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Impact de la radiothérapie sur la fertilité féminine


Bulletin du Cancer. Volume 96, Numéro 10, 1005-11, octobre 2009, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2009.0949

Résumé   Summary  

Auteur(s) : C Chargari, P Castadot, N Gillion, O Bauduceau, L Védrine, C Haie-Meder, J-P Spano, N Magné , Service d’oncologie radiothérapie, hôpital d’instruction des armées du Val-de-Grâce, Paris, France, Département de radiothérapie-oncologie, Institut Jules-Bordet, Bruxelles, Belgique, Service de chirurgie gynécologique et mammaire, hôpital de La Pitié-Salpêtrière, AP-HP, Paris, France, Service de curiethérapie, Institut Gustave-Roussy, Villejuif, France, Service d’oncologie médicale, hôpital de La Pitié-Salpêtrière, AP-HP, Paris, France.

Résumé : Bien que mal évalué, l’impact de la radiothérapie sur la fertilité féminine est réel. La toxicité de la radiothérapie pelvienne sur les fonctions reproductives est double. Elle associe modifications des propriétés mécaniques de la filière génitale et altération partielle ou complète du fonctionnement ovarien. De plus, la toxicité gonadique peut être majorée par l’utilisation concomitante de la chimiothérapie ou par l’étendue des procédures chirurgicales. Dans certains cas, chez de jeunes patientes, la transposition ovarienne peut se justifier mais ne doit pas obérer le résultat carcinologique. Enfin, l’impact des faibles doses de radiation liées à une irradiation extrapelvienne n’a pas été démontré en termes d’impact sur la fertilité des femmes.

Mots-clés : radiothérapie, fertilité, transposition ovarienne, toxicité tardive, faibles doses

ARTICLE

Auteur(s) : C Chargari1, P Castadot2, N Gillion3, O Bauduceau1, L Védrine1, C Haie-Meder4, J-P Spano5, N Magné5

1Service d’oncologie radiothérapie, hôpital d’instruction des armées du Val-de-Grâce, Paris, France
2Département de radiothérapie-oncologie, Institut Jules-Bordet, Bruxelles, Belgique
3Service de chirurgie gynécologique et mammaire, hôpital de La Pitié-Salpêtrière, AP-HP, Paris, France
4Service de curiethérapie, Institut Gustave-Roussy, Villejuif, France
5Service d’oncologie médicale, hôpital de La Pitié-Salpêtrière, AP-HP, Paris, France

Article reçu le 20 Février 2009, accepté le 30 Juin 2009

Introduction

La radiothérapie pelvienne tient une place toute particulière dans la prise en charge des tumeurs gynécologiques [1, 2]. Exclusive ou associée à une chimiothérapie concomitante, elle constitue parfois une alternative à la chirurgie [3]. En situation adjuvante, elle complète l’acte chirurgical dans les situations à risque de récidive. Cependant, la toxicité tardive de la radiothérapie sur la fonction reproductive n’est ni négligeable, ni spécifique des traitements des tumeurs gynécologiques. Alors que la toxicité aiguë à type de mucite radio-induite est le plus souvent sans réelle gravité et réversible, la toxicité tardive de l’irradiation sur le tractus génital féminin entraîne souvent une altération irréversible de la fertilité, associant troubles endocriniens par toxicité gonadique et altération mécanique de la filière génitale [4]. Chez des patientes jeunes, cette problématique récurrente est susceptible d’altérer le pronostic fonctionnel, et de réels problèmes de stérilité peuvent se poser en cas de traitement conservateur [5, 6]. Cependant, la responsabilité spécifique de la radiothérapie reste difficile à apprécier dans un contexte de prise en charge carcinologique qui associe aussi le plus souvent la chirurgie et la chimiothérapie [7]. L’appréciation des conséquences mécaniques de la radiothérapie sur le tractus génital féminin est donc sujette à incertitudes.

Il s’agit ici d’établir un état des lieux du risque d’infertilité après irradiation chez la femme, de souligner les possibilités de conservation ovarienne et d’évoquer les conséquences éventuelles des faibles doses en cas d’irradiation extrapelvienne.

