ARTICLE
Auteur(s) : Jean Bénard, Setha Douc-Rasy
Deux gènes A et B exercent une activité co-létale («
synthetically lethal ») lorsque la mutation de A ou de B est
sans effet sur la viabilité cellulaire, alors que la mutation
concomitante de A et de B est létale. La notion de
co-létalité, bien connue des chercheurs du développement, émerge
actuellement en oncologie moléculaire, via les approches
fonctionnelles de silence génique : le silence du gène
A entraînera la mort cellulaire si et seulement si le gène B
(un oncogène par exemple) est activé.
À la clé, une stratégie spécifique du cancer dépourvue d’effets
secondaires sur les tissus sains : l’inhibition de A induira
la mort de la cellule tumorale maligne (où B est activé) mais
épargnera la cellule saine (où B n’est pas activé). Et les modèles
de cancers à activation oncogénique majeure ne manquent pas :
mammaires avec amplification d’erb-B2, coliques et pulmonaires avec
mutation de ki-Ras, bronchiques avec amplification de c-myc,
mutations et amplification d’EGF-R, etc. Faut-il établir une
relation de co-létalité entre l’oncogène B et un gène A à
identifier !
S’agissant du neuroblastome où l’oncogène MYCN est activé par
amplification, les équipes de Hub Caron et de Roger Versteeg de
l’Université d’Amsterdam démontrent, dans un article paru dans la
revue PNAS du 4 Août 2009, que l’inactivation du gène CDK2, un
régulateur critique de la phase S, entraîne la létalité de
neuroblastes malins amplifiés en MYCN [1].
Comptant pour le quart des neuroblastomes (NB), les tumeurs MYCN
amplifiées – aujourd’hui détectées en routine par FISH [2] –
représentent la forme très agressive de ce cancer pédiatrique (30 %
de survie à 5 ans). Les gènes MYC, ces oncogènes
puissants codant pour des facteurs de transcription, contrôlent non
seulement croissance cellulaire/prolifération mais aussi
l’apoptose. Or les gènes MYC induisent l’apoptose dans les modèles
où ils sont exprimés mais non amplifiés. Cette propriété
remarquable a conduit ces auteurs à faire l’hypothèse que, pour les
NBs, l’amplification de MYCN correspondait à un profil génétique
particulier et qu’une relation co-létale avec un autre gène
pourrait exister. L’hyper-expression de cycline D1 [3] et
l’activité aberrante des CDKs (CDK1, 2 et 4) contrôlant les points
de contrôle du cycle dans le NB, les ont amenés à choisir CDK2
comme gène candidat de co-létalité avec MYCN. L’hyper-expression du
gène CDK2 dans les NB de mauvais pronostic y est en effet très
fréquente.
Pour valider cette hypothèse, les auteurs ont d’abord étudié
l’effet biologique majeur du silence de CDK2 dans les NB MYCN
amplifiés, puis dans des modèles où MYCN, sans être amplifié, est
exprimé, enfin ils ont recherché l’implication de p53 dans cet
effet biologique.
Ainsi les chercheurs hollandais ont-ils d’abord analysé la
cinétique de l’effet biologique consécutif au silence transitoire
de ce gène dans des lignées de NB amplifiées en MYCN d’une part, et
non amplifiées d’autre part. En utilisant 3 différentes techniques
de silence génique du gène CDK2, et en ciblant des séquences
différentes du gène, ils observent une apoptose cellulaire massive,
restreinte aux seules lignées amplifiées en MYCN.
Pour montrer que l’apoptose consécutive à l’inhibition de CDK2
dépendait de l’expression de MYCN, les chercheurs ont utilisé la
lignée SHEP-21N, à une seule copie de MYCN, mais dotée d’un
transgène MYCN conditionnel. Le silence du gène CDK2 par siRNA
dans ces cellules entraîne l’apoptose lorsque MYCN est exprimé et
non lorsque MYCN est silencieux.
Leur fallait-il identifier la voie de signalisation sous-tendant
cette co-létalité MYCN/CDK2. Les cinétiques des profils
d’expression de la lignée IMR32 amplifiée en MYCN présentant une
p53 sauvage [4], placée dans différentes conditions transitoires
(siRNA CDK2 seul/siRNA MYCN seul/combinaison siRNA CDK2/siRNA MYCN)
leur ont permis de sélectionner 6 gènes à la fois exprimés après
silence de CDK2 seul et non exprimés après silence combiné de CDK2
et MYCN. Cinq de ces 6 gènes étant des cibles transcriptionnelles
de p53, l’implication du « gardien du génome » dans l’apoptose se
devait d’être recherchée. Lors de l’apoptose des cellules IMR32,
suite au silence de CDK2, si le niveau de transcrit du gène p53 ne
variait pas, celui de la protéine s’accroissait, avec une p53
stabilisée se localisant dans le noyau. Et preuve réciproque du
rôle fonctionnel joué par p53 : dans ces cellules n’exprimant plus
CDK2, le silence de p53 (par approche shRNA lentivirale) empêche le
clivage par la PARP, autrement dit prévient l’induction de
l’apoptose.
