ARTICLE
Auteur(s) : C Dalmon1,2, E
Guillot1,3, A Rodrigues2, K
Alves1, P Madelenat1, D
Mahieu-Caputo1, M Uzan2, F Reyal3
1Service de gynécologie et obstétrique,
hôpital Xavier-Bichat, 42, rue Henri-Huchard, 75018 Paris,
France
2Service de gynécologie et obstétrique,
hôpital Jean-Verdier, avenue du 14-Juillet, 93140 Bondy,
France
3Département de chirurgie, institut Curie, 26,
rue d’Ulm, 75005 Paris, France
Article reçu le 8 Avril 2009, accepté le 11 Juin 2009
Introduction
Le cancer du col utérin est le deuxième cancer de la femme avec
près de 493 000 nouveaux cas estimés en 2002 et plus de
500 000 en 2005 [1, 2]. À l’échelle mondiale, il existe des
disparités importantes des taux d’incidence du cancer du col, les
taux les plus élevés étant observés dans les pays en voie de
développement. Le cancer du col de l’utérus a provoqué, en
2005, près de 260 000 décès dont près de 95 % dans les pays en
voie de développement, pays dans lesquels ce cancer est la première
cause de mortalité par cancer dans la population féminine [1, 3].
Depuis 30 à 40 ans, l’incidence du cancer du col a diminué
en Europe et a entraîné une diminution de la mortalité par cancer
du col de 30 à 40 % [4]. À l’échelle des pays industrialisés, des
inégalités du taux d’incidence et de mortalité du cancer du col
persistent. Elles sont principalement liées aux différences d’accès
aux frottis cervicaux de dépistage [5]. En France, en 2005,
3 068 nouveaux cas sont diagnostiqués, et on estime que le
nombre de décès par cancer du col est d’environ 1 067 [6].
Le recours au dépistage des cancers varie en fonction de
l’âge, du niveau de revenu, du niveau d’études, de la catégorie
socioprofessionnelle, du statut vis-à-vis de l’emploi ou du type de
protection sociale. Ces différences de participation au
dépistage des cancers, individuelles et/ou organisées, auraient un
impact non négligeable sur les disparités socioéconomiques de
mortalité par cancer et, plus encore, sur leur incidence [7].
La mortalité par cancer, toutes localisations confondues, est
plus élevée chez les personnes ayant un statut socioéconomique bas.
Quelle que soit la localisation, le pronostic d’un cancer est moins
bon dans les groupes sociaux défavorisés [2].
L’objectif de notre étude a été d’analyser rétrospectivement
l’ensemble des cancers du col utérin traités au sein de deux
institutions (les hôpitaux Xavier-Bichat [Paris-XVII] et
Jean-Verdier [Bondy]), en fonction de leur appartenance à une
population précaire et non précaire.
Patientes et méthodes
Nous avons réalisé une étude épidémiologique descriptive
rétrospective des patientes ayant été prises en charge pour un
cancer du col de l’utérus entre le 1er janvier 1996
et le 31 décembre 2005 à l’hôpital Xavier-Bichat (Paris-XVIII) et à
l’hôpital Jean-Verdier (Bondy, 93).
Les hôpitaux Xavier-Bichat (Paris-XVII) et Jean-Verdier (Bondy)
ont pour caractéristique de se situer dans des régions dont la
population est composée d’une très forte proportion de personnes en
situation précaire. Le critère d’analyse principale de cette
étude a été l’appartenance ou non de ces patientes à la population
précaire telle que définit par le type de couverture médicale
attribuée.
Les données sociales et démographiques des patientes (couverture
sociale, lieu d’habitation, statut marital, situations
professionnelles) ont été collectées à partir de la base
informatique GILDAS de l’hôpital Bichat et de l’hôpital Verdier.
