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Facteurs pronostiques et prédictifs des cancers de l’œsophage


Bulletin du Cancer. Volume 96, Numéro 4, 379-89, avril 2009, Formation SFC

DOI : 10.1684/bdc.2008.0778

Résumé   Summary  

Auteur(s) : P Blanchard, L Quero, C Hennequin , Service de cancérologie-radiothérapie, hôpital Saint-Louis, 1, avenue Claude-Vellefaux, 75010 Paris, France.

Résumé : Le cancer de l’œsophage est une maladie dont l’incidence reste stable et élevée (6 000 nouveaux cas par an en France), mais dont l’épidémiologie se modifie, avec une augmentation de la part des adénocarcinomes. C’est une maladie agressive, lymphophile, et dont le pronostic reste sombre malgré les progrès effectués dans le diagnostic et le traitement. Le but de cette revue est de faire le point sur les facteurs pronostiques et prédictifs des cancers de l’œsophage. Les principaux facteurs pronostiques sont cliniques (état général du patient, perte de poids initiale, hémoglobinémie), liés à l’extension tumorale (stade TNM, micrométastases ganglionnaires, ratio de ganglions envahis, rupture capsulaire), à la qualité de la résection (R0) ou à la réponse aux traitements médicaux. De nombreux facteurs pronostiques moléculaires ont également été étudiés, parmi lesquels, la présence de mutations de p53 ou un taux élevé de NF-κB sont à signaler. Plusieurs pistes s’ouvrent pour prédire la réponse à la radiothérapie et à la chimiothérapie, notamment la diminution précoce de la fixation tumorale à la TEP-FDG. Des profils génétiques de sensibilité aux antitumoraux ont également été décrits dans le cancer de l’œsophage et permettront probablement de prédire plus précisément le pronostic de ces patients.

Mots-clés : cancer de l’œsophage, carcinome épidermoïde, adénocarcinome, facteur pronostique, facteur prédictif

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : P Blanchard, L Quero, C Hennequin

Service de cancérologie-radiothérapie, hôpital Saint-Louis, 1, avenue Claude-Vellefaux, 75010 Paris, France

Article reçu le 4 Octobre 2007, accepté le 18 Juin 2008

Introduction

Avec près de 6 000 nouveaux cas par an, le cancer de l’œsophage est le 15e cancer le plus fréquent en France et le troisième cancer digestif [1]. Son incidence relativement stable cache en fait une modification progressive de la maladie. En effet, les cancers de l’œsophage se divisent en deux sous-types histologiques dont les incidences évoluent en miroir. Le carcinome épidermoïde, entité prédominante par le passé, voit son incidence diminuer au profit de l’autre type histologique, l’adénocarcinome. Aux États-Unis, l’incidence du carcinome épidermoïde a diminué de 30 %, depuis 1973, tandis que celle de l’adénocarcinome augmentait de 400 % sur la même période [2]. La diminution de l’incidence des carcinomes épidermoïdes est à mettre principalement sur le compte de la diminution de la consommation d’alcool et de tabac. L’augmentation de celle des adénocarcinomes, plus sensible aux États-Unis ou dans les pays d’Europe du Nord où il représente la majorité des cancers de l’œsophage, est liée à l’augmentation de la prévalence du reflux gastro-œsophagien, de l’endobrachyœsophage (ou œsophage de Barrett) et de l’obésité.

Malgré les progrès dans la prise en charge médicochirurgicale [3], son pronostic reste sombre. Les taux de survie à cinq ans ne dépassent pas 10 % tous stades confondus [2] et environ 20 % après résection chirurgicale à visée curative. Il est nécessaire d’identifier les patients de meilleur pronostic et ceux qui vont bénéficier des traitements médicochirurgicaux. C’est le but des classifications actuelles, parmi lesquelles la plus répandue est la classification TNM et en stades selon l’Union internationale contre le cancer (UICC) [4]. Cette classification se fonde sur des critères d’extension tumorale exclusivement. Pourtant, des patients atteints à stade identique et recevant une prise en charge similaire peuvent avoir des évolutions cliniques très variées et imprévisibles. Il faut donc déterminer les facteurs cliniques, paracliniques et moléculaires qui influencent le devenir des patients, le risque de rechute locale, à distance, ou de décès lié à la maladie (facteurs pronostiques) mais aussi les facteurs prédictifs de la réponse aux traitements antitumoraux, notamment à la chimiothérapie et la radiothérapie (facteurs prédictifs stricto sensu). Cela permettrait d’optimiser le traitement des patients, ayant des chances de réponses, et d’épargner aux autres une toxicité inutile.

Le but de cette revue est donc de faire le point sur les facteurs pronostiques et prédictifs des cancers de l’œsophage. Plusieurs remarques d’ordre général s’imposent. Tout d’abord, nous l’avons dit, il n’existe pas un mais deux types de cancers de l’œsophage se développant sur des terrains différents et dont le pronostic et la sensibilité aux traitements sont pour certains auteurs très différents [5]. De plus, l’éventail des modalités thérapeutiques utilisées dans le traitement des cancers œsophagiens est très large [3], et rien ne permet de penser a priori qu’un facteur prédictif pour une modalité le sera pour une autre. Or, la plupart des analyses publiées sont issues de séries chirurgicales rétrospectives et mélangent souvent carcinome épidermoïde et adénocarcinome. La pertinence de ces critères pronostiques pourra donc être remise en question tant qu’elle ne sera pas confirmée, si possible de manière prospective sur des séries homogènes de patients, tant sur le type histologique que sur les modalités de traitement.