Ayant mis en évidence ce mécanisme oncogénique, les chercheurs
ont recherché un inhibiteur de CDK2 mettant à profit la colétalité
génique MYCN/CDK2. En s’introduisant dans la poche de fixation de
l’ATP de CDK2, la Roscovitine, découverte par Laurent Meyer à
Roscoff [5], constitue la petite molécule inhibitrice de CDK2, déjà
utilisée en clinique dans le traitement des poykystoses rénales.
Sur la lignée IMR32 amplifiée en MYCN, la Roscovitine induit très
rapidement une apoptose p53-dépendante (p53 stabilisée, PARP et
caspase 3 clivées), une action ultra rapide comparée à celle
induite par les siRNACDK2. De nouveau le silence de MYCN
empêche l’induction de l’apoptose des cellules IMR 32 par cet
inhibiteur.
De ce magnifique travail, retenons que les inhibiteurs de CDK2
constituent une thérapeutique spécifique aux NBs MYCN amplifiés à
p53 sauvage. Effectivement au diagnostic les NBs présentent une p53
sauvage [6], les seuls cas de p53 muté rapportés à ce jour étant
observés après chimiothérapie.
Quant à l’expression de MYCN nécessaire à la létalité induite
par une perte d’expression de CDK2, faut-il maintenant préciser le
seuil d’expression au-dessus duquel cet effet co-létal s’exerce. En
effet, près de la moitié des NBs présentent une « hyperexpression »
de MYCN, incluant les cas amplifiés (25 %) bien sûr –
l’amplification conduisant à l’hyperexpression –, mais aussi des
tumeurs à une seule copie de MYCN (25 % environ).
La démonstration qui vient d’être faite pour les NB amplifiés
en MYCN peut-elle être étendue aux NB à une seule copie de contenu
génomique en MYCN mais présentant un taux élevé de l’oncoprotéine ?
Le champ d’application thérapeutique de la découverte
s’élargirait d’autant ; ce qui conduirait à quantifier au
diagnostic les taux protéiques de MYCN et de CDK2, dans le but de
discriminer les cas pouvant bénéficier d’un traitement inhibiteur
de CDK2.
Pour conclure, la co-létalité MYCN-inhibiteur de CDK2 dans le NB
n’est pas sans rappeler la co-létalité BRCA1-Inhibiteur de PARP-1
pour les cancers mammaires « triple négatifs » et les tumeurs
déficientes en BRCA1 d’origine germinale. Dans les 2 cas, pour les
formes redoutables de ces 2 cancers, la génomique fonctionnelle a
généré une approche rationnelle de traitement et les premiers
résultats sont à la hauteur des espoirs. Enfin !
Références
1 Molenaar JJ, Ebus ME, Geerts D, Koster J,
Lamers F, Valentijn LJ, et al. Inactivation of CDK2
is synthetically lethal to MYCN overexpressing cancer cells. Proc
Natl Acad Sci USA 2009 ; 106 : 12968-73.
2 Combaret V, Delattre O, Bénard J,
Favrot MC. Marqueurs biologiques pour le pronostic du
neuroblastome : proposition d’une méthodologie d’analyse. Bull
Cancer 1998 ; 85 : 262-6.
3 Molenaar JJ, van Sluis P, Boon K,
Versteeg R. Caron Rearrangements and increased expression of
cyclin D1 in neuroblastoma HN. Genes Chromosomes Cancer 2003 ;
36 : 242-9.
4 Goldschneider D, Horvilleur E, Plassa LF,
Guillaud-Bataille M, et al. Expression of C-terminal
deleted p53 isoforms in neuroblastoma. Nucleic Acids Res
2006 ; 34 : 5603-12.
5 Meijer L, Borgne A, Mulner O, Chong JF,
et al. Biochemical and cellular effects of roscovitine, a
potent and selective iinhibitor of the cyclin-dependent kinase
cdc2, cdk2 and cdk5. Eur J Biochem 1997 ; 243 :
527-36.
6 Moll UM, LaQuaglia M, Bénard J, Riou G.
Wild-type p53 protein undergoes nuclear exclusion in
undifferentiated neuroblastomas but not in differentiated tumors.
Proc Natl Acad Sci 1995 ; 92 : 4407-11.
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