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Cancer du col et précarité, accès aux soins diagnostic et traitement


Bulletin du Cancer. Volume 96, Numéro 10, 961-9, octobre 2009, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2009.0926

Résumé   Summary  

Auteur(s) : C Dalmon, E Guillot, A Rodrigues, K Alves, P Madelenat, D Mahieu-Caputo, M Uzan, F Reyal , Service de gynécologie et obstétrique, hôpital Xavier-Bichat, 42, rue Henri-Huchard, 75018 Paris, France, Service de gynécologie et obstétrique, hôpital Jean-Verdier, avenue du 14-Juillet, 93140 Bondy, France, Département de chirurgie, institut Curie, 26, rue d’Ulm, 75005 Paris, France.

Résumé : ObjectifLe but de l’étude est d’évaluer l’accès à la prévention, au diagnostic et au traitement des femmes en situation de précarité et présentant un cancer du col de l’utérus et l’évolution de leur pathologie.MéthodeCette étude de cohorte rétrospective inclue 123 patientes atteintes d’un cancer du col et traitées à l’hôpital Bichat (Paris) ou à l’hôpital Verdier (Bondy) entre le 1 er janvier 1996 et le 31 décembre 2005.RésultatsLes patientes affiliées à la CMU-AME-ADE sont considérées comme précaires. En comparaison des patientes non précaires, elles sont plus souvent sans logement (43,90 vs 1,23 % \; p \= 0,000 1) et sans emploi (90 vs 30 % \; p \= 0,000 1). Elles ont peu recours au dépistage (25 vs 56,10 % \; p \= 0,008). Après l’apparition des symptômes, elles consultent 1,8 mois plus tard (p \= 0,027) le plus souvent aux urgences (51,22 vs 17,07 % \; p \= 0,000 3) et non adressées par un médecin (41,46 vs 8,64 % \; p <\; 0,000 1). Il n’y a pas de différence significative quant au traitement mis en place entre les deux groupes. Les patientes non précaires demeurant à Bondy ont un accès aux soins similaire aux patientes précaires prises en charge à Paris. La moyenne de suivi est de 30,43 mois (± 26,64).ConclusionLe dépistage des lésions cervicales est insuffisant pour l’ensemble de la population. L’accès aux soins est souvent inadapté pour les patientes précaires. Il n’y a pas d’impact de la précarité en termes de récidive centropelvienne, métastase et décès. La sous-densité médicale est potentiellement responsable d’une précarisation sanitaire de patientes socialement non précaires.

Mots-clés : cancer du col, précarité, dépistage, accès aux soins

ARTICLE

Auteur(s) : C Dalmon1,2, E Guillot1,3, A Rodrigues2, K Alves1, P Madelenat1, D Mahieu-Caputo1, M Uzan2, F Reyal3

1Service de gynécologie et obstétrique, hôpital Xavier-Bichat, 42, rue Henri-Huchard, 75018 Paris, France
2Service de gynécologie et obstétrique, hôpital Jean-Verdier, avenue du 14-Juillet, 93140 Bondy, France
3Département de chirurgie, institut Curie, 26, rue d’Ulm, 75005 Paris, France

Article reçu le 8 Avril 2009, accepté le 11 Juin 2009

Introduction

Le cancer du col utérin est le deuxième cancer de la femme avec près de 493 000 nouveaux cas estimés en 2002 et plus de 500 000 en 2005 [1, 2]. À l’échelle mondiale, il existe des disparités importantes des taux d’incidence du cancer du col, les taux les plus élevés étant observés dans les pays en voie de développement. Le cancer du col de l’utérus a provoqué, en 2005, près de 260 000 décès dont près de 95 % dans les pays en voie de développement, pays dans lesquels ce cancer est la première cause de mortalité par cancer dans la population féminine [1, 3].