Ont été considérées comme des patientes précaires, les femmes ayant
une affiliation à la couverture maladie universelle (CMU), à l’aide
médicale d’État (AME) ou à l’aide départementale d’État (avant
2000). Les femmes du groupe témoin en situation de
non-précarité sont définies par leur affiliation à la sécurité
sociale (SS) complétée ou non par une mutuelle (SSM).
Les données médicales ont été réunies à partir de l’analyse des
dossiers médicaux des patientes. Les critères médicaux
d’exclusion de cette étude sont :
- – les cancers du col de l’utérus diagnostiqués durant la
grossesse ;
- – les cancers du col de type in situ ;
- – les récidives de cancer du col dont la prise en charge
initiale a été extérieure aux deux hôpitaux sus-cités.
Nous avons exclu de notre étude 62 patientes de l’hôpital Bichat
(dix dysplasies ou carcinomes in situ, 12 cancers de l’endomètre ou
de l’ovaire, dix dossiers incomplets, quatre récidives non traitées
initialement à Bichat, huit prises en charge initiales externes à
Bichat, 15 dossiers non trouvés aux archives, trois patientes
enceintes) et 31 patientes traitées à Jean-Verdier (quatre
dysplasies ou carcinomes in situ, 14 cancers de l’endomètre ou
d’origine indéterminée, deux récidives non traitées initialement à
Bondy, deux dossiers incomplets, trois dossiers transférés en
province, six dossiers traités en externe).
Une base de données de type Excel a été construite.
Les données constituées de valeurs continues sont exprimées en
moyenne et écart-type de la moyenne. Les données constituées
de valeurs nominales sont exprimées en pourcentage.
Les groupes cas et témoin sont comparés par l’intermédiaire
d’un test t (valeurs continues) ou par un test du Chi2
(valeurs nominales) ou par un test exact de Fisher (valeurs
nominales). Les résultats sont considérés comme significatifs
si la valeur de p est inférieure à 0,05. L’analyse de survie a été
réalisée à partir du modèle de Cox. Les courbes de survie ont
été réalisées selon la méthode de Kaplan-Meier. Une analyse
multivariée a été réalisée en incluant dans le modèle de Cox les
données significatives après analyse univariée (p < 0,05).
Résultats
Données sociodémographiques
Notre étude intéresse un total de 123 patientes atteintes de cancer
du col de l’utérus : 84 patientes ont été prises en charge à
l’hôpital Bichat et 39 à l’hôpital Jean-Verdier. Leur répartition
selon leur condition de couverture sociale est la suivante : 41
patientes précaires (CMU, AME, ADE) et 82 patientes non précaires
(SS, SSM). Parmi les patientes dites précaires, 23 possèdent la CMU
(56,10 %), 12 l’AME (29,27 %) et six l’ADE (14,63 %). Parmi les
patientes dites non précaires, 53 sont affiliées à la SS (64,63 %),
et 29 détiennent une mutuelle complémentaire (35,37 %).
La proportion de femmes de nationalité française est de 58,54,
et 66 % des patientes de nationalité étrangères sont originaires
d’Afrique du Nord ou d’Afrique noire. Il existe une
répartition significativement différente des patientes de
nationalité française lorsque l’on compare la population des femmes
précaires et non précaires (26,83 vs 75,30 % ; p =
0,000 1).
Nous constatons que la majorité des patientes sont sans emploi
(51,82 %). La différence entre patientes précaires et non
précaires est hautement significative (90 vs 30 % ; p =
0,000 1). Le logement des patientes précaires repose sur
un hébergement instable et ou insalubre (appartement familial, Samu
social, associations caritatives, hôtel) dans 43,9 % des cas et
seulement dans 1,23 % des cas chez les patientes non précaires (p =
0,000 1).
Les femmes en situation de précarité ont un âge moyen qui n’est
pas significativement différent de celui des femmes considérées
comme non précaires (52,2 ± 13,4 ans vs 51,13 ± 14,5 ans
; p > 0,05). Les patientes précaires ont significativement
plus d’enfants que les patientes non précaires (4,3 ± 3,5 vs 2,2 ±
2 ; p = 0,000 1). Le pourcentage de « grandes multipares
» (≥ 3 enfants) est de 62 % chez les patientes précaires, alors
qu’il est de 36 % chez les patientes non précaires (p = 0,008).