Évaluation difficile

Bien que la question de la fertilité après administration d’une radiothérapie pelvienne soit une problématique fréquente, les données actuelles de la littérature ne permettent pas d’y répondre de façon certaine. D’une part, les évaluations de l’iatrogénie de la radiothérapie externe ont souvent négligé cette morbidité. D’autre part, il existe fréquemment au décours des cancers gynécologiques des malformations utérines ou vaginales associées, qui peuvent à elles seules majorer l’infertilité. Peu de données sont disponibles quant aux conséquences sur la fertilité d’une irradiation pelvienne, car les études ayant rapporté la toxicité tardive de la radiothérapie pelvienne ne les ont pas suffisamment appréciées. Par ailleurs, il existe peu de travaux évaluant spécifiquement la part de la radiothérapie dans le processus d’infertilité après traitement d’une tumeur gynécologique. Une étude a été rapportée par Hawkins et Smith, portant sur la probabilité de survenue d’une grossesse selon l’existence ou non d’un antécédent de radiothérapie abdominale dans l’enfance pour un néphroblastome [8]. Les pourcentages de patientes ayant des enfants étaient respectivement de 22 et 41 %, selon que les femmes avaient reçu une radiothérapie ou non. Cependant, les données dosimétriques font défaut à cette étude qui reposait sur un questionnaire adressé par la poste aux médecins traitants. Flamant et al. ont rapporté les séquelles tardives d’un traitement associant chirurgie, curiethérapie et chimiothérapie chez 11 jeunes patientes traitées pour un rhabdomyosarcome vaginal ou vulvaire et évaluées avec un recul de dix ans. Trois grossesses menées à terme étaient observées chez deux patientes [9].

Sanders et al. ont rapporté une étude sur 1 522 patients de sexe masculin ou féminin, traités par greffe de moelle associée à une irradiation corporelle in toto ou à une chimiothérapie par busulfan à fortes doses [10]. Dans la population féminine, 41 grossesses étaient observées. Alors que 78,5 % des grossesses aboutissaient à une naissance dans le groupe « chimiothérapie », seules 50 % des grossesses étaient menées à terme dans le groupe « irradiation corporelle in toto ». Parmi les patientes irradiées, 16 ont présenté une grossesse. Six d’entre elles se sont terminées par un avortement spontané, et deux ont été l’objet d’un avortement provoqué. Le taux d’avortements spontanés était significativement augmenté dans le groupe « irradiation corporelle in toto » (38 versus 21 % dans le groupe « chimiothérapie » ; p < 0,02). Magné et Haie-Meder, et Magné et al. ont évalué l’importance des séquelles fonctionnelles après traitement par curiethérapie chez 39 patientes traitées pour un rhabdomyosarcome vulvovaginal dans l’enfance [11, 12]. Parmi 20 patientes âgées d’au moins 12 ans au dernier suivi, 17 avaient présenté une puberté normale, et 14 présentaient des menstruations régulières. Trois parmi elles avaient donné naissance à au moins un enfant en bonne santé. Les auteurs observaient une corrélation entre l’importance du volume d’irradiation et l’intensité des séquelles urogénitales.

Enfin, il existe des facteurs subjectifs qui contribuent parfois à la complexité des analyses de fertilité et à l’appréciation des conséquences de la radiothérapie sur les fonctions reproductives. Ainsi, dans une large analyse rétrospective, le devenir fonctionnel de 1 232 enfants survivants après un traitement d’un cancer était comparé à celui de 2 253 témoins appariés [13]. Le risque relatif de fertilité était évalué à 0,93 après radiothérapie sous diaphragmatique (IC 95 % : [0,83-1,04]). Plus récemment, une très large enquête rétrospective portait sur une population de 5 149 patientes traitées dans l’enfance ou l’adolescence pour un cancer [14]. Les auteurs évaluaient l’impact éventuel d’un traitement oncologique sur la fertilité, en comparant cette large cohorte à une population de 1 441 jeunes femmes de la même fratrie que les patientes traitées. En cas d’irradiation ovarienne et/ou utérine supérieure à 5 Gy, les patientes avaient une probabilité moindre de présenter une grossesse ultérieure, dépendant de la dose délivrée. Le risque relatif de grossesse était de 0,56 en cas de dose comprise entre 5 et 10 Gy (IC 95 % : [0,37-0,85]), de 0,18 pour des doses supérieures à 10 Gy (IC 95 % : [0,13-0,26]).

