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Facteurs pronostiques et prédictifs du cancer de la prostate


Bulletin du Cancer. Volume 96, Numéro 4, 439-49, avril 2009, Formation SFC

DOI : 10.1684/bdc.2009.0846

Résumé   Summary  

Auteur(s) : L Albiges-Sauvin, A Lévy, C Massard, K Fizazi , Institut Gustave-Roussy, 39 bis, rue Camille-Desmoulins, 94800 Villejuif, France.

Résumé : Le cancer de la prostate représente par son incidence un enjeu de santé publique majeur et une part importante de la pratique en oncologie clinique. Comme pour les autres modèles tumoraux, la stratégie thérapeutique est guidée par l’identification de facteurs pronostiques. Pour un cancer de prostate de stade localisé, trois facteurs préthérapeutiques sont validés et couramment utilisés : l’évaluation du stade clinique TNM, le score de Gleason mesuré sur les biopsies prostatiques et le taux sérique d’antigène spécifique prostatique (PSA). Leur combinaison est à la base de multiples classifications pronostiques et a permis l’élaboration de modèles statistiques tels que les nomogrammes. Ces outils sont utilisables pour évaluer le risque d’atteinte ganglionnaire ou osseuse (et permettent donc de définir s’il y a lieu de réaliser un bilan iconographique avant traitement ou non) et permettent de poser l’indication d’un traitement systémique par hormonothérapie en plus du traitement local par radiothérapie, si le patient a des critères de haut risque de rechute. L’intégration dans les modèles pronostiques d’un quatrième critère, la cinétique d’élévation du PSA avant traitement, est en cours. Pour les patients en rechute biologique isolée, le score de Gleason, le temps de doublement du PSA, le délai entre la rechute et le traitement local sont des facteurs pronostiques. Enfin, la mise en évidence de biomarqueurs moléculaires par les techniques de tissue-micro-array, l’analyse des marqueurs biologiques de l’angiogenèse comme l’analyse des cellules tumorales circulantes pourraient contribuer à mieux définir les facteurs pronostiques et prédictifs du cancer de la prostate en situation localisée et en rechute.

Mots-clés : cancer de la prostate, facteurs pronostiques, facteurs prédictifs, angiogenèse, cellules tumorales circulantes

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : L Albiges-Sauvin, A Lévy, C Massard, K Fizazi

Institut Gustave-Roussy, 39 bis, rue Camille-Desmoulins, 94800 Villejuif, France

Article reçu le 30 Decembre 2008, accepté le 15 Février 2009

Introduction

En France, le cancer de la prostate est le premier cancer chez l’homme [1, 2] en fréquence et en incidence avec plus de 60 000 nouveaux cas par an en 2008. Il représente la seconde cause de mortalité par cancer en France et plus de 80 000 décès par an en Europe. L’augmentation de l’incidence des cancers de la prostate de stade précoce (doublement sur les deux dernières décennies) est liée à la généralisation du dépistage et à l’amélioration des techniques de biopsie. Le diagnostic est le plus souvent posé à un stade localisé (84,3 %). Toutefois, son évolution naturelle peut être lente ou à l’inverse, très rapidement symptomatique et agressive. Dans ce contexte, les facteurs pronostiques et prédictifs de réponse au traitement sont des outils thérapeutiques stratégiques majeurs qui reposent actuellement sur des paramètres cliniques, biologiques et pathologiques simples. La recherche de nouveaux facteurs pronostiques est en plein essor dans cette indication.

Nous reprendrons dans cet article, pour chaque stade de la maladie, les différentes classifications utilisées, les outils pronostiques développés, et nous ferons la synthèse des nouveaux facteurs en cours de développement.