Accès aux soins
Dépistage
Dans la population globale, la proportion de patientes n’ayant
jamais bénéficié d’un dépistage par frottis cervical est de 35,5 %.
Il existe une différence significative entre les patientes
précaires et non précaires (56,10 vs 25 % ; p = 0,008). Si l’on
stratifie sur l’âge des patientes, il persiste une différence
significative pour les femmes dont l’âge se situe entre 20 et
65 ans (46,8 vs 17,6 % ; p = 0,024) (tableau 1).
Tableau 1 Accès aux soins.
|
Bondy, Verdier
|
Paris, Bichat
|
|
|
Population du département
|
1 459 000
|
2 153 600
|
|
|
Densité en gynécologues
|
4,8/100 000 habitants
|
15,3/100 000 habitants
|
|
|
Densité en médecins généralistes
|
156/100 000 habitants
|
321/100 000 habitants
|
|
|
Patientes précaires (n = 41)
|
n = 18
|
n = 23
|
p
|
|
Lieu de première consultation
|
|
|
|
|
Urgence
|
13 (72,22 %)
|
8 (34,78 %)
|
0,017
|
|
Consultation
|
3 (16,67 %)
|
14 (60,87 %)
|
|
Colposcopie
|
2 (11,11 %)
|
1 (4,35 %)
|
|
Patientes adressées par
|
|
|
|
|
Gynécologue
|
0
|
5 (21,74 %)
|
0,047
|
|
Médecin généraliste
|
4 (22,22 %)
|
10 (43,48 %)
|
|
Non adressées
|
10 (55,55 %)
|
7 (30,43 %)
|
|
Service hospitalier
|
3 (16,67 %)
|
1 (4,35 %)
|
|
Urgences médicochirurgicales
|
1 (5,55 %)
|
0
|
|
Dépistage par FCV
|
|
|
|
|
Pas de suivi
|
13 (72,22 %)
|
9 (39,13 %)
|
0,096
|
|
FCV de dépistage
|
5 (27,79 %)
|
9 (39,13 %)
|
|
Patientes non précaires (n = 82)
|
n = 21
|
n = 61
|
p
|
|
Lieu de première consultation
|
|
|
|
|
Urgence
|
7 (33,33 %)
|
7 (11,47 %)
|
0,002
|
|
Consultation
|
10 (47,62 %)
|
52 (85,25 %)
|
|
Colposcopie
|
4 (19,05 %)
|
2 (3,28 %)
|
|
Patientes adressées par
|
|
|
|
|
<hsp sp=’1.0’>Gynécologue
|
6 (28,57 %)
|
38 (63,33 %)
|
0,046
|
|
Médecin généraliste
|
9 (42,85 %)
|
15 (25 %)
|
|
Non adressées
|
3 (14,29 %)
|
4 (6,67 %)
|
|
Service hospitalier
|
3 (14,29 %)
|
3 (5 %)
|
|
Dépistage FCV
|
|
|
|
|
Pas de suivi
|
6 (28,57 %)
|
14 (23,78 %)
|
NS
|
|
FCV de dépistage
|
7 (33,33 %)
|
37 (62,71 %)
|
Mode d’entrée à l’hôpital
Nous constatons que la majorité des patientes (64,22 %) ont eu un
premier contact avec nos deux hôpitaux via les consultations des
services de gynécologie — que ce soit pour le diagnostic ou le
traitement de leur cancer du col — et que les urgences
générales n’ont été le lieu du premier contact que pour 28,35 %
d’entre elles. Cependant, des différences importantes apparaissent
lorsque l’on compare les populations précaires et non précaires.