Depuis 30 à 40 ans, l’incidence du cancer du col a diminué en Europe et a entraîné une diminution de la mortalité par cancer du col de 30 à 40 % [4]. À l’échelle des pays industrialisés, des inégalités du taux d’incidence et de mortalité du cancer du col persistent. Elles sont principalement liées aux différences d’accès aux frottis cervicaux de dépistage [5]. En France, en 2005, 3 068 nouveaux cas sont diagnostiqués, et on estime que le nombre de décès par cancer du col est d’environ 1 067 [6]. Le recours au dépistage des cancers varie en fonction de l’âge, du niveau de revenu, du niveau d’études, de la catégorie socioprofessionnelle, du statut vis-à-vis de l’emploi ou du type de protection sociale. Ces différences de participation au dépistage des cancers, individuelles et/ou organisées, auraient un impact non négligeable sur les disparités socioéconomiques de mortalité par cancer et, plus encore, sur leur incidence [7]. La mortalité par cancer, toutes localisations confondues, est plus élevée chez les personnes ayant un statut socioéconomique bas. Quelle que soit la localisation, le pronostic d’un cancer est moins bon dans les groupes sociaux défavorisés [2].

L’objectif de notre étude a été d’analyser rétrospectivement l’ensemble des cancers du col utérin traités au sein de deux institutions (les hôpitaux Xavier-Bichat [Paris-XVII] et Jean-Verdier [Bondy]), en fonction de leur appartenance à une population précaire et non précaire.

Patientes et méthodes

Nous avons réalisé une étude épidémiologique descriptive rétrospective des patientes ayant été prises en charge pour un cancer du col de l’utérus entre le 1er janvier 1996 et le 31 décembre 2005 à l’hôpital Xavier-Bichat (Paris-XVIII) et à l’hôpital Jean-Verdier (Bondy, 93).

Les hôpitaux Xavier-Bichat (Paris-XVII) et Jean-Verdier (Bondy) ont pour caractéristique de se situer dans des régions dont la population est composée d’une très forte proportion de personnes en situation précaire. Le critère d’analyse principale de cette étude a été l’appartenance ou non de ces patientes à la population précaire telle que définit par le type de couverture médicale attribuée.

Les données sociales et démographiques des patientes (couverture sociale, lieu d’habitation, statut marital, situations professionnelles) ont été collectées à partir de la base informatique GILDAS de l’hôpital Bichat et de l’hôpital Verdier. Ont été considérées comme des patientes précaires, les femmes ayant une affiliation à la couverture maladie universelle (CMU), à l’aide médicale d’État (AME) ou à l’aide départementale d’État (avant 2000). Les femmes du groupe témoin en situation de non-précarité sont définies par leur affiliation à la sécurité sociale (SS) complétée ou non par une mutuelle (SSM).

Les données médicales ont été réunies à partir de l’analyse des dossiers médicaux des patientes. Les critères médicaux d’exclusion de cette étude sont :

  • les cancers du col de l’utérus diagnostiqués durant la grossesse ;
  • les cancers du col de type in situ ;
  • les récidives de cancer du col dont la prise en charge initiale a été extérieure aux deux hôpitaux sus-cités.

Nous avons exclu de notre étude 62 patientes de l’hôpital Bichat (dix dysplasies ou carcinomes in situ, 12 cancers de l’endomètre ou de l’ovaire, dix dossiers incomplets, quatre récidives non traitées initialement à Bichat, huit prises en charge initiales externes à Bichat, 15 dossiers non trouvés aux archives, trois patientes enceintes) et 31 patientes traitées à Jean-Verdier (quatre dysplasies ou carcinomes in situ, 14 cancers de l’endomètre ou d’origine indéterminée, deux récidives non traitées initialement à Bondy, deux dossiers incomplets, trois dossiers transférés en province, six dossiers traités en externe).

Une base de données de type Excel a été construite. Les données constituées de valeurs continues sont exprimées en moyenne et écart-type de la moyenne. Les données constituées de valeurs nominales sont exprimées en pourcentage. Les groupes cas et témoin sont comparés par l’intermédiaire d’un test t (valeurs continues) ou par un test du Chi2 (valeurs nominales) ou par un test exact de Fisher (valeurs nominales). Les résultats sont considérés comme significatifs si la valeur de p est inférieure à 0,05. L’analyse de survie a été réalisée à partir du modèle de Cox. Les courbes de survie ont été réalisées selon la méthode de Kaplan-Meier. Une analyse multivariée a été réalisée en incluant dans le modèle de Cox les données significatives après analyse univariée (p < 0,05).