Facteurs pronostiques et prédictifs en pratique clinique

Formes localisées (tableau 1)

À l’heure actuelle, la majorité des cancers de prostate sont diagnostiqués à un stade infraclinique sur des biopsies réalisées devant une élévation isolée d’antigène spécifique prostatique (PSA) sérique. Ces formes asymptomatiques peuvent être mises en rémission prolongée par le traitement local (chirurgie ou radiothérapie) ou, à l’inverse, correspondre à des formes rapidement extensives non contrôlées localement. Un diagnostic de cancer de prostate à un stade localisé pose donc le problème de l’évaluation pronostique, afin de déterminer la stratégie thérapeutique : surveillance, chirurgie de type prostatectomie radicale, radiothérapie, avec ou sans castration. C’est un challenge pour le clinicien de déterminer la modalité de traitement la plus appropriée pour un patient donné.

L’évolution des modalités de biopsie prostatique : biopsie par quadrant, remplacée par la réalisation de biopsies multiples (> 10) a conduit à un glissement des stades initiaux de prise en charge vers des stades beaucoup plus précoces de la maladie. Il a été développé des nomogrammes utiles pour le diagnostic, la stadification et l’évaluation pronostique préopératoire afin de mieux prendre en charge ces stades précoces.

Sur la dernière décennie, de multiples modèles de nomogrammes (figure 1) ont été développés, leur valeur repose sur leur précision, leur performance, leur applicabilité, leur caractère contemporain (c’est-à-dire concordant avec les outils diagnostiques et thérapeutiques actuels), leur généralisation et leur facilité d’utilisation.

Prédiction de la prévalence du cancer de prostate sur biopsie

Prédiction de la prévalence du cancer de prostate lors des biopsies initiales

En 1999, Eastham et al. [6] sont les pionniers des nomogrammes dans cette indication et proposent le premier à partir d’une série de 700 patients présentant un toucher rectal (TR) suspect et PSA inférieur à 4 ng/mL ; les facteurs impliqués étaient : l’âge, l’origine ethnique et le taux de PSA.

Karakiewicz et al. [7], en 2005, élargiront leur nomogramme à tout homme à risque. Le nomogramme reposant principalement sur le pourcentage de PSA libre comme facteur prédictif de l’envahissement tumoral sur les biopsies, les autres facteurs restant l’âge, le TR et le taux de PSA. Il a été réalisé sur une série de 1 762 hommes d’origine allemande et validé sur un set de 514 hommes canadiens. Plus récemment, Chun et al. [8] ont développé un nomogramme (sur 1 162 patients et trois sets de validation) prédictif de la prévalence du cancer sur des biopsies multiples initiales (> 10) à l’aiguille fine. Cet outil est donc le plus récent et utilise les facteurs prédictifs suivants : âge, données du TR, PSA total, pourcentage de PSA libre et densité d’échantillons prélevés (volume prostatique estimé en échographie/nombre de biopsies).

Tableau 1 Outils pronostiques et prédictifs des formes localisées de cancer de la prostate.

Prédiction de la prévalence du cancer de prostate lors des biopsies répétées

La nécessité de réaliser des biopsies répétées est une situation fréquente à laquelle sont confrontés les urologues : en effet, jusqu’à 30 % des patients, dont la biopsie initiale est bénigne, ont un diagnostic de cancer de prostate posé après la réalisation de biopsies répétées.

Chun et al. [9], de nouveau, ont réalisé le troisième nomogramme dans cette situation sur une cohorte de 721 hommes évalués par plus de dix biopsies lors d’une deuxième série de biopsies, qui repose sur les facteurs prédictifs suivants : âge, les données du TR, le taux de PSA, le pourcentage de PSA libre, le nombre de biopsies antérieures réalisées, le volume prostatique. Ce nomogramme est le plus adapté à une population européenne. Pour une population américaine, c’est le nomogramme de Lopez Corona et al. [10] qui doit être proposé.