Le lieu principal de la première consultation pour les femmes
considérées comme non précaires est la consultation au sein du
service de gynécologie (75,61 %), alors que 51,2 % des patientes
précaires ont initialement consulté le service des urgences
générales (p = 0,000 3).
43,9 % de l’ensemble des patientes ont été adressées à nos
services par un gynécologue, 30,9 % par un médecin généraliste et
19,5 % n’ont pas été adressées. La distribution entre
patientes précaires et non précaires est très significativement
différente (p < 0,000 1). Ainsi, 54,3 % des patientes non
précaires ont été adressées par un gynécologue, et 41,4 % des
patientes précaires n’ont pas été adressées. La place du
généraliste dans les deux populations est importante avec 34,1 et
29,6 % des recommandations pour les patientes précaires et non
précaires respectivement.
Délai au diagnostic
Le temps entre l’apparition des premiers symptômes et la première
consultation au sein de nos services est significativement plus
long pour les patientes précaires que non précaires (5,3 ±
3,8 mois vs 3,5 ± 2,9 mois ; p = 0,027).
57,72 % des patientes ont eu un bilan de leur cancer du col
débuté avant la première consultation, cela concernant le plus
souvent les patientes non précaires (36,59 vs 68,29 % ; p =
0,001).
Différence entre les deux hôpitaux étudiés
L’analyse de l’accès aux soins en fonction du lieu de prise en
charge stratifiée sur le statut précaire non précaire met en
évidence des résultats très différents pour chaque hôpital.
Les populations précaires traitées à l’hôpital Verdier ont
consulté en proportion beaucoup plus importante par les urgences
(72,22 %) et sans être adressées (55,55 %) par un correspondant
comparativement aux patientes précaires traitées à l’hôpital Bichat
qui ont initialement majoritairement consulté directement le
service de gynécologie (60,87 %) et ont été majoritairement
adressées par un médecin généraliste (43,48 %). De même, les
patientes non précaires traitées à l’hôpital Verdier ont consulté
en proportion moindre directement le service de gynécologie (47,62
%) et ont été essentiellement adressées par un médecin généraliste
(42,85 %) comparativement aux patientes non précaires traitées à
l’hôpital Bichat qui ont initialement majoritairement consulté
directement le service de gynécologie (85,25 %) et ont été
majoritairement adressées par un gynécologue (63,33 %).
Il apparaît en fait qu’il n’existe pas de différence
significative dans le mode d’accès aux soins entre les patientes
précaires traitées à l’hôpital Bichat et les patientes non
précaires traitées à l’hôpital Verdier. Le lien de ce résultat
avec la différence majeure de densité médicale entre les
départements correspondant à ces deux hôpitaux (Seine-Saint-Denis,
Paris) n’est abordé qu’à titre indicatif par les densités
rapportées de population générale, de médecin généraliste et de
gynécologues.
Antécédents médicaux
Les patientes précaires ont significativement plus d’antécédents
médicaux que les patientes non précaires (43,90 vs 19,51 % ; p =
0,004 4). Les deux principales pathologies retrouvées
sont l’hypertension artérielle (19,51 vs 8,53 %) et les pathologies
infectieuses (VIH, VHB, VHC, tuberculose) [17,08 vs 7 %]. 7,3 % des
patientes précaires sont séropositives pour le VIH. 19,51 % des
patientes précaires ont nécessité des consultations complémentaires
(cardiologie, maladie infectieuse, diabétologie) contre 6,10 % des
patientes non précaires (p = 0,022 5).
La proportion de patientes ayant un antécédent familial de
cancer du 1er ou 2e degré est similaire dans
nos deux populations (7,3 vs 7,3 %).
Diagnostic et traitement
68,29 % des patientes étaient symptomatiques lors de la première
consultation (métrorragies, douleurs pelviennes, douleurs
lombaires, hématurie). Pour nos deux sous-groupes, le taux de
patientes symptomatiques était similaire (73,17 vs 65,85 %). Seule
la proportion de douleurs pelviennes était plus importante chez les
patientes précaires (36,67 vs 12,96 % ; p = 0,011). Il n’y a
pas de différence de répartition par stade FIGO dans les deux
groupes.