Conséquences de la radiothérapie sur la vie sexuelle

L’absence de sexualité n’est bien évidemment pas synonyme d’infertilité. Cependant, il est important de ne pas sous-estimer le ressenti des patientes, car l’altération de leur sexualité après radiothérapie peut contribuer à dégrader leur qualité de vie. L’apparition de lésions de la muqueuse vulvovaginale est précoce en cours de radiothérapie et associe des phénomènes capillaires mixtes à type de vasodilatation initiale et de vasoconstriction artériolaire. L’épithélium vulvaire est l’objet d’une desquamation sèche très fréquente, qui devient volontiers exsudative lors de la poursuite du traitement. Des réactions plus sévères à type d’ulcérations peuvent également survenir, de manière plus occasionnelle. Par ailleurs, la toxicité vulvaire et vaginale aiguë est augmentée en cas d’utilisation d’une chimiothérapie concomitante associant des sels de platine ou des dérivés de 5-fluoro-uracile [15, 16]. L’intensité de la toxicité aiguë peut également être majorée en cas d’obésité ou s’il existe de facteurs locaux d’irritation que sont une mauvaise hygiène vulvaire et les frottements. Dans les suites de l’apparition de microlésions vasculaires, s’installent un phénomène d’hypoxie chronique puis un remodelage tissulaire à type d’atrophie muqueuse. La sclérose radio-induite persiste plusieurs années après irradiation. Dans de rares cas, ces phénomènes de remodelage muqueux peuvent évoluer vers des ulcérations, la formation de fistules (rectovaginales, vésicovaginales ou urétrovaginales), voire des nécroses vaginales sévères. La toxicité tardive sur le tractus génital bas se développe dans les 6 à 12 mois qui suivent la radiothérapie, associant le plus souvent sécheresse vaginale et prurit vulvaire [17]. Les télangiectasies de la muqueuse vaginale sont fréquemment mises en évidence. Une fibrose pelvienne paravaginale diffuse peut être observée, laquelle est à l’origine d’une perte progressive de l’élasticité vaginale. La sclérose des tissus conjonctifs sous-jacents a pour conséquences l’apparition de dyspareunies itératives, voire parfois d’une obstruction du conduit vaginal. Comme évoqué précédemment, les ulcérations muqueuses et les phénomènes de nécrose sont rares (moins de 1 % des patientes), et doivent faire évoquer la possibilité d’une récidive tumorale locale quand elles surviennent de façon isolée après traitement [18]. Enfin, il est nécessaire d’évoquer les troubles éventuels de la libido, qui retentissent sur la vie sexuelle, et qui sont consécutifs au traitement. Ceux-ci ne doivent pas être négligés, et justifient une prise en charge adaptée.

Conséquences mécaniques de la radiothérapie pelvienne

Bien que peu nombreuses, les données disponibles sur les conséquences de l’irradiation sur l’utérus suggèrent l’existence de modifications radio-induites de la vascularisation et de la fonction musculaire. En effet, les remaniements radio-induits qui surviennent dans la muqueuse utérine et dans le myomètre contribuent à la réduction de la fertilité, entraînant des modifications fonctionnelles et structurelles parfois importantes, à type d’hypoperfusion utérine ou d’atrophie endométriale et myométriale. Des études de la vascularisation par échographie-doppler ont mis en évidence une réduction significative de la hauteur et de la vascularisation utérine chez des patientes ayant été traitées dans l’enfance par radiothérapie [19]. Chez la moitié des 20 patientes traitées par radiothérapie, aucun signal correspondant aux artères utérines n’était détecté. Enfin, il existerait également des modifications fonctionnelles hormonales endométriales après radiothérapie [20].

La perte de l’élasticité utérine associée à une fibrose et à une atrophie muqueuse peut avoir des conséquences sur la fertilité, rendant aléatoire la fixation embryonnaire à la muqueuse. Par ailleurs, les complications survenant au décours de la grossesse sont plus fréquentes que dans la population des patientes non traitées, associant fausses couches spontanées, placenta percreta, prématurité et petit poids à la naissance. Il a été démontré chez des patientes ayant bénéficié d’une radiothérapie de 20 à 30 Gy dans l’abdomen durant leur enfance que la taille de l’utérus était significativement moindre après irradiation, que l’endomètre devenait relativement moins sensible à la stimulation hormonale et que le flux vasculaire utérin était altéré. Il semble en effet que la délivrance de doses de l’ordre de 30 Gy dans le pelvis entraîne des dommages irréversibles de la musculature vasculaire et donc la vascularisation utérine [21]. Chez des patientes ayant bénéficié de doses moindres au décours d’une irradiation corporelle totale de l’ordre de 10 Gy, il semble exister une réversibilité partielle de ces lésions sous hormonothérapie substitutive. Cependant, les doses utilisées en carcinologie gynécologique pelvienne sont nettement plus importantes (de l’ordre de 45 à 65 Gy), et exposent les patientes à des lésions vasculaires utérines irréversibles.

