme, qui est nécessaire dans plus des trois quarts des cas [7]. La splénectomie est indiquée si le hile, la surface, ou le parenchyme de la rate sont atteints, ce qui est le cas chez 30 % des patientes [7]. Cette formation s’impose. Elle peut être remplacée par la participation d’un chirurgien qualifié, mais une telle contribution, si elle concerne plus de la moitié des cas, pose des problèmes de logistique et suggère que le chirurgien gynécologique n’est pas le mieux placé pour entreprendre cette chirurgie, ce qui est dommageable, car la connaissance de la maladie est un facteur de qualité thérapeutique aussi important que la réalisation de l’acte. Plusieurs études ont montré le caractère délétère de l’association de deux chirurgiens non spécialisés, l’un gynécologue, l’autre généraliste [11].

L’expérience est difficile à quantifier. Le volume annuel d’actes est, dans les publications, étudié par chirurgien ou par centre. On conviendra que seul le premier critère a du sens : car même s’il y a automatiquement corrélation entre les deux chiffres, un chirurgien non expérimenté dans un hôpital à haut volume n’en est pas qualifié pour autant… Elit et al. [12] définissent un seuil de qualité à dix cas annuels par chirurgien, Marth et al. [13] un volume par département de 25, Kumpulainen et al. [14] un volume de 28 par centre et considèrent ces chiffres comme des objectifs de qualité.

La spécialisation en oncologie gynécologique est définie dans la majorité des pays développés. Certains pays, dont la France, restent en retrait. Du Bois et al. [15], dans une analyse très serrée de la littérature, mettent en évidence une grande hétérogénéité des résultats et attirent l’attention sur la fragilité des démonstrations, mais retrouvent comme facteur principal de pronostic la spécialisation du chirurgien.

Équipe chirurgicale et anesthésique

Le chirurgien seul ne peut obtenir un résultat de qualité sans un intérêt particulier de l’équipe anesthésique pour le cancer, intérêt qui est un possible facteur de résultat [16]. La disponibilité de produits sanguins est une obligation. En revanche, l’expérience montre qu’un service de réanimation in situ n’est pas indispensable, mais qu’une unité de soins continus postopératoires est nécessaire.

Même hautement spécialisé en cancérologie et rompu aux techniques de traitement en chirurgie digestive et viscérale, le chirurgien gynécologique ne peut se passer d’un conseil ou de l’intervention de chirurgiens viscéraux qui doivent donc être structurellement disponibles. Au Memorial Sloan Kettering, même si le taux de recours aux chirurgiens hépatobiliaires est tombé de 64 à 25 % des cas pour les péritonectomies diaphragmatiques et de 57 à 10 % pour les spléno(pancréat)ectomies, les chiffres résiduels de 25 et 10 % expriment les limites ultimes du chirurgien gynécologue mais aussi sa capacité de formation complémentaire à une chirurgie abdominale hautement spécialisée [7].

Équipe oncologique

La gestion des cancers de l’ovaire au stade avancé nécessite l’intervention au meilleur niveau d’oncologues médicaux, de radiologues, de nutritionnistes et de psychologues, et du personnel infirmier. La disponibilité de ces professionnels, tout particulièrement les oncologues médicaux qui non seulement doivent être partie prenante de l’indication opératoire mais aussi être disponibles au cours même de l’intervention pour discussion et avis, ainsi que des radiologues qui contribuent à l’évaluation préopératoire et à la gestion interventionnelle de certaines complications, est une obligation. Une anatomie pathologique performante et la présence d’une tumorothèque labellisée font partie de la construction d’un centre de référence. L’accessibilité à la chimiothérapie intrapéritonéale, à une tumorothèque, sont également des critères de disponibilité de toutes les techniques potientiellement utiles dans l’immédiat et ultérieurement.

Les équipes structurées participent en général à des essais thérapeutiques. Du Bois et al. [17] ont clairement montré que la participation de l’équipe à des essais est un facteur pronostique favorable. Robinson et al. [18] ont observé une tendance dans le même sens. On peut donc suggérer ce critère comme un critère de qualité pour un centre, avec l’avantage collatéral de favoriser le développement de la recherche clinique.

Établissement

Plusieurs voix, en Europe et en Australie, se sont élevées pour voir se développer, dans des cadres institutionnels, des programmes structurés impliquant une forte collaboration de l’administration hospitalière [19, 20]. De nouvelles stratégies chirurgicales impliquent l’intervention concertée d’équipes multiples, de nouvelles sources de coûts et de complications. Un chirurgien isolé, même entouré de bonnes volontés, ne peut conduire un tel programme sans un soutien affiché du management de l’établissement garantissant la participation active et positive d’autres services. Ce soutien doit aussi concerner les groupes professionnels paramédicaux dont la formation, à la charge de l’établissement, doit accompagner l’augmentation de complexité des interventions et de leurs suites. Un chirurgien coordinateur devient alors le responsable de programme chargé de la bonne articulation des ressources. La formalisation d’un tel programme devrait devenir obligatoire pour la prise en charge des cancers de l’ovaire dans un établissement.