Trente-neuf pour cent des patientes ont bénéficié d’une
radiochimiothérapie néoadjuvante concomitante et 13,8 % des
patientes d’une radiothérapie néoadjuvante seule. Soixante-seize
pour cent des patientes ont bénéficié d’une colpohystérectomie
élargie. Quatre-vingt-onze pour cent des patientes opérées ont
bénéficié d’un curage iliaque externe et 11,7 % d’un curage
lombo-aortique. Une radiothérapie adjuvante a été réalisée chez
18,18 % des patientes, une curiethérapie chez 48,78 % d’entre
elles. 8,13 % des patientes ont bénéficié d’une chimiothérapie
adjuvante. Il n’existe aucune différence significative entre
les deux groupes pour l’ensemble de ces données.
Suivi
La proportion de patientes ayant manqué une consultation de
surveillance (34,1 vs 17 % ; p = 0,036) ainsi que le nombre moyen
de consultations en urgence entraînant une hospitalisation (0,195 ±
0,4 vs 0,07 ± 0,26 ; p = 0,048) sont significativement plus
importants chez les patientes précaires. Il n’y a pas de
différence de durée de suivi entre les deux groupes (25,17 ±
25,29 mois vs 33,17 ± 27,22 ; NS) (tableau
2).
Tableau 2 Analyse de la survie.
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Univariée. Risque relatif (IC 95 %)
|
p. Log-rank
|
Multivariée
|
|
Récidive
|
|
|
|
|
Précarité (précaire vs non précaire)
|
3,36 (1,25-9,05)
|
0,0108
|
|
|
Stade FIGO II vs I
|
1,7 (0,5-5,7)
|
4,2e-05
|
0,000 1
|
|
Stade FIGO III vs I
|
6,44e-08 (0-20)
|
|
Stade FIGO IV vs I
|
1,29 (3,24-51)
|
|
Taux d’hémoglobine (g/dL)
|
0,69 (0,58-0,83)
|
1,21e-05
|
0,000 1
|
|
Métastase
|
|
|
|
|
Taux d’hémoglobine (g/dL)
|
0,8 (0,66-0,97)
|
0,021
|
|
|
Décès
|
|
|
|
|
Âge en année
|
1,04 (1,01-1,07)
|
0,02
|
|
|
Stade FIGO II vs I
|
3,52 (0,87-14,1)
|
1,56e-07
|
< 0,000 1
|
|
Stade FIGO III vs I
|
22,3 (5,5-90)
|
|
Stade FIGO IV vs I
|
28,8 (5,9-141)
|
|
Taux d’hémoglobine (g/dL)
|
0,78 (0,66-0,93)
|
0,004 3
|
|
Récidive
La proportion de patientes présentant une récidive de leur maladie
(essentiellement centropelvienne) est significativement plus
importante chez les patientes précaires (21,9 vs 8,5 % ; p = 0,04).
L’analyse univariée des récidives met en évidence que le statut
précaire (p = 0,009 5), le stade FIGO (p = 6,1e-07) et le taux
d’hémoglobine (p = 1,36e-05) sont les trois variables
significativement associées au risque de récidive dans notre
étude.
L’analyse multivariée, prenant en compte ces trois variables
significatives, montre que seul le taux d’hémoglobine
préthérapeutique est, ici, prédictif d’une récidive de la
maladie.
Évolution métastatique et décès
La proportion d’événement métastatique est similaire dans les deux
groupes (12,2 vs 10,9 %).
L’analyse univariée des événements métastatiques met en évidence
que seul le taux d’hémoglobine est, ici, une variable significative
(p = 0,021).
L’analyse univariée du décès des patientes met en évidence que
le statut précaire n’est pas une variable significative. L’âge (p =
0,02), le stade FIGO (p = 1,56e-07) et le taux d’hémoglobine (p =
0,004 3) sont les trois variables significativement associées au
risque de décès. L’analyse multivariée prenant en compte ces trois
variables montre que seul le stade FIGO est, ici, prédictif du
décès des patientes.