Résultats

Données sociodémographiques

Notre étude intéresse un total de 123 patientes atteintes de cancer du col de l’utérus : 84 patientes ont été prises en charge à l’hôpital Bichat et 39 à l’hôpital Jean-Verdier. Leur répartition selon leur condition de couverture sociale est la suivante : 41 patientes précaires (CMU, AME, ADE) et 82 patientes non précaires (SS, SSM). Parmi les patientes dites précaires, 23 possèdent la CMU (56,10 %), 12 l’AME (29,27 %) et six l’ADE (14,63 %). Parmi les patientes dites non précaires, 53 sont affiliées à la SS (64,63 %), et 29 détiennent une mutuelle complémentaire (35,37 %).

La proportion de femmes de nationalité française est de 58,54, et 66 % des patientes de nationalité étrangères sont originaires d’Afrique du Nord ou d’Afrique noire. Il existe une répartition significativement différente des patientes de nationalité française lorsque l’on compare la population des femmes précaires et non précaires (26,83 vs 75,30 % ; p = 0,000 1).

Nous constatons que la majorité des patientes sont sans emploi (51,82 %). La différence entre patientes précaires et non précaires est hautement significative (90 vs 30 % ; p = 0,000 1). Le logement des patientes précaires repose sur un hébergement instable et ou insalubre (appartement familial, Samu social, associations caritatives, hôtel) dans 43,9 % des cas et seulement dans 1,23 % des cas chez les patientes non précaires (p = 0,000 1).

Les femmes en situation de précarité ont un âge moyen qui n’est pas significativement différent de celui des femmes considérées comme non précaires (52,2 ± 13,4 ans vs 51,13 ± 14,5 ans ; p > 0,05). Les patientes précaires ont significativement plus d’enfants que les patientes non précaires (4,3 ± 3,5 vs 2,2 ± 2 ; p = 0,000 1). Le pourcentage de « grandes multipares » (≥ 3 enfants) est de 62 % chez les patientes précaires, alors qu’il est de 36 % chez les patientes non précaires (p = 0,008).

Accès aux soins

Dépistage

Dans la population globale, la proportion de patientes n’ayant jamais bénéficié d’un dépistage par frottis cervical est de 35,5 %. Il existe une différence significative entre les patientes précaires et non précaires (56,10 vs 25 % ; p = 0,008). Si l’on stratifie sur l’âge des patientes, il persiste une différence significative pour les femmes dont l’âge se situe entre 20 et 65 ans (46,8 vs 17,6 % ; p = 0,024) (tableau 1).

Tableau 1 Accès aux soins.

Bondy, Verdier

Paris, Bichat

Population du département

1 459 000

2 153 600

Densité en gynécologues

4,8/100 000 habitants

15,3/100 000 habitants

Densité en médecins généralistes

156/100 000 habitants

321/100 000 habitants

Patientes précaires (n = 41)

n = 18

n = 23

p

Lieu de première consultation

Urgence

13 (72,22 %)

8 (34,78 %)

0,017

Consultation

3 (16,67 %)

14 (60,87 %)

Colposcopie

2 (11,11 %)

1 (4,35 %)

Patientes adressées par

Gynécologue

0

5 (21,74 %)

0,047

Médecin généraliste

4 (22,22 %)

10 (43,48 %)

Non adressées

10 (55,55 %)

7 (30,43 %)

Service hospitalier

3 (16,67 %)

1 (4,35 %)

Urgences médicochirurgicales

1 (5,55 %)

0

Dépistage par FCV

Pas de suivi

13 (72,22 %)

9 (39,13 %)

0,096

FCV de dépistage

5 (27,79 %)

9 (39,13 %)

Patientes non précaires (n = 82)

n = 21

n = 61

p

Lieu de première consultation

Urgence

7 (33,33 %)

7 (11,47 %)

0,002

Consultation

10 (47,62 %)

52 (85,25 %)

Colposcopie

4 (19,05 %)

2 (3,28 %)