En outre, la radiothérapie peut être à l’origine de remaniements pelviens musculaires et osseux, ayant pour conséquence une atteinte de l’élasticité de l’ensemble du bassin [22]. Ces données peuvent partiellement expliquer l’incidence des complications au décours de la grossesse chez des patientes traitées dans leur enfance, ainsi que la majoration de la prématurité et de la morbimortalité périnatale. L’impact du volume tumoral initial sur la survenue ultérieure de troubles fonctionnels sexuels a été démontré. Plus ce volume est important, plus les remaniements tissulaires après radiochimiothérapie sont étendus. Par ailleurs, les doses prescrites de radiothérapie sont souvent majorées en cas de tumeurs gynécologiques localement évoluées, expliquant une iatrogénie accrue de la radiothérapie chez ces patientes [23].

Conséquences gonadiques de la radiothérapie

Il a été montré que l’irradiation ovarienne pouvait entraîner de façon quasi constante une altération de la granulosa ovocytaire et une atrophie folliculaire [24]. Bien que la survie de certains follicules matures plus radiorésistants permette de maintenir une fertilité transitoire, cette dernière peut céder la place à une stérilité définitive par accélération du processus de sclérose artériolaire ovarienne. Cependant, la radiosensibilité ovarienne est variable en fonction de l’âge, augmentant après 25 ans. Bien qu’il existe une grande variabilité interindividuelle, l’action des rayonnements ionisants sur les gonades d’une patiente adulte âgée de plus de 40 ans entraîne une castration définitive, dès lors que des doses fractionnées de l’ordre de 5 Gy sont délivrées aux ovaires [25, 26]. Quand les patientes sont plus jeunes, âgées de moins de 20 ans, il semble que l’ovaire puisse tolérer une dose majorée, allant dans certains cas jusqu’à 8-10 Gy. Plusieurs facteurs de risque d’infertilité ont été ainsi mis en évidence : la dose totale de radiothérapie, le volume d’irradiation, la dose par fraction et l’énergie des photons utilisés sont à prendre en compte dans l’évaluation du risque de stérilité. En cas d’irradiation abdominale avec protection pelvienne, il persiste un rayonnement diffusé de l’ordre de 5 à 10 % de la dose prescrite. Il n’a pas été démontré que ce rayonnement diffusé exposait les patientes à un risque d’infertilité significatif. En cas d’irradiation pelvienne, la dose délivrée aux ovaires est nettement supérieure et expose donc à un risque majeur de stérilité définitive. En cas d’irradiation pelvienne exclusive, la dose classiquement délivrée de 45 à 50 Gy suffit à entraîner une ménopause radio-induite certaine. L’adjonction d’une curiethérapie à l’irradiation externe contribue à majorer la dose délivrée aux ovaires si ceux-ci ne sont pas transposés. On estime ainsi que la dose délivrée aux ovaires par curiethérapie préopératoire est de l’ordre de 10 à 15 Gy. Chez l’enfant, les données sont moins précises. Il semble que lorsque des doses de l’ordre de 10 Gy sont administrées avant la puberté, un maintien partiel d’une fertilité soit possible [27].

Dans une série rétrospective de 130 patientes ayant bénéficié d’une radiothérapie de la partie supérieure de l’abdomen dans l’enfance pour tumeurs de Wilms, il était démontré une préservation de la fertilité chez certaines patientes ayant pourtant reçu des doses de radiothérapie de l’ordre de 10,5 Gy. Sept patientes développaient au moins une grossesse (5,4 %). Cependant, en cas d’irradiation pelvienne associée (114 patientes), seules deux patientes développaient une grossesse ultérieure. Par ailleurs, les complications au décours de la grossesse semblent plus fréquentes chez des patientes ayant reçu une irradiation pelvienne [28].