Discussion
Cette étude est limitée par son caractère rétrospectif, portant sur
un échantillon de petite taille et par le nombre important de
dossiers inaccessibles ou incomplets. Nos résultats ne sont qu’une
représentation propre à la population et à la pratique médicale des
hôpitaux Jean-Verdier (Bondy) et Xavier-Bichat (Paris-XVIII).
Il est donc impossible d’extrapoler ce résultat à l’ensemble
de la population française. Toutefois, ce travail dévoile avec
pertinence un certain nombre de dysfonctionnements de notre système
de soins au nombre desquels on compte le non-accès au dépistage et
son corollaire d’évitabilité de la pathologie cancéreuse cervicale,
l’inégalité d’accès aux soins sur une base sociale mais aussi
géographique, le retard d’accès aux soins, le défaut de suivi
postthérapeutique.
Nous avons déterminé dans cette étude le caractère précaire ou
non précaire d’une patiente sur la base du type de couverture
sociale. Nous avons pleinement conscience que ce n’est pas une
définition parfaite et qu’un certain nombre de patientes affiliées
au régime général de la SS peuvent être en fin de droit ou avoir de
faibles revenus. Il n’en reste pas moins que les critères
d’attribution de la CMU-AME-ADE se basent notamment sur le niveau
des revenus. Notre population comporte une surreprésentation de
patientes affiliées à la CMU-AME-ADE (33 %) en comparaison de la
population française globale (8 %) [8]. Le caractère instable
ou insalubre du logement (43,9 %), l’absence d’emploi (90 %), la
forte proportion de patientes de nationalité étrangère (73,1 %), la
parité significativement plus élevée (62 % des patientes précaires
avaient au moins trois enfants ; p = 0,008), la présence de
nombreux antécédents médicaux (43,9 %), la nécessité de
consultations spécialisées afin d’équilibrer des pathologies
chroniques (19,5 %) et la proportion de séropositivité VIH (7,3 %)
au sein de la population que nous avons défini comme précaire
souligne la pertinence du critère d’attribution de la CMU-AME-ADE.
L’enquête « Santé et protection sociale » met à jour l’accumulation
de nombreux facteurs de précarité parmi les détenteurs de la CMU
ainsi qu’une augmentation de 20 % de la déclaration d’états
pathologiques par rapport à la population générale [9].
Il n’existe pas de pathologies spécifiques à la précarité,
celles-ci sont néanmoins aggravées par la précarité et le retard
d’accès aux soins qu’elle entraîne [10-12]. Le fort
pourcentage de patientes porteuses du VIH s’explique par la
proportion élevée de patientes de nationalité étrangère, et
notamment d’Afrique noire où sévit le VIH à l’état d’endémie [13,
14]. De même, la parité élevée s’explique essentiellement par
la fécondité plus élevée des femmes étrangères en France avec
2,8 enfants/femme comparée à 1,72 enfant/femme pour la
population de nationalité française [13].
35,5 % de l’ensemble de la population étudiée n’a jamais
bénéficié d’un dépistage du cancer du col par frottis.
La différence entre patientes précaires et non précaires est
très significative (56,1 vs 25 % ; p = 0,008). Nous n’avons pas
réussi à aborder la notion de fréquence de réalisation du frottis,
ni celui de la date de réalisation du dernier frottis par rapport
au diagnostic de cancer du col. L’étude de l’Inserm sur l’attitude
de prévention en Île-de-France [15] met en évidence notamment les
raisons de non-suivi gynécologique suivantes : origine migratoire
et facteurs culturels ; manque d’information et d’éducation pour la
santé ; barrière linguistique : faible niveau de revenu.