Patientes adressées par

<hsp sp=’1.0’>Gynécologue

6 (28,57 %)

38 (63,33 %)

0,046

Médecin généraliste

9 (42,85 %)

15 (25 %)

Non adressées

3 (14,29 %)

4 (6,67 %)

Service hospitalier

3 (14,29 %)

3 (5 %)

Dépistage FCV

Pas de suivi

6 (28,57 %)

14 (23,78 %)

NS

FCV de dépistage

7 (33,33 %)

37 (62,71 %)

Mode d’entrée à l’hôpital

Nous constatons que la majorité des patientes (64,22 %) ont eu un premier contact avec nos deux hôpitaux via les consultations des services de gynécologie — que ce soit pour le diagnostic ou le traitement de leur cancer du col — et que les urgences générales n’ont été le lieu du premier contact que pour 28,35 % d’entre elles. Cependant, des différences importantes apparaissent lorsque l’on compare les populations précaires et non précaires. Le lieu principal de la première consultation pour les femmes considérées comme non précaires est la consultation au sein du service de gynécologie (75,61 %), alors que 51,2 % des patientes précaires ont initialement consulté le service des urgences générales (p = 0,000 3).

43,9 % de l’ensemble des patientes ont été adressées à nos services par un gynécologue, 30,9 % par un médecin généraliste et 19,5 % n’ont pas été adressées. La distribution entre patientes précaires et non précaires est très significativement différente (p < 0,000 1). Ainsi, 54,3 % des patientes non précaires ont été adressées par un gynécologue, et 41,4 % des patientes précaires n’ont pas été adressées. La place du généraliste dans les deux populations est importante avec 34,1 et 29,6 % des recommandations pour les patientes précaires et non précaires respectivement.

Délai au diagnostic

Le temps entre l’apparition des premiers symptômes et la première consultation au sein de nos services est significativement plus long pour les patientes précaires que non précaires (5,3 ± 3,8 mois vs 3,5 ± 2,9 mois ; p = 0,027).

57,72 % des patientes ont eu un bilan de leur cancer du col débuté avant la première consultation, cela concernant le plus souvent les patientes non précaires (36,59 vs 68,29 % ; p = 0,001).

Différence entre les deux hôpitaux étudiés

L’analyse de l’accès aux soins en fonction du lieu de prise en charge stratifiée sur le statut précaire non précaire met en évidence des résultats très différents pour chaque hôpital.

Les populations précaires traitées à l’hôpital Verdier ont consulté en proportion beaucoup plus importante par les urgences (72,22 %) et sans être adressées (55,55 %) par un correspondant comparativement aux patientes précaires traitées à l’hôpital Bichat qui ont initialement majoritairement consulté directement le service de gynécologie (60,87 %) et ont été majoritairement adressées par un médecin généraliste (43,48 %). De même, les patientes non précaires traitées à l’hôpital Verdier ont consulté en proportion moindre directement le service de gynécologie (47,62 %) et ont été essentiellement adressées par un médecin généraliste (42,85 %) comparativement aux patientes non précaires traitées à l’hôpital Bichat qui ont initialement majoritairement consulté directement le service de gynécologie (85,25 %) et ont été majoritairement adressées par un gynécologue (63,33 %). Il apparaît en fait qu’il n’existe pas de différence significative dans le mode d’accès aux soins entre les patientes précaires traitées à l’hôpital Bichat et les patientes non précaires traitées à l’hôpital Verdier. Le lien de ce résultat avec la différence majeure de densité médicale entre les départements correspondant à ces deux hôpitaux (Seine-Saint-Denis, Paris) n’est abordé qu’à titre indicatif par les densités rapportées de population générale, de médecin généraliste et de gynécologues.

Antécédents médicaux

Les patientes précaires ont significativement plus d’antécédents médicaux que les patientes non précaires (43,90 vs 19,51 % ; p = 0,004 4). Les deux principales pathologies retrouvées sont l’hypertension artérielle (19,51 vs 8,53 %) et les pathologies infectieuses (VIH, VHB, VHC, tuberculose) [17,08 vs 7 %]. 7,3 % des patientes précaires sont séropositives pour le VIH. 19,51 % des patientes précaires ont nécessité des consultations complémentaires (cardiologie, maladie infectieuse, diabétologie) contre 6,10 % des patientes non précaires (p = 0,022 5).

