ARTICLE
Auteur(s) : Jérôme Alexandre
Université Paris-Descartes, Service d’oncologie médicale ;
Hôtel-Dieu, AP-HP, Paris
Pas une semaine sans qu’un magazine ne titre sur « alimentation
et cancer ». À la télévision, à la radio, des messages officiels
vantent les mérites d’une consommation débridée de fruits et
légumes… Dans les librairies, des médecins de renom nous expliquent
comment vivre « sans cancer » en mangeant « sainement ». Campagne
de santé publique salutaire ou nouvelle tentative fâcheuse de
remettre en cause nos traditions culinaires ? En France, le cancer
colo-rectal est responsable de près de 20 000 décès par an.
Il y a 30 ans, Doll et Peto estimaient qu’une
modification des habitudes alimentaires permettrait de réduire son
incidence de 60 %. Par approximation, on peut en déduire que, si
cette hypothèse est exacte, plus de 10 000 vies pourraient
être sauvées par an. L’article de Y. Vano et coll. vient à point
nommé en faisant une revue des arguments scientifiques justifiant
ou non les recommandations alimentaires actuelles pour prévenir le
cancer colo-rectal. Les différentes études suggèrent très
fortement un lien de causalité entre la consommation de viande
rouge, de charcuterie et d’alcool et la survenue d’un cancer
colorectal, tandis que les fibres et les produits laitiers ont un
effet protecteur. La relation avec la consommation de fruits
et légumes paraît plus incertaine. Ces conclusions sont
fondées principalement sur des études observationnelles dont on
connaît les limites, mais qui sont concordantes et appuyées par un
rationnel biologique. Des études interventionnelles
prospectives paraissent irréalistes et probablement non éthiques.
Un point fondamental est que les mêmes individus cumulent souvent
tous les facteurs de risque : tabac, alcool, alimentation carnée et
pauvre en fruits et légumes. Les expériences passées montrent
que certaines populations (précarisées, non francophones…) sont
plus difficilement accessibles aux messages de prévention
classiques et doivent faire l’objet de campagnes adaptées.
L’histoire de l’utilisation des antioxydants pour la prévention
des cancers est instructive et devrait amener la communauté
médico-scientifique à plus de prudence dans les messages délivrés
au grand public. Comme le détaillaient M. Rodrigues et A. Bouyon
dans leur article, le rationnel apparaissait initialement solide :
les antioxydants sont présents en grande quantité dans les fruits
et légumes, dont le rôle dans la prévention du cancer est avéré.
Le rôle du stress oxydant dans l’oncogenèse est établi, et
dans plusieurs modèles précliniques, des antioxydants préviennent
la carcinogenèse. Ces données ont fort justement abouti à la
réalisation d’essais prospectifs mais ont également été largement
diffusées vers le grand public. Aujourd’hui, alors que 20 à 30 % de
la population absorberait régulièrement un antioxydant, les études
récentes convergent pour dire que des antioxydants pris
quotidiennement ne préviennent pas le cancer et pourraient même en
augmenter le risque. Plus grave encore, plusieurs études cliniques
et de solides arguments biologiques sur les antioxydants
s’accordent à montrer qu’ils réduisent l’activité de la
chimiothérapie et des radiations ionisantes. Le message à
délivrer à nos patients et à leur entourage est donc clair : la
prévention du cancer ne peut passer que par une alimentation
équilibrée. L’utilisation d’antioxydants doit être découragée.
Cet article nous rappelle encore une fois les qualités d’Amélie
Bouyon, qui nous a malheureusement quittés en décembre. Son
souvenir restera présent au sein de la communauté de l’oncologie et
auprès de ses amis.
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