Prédiction de la prévalence du cancer de prostate lors des biopsies itératives

Cette situation concerne les patients présentant un risque de cancer de prostate élevé en dépit de deux séries de biopsies négatives. Dans cette population, la réalisation de biopsies « à saturation », c’est-à-dire plus de 22 biopsies, permet de mettre en évidence jusqu’à 25 à 41 % de cancer de prostate. Walz et al. [11] ont développé le seul nomogramme dans cette situation sur un échantillon de 161 patients avec une validation interne.

Prédiction du stade pathologique

Des informations capitales concernant l’extension et le pronostic de chaque tumeur sont disponibles par : le stade clinique T, le score de Gleason et le taux sérique de PSA. En 1997, Partin et al. [3] ont mis en évidence que la combinaison de ces trois facteurs est prédictive en préopératoire du stade histologique dans le cas d’un cancer de prostate localisé.

Les tables de Partin ont été mises à jour en 2001 et 2007, la dernière mise à jour repose sur les données de 5 730 hommes traités par prostatectomie radicale entre 2000 et 2005. Trois paramètres étaient analysés : l’effraction capsulaire, l’envahissement des vésicules séminales et l’envahissement ganglionnaire. Le taux de fiabilité était de 69,5, 83 et 88,8 %, respectivement, pour ces trois paramètres. Nous pouvons souligner que la dernière mise à jour prend en compte les modifications apportées à la classification TNM ainsi que le détail du calcul du score de Gleason, lorsqu’il est égal à 7. Cette dernière version des tables de Partin a été très récemment évaluée sur une série de 1 064 patients opérés dans deux centres européens [12]. Les taux de corrélation entre la prédiction et l’histologie finale étaient les suivants (résultats pour chaque centre) :

  • effraction extracapsulaire : 61 et 66 % de corrélation ;
  • envahissement des vésicules séminales : 71 et 92 % ;
  • envahissement ganglionnaire : 82 et 75 %.

Ces taux de corrélation sur deux cohortes sont inférieurs à ceux initialement observés. Ces différences pourraient être attribuées à la différence des caractéristiques des populations ayant servi à l’élaboration des tables par rapport à celle du set de validation externe (taux sérique de PSA initial élevé, PSA élevé). Cette remise en question de la validité des tables de Partin par la variabilité des populations analysées avait déjà été soulevée, en 2002, par Penson et al. [13] Ces discordances soulignent essentiellement la nécessité d’évaluer par des sets externes les outils prédictifs disponibles.

En plus des tables de Partin largement reconnues et utilisées dans cette indication de prédiction du stade histologique, d’autres modèles ont été proposés.

Facteurs prédictifs d’effraction capsulaire

Trois autres modèles sont prédictifs d’envahissement capsulaire : le second nomogramme de Steuber et al. [14] est le plus approprié pour une population européenne (fiabilité de 84 % en validation interne), tandis que celui de Ohori et al. [15] est le plus précis pour les patients nord-américains (fiabilité de 80,6 % en validation interne). Ils reposent tous sur l’analyse des trois mêmes facteurs prédictifs usuels et y associent le pourcentage de biopsies positives.

Facteurs prédictifs d’envahissement des vésicules séminales

La prédication d’envahissement des vésicules séminales peut donc être réalisée par l’utilisation des tables de Partin (fiabilité de 83 % en validation interne) comme par deux outils alternatifs :
  • le nomogramme de Koh et al. [16], qui est plus utilisé chez les patients nord-américains, reposant sur cinq variables : le taux de PSA, la classification T clinique, la valeur du Gleason, le pourcentage de biopsies prostatiques positives et, en particulier, de la base prostatique ;
  • puis Gallina et al. [17] ont testé le nomogramme de Koh et les tables de Partin pour la prédiction de l’envahissement des vésicules séminales sur une population de 333 patients et ont développé un nomogramme propre à partir de quatre facteurs : PSA, le T clinique, le Gleason à la biopsie et le pourcentage de biopsies positives (et, toujours, en particulier de la base prostatique) ; avec une fiabilité de 79,2 % sur la même population, c’est le plus précis chez les patients européens.