Les données nord-américaines et européennes retrouvent
plusieurs facteurs influençant l’accès au dépistage du cancer du
col [16, 17] : niveau de revenu ; niveau d’étude ; catégorie
socioprofessionnelle ; lieu de résidence ; type de protection
sociale ; origine ethnique des patientes ; degré d’alphabétisation.
Nous pouvons faire l’hypothèse qu’au moins un quart de notre
population non précaire et plus de 50 % de notre population
précaire sont constituées de patientes dont le développement du
cancer du col était évitable. L’absence de dépistage est l’un des
facteurs de risque majeur d’un cancer invasif [18-21].
Ce résultat met en exergue l’insuffisant ciblage des
populations précaires pour le dépistage du cancer du col.
L’analyse du parcours d’accès aux soins met en évidence que les
patientes précaires vont majoritairement prendre en charge leur
maladie via le service des urgences générales de nos hôpitaux et
cela sans aucun contact préalable avec le réseau médical de ville.
Ces résultats sont similaires à ceux de la littérature mettant
en évidence la forte consommation de soins hospitaliers de cette
population [8]. L’hôpital est souvent pour les plus démunies un
recours sanitaire exclusif [22]. Il est devenu le seul contact
avec les services publics et un lieu privilégié pour faire valoir
des droits d’accès aux soins, mais également l’ensemble des droits
sociaux [23]. Pour la population précaire, l’accès aux soins de
ville se fait majoritairement par le médecin généraliste. Cette
différence est rapportée dans la plupart des études.
Les groupes favorisés sur le plan socioculturel font appel
plus souvent aux soins de ville, ainsi qu’aux soins plus techniques
et spécialisés ; à l’inverse, les groupes défavorisés ont plus
souvent recours à la médecine générale ou aux soins hospitaliers
[8]. Nous montrons dans ce travail que l’accès aux soins est
d’autant plus perturbé que les patientes ont un statut précaire et
que la densité médicale locale est faible. La densité en
gynécologue est de 4,8/100 000 habitants sur le département de
Seine-Saint-Denis et de 15,3/100 000 habitants sur Paris.
La densité en médecin généraliste est de 156/100 000
habitants sur le département de Seine-Saint-Denis et de
321/100 000 habitants sur Paris (DRASSIF). Nous montrons en
fait que l’accès aux soins se fait de manière similaire pour les
patientes précaires prises en charge à l’hôpital Xavier-Bichat et
les patientes non précaires prises en charge à l’hôpital
Jean-Verdier. Les patientes dont l’accès aux soins se
rapproche le plus d’une prise en charge souhaitable sont les
patientes non précaires prises en charge à l’hôpital Xavier-Bichat.
Les patientes dont l’accès aux soins est le moins bon sont les
patientes précaires prises en charge à l’hôpital Jean-Verdier. Nous
faisons donc l’hypothèse que la faible densité médicale de
Seine-Saint-Denis est responsable d’une réelle précarisation dans
l’accès aux soins de patientes considérées comme non précaires.
Parmi les patientes symptomatiques, les patientes précaires
consultent 1,8 mois plus tard après l’apparition de leurs
premiers symptômes que les patientes non précaires (p = 0,032).
Les dispositifs tels que la CMU, l’AME et l’ADE devaient
permettre aux bénéficiaires un moindre renoncement aux soins pour
des raisons financières [24]. Médecin du monde a déjà souligné que
les femmes en situation difficile renoncent fréquemment aux soins
pour des raisons économiques [8]. Vingt-deux pour cent des ménages
bénéficiaires de la CMU déclarent avoir renoncé au moins à un soin
[24]. En 2005, 8 % de la population française n’a pas de couverture
santé, 10 à 15 % de la population globale [25] et 15 à 30 % des
étudiants [26] renoncent à des soins curatifs.
Dans la plupart des études de la littérature les patientes
précaires sont diagnostiquées à des stades plus avancés [16, 17].