La proportion de patientes ayant un antécédent familial de cancer du 1er ou 2e degré est similaire dans nos deux populations (7,3 vs 7,3 %).

Diagnostic et traitement

68,29 % des patientes étaient symptomatiques lors de la première consultation (métrorragies, douleurs pelviennes, douleurs lombaires, hématurie). Pour nos deux sous-groupes, le taux de patientes symptomatiques était similaire (73,17 vs 65,85 %). Seule la proportion de douleurs pelviennes était plus importante chez les patientes précaires (36,67 vs 12,96 % ; p = 0,011). Il n’y a pas de différence de répartition par stade FIGO dans les deux groupes.

Trente-neuf pour cent des patientes ont bénéficié d’une radiochimiothérapie néoadjuvante concomitante et 13,8 % des patientes d’une radiothérapie néoadjuvante seule. Soixante-seize pour cent des patientes ont bénéficié d’une colpohystérectomie élargie. Quatre-vingt-onze pour cent des patientes opérées ont bénéficié d’un curage iliaque externe et 11,7 % d’un curage lombo-aortique. Une radiothérapie adjuvante a été réalisée chez 18,18 % des patientes, une curiethérapie chez 48,78 % d’entre elles. 8,13 % des patientes ont bénéficié d’une chimiothérapie adjuvante. Il n’existe aucune différence significative entre les deux groupes pour l’ensemble de ces données.

Suivi

La proportion de patientes ayant manqué une consultation de surveillance (34,1 vs 17 % ; p = 0,036) ainsi que le nombre moyen de consultations en urgence entraînant une hospitalisation (0,195 ± 0,4 vs 0,07 ± 0,26 ; p = 0,048) sont significativement plus importants chez les patientes précaires. Il n’y a pas de différence de durée de suivi entre les deux groupes (25,17 ± 25,29 mois vs 33,17 ± 27,22 ; NS) (tableau 2).

Tableau 2 Analyse de la survie.

Univariée. Risque relatif (IC 95 %)

p. Log-rank

Multivariée

Récidive

Précarité (précaire vs non précaire)

3,36 (1,25-9,05)

0,0108

Stade FIGO II vs I

1,7 (0,5-5,7)

4,2e-05

0,000 1

Stade FIGO III vs I

6,44e-08 (0-20)

Stade FIGO IV vs I

1,29 (3,24-51)

Taux d’hémoglobine (g/dL)

0,69 (0,58-0,83)

1,21e-05

0,000 1

Métastase

Taux d’hémoglobine (g/dL)

0,8 (0,66-0,97)

0,021

Décès

Âge en année

1,04 (1,01-1,07)

0,02

Stade FIGO II vs I

3,52 (0,87-14,1)

1,56e-07

< 0,000 1

Stade FIGO III vs I

22,3 (5,5-90)

Stade FIGO IV vs I

28,8 (5,9-141)

Taux d’hémoglobine (g/dL)

0,78 (0,66-0,93)

0,004 3

Récidive

La proportion de patientes présentant une récidive de leur maladie (essentiellement centropelvienne) est significativement plus importante chez les patientes précaires (21,9 vs 8,5 % ; p = 0,04).

L’analyse univariée des récidives met en évidence que le statut précaire (p = 0,009 5), le stade FIGO (p = 6,1e-07) et le taux d’hémoglobine (p = 1,36e-05) sont les trois variables significativement associées au risque de récidive dans notre étude.

L’analyse multivariée, prenant en compte ces trois variables significatives, montre que seul le taux d’hémoglobine préthérapeutique est, ici, prédictif d’une récidive de la maladie.

Évolution métastatique et décès

La proportion d’événement métastatique est similaire dans les deux groupes (12,2 vs 10,9 %).

L’analyse univariée des événements métastatiques met en évidence que seul le taux d’hémoglobine est, ici, une variable significative (p = 0,021).