Possibilités de conservation de la fertilité

Alors que les protocoles de réduction de la dose par fraction n’ont pas montré de réel intérêt dans les stratégies de préservation de la fertilité [26], la transposition ovarienne, habituellement au-dessus des épines iliaques supéroantérieures, semble permettre à certaines jeunes patientes de conserver leur fonction ovarienne et leur fertilité. En effet, compte tenu de l’impossibilité fréquente de protéger les ovaires des champs d’irradiation, seul le déplacement chirurgical des ovaires hors des champs d’irradiation s’est avéré efficace en termes de radioprotection. D’après Stockle et al., il semble qu’un positionnement des ovaires, 2 cm au-dessus de la limite supérieure du champ d’irradiation, permette de diminuer la dose qui leur est délivrée à 10 % de la dose prescrite, soit environ 4,5 Gy pour une prescription de 45 Gy [29]. La transposition ovarienne permet le maintien d’une fonction endocrine normale et peut éviter le recours à une hormonothérapie substitutive. Plusieurs études ont évalué la place de la transposition ovarienne en termes de préservation de la fertilité et démontré tout son intérêt dans l’amélioration du pronostic fonctionnel chez les patientes ayant un tractus génital normal [27, 30]. Dans une série de 37 patientes ayant bénéficié d’une transposition ovarienne, toutes conservaient une fonction ovarienne normale, alors qu’elles avaient reçu une irradiation ovarienne à la dose de 0,5 à 10 Gy [30]. Par ailleurs, il semble que la détransposition ovarienne ne soit pas indispensable pour permettre une grossesse ultérieure. Il a été montré que les principaux facteurs d’échec de la transposition ovarienne étaient l’âge, le recours à une radiochimiothérapie concomitante et la dose d’irradiation réellement reçue par l’ovaire [26]. Il existe une différence importante de la fréquence des grossesses en fonction de la pathologie tumorale, la fréquence des anomalies dans la population des adénocarcinomes à cellules claires étant très élevée [31]. Il semble que la transposition ovarienne ne se justifie qu’avant l’âge de 40 ans. La valeur fonctionnelle du pédicule lombo-ovarien diminue en effet avec l’âge. Après 45 ans, la vascularisation ovarienne dépend essentiellement de l’artère utérine qui est supprimée lors de la transposition. Au cours de l’histoire naturelle de la plupart des tumeurs gynécologiques, il existe également un risque de métastase ovarienne relatif au type histologique et à l’extension tumorale initiale. Les métastases ovariennes sont plus fréquentes dans les adénocarcinomes du col utérin, rendant la conservation discutable dans cette indication. Par ailleurs, l’atteinte ganglionnaire peut constituer une contre-indication à la transposition ovarienne compte tenu de la nécessité d’une surimpression par radiothérapie qui délivrera une dose très élevée aux ovaires. Enfin, l’intérêt de la transposition est moindre en cas d’anomalie morphologique et/ou fonctionnelle de l’appareil génital [32].

D’autres stratégies de préservation de la fertilité ont été évaluées, telle la cryopréservation d’ovocytes ou la greffe d’ovaires. Les techniques de cryopréservation constituent une option permettant de préserver la fertilité de certaines patientes. Cependant, l’altération structurelle de l’endomètre rend l’implantation embryonnaire parfois délicate, voire aléatoire. La cryoconservation d’ovocytes expose souvent à une perte folliculaire importante [33]. En effet, les ovocytes résistent assez mal à la congélation, et la probabilité de succès après réimplantation est faible, inférieure à 5 %. La congélation d’embryons est une technique validée que l’on peut proposer à certains couples ayant l’intention de réaliser ultérieurement leur projet parental [34, 35]. Elle n’est malheureusement le plus souvent pas réalisable compte tenu des délais et de la logistique nécessaires à sa mise en œuvre, qui retardent d’autant la prise en charge oncologique. Les possibilités de greffe de tissu ovarien conservé restent à ce jour au stade expérimental, mais sont l’objet de nombreux espoirs et de résultats encourageants.

Les techniques d’assistance médicale à la procréation (AMP) ont une place limitée dans la prise en charge de l’infertilité secondaire. En effet, leur efficacité est largement obérée par l’altération des propriétés mécaniques de la filière génitale et la toxicité gonadique liées à la radiothérapie. Le don d’ovocytes avec fécondation in vitro permet de contourner le problème d’insuffisance ovarienne définitive. Cependant, les défauts structurels utérins apparus après radiothérapie rendent l’implantation embryonnaire aléatoire.