Facteurs prédictifs d’envahissement ganglionnaires

L’évolution des techniques chirurgicales de curage ganglionnaire pelvien a contribué aux difficultés d’élaboration d’un modèle prédictif d’atteinte ganglionnaire. Les modèles prédictifs se répartissant en deux catégories : ceux dont le curage est limité aux ganglions obturateurs et ceux dont le curage intéresse l’ensemble des ganglions iliaques externes et internes et remonte jusqu’à la bifurcation des vaisseaux iliaques.

Ainsi, les tables de Partin ont une fiabilité de 88,5 % sur l’envahissement ganglionnaire à partir des données d’un curage limité. Il est à souligner que dans cette étude, l’envahissement ganglionnaire ne concernait que 1 % des patients. Depuis, d’autres modèles ont été proposés, mais il semble essentiel de retenir, comme l’a démontré Briganti et al. [18], que la probabilité de prédire correctement l’atteinte ganglionnaire augmente avec l’extension du curage (passant de moins de 10 % en cas de curage de moins de dix ganglions à plus de 90 % en cas de curage de plus de 28 ganglions). C’est actuellement le nomogramme de Briganti qui semble le plus approprié dans cette indication et qui repose sur les mêmes critères : PSA, le stade T clinique, le score de Gleason à la biopsie (SGb) et le nombre de ganglions retirés.

La question de la discordance entre SGb et sur la pièce de prostatectomie (SGp) a été évaluée dans de multiples séries. Cette discordance concerne essentiellement les scores de Gleason faibles (Gleason ≤ 6) et peux amener à une sous-évaluation du Gleason dans cette catégorie de tumeurs de l’ordre de 28-30 %.

Vira et al., en 2008 [19], reprennent deux points importants :

  • la stratification sur les facteurs préopératoires (valeur du PSA initial, nombre de biopsies réalisées et pourcentage de biopsies envahies) ne modifie pas la concordance entre SGb et SGp ;
  • le SGb reste un élément pronostique indépendant du SGp.

Actuellement, l’ensemble des nomogrammes et tables préthérapeutiques utilisent le SGb.

Évaluation préthérapeutique du risque de récidive postchirurgie et radiothérapie

Classification des groupes à risque de D’Amico

Il s’agit de la classification la plus utilisée en pratique clinique depuis sa parution en 1998 [5], elle permet la répartition en trois groupes de risques différents de récidive biologique en fonction des trois paramètres usuels : stade T clinique, PSA préthérapeutique et score de Gleason. Les patients du groupe bas risque (T1c, T2a avec PSA ≤ 10 et Gleason ≤ 6) ont un risque de récidive biologique inférieur à 25 % à cinq ans. Les patients du groupe intermédiaire (T2b ou Gleason = 7 ou PSA > 10 et ≤ 20) ont un risque de récidive entre 25 et 50 % à cinq ans. Enfin, les patients du groupe mauvais pronostic (T2c ou Gleason > 7 ou PSA > 20) ont un risque de récidive supérieur à 50 % à cinq ans. Soulignons que ces groupes ont été optimisés par l’ajout de deux nouveaux facteurs : le nombre de biopsies positives et la prise en compte du détail du score de Gleason. Ainsi, un score Gleason 7 (4 + 3) est plus défavorable que le score de Gleason 7 (3 + 4) (figure 2).

Évaluation du risque de décès postprostatectomie

C’est également D’Amico et al. [20] qui publient, en 2004, dans le New England Journal of Medecine, l’analyse de la cinétique des taux de PSA dans l’année précédant le diagnostic de cancer de la prostate, ainsi que les trois facteurs usuels sur une population de 1 095 hommes. Une cinétique d’élévation du taux de PSA supérieure à 2,0 ng/mL par an augmente de façon significative le risque relatif de récidive biologique, de mortalité par cancer de prostate et de mortalité globale.