L’analyse univariée du décès des patientes met en évidence que le statut précaire n’est pas une variable significative. L’âge (p = 0,02), le stade FIGO (p = 1,56e-07) et le taux d’hémoglobine (p = 0,004 3) sont les trois variables significativement associées au risque de décès. L’analyse multivariée prenant en compte ces trois variables montre que seul le stade FIGO est, ici, prédictif du décès des patientes.

Discussion

Cette étude est limitée par son caractère rétrospectif, portant sur un échantillon de petite taille et par le nombre important de dossiers inaccessibles ou incomplets. Nos résultats ne sont qu’une représentation propre à la population et à la pratique médicale des hôpitaux Jean-Verdier (Bondy) et Xavier-Bichat (Paris-XVIII). Il est donc impossible d’extrapoler ce résultat à l’ensemble de la population française. Toutefois, ce travail dévoile avec pertinence un certain nombre de dysfonctionnements de notre système de soins au nombre desquels on compte le non-accès au dépistage et son corollaire d’évitabilité de la pathologie cancéreuse cervicale, l’inégalité d’accès aux soins sur une base sociale mais aussi géographique, le retard d’accès aux soins, le défaut de suivi postthérapeutique.

Nous avons déterminé dans cette étude le caractère précaire ou non précaire d’une patiente sur la base du type de couverture sociale. Nous avons pleinement conscience que ce n’est pas une définition parfaite et qu’un certain nombre de patientes affiliées au régime général de la SS peuvent être en fin de droit ou avoir de faibles revenus. Il n’en reste pas moins que les critères d’attribution de la CMU-AME-ADE se basent notamment sur le niveau des revenus. Notre population comporte une surreprésentation de patientes affiliées à la CMU-AME-ADE (33 %) en comparaison de la population française globale (8 %) [8]. Le caractère instable ou insalubre du logement (43,9 %), l’absence d’emploi (90 %), la forte proportion de patientes de nationalité étrangère (73,1 %), la parité significativement plus élevée (62 % des patientes précaires avaient au moins trois enfants ; p = 0,008), la présence de nombreux antécédents médicaux (43,9 %), la nécessité de consultations spécialisées afin d’équilibrer des pathologies chroniques (19,5 %) et la proportion de séropositivité VIH (7,3 %) au sein de la population que nous avons défini comme précaire souligne la pertinence du critère d’attribution de la CMU-AME-ADE. L’enquête « Santé et protection sociale » met à jour l’accumulation de nombreux facteurs de précarité parmi les détenteurs de la CMU ainsi qu’une augmentation de 20 % de la déclaration d’états pathologiques par rapport à la population générale [9]. Il n’existe pas de pathologies spécifiques à la précarité, celles-ci sont néanmoins aggravées par la précarité et le retard d’accès aux soins qu’elle entraîne [10-12]. Le fort pourcentage de patientes porteuses du VIH s’explique par la proportion élevée de patientes de nationalité étrangère, et notamment d’Afrique noire où sévit le VIH à l’état d’endémie [13, 14]. De même, la parité élevée s’explique essentiellement par la fécondité plus élevée des femmes étrangères en France avec 2,8 enfants/femme comparée à 1,72 enfant/femme pour la population de nationalité française [13].

35,5 % de l’ensemble de la population étudiée n’a jamais bénéficié d’un dépistage du cancer du col par frottis. La différence entre patientes précaires et non précaires est très significative (56,1 vs 25 % ; p = 0,008). Nous n’avons pas réussi à aborder la notion de fréquence de réalisation du frottis, ni celui de la date de réalisation du dernier frottis par rapport au diagnostic de cancer du col. L’étude de l’Inserm sur l’attitude de prévention en Île-de-France [15] met en évidence notamment les raisons de non-suivi gynécologique suivantes : origine migratoire et facteurs culturels ; manque d’information et d’éducation pour la santé ; barrière linguistique : faible niveau de revenu. Les données nord-américaines et européennes retrouvent plusieurs facteurs influençant l’accès au dépistage du cancer du col [16, 17] : niveau de revenu ; niveau d’étude ; catégorie socioprofessionnelle ; lieu de résidence ; type de protection sociale ; origine ethnique des patientes ; degré d’alphabétisation. Nous pouvons faire l’hypothèse qu’au moins un quart de notre population non précaire et plus de 50 % de notre population précaire sont constituées de patientes dont le développement du cancer du col était évitable. L’absence de dépistage est l’un des facteurs de risque majeur d’un cancer invasif [18-21]. Ce résultat met en exergue l’insuffisant ciblage des populations précaires pour le dépistage du cancer du col.