Dans de nombreux pays, seuls des établissements certifiés sont autorisés pour la pratique de la chirurgie des cancers. Sont donc vérifiés a priori les compétences médicales, les moyens, l’organisation des soins. En France, un effort sans précédent de l’Institut national du cancer a conduit à encadrer la chirurgie de certains cancers, dont les cancers gynécologiques. Les critères d’autorisation restent cependant relativement larges – 20 cas de cancer gynécologique par an et par établissement ne représentent pas une véritable expérience et ne justifient pas d’investir dans une organisation spécifique – et ne concernent pas spécifiquement les cancers de l’ovaire. L’incidence des cancers de l’ovaire représente 40 % des cancers gynécologiques. Le seuil de 20 cancers gynécologiques représente donc une moyenne de huit cancers de l’ovaire, dont 75 %, donc six par an, sont aux stades avancés. Considérant qu’un établissement doit comporter un minimum de deux chirurgiens pour la continuité des soins, on aboutit à un nombre annuel de chirurgies pour cancer avancé par chirurgien incompatible avec le maintien d’une technicité et d’une expérience. Il a donc été proposé des critères d’autorisation complémentaires, dont la nécessité d’une adéquation des moyens au bloc opératoire (implicitement, la formation des chirurgiens et la contribution des anesthésistes) et la continuité des soins postopératoires. Cela répond au moins partiellement à la question, mais on ne peut que souhaiter la structuration de centres de référence dédiés.

Niveau régional

Si les Agences régionales de santé ont soit la volonté et l’autonomie suffisante, soit des instructions de l’État suffisamment précises, elles devront structurer ces centres de référence. Une approche intéressante de la construction d’un programme peut être trouvée dans le travail de Verleye et al. [19] : audit de situation, définition d’objectifs, définition de moyens à tous les niveaux, incluant la mise en œuvre d’une assurance qualité au bénéfice de la population de chaque bassin de vie. Ce bénéfice est démontré dans plusieurs études ayant montré une meilleure survie en cas de respect de standards régionaux [19].

Une des missions des réseaux régionaux de cancérologie est la production de référentiels et l’évaluation de la conformité des soins à ces référentiels. Le plein effet de la structuration des réseaux au niveau national ne sera obtenu que lorsqu’ils auront mis en œuvre cette mission. Cette évaluation devrait être menée a posteriori à l’occasion d’audits, sur examen des fiches de RCP collectées au niveau régional. Pour ce qui concerne la chirurgie des cancers de l’ovaire, peuvent être audités : la proportion des cas où le bilan préopératoire n’est pas conforme (absence de dosage du marqueur Ca-125), la proportion de cas où manque une RCP préopératoire, la présence d’un oncologue médical et la présence physique du chirurgien à cette RCP, l’adéquation de la proposition aux référentiels, l’adéquation de la chirurgie à la décision ou à défaut la documentation de l’écart au protocole décidé. La seule mise en œuvre d’un programme d’assurance qualité a conduit en Allemagne à une évolution favorable du taux de compliance aux recommandations et à une tendance vers l’amélioration des résultats dans les cancers précoces de l’ovaire [20]. Il est probable que le même résultat peut être obtenu pour les cancers avancés. L’évaluation des risques opératoires peut, dans ces cancers avancés, faire l’objet d’une assurance qualité [21].

Niveau national

Si le cancer de l’ovaire est considéré comme un objectif de santé publique, des critères de résultat (mortalité par cancer de l’ovaire) doivent être analysés au niveau national, et le pilotage de l’action contre cette maladie doit conduire à une amélioration de la survie.