Évaluation préopératoire du risque de récidive après prostatectomie

En 1998, Kattan et al. développent, à partir d’une série de 983 patients, un nomogramme préopératoire prédictif du risque de récidive à cinq ans d’un cancer de prostate localisé après chirurgie [4]. Ce nomogramme, qui utilise les trois facteurs prédictifs préopératoires usuels : PSA, Gleason sur biopsie et T clinique, a été validé, en 2002, [21] sur une série internationale de 6 232 patients. Nous soulignerons que cet outil statistique ne repartit pas les patients dans une population selon un risque donné mais évalue une probabilité de récidive individuelle, éventuellement jusqu’à dix ans après la chirurgie. Deux autres nomogrammes développés par la suite, et évaluant les mêmes facteurs prédictifs, proposent une évaluation préopératoire du risque de récidive biologique à deux et quatre ans après prostatectomie [22, 23]. Plus récemment, l’ajout d’un nouveau facteur, le nombre de biopsies positives et négatives, aux facteurs prédictifs connus a permis de constituer un nouveau nomogramme préopératoire prédictif de la probabilité de récidive biologique à dix ans post-prostatectomie.

Évaluation préthérapeutique du risque de récidive biologique après radiothérapie

Il existe deux nomogrammes réalisés sur plus de 500 patients pour l’évaluation du risque de risque de récidive biologique à cinq et deux ans, en fonction des trois paramètres usuels [22, 26].

Kattan et al. proposent par la suite deux nomogrammes sur cette population : le premier, évaluant le risque de récidive biologique à cinq ans, analyse cinq facteurs : les trois usuels, associés à la dose de radiothérapie prévue et à l’existenced’un traitement néo-adjuvant par hormonothérapie [24]. Le second évaluant le risque de récidive métastatique à cinq ans et qui reprend les trois facteurs classiques [25].

Évaluation post-thérapeutique du risque de récidive postchirurgie

Kattan et al. publient le premier nomogramme utilisant les constatations histologiques sur pièce de prostatectomie pour évaluer le risque de récidive à sept ans après chirurgie [27]. Il utilise les facteurs prédictifs suivants : PSA préopératoire, Gleason sur biopsies initiales, effraction capsulaire, statut des marges, invasion des vésicules séminales et envahissement ganglionnaire. La même équipe propose, en 2005, une mise à jour du nomogramme postopératoire afin d’étendre la prédiction de rechute à dix ans postprostatectomie [28]. La récidive étant définie comme une progression biologique, une progression clinique, la nécessité d’une radiothérapie au-delà des 12 mois postopératoire ou l’instauration d’un traitement systémique. Les facteurs analysés sont élargis : PSA préopératoire, détail du Gleason, effraction capsulaire, statut des marges, invasion des vésicules séminales, envahissement ganglionnaire, année du traitement chirurgical et existence d’une radiothérapie postopératoire. Dans les formes localisées de cancer de la prostate, la vélocité du PSA a été montrée comme un facteur pronostic majeur [29].

Rechute biologique isolée (tableau 2)

Environ 30 % des patients atteints de cancer de la prostate localisé et traités à visée curative par prostatectomie ou radiothérapie développent une rechute, sous la forme d’une réascension du PSA sérique. Cette rechute étant définie comme une élévation du PSA et au-delà de 0,4 ng/mL, si le traitement local a constitué en une prostatectomie (ou bien deux dosages consécutifs supérieurs à 0,2 ng/mL et en augmentation), ou bien définie comme une augmentation au-delà de 2 ng/mL au-dessus du nadir obtenu, si le traitement initial a reposé sur la radiothérapie externe. Cette rechute biologique précède habituellement de plusieurs années la rechute clinique ou métastatique ainsi qu’un éventuel décès par cancer de la prostate.