Effet des faibles doses d’irradiation : expérience des radiations ionisantes sur la fertilité à travers les données épidémiologiques de Nagasaki et d’Hiroshima

Lorsque le volume-cible n’est pas situé dans la cavité pelvienne, une question potentielle est l’impact que pourrait avoir le rayonnement diffusé par la patiente sur les ovaires. Un modèle d’étude à long terme des effets à long terme des faibles doses d’irradiation sur la fertilité nous est offert par les bombardements tragiques d’Hiroshima et de Nagasaki. Il a notamment été décrit des diminutions du nombre de spermatozoïdes et des modifications histologiques des gonades chez les patients décédés du fait d’une trop grande proximité de l’épicentre de l’explosion [36]. De même, Yamazaki et al. ont observé chez les femmes qui étaient enceintes au moment de l’explosion un nombre excessif d’avortements spontanés et une mortalité infantile plus élevée chez les femmes fortement exposées aux radiations [37].

Afin d’évaluer les potentiels effets à long terme au niveau de la fertilité des populations ayant subi l’irradiation provoquée par les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, des études ont été conduites dans ce sens au Japon. Dans une étude étudiant la fertilité sur une période de 16 ans (1945-1961) et basée sur les registres officiels, aucune différence significative n’a été trouvée entre les différents groupes de population étudiés en fonction de la distance par rapport aux épicentres des explosions atomiques de 1945 [38]. Trois ans après les explosions, Neel et Schull ont examiné la fertilité sur une période de cinq ans. Cette étude ne montre également pas d’effets des radiations sur la fertilité. Néanmoins, ces études ne comportaient pas d’informations sur la dose reçue par chaque femme, son histoire contraceptive et reproductive [39]. Pour combler ces lacunes, Blot et Sawada ont examiné sur une longue période (18 ans) la fertilité de 2 345 femmes exposées aux radiations ionisantes lors des bombardements japonais. Ils ont recueilli également des informations concernant de potentiels facteurs intercurrents pouvant biaiser l’évaluation de la fertilité, comme par exemple l’éventuelle contraception et l’histoire reproductive complète. De plus, un système d’évaluation individuelle de la radiation cumulée reçue par chaque individu a été utilisé dans cette étude [40, 41]. En excluant ces biais potentiels, il n’y a aucune différence statistiquement significative en termes de fertilité. De manière surprenante, même les femmes ayant subi une irradiation cumulée importante (plus de 1 Gy) ne montrent pas de différence de fertilité par rapport aux autres groupes. En conclusion, ces études semblent toutes conclure qu’il n’existe pas d’altération majeure attribuable à l’exposition aux radiations ionisantes induites par le bombardement d’Hiroshima et Nagasaki.

L’impact des faibles doses de radiation (par exemple issue du rayonnement diffusé) peut donc être négligé en termes d’impact sur la fertilité des femmes. En effet, diverses études dosimétriques sur fantômes ont estimé la dose de rayonnement diffusé en utilisant des accélérateurs linéaires modernes à environ 0,2-0,57 % de la dose prescrite au volume-cible [41-44]. Le traitement radiothérapeutique de tumeur non pelvienne ne semble donc pas induire de risque de diminution de la fertilité.

Conclusion

Les troubles fonctionnels sexuels sont fréquents après radiothérapie, mais restent heureusement souvent modérés. Leur étiologie est fréquemment multifactorielle, et leur appréciation est souvent délicate et rendue difficile. L’hypofertilité observée après radiothérapie s’inscrit le plus souvent dans une toxicité mixte, qui associe lésions structurelles mécaniques et fonctionnelles de la filière génitale, et altération du fonctionnement gonadique. Ces troubles fonctionnels sont majorés par plusieurs autres facteurs qui associent privation hormonale par ablation chirurgicale et difficultés psychologiques postthérapeutiques. L’atteinte gonadique est irréversible. La chimiothérapie et/ou les privations gonadiques chirurgicales contribuent le plus souvent à cette hypofertilité. Il est indispensable de mieux évaluer l’impact de la radiothérapie sur la fertilité. En tenant compte de données dosimétriques et épidémiologiques, la radiothérapie des tumeurs non pelviennes ne devrait pas induire de diminution de la fertilité, vu les très faibles doses de rayonnements diffusés atteignant les ovaires. Le désir de maternité de nos jeunes patientes ne devant pas être négligé, la notion de décision thérapeutique partagée prend ici toute sa signification. Le résultat carcinologique ne doit cependant pas être compromis.

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