L’analyse du parcours d’accès aux soins met en évidence que les patientes précaires vont majoritairement prendre en charge leur maladie via le service des urgences générales de nos hôpitaux et cela sans aucun contact préalable avec le réseau médical de ville. Ces résultats sont similaires à ceux de la littérature mettant en évidence la forte consommation de soins hospitaliers de cette population [8]. L’hôpital est souvent pour les plus démunies un recours sanitaire exclusif [22]. Il est devenu le seul contact avec les services publics et un lieu privilégié pour faire valoir des droits d’accès aux soins, mais également l’ensemble des droits sociaux [23]. Pour la population précaire, l’accès aux soins de ville se fait majoritairement par le médecin généraliste. Cette différence est rapportée dans la plupart des études. Les groupes favorisés sur le plan socioculturel font appel plus souvent aux soins de ville, ainsi qu’aux soins plus techniques et spécialisés ; à l’inverse, les groupes défavorisés ont plus souvent recours à la médecine générale ou aux soins hospitaliers [8]. Nous montrons dans ce travail que l’accès aux soins est d’autant plus perturbé que les patientes ont un statut précaire et que la densité médicale locale est faible. La densité en gynécologue est de 4,8/100 000 habitants sur le département de Seine-Saint-Denis et de 15,3/100 000 habitants sur Paris. La densité en médecin généraliste est de 156/100 000 habitants sur le département de Seine-Saint-Denis et de 321/100 000 habitants sur Paris (DRASSIF). Nous montrons en fait que l’accès aux soins se fait de manière similaire pour les patientes précaires prises en charge à l’hôpital Xavier-Bichat et les patientes non précaires prises en charge à l’hôpital Jean-Verdier. Les patientes dont l’accès aux soins se rapproche le plus d’une prise en charge souhaitable sont les patientes non précaires prises en charge à l’hôpital Xavier-Bichat. Les patientes dont l’accès aux soins est le moins bon sont les patientes précaires prises en charge à l’hôpital Jean-Verdier. Nous faisons donc l’hypothèse que la faible densité médicale de Seine-Saint-Denis est responsable d’une réelle précarisation dans l’accès aux soins de patientes considérées comme non précaires.

Parmi les patientes symptomatiques, les patientes précaires consultent 1,8 mois plus tard après l’apparition de leurs premiers symptômes que les patientes non précaires (p = 0,032). Les dispositifs tels que la CMU, l’AME et l’ADE devaient permettre aux bénéficiaires un moindre renoncement aux soins pour des raisons financières [24]. Médecin du monde a déjà souligné que les femmes en situation difficile renoncent fréquemment aux soins pour des raisons économiques [8]. Vingt-deux pour cent des ménages bénéficiaires de la CMU déclarent avoir renoncé au moins à un soin [24]. En 2005, 8 % de la population française n’a pas de couverture santé, 10 à 15 % de la population globale [25] et 15 à 30 % des étudiants [26] renoncent à des soins curatifs.

Dans la plupart des études de la littérature les patientes précaires sont diagnostiquées à des stades plus avancés [16, 17]. Nous retrouvons cette tendance sans pour autant qu’elle soit significative. Contrairement aux données de la littérature, il n’existe pas de différence significative quant à la prise en charge thérapeutique [27]. Aux États-Unis, il existe des disparités dans le traitement. Les patientes de faible revenu ont des doses de radiothérapie et de curiethérapie moindres [2, 17]. Les raisons avancées sont le refus de traitement des patientes, les pathologies associées et les conditions techniques [27].