Dans cette situation, des facteurs prédictifs de métastases ainsi que des facteurs pronostiques ont été identifiés, essentiellement grâce à l’étude du John Hopkins Hospital [30, 31]. Les trois principaux facteurs pronostiques identifiés sont : le temps de doublement du PSA, le score de Gleason, le délai entre le traitement local et l’apparition de la rechute.

Un nomogramme proposé par Stephenson vise à analyser l’intérêt d’une radiothérapie de rattrapage dans cette situation par l’estimation de la survie sans progression à six ans [32]. La valeur du PSA lors de l’irradiation de sauvetage est le facteur principal dans cette situation.

Nous ne disposons pas, à ce jour, de données pronostiques ou prédictives sous traitement hormonal dans le cas de ces rechutes biologiques isolées.

Tableau 2 Outils pronostiques de la rechute biologique isolée.

Formes métastatiques (tableau 3)

Le pronostic des patients atteints de forme métastatique était classiquement mauvais avec une survie moyenne de 24 à 48 mois. Il est directement corrélé à l’extension tumorale qui peut être notamment évaluée par l’importance de l’atteinte osseuse et le taux de PSA. Les données récentes confirment, cependant, la tendance générale à diagnostiquer des formes moins avancées : ainsi, même en s’en tenant aux formes d’emblée métastatiques, la survie médiane dépassait cinq ans dans une étude contemporaine récemment rapportée [33, 34].

Nous disposons de moins de données pronostiques et prédictives en situation métastatique qu’en situation localisée. Nous distinguerons la phase d’hormonosensibilité de la période dite « hormonoréfractaire » ou « résistante à la castration ».

Période d’hormonosensibilité

La survie médiane d’un patient atteint de cancer de prostate métastatique est d’environ 30 mois sous hormonothérapie, mais il existe une variabilité interindividuelle très importante.

Glass et al. [35] ont identifié, en 2003, à partir des données des patients de l’essai du SWOG 88-94, quatre facteurs pronostiques ayant un impact sur la survie : le caractère axial versus périphérique des métastases osseuses, le performance status (0 vs 1 à 3), le taux de PSA (inférieur vs supérieur ou égal au seuil de 65 ng/mL) et le score de Gleason (inférieur vs supérieur ou égal à 8). Par ces facteurs, trois groupes de pronostic, bon, intermédiaire et mauvais, peuvent être identifiés, avec des survies à cinq ans, respectivement, de 42, 21 et 9 %.

Le nadir du PSA sous hormonothérapie fournit également des informations pronostiques [36]. En effet, la valeur du nadir ainsi que le temps pour atteindre ce nadir ont été identifiés comme des facteurs prédictifs indépendants de la survenue d’une résistance à la castration [37].

Le pronostic étant directement lié au volume tumoral initial, l’identification de nouveaux biomarqueurs prend particulièrement sa place dans cette indication avec l’étude de biomarqueurs spécifiques du métabolisme osseux, c’est-à-dire permettant de refléter l’importance de l’extension osseuse. C’est l’intérêt du dosage sanguin de PNIP. Un autre marqueur non lié au métabolisme osseux a été identifié : YKL-40. Ces deux biomarqueurs ont été identifiés comme des facteurs prédictifs indépendants sous hormonothérapie [38].

Tableau 3 Outils pronostiques et préditifs des formes métastiques du cancer de la prostate.

Période de résistance à la castration

La survie médiane des patients en phase de résistance à la castration était de 15,8 mois avant l’utilisation du docétaxel dans cette indication. Petrylak et al. [39] ont identifié, en 2002, cinq facteurs pronostiques que sont : l’indice de Karnofsky, le taux d’hémoglobine, le taux de LDH, le taux de phosphatase alcaline, le taux d’albumine, auxquels s’ajoutent dans le nomogramme le taux de PSA et l’âge. Ce nomogramme est prédictif de la survie à un et deux ans.