Il n’est pas indifférent de rappeler que si on veut obtenir une adhésion des entreprises privées de soins comme des hôpitaux à but non lucratif soumis à une nécessité d’équilibre financier, la chirurgie des cancers de l’ovaire avancés doit être rémunérée à la hauteur de son coût réel. Cette préoccupation est exprimée dans d’autres pays [22]. Une grande péritonectomie se résume dans la CCAM (classification des actes) par le ridicule « exérèse d’un repli péritonéal ». De même, le séjour en soins continus est médiocrement rémunéré. La chirurgie des cancers de l’ovaire, elle-même, peut se résumer à des gestes relativement simples (chirurgie « standard ») proches de l’hystérectomie élargie, mais nécessiter des gestes particulièrement lourds comparables à une exentération. C’est dire que le GHS 13C05 est par essence inhomogène. Le GHS 13C14 est lui aussi tout sauf « homogène » contenant des actes réellement lourds (exentérations, vulvectomies avec lambeaux myocutanés) et des actes de niveau moyen (hystérectomie élargie, vulvectomies simples ou partielles). Ni l’un ni l’autre ne peuvent fournir un comparateur entre établissements – les établissements de recours fournissent une proportion très supérieure de gestes lourds. Deux ouvertures sont possibles : soit on réajuste la valorisation actuellement déficitaire pour les établissements en définissant un véritable GHS de chirurgie lourde des cancers gynécologiques impliquant une résection viscérale, soit on établit une carte nationale de centres de recours qui seront financés en mission d’intérêt général.

Cette deuxième solution a évidemment des avantages : éviter le caractère inflationniste de la rémunération à l’acte, imposer la structuration des soins et, du coup, améliorer son contrôle qualité. Considérant une incidence de 4 375 nouveaux cas diagnostiqués en France en 2005 (http://www.invs.sante.fr/surveillance/cancers/surveillance_cancers.htm) dont environ 75 % aux stades III-IV et approximativement la moitié de ces derniers nécessitant une expertise spécifique, ce sont environ 1 650 patientes qui sont candidates potentielles à une chirurgie lourde hautement spécialisée. Une quinzaine de centres traitant au moins deux cas par semaine suffirait à satisfaire au besoin, en contraste avec la moyenne de deux cas par an actuellement observée (802 établissements en France avaient, avant la mise en place des critères d’autorisation, une activité de chirurgie des cancers gynécologiques). Si on estime que moins de 300 établissements devraient être autorisés, cette moyenne augmente à cinq indications potentielles par an et par établissement, chiffre qui reste à l’évidence incompatible avec une prise en charge répondant aux critères de qualité, en observant que la majorité des établissements est dotée de plusieurs opérateurs. Il est en corollaire clair que le préjudice d’une centralisation est très faible pour les chirurgiens dont l’activité se limite à un ou deux cas annuels, d’autant plus que la structuration d’un centre de référence devrait être ouverte à des praticiens extérieurs.

Le National Health Service britannique s’est doté d’une centralisation des soins et a publié des recommandations sans ambiguïté (bien qu’obsolètes en ce qui concerne le standard chirurgical) [5] : « Surgery for ovarian cancer should be carried out by specialised gynaecological oncologists at Cancer Centres. In every case, detailed records should be kept of surgical findings, including residual disease, cancer stage and histological grade. Women who present as emergencies should, whenever possible, be stabilised and transferred immediately to Cancer Centres if ovarian cancer is a probable cause of their symptoms. When this is not possible, or when ovarian cancer is discovered at the time of surgery, surgeons should seek advice from specialists » [23]. En Norgève, à la suite d’une étude nationale, il a été décidé de limiter le traitement des cancers de l’ovaire à un nombre limité de centres géographiquement définis. Ces centres sont, eux-mêmes, audités, principalement sur les taux de survie [24].

Point de vue de la patiente

Impliquée au premier chef par le résultat attaché à la qualité des soins, la patiente est en droit de bénéficier de services qui sont autant de critères possibles de qualité des soins. La rapidité de la prise en charge est un critère classique, relevant de l’organisation de l’accès aux soins : le délai d’attente pour une consultation auprès d’un membre d’une équipe répondant aux critères déjà listés, le délai d’attente pour la chirurgie – sous la réserve de ne pas transformer ce critère en prétexte d’intervention urgente non documentée par un bilan et une RCP conformes – sont des critères quantifiables. L’information et la communication, l’accès à un soutien psychologique et social, à des soins de support et de réhabilitation sont des composants majeurs de la qualité. La satisfaction de la patiente est un indice qualité d’importance majeure, sachant que les index doivent être adaptés à l’évolution fâcheuse fréquente et à la lourdeur des traitements.

Conclusion

Pathologie semi-orpheline – trop fréquente pour bénéficier de mesures d’exception, trop rare pour avoir un impact médiatique –, le cancer de l’ovaire tue bien plus que certaines maladies plus médiatisées comme l’infection HIV. Dans le monde, plus de 200 000 cas sont diagnostiqués chaque année, avec plus de 120 000 décès – 13 chaque heure [25]. Certains pays, comme le Royaume-Uni ou les pays scandinaves, ont mis en place une centralisation des soins garantissant une obligation de moyens, assortie d’un monitorage des résultats. En France, ni les uns ni les autres ne sont encore mis en place. On a trouvé dans ce travail une liste aussi exhaustive que possible, donc inatteignable, des critères qualité qui pourraient s’appliquer à la chirurgie des cancers de l’ovaire.