Les patientes précaires ont été plus nombreuses à manquer des consultations. La fragilité de leurs conditions de vie, de leurs liens sociaux et l’instabilité de leur emploi entravent leur prise en charge thérapeutique [8]. Les difficultés de fréquentations régulières des centres de soins par les personnes démunies sont clairement rapportées par l’étude PRECAR [28].

En dépit d’une population qui est insuffisamment concernée par le dépistage du cancer du col, dont l’accès aux soins est clairement retardé du fait d’un parcours non optimal, et dont le suivi postthérapeutique est variable, nous n’avons pas démontré d’impact en termes de stade FIGO de la maladie, de récidive, d’évolution métastatique ni de survie globale. La taille limitée de notre population ainsi que le recul insuffisant peuvent partiellement expliquer ce résultat. Le bas niveau socioéconomique est pourtant un facteur prédictif établit de survie dans le cancer du col [16]. D’autres études ont démontré que le niveau d’éducation, le type de travail, le lieu d’habitation, les revenus et la précarité influent sur le dépistage, le recours aux soins et, par voie de conséquence, sur le stade de la maladie, la récidive et la survie [29, 30].

Conclusion

Nous retiendrons de ce travail que l’accès au dépistage de la population précaire est anormalement bas, entraînant un nombre inacceptable de pathologies cancéreuses cervicales par défaut de surveillance. La population non précaire de notre étude ne bénéficie pas non plus de manière optimale de ce dépistage. La mise en place d’une politique de dépistage mieux ciblée sur la population précaire et plus efficace sur la population non précaire est un élément important de la lutte contre ce cancer. Une expérience pilote de dépistage de masse réalisée à Lyon a clairement montré qu’une action intensive, impliquant l’ensemble des acteurs locaux dont les médecins généralistes, pouvait atteindre une population féminine ne bénéficiant pas d’un suivi gynécologique adapté [31]. La vaccination anti-VHP pourrait paraître comme un recours remarquable pour protéger ces populations. Toutefois, se pose la question d’un risque majoré de non-suivi gynécologique du fait de cette vaccination en fonction de la compréhension réelle de son fonctionnement. Son corollaire pourrait être une majoration des maladies sexuellement transmissibles et de l’incidence de l’infection à VIH, une augmentation des troubles de la fertilité, des interruptions volontaires de grossesse, des diagnostics tardifs des cancers gynécologiques et mammaires. Se pose, ici, de manière plus globale le problème de l’éducation sanitaire de la population générale et celui de la formation aux dépistages des différents personnels de santé. L’accès aux soins est très nettement anormal dans la population précaire (délai, premier recours aux urgences générales des hôpitaux). De plus, la densité médicale anormalement basse de la Seine-Saint-Denis comparée à celle de Paris semble « précariser » l’accès aux soins de patientes normalement considérées comme non précaires. L’absence d’intermédiaire entre l’hôpital et les patients est une source de retard et d’erreurs d’orientation diagnostique et thérapeutique et une source de suractivité nuisible aux services d’urgence des hôpitaux. Des mesures incitatives à l’installation des gynécologues dans les départements déficitaires ainsi que la promotion de modules de compétences gynécologiques en direction des médecins généralistes, des sages-femmes ou des infirmières sont des solutions à envisager. Ainsi, le service de gynécologie de l’hôpital Bondy en collaboration avec la faculté Paris-VI a mis en place un diplôme universitaire de formation approfondie des médecins généralistes à la gynécologie-obstétrique.

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10 Rapport de l’observatoire de l’accès de la mission France de Médecin du monde 2005.

11 Collet M, Menahem G, Picard H. Précarités, risque et santé : enquête menée auprès des consultants des centres de soins gratuits (issue de l’enquête « logique de recours aux soins des personnes en situation de précarité » du Credes dite PrécaLog). 2003 ; Questions d’économie de la santé no 63:6.

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31 Mignotte H, Perol D, Fontanière B, Nachury L-P, Blanc-Jouvand A, Fouillat V, et al. Le dépistage de masse du cancer du col utérin peut-il atteindre une population à risque ? Résultats d’un programme pilote de dépistage de masse du cancer du col utérin dans trois communes de l’agglomération lyonnaise. Bull Cancer 1999 ; 86 : 573-9.


 

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