En 2004, la validation du docétaxel en première ligne de chimiothérapie change radicalement la pratique clinique pour les patients en phase de résistance à la castration ; une analyse publiée, en 2007, de l’essai TAX 327 a permis l’élaboration d’un nouveau nomogramme prédictif de la survie à un, deux et cinq ans à partir des données des 1 006 patients inclus [40]. Il repose sur la combinaison de dix facteurs pronostiques indépendants (présence de métastases hépatiques, nombre de sites métastatiques, présence d’une symptomatologie douloureuse, indice de Karnofsky, type de progression radiologique, temps de doublement du PSA avant traitement, grade tumoral, taux des phosphatases alcalines et taux d’hémoglobine).

Deux études, la première du SWOG 99-16 [41], la seconde de l’équipe du TAX 327 [42], ont également démontré qu’une décroissance du PSA de plus de 30 % à trois mois de l’instauration de la chimiothérapie est un marqueur prédictif de la survie. La cinétique de décroissance, la normalisation du PSA ou la disparition des douleurs sont des marqueurs pronostiques moins puissants.

Pistes en cours de développement

En pratique clinique, nous n’utilisons uniquement à l’heure actuelle que des caractéristiques cliniques et biologiques pour l’évaluation pronostique des patients. Plusieurs pistes sont en cours de développement afin d’élaborer de nouveaux outils (tableau 4) : la technique de micro-array, l’analyse des cellules tumorales circulantes (CTC) et les protéines de fusion. Enfin, l’étude de l’hypoxie tumorale et de la néo-angiogenèse est en plein essor dans la pathologie maligne prostatique.

Micro-arrays

L’analyse par micro-array des profils d’expression génique d’échantillons de tumeur de prostate a révolutionné l’étude des biomarqueurs du cancer de prostate, aussi bien au plan diagnostique que pronostique : l’expression du gène EZH2 semble corrélée à une survie médiocre [43]. La protéine AMACR (alpha-méthylacyl coenzyme A racémase), qui a été identifiée à visée diagnostique, est également pronostique : lorsqu’elle est exprimée à un faible niveau, elle est corrélée à un mauvais pronostic [44]. La technique des micro-arrays a permis l’identification [45] d’autres gènes prédictifs de récidive biologique (MUC1, AZGP1) ainsi que d’autres protéines : MEMD/CD166 et CD24.

L’utilisation des micro-arrays a permis la réalisation de signatures pronostiques, comme celle publiée pour la première fois par Glinsky et al. [44]. Parmi ces signatures, Stephenson et al. [45] ont présenté un modèle prédictif de récidive biologique après prostatectomie. La fiabilité de ce modèle étant de 75 %, elle est inférieure à celle des nomogrammes classiques (84 %). Yu et al. [46] ont proposé une signature de 70 gènes visant à détecter les cancers agressifs (définis comme infiltrant les organes de voisinages, les VS, ou présentant une récidive clinique ou métastatique). Ce test, confirmé sur une série indépendante, présente une sensibilité et une spécificité intéressantes. Il est nécessaire de souligner que l’analyse comparative des différentes signatures ne retrouve que peu de gènes communs, comme cela a déjà été constaté dans d’autres pathologies tumorales. En dépit de ces résultats prometteurs, la technique des micro-arrays n’a pas permis la réalisation d’une nouvelle classification biologique dans ce modèle tumoral.

Tableau 4 Pistes en cours de développements : identification de nouveaux facteurs pronostiques et prédictifs.

Protéine de fusion

En 2005, Tomlins et al. [47] décrivent, dans la majorité des cancers de prostate, l’existence de gènes de fusion impliquant le gène TMPRSS2, régulé par les androgènes, avec une famille d’oncogènes : les facteurs de transcription ETS (comprenant ERG, ETV1 et ETV4). Les modèles in vitro et in vivo murins mettent en évidence qu’il s’agit d’un événement oncogénique majeur, intervenant précocement dans l’oncogenèse prostatique.