L’objectif n’est de fait pas aisé. L’interprétation hors contexte de critères arbitraires est dangereuse, avec un risque majeur d’effets pervers : compétition et rétention pour l’atteinte d’objectifs purement quantitatifs, réduction de l’importance des chirurgies pour ne pas altérer un critère portant sur la morbidité, rétention préférentielle des cas les plus favorables à une chirurgie complète si ce critère est mis en avant. La qualité d’un geste est difficilement quantifiable. L’EORTC [26] a proposé une sélection de critères trop imprécise pour les cancers avancés de l’ovaire, sélection qui ne peut faire la base d’un audit national qui reste à préparer dans la concertation.

Pour autant, de nombreux critères de substitution sont pertinents et disponibles. Au minimum, un monitoring des complications est, à lui seul, un outil d’amélioration [19]. La présence d’un scanner, d’un dosage de marqueur et d’une RCP conforme dans le bilan préopératoire sont des critères aisés à collecter. La description précise des lésions initiales et résiduelles dans le compte rendu opératoire est incontournable. Elle implique une incision adéquate et une exploration complète, elle permet de moduler la signification du taux de chirurgies complètes, et sert d’outil de travail pour le suivi thérapeutique. La structuration de l’équipe, son activité, et les moyens mis en place peuvent être audités, la participation de l’équipe à des essais thérapeutiques est un critère majeur à double utilité, à la fois indice de qualité immédiate et source de progrès ultérieur.

Il est probable que nombre de chirurgiens à très faible activité cancérologique constateront qu’ils ne peuvent, en raison de leurs multiples activités, faire l’investissement nécessaire pour atteindre des standards de plus en plus précis et exigeants, et que cette évolution pourrait conduire de fait, sans dirigisme, à une concentration des moyens dans un nombre limité de centres. Pour autant, qu’il y ait ou non intervention régulatrice, il est indispensable que les centres de recours aient les moyens humains et techniques d’assurer leur mission. On attend avec intérêt le responsable politique qui, au plus haut niveau, décidera d’ériger le cancer de l’ovaire au rang de grande cause nationale, et dégagera les moyens d’une organisation spécifique des soins primaires des cancers de l’ovaire avancés, dûment auditée dans ses moyens et ses résultats.

La « check-list » idéale

En pratique, deux descriptions analytiques sont indispensables : une, avant exérèse (permettant d’établir l’extension des lésions), l’autre, après l’intervention (permettant de qualifier et de quantifier le résidu pour la prise en charge ultérieure). Chacune de ces descriptions doit mentionner :
  • l’ascite, sa quantité, ses caractéristiques (aspect citrin, sanglant, chyleux, gélatineux) ;
  • l’état de l’appareil génital : soit envahissement pelvien massif fixant les organes et le péritoine pelvien, soit tumeur uni- ou bilatérale ; pour chacune de ces tumeurs, caractéristiques (mobile avec végétations exokystiques, mobile sans végétations exokystiques, adhérences non tumorales, adhérence tumorale, fixation massive) ;
  • l’état du péritoine, avec dans chacune des localisations (cul-de-sac de Douglas, cul-de-sac vésico-utérin, latéropelvien droit, latéropelvien gauche, abdominal pariétal antérieur, abdominal pariétal postérieur, gouttière pariétocolique droite, gouttière pariétocolique gauche, coupole diaphragmatique droite, coupole diaphragmatique gauche, sillon hépatorénal, pédicule hépatique, petit épiploon, grand épiploon (partie flottante), ligament gastrocolique, ligament gastrosplénique, arrière-cavité des épiploons, mésentère, surface hépatique, surface splénique), description de l’atteinte (sain, miliaire, nodule ou plaque – taille max … cm –, rétraction, non explorable) ;
  • l’état du tube digestif et urinaire, avec pour chacun des organes (rectum, sigmoïde, côlon gauche, angle colique gauche, côlon transverse, angle colique droit, côlon ascendant, cœcum, appendice, iléon proximal et distal, jéjunum proximal et distal, duodénum, estomac, vésicule biliaire) la description de l’atteinte (sain, miliaire, nodules de surface – taille maximale en centimètre –, lésion pénétrante, sténose) ; dans le cas de l’uretère, il peut être intact, subir une compression extrinsèque, ou être directement envahi.
  • l’état des ganglions, avec ou non présence d’adénomégalies, leur diamètre, la présence d’un envahissement macroscopique extracapsulaire, dans chacun des territoires (iliaque externe et obturateur droit/gauche, iliaque commun droit/gauche, présacré, aortique inframésentérique, aortique supramésentérique, cœliaque ou suprarénal).

Références

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