Nous retrouvons cette tendance sans pour autant qu’elle soit
significative. Contrairement aux données de la littérature, il
n’existe pas de différence significative quant à la prise en charge
thérapeutique [27]. Aux États-Unis, il existe des disparités dans
le traitement. Les patientes de faible revenu ont des doses de
radiothérapie et de curiethérapie moindres [2, 17].
Les raisons avancées sont le refus de traitement des
patientes, les pathologies associées et les conditions techniques
[27].
Les patientes précaires ont été plus nombreuses à manquer des
consultations. La fragilité de leurs conditions de vie, de
leurs liens sociaux et l’instabilité de leur emploi entravent leur
prise en charge thérapeutique [8]. Les difficultés de
fréquentations régulières des centres de soins par les personnes
démunies sont clairement rapportées par l’étude PRECAR [28].
En dépit d’une population qui est insuffisamment concernée par
le dépistage du cancer du col, dont l’accès aux soins est
clairement retardé du fait d’un parcours non optimal, et dont le
suivi postthérapeutique est variable, nous n’avons pas démontré
d’impact en termes de stade FIGO de la maladie, de récidive,
d’évolution métastatique ni de survie globale. La taille
limitée de notre population ainsi que le recul insuffisant peuvent
partiellement expliquer ce résultat. Le bas niveau
socioéconomique est pourtant un facteur prédictif établit de survie
dans le cancer du col [16]. D’autres études ont démontré que le
niveau d’éducation, le type de travail, le lieu d’habitation, les
revenus et la précarité influent sur le dépistage, le recours aux
soins et, par voie de conséquence, sur le stade de la maladie, la
récidive et la survie [29, 30].
Conclusion
Nous retiendrons de ce travail que l’accès au dépistage de la
population précaire est anormalement bas, entraînant un nombre
inacceptable de pathologies cancéreuses cervicales par défaut de
surveillance. La population non précaire de notre étude ne
bénéficie pas non plus de manière optimale de ce dépistage.
La mise en place d’une politique de dépistage mieux ciblée sur
la population précaire et plus efficace sur la population non
précaire est un élément important de la lutte contre ce cancer. Une
expérience pilote de dépistage de masse réalisée à Lyon a
clairement montré qu’une action intensive, impliquant l’ensemble
des acteurs locaux dont les médecins généralistes, pouvait
atteindre une population féminine ne bénéficiant pas d’un suivi
gynécologique adapté [31]. La vaccination anti-VHP pourrait
paraître comme un recours remarquable pour protéger ces
populations. Toutefois, se pose la question d’un risque majoré de
non-suivi gynécologique du fait de cette vaccination en fonction de
la compréhension réelle de son fonctionnement. Son corollaire
pourrait être une majoration des maladies sexuellement
transmissibles et de l’incidence de l’infection à VIH, une
augmentation des troubles de la fertilité, des interruptions
volontaires de grossesse, des diagnostics tardifs des cancers
gynécologiques et mammaires. Se pose, ici, de manière plus globale
le problème de l’éducation sanitaire de la population générale et
celui de la formation aux dépistages des différents personnels de
santé. L’accès aux soins est très nettement anormal dans la
population précaire (délai, premier recours aux urgences générales
des hôpitaux). De plus, la densité médicale anormalement basse
de la Seine-Saint-Denis comparée à celle de Paris semble «
précariser » l’accès aux soins de patientes normalement considérées
comme non précaires. L’absence d’intermédiaire entre l’hôpital et
les patients est une source de retard et d’erreurs d’orientation
diagnostique et thérapeutique et une source de suractivité nuisible
aux services d’urgence des hôpitaux. Des mesures incitatives à
l’installation des gynécologues dans les départements déficitaires
ainsi que la promotion de modules de compétences gynécologiques en
direction des médecins généralistes, des sages-femmes ou des
infirmières sont des solutions à envisager. Ainsi, le service de
gynécologie de l’hôpital Bondy en collaboration avec la faculté
Paris-VI a mis en place un diplôme universitaire de formation
approfondie des médecins généralistes à la gynécologie-obstétrique.
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