Les gènes de fusion ETS, qui présentaient initialement un intérêt diagnostique, semblent présenter également un intérêt pronostique, car ils définissent une catégorie spécifique de cancer de prostate, en termes de pronostic et de potentiel thérapeutiques [48].

CTC

L’existence de CTC a été mise en évidence dans de multiples modèles tumoraux et, en particulier, chez les patients porteurs de cancer de prostate en phase de résistance à la castration. Il a été initialement analysé par De Bono et al. [49], dans une étude de phase I évaluant un traitement ciblant spécifiquement IGRF1-R, que ces CTC constituent un marqueur biologique potentiel d’efficacité thérapeutique. Il semble donc intéressant de considérer les CTC comme un facteur prédictif de la réponse au traitement, puisqu’une relation a été observée entre réduction prolongée du taux de CTC et réduction significative du PSA. Plus récemment, la même équipe a démontré que le taux de CTC est prédictif de la survie globale et qu’il s’agit d’un facteur pronostique indépendant de temps jusqu’à progression [50].

Angiogenèse et hypoxie

Une étude récente a analysé l’association entre marqueurs d’hypoxie (sur biopsies tumorales, marqueurs utilisés : HIF1α, VEGF et ostéopontine) et évolution clinique (évaluée par la récidive biologique des PSA) chez des patients traités par radiothérapie ou chirurgie [51].

Pour les patients traités par radiothérapie : l’hyperexpression de VEGF et de HIF1α, sans hyperexpression de l’ostéopontine, est prédictive d’une récidive biologique précoce, en modèle multivarié, indépendamment du stade clinique, du score de Gleason et du taux de PSA.

Pour les patients traités par chirurgie, l’hyperexpression de VEGF, de HIF1α et l’expression de l’ostéopontine étaient chacune pronostique en analyse multivariée de la récidive biochimique, indépendamment du stade, le score de Gleason, du taux de PSA et du statut des marges chirurgicales.

Microenvironnement osseux

La plupart des cancers de la prostate développent dans l’évolution de la maladie des métastases osseuses. Les récentes années ont été marquées par les progrès dans la compréhension de la biologie moléculaire des métastases osseuses [52]. Ainsi, il est reconnu aujourd’hui que les cellules cancéreuses se développent au niveau de l’os en coopération avec les cellules primitives osseuses (ostéoclates et ostéoblastes) [53]. De nouvelles thérapies sont en cours de développement, ciblant les interactions entre cellules tumorales et cellules osseuses (système RANK-RANK ligant) [54, 55]. De plus, les marqueurs de remodelage osseux semblent être un indicateur de risque osseux [56], mais aussi un marqueur pronostique de la maladie. Une étude récente montre qu’une valeur élevée des NTX urinaire est corrélée à une moins bonne survie [57].

Conclusion

Les intérêts de la connaissance de facteurs pronostiques et prédictifs sont multiples : ils permettent l’orientation de la stratégie thérapeutique à l’échelle individuelle et l’estimation du bénéfice à attendre d’un traitement proposé.

En pratique clinique, les facteurs pronostiques utilisés restent le stade T clinique, le score de Gleason et le PSA (taux initial, cinétique préthérapeutique et temps de doublement) ; ils sont prédictifs de l’évolution clinique et, en particulier, du risque de récidive après traitement initial. Il existe, à l’heure actuelle, de multiples nomogrammes combinant ces facteurs à d’autres paramètres, mais leur utilisation est souvent restreinte en clinique.

Au-delà de ces outils, plusieurs marqueurs biologiques ont été identifiés et sont en cours d’analyse pour affiner la prise en charge individuelle de chaque patient atteint d’un cancer de prostate. Ces nouveaux facteurs contribueront certainement dans les années à venir à modifier les modalités de prise en charge des patients.

Références

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