La littérature médicale sur les facteurs prédictifs des cancers de l’œsophage est pléthorique [6, 7]. Nous avons pris le parti de ne pas être exhaustifs. Nous insisterons donc sur les facteurs pronostiques reconnus, mais également sur ceux qui sont les plus susceptibles d’avoir un impact prochain sur notre pratique quotidienne de la cancérologie.

Nous décrirons tout d’abord les facteurs pronostiques classiques, qui englobent les caractéristiques cliniques du patient, l’extension initiale de la tumeur et les données de la pièce opératoire, puis les facteurs pronostiques spécifiques des associations chimioradiothérapie exclusives et ceux issus des données récentes de la biologie moléculaire. Nous évoquerons ensuite la possibilité de combiner ces facteurs sous la forme de nomogrammes afin d’affiner la fiabilité de leurs prédictions. Nous terminerons par la présentation des facteurs prédictifs de réponse aux traitements antitumoraux. Le développement de tels outils, encore balbutiant, constitue un des défis de la médecine actuelle et permettra sans doute, dans le futur, de proposer des stratégies thérapeutiques individualisées, adaptées à l’extension tumorale, mais aussi au profil métabolique et à la biologie de la tumeur et du patient.

Caractéristiques du patient

Si l’on postule qu’une maladie avancée est en général plus symptomatique, on peut estimer, réciproquement, qu’une maladie responsable de symptômes sera plus avancée, et partant, associée à une survie diminuée. La valeur pronostique de nombreux paramètres cliniques a ainsi été étudiée, parmi lesquels la perte de poids, la présence d’une dysphagie, l’indice de performance (PS ou performance status de l’OMS), l’âge et le sexe du patient, le taux d’hémoglobine initial, la localisation tumorale ou encore la présence d’un endobrachyœsophage (EBO) sous-jacent. Les caractéristiques cliniques, ayant un impact sur le pronostic, sont résumées dans le tableau 1.

On retiendra comme facteurs de bon pronostic un patient en bon état général (PS 0 ou 1) [8, 9], dont la perte de poids est inférieure à 10 % du poids corporel [9-13] et ayant une hémoglobinémie normale [14]. La présence d’une dysphagie initiale est un facteur pronostique également rapporté [13, 15], mais dont l’importance semble s’effacer devant la perte de poids. La présence d’un EBO est un facteur de bon pronostic rapporté par plusieurs études [16, 17] mais qui demeure plus discuté.

Tableau 1 Paramètres cliniques associés dans des analyses multivariées au pronostic des cancers de l’œsophage.

Paramètre

Critère de bon pronostic

Références

Amaigrissement

< 10 % du poids corporel

[9-13]

Indice de performance

0 ou 1

[8, 9]

Taux d’hémoglobine initial

Normal

[14]

Endobrachyœsophage (ADK)

Présent

[16, 17]

Dysphagie

Absente

[13, 15]

Extension tumorale initiale

Le volume de la tumeur, son extension locale et à distance sont les critères utilisés par les classifications TNM et de l’UICC [4]. Leur importance pronostique est capitale et mérite d’être détaillée. Les principaux critères pronostiques histologiques figurent dans le tableau 2.

Le stade T, qui correspond à la profondeur d’envahissement de la paroi œsophagienne, est un facteur pronostique reconnu [15, 18-20]. Pour affiner ce critère, certains ont proposé d’autres mesures du paramètre T, notamment la longueur tumorale [21, 22] ou le volume tumoral [13], calculé à partir des scanners diagnostiques.

Les cancers de l’œsophage sont très lymphophiles, puisque les vaisseaux lymphatiques peuvent être envahis dès que la tumeur dépasse la musculaire muqueuse. L’envahissement ganglionnaire est dans de nombreuses études le facteur pronostique le plus important des cancers de l’œsophage [18, 19, 22-25]. À l’instar de nombreux cancers, un nombre élevé de ganglions envahis est, en soi, un facteur péjoratif (un à trois versus plus de quatre) [20, 22, 24, 26]. Sachant que le risque de trouver des ganglions envahis augmente avec le nombre de ganglions prélevés, il a été recommandé que le curage ganglionnaire comporte au moins 15 ganglions. Certains auteurs ont proposé d’utiliser le ratio de ganglions envahis, ce qui permet de prendre en compte le nombre de ganglions prélevés [15, 20, 22, 27] et donc de tenir compte de la qualité du curage. La rupture de la capsule ganglionnaire a également une valeur péjorative mais uniquement pour les adénocarcinomes [26, 28]. Par ailleurs, différentes méthodes ont été proposées pour sensibiliser la recherche de métastases ganglionnaires. La valeur pronostique des micrométastases, ainsi mise en évidence, a été étudiée et corrélée au pronostic en analyse multivariée, aussi bien pour les adénocarcinomes que pour les carcinomes épidermoïdes [29-34]. Malgré son intérêt certain pour affiner le pronostic des cancers œsophagiens, la recherche de micrométastases ganglionnaires n’est pas entrée en pratique quotidienne, probablement en raison de la lourdeur des techniques à mettre en œuvre.

La présence de métastases viscérales est à l’évidence un facteur de mauvais pronostic, que nous ne développerons pas dans cette revue. Il nous paraît, en revanche, important d’évoquer le stade M1a, qui correspond à la présence de ganglions tumoraux au niveau cœliaque ou cervical [4]. La valeur péjorative de ce stade M1a est controversée [25, 34, 35]. En effet, le taux d’envahissement de ces relais ganglionnaires est élevé en raison de la lymphophilie des carcinomes œsophagiens, de leur drainage lymphatique bidirectionnel et imprédictible à cause de la possibilité de métastases ganglionnaires à distance (skip metastases) [34]. L’examen le plus sensible pour évaluer cette extension ganglionnaire à distance est la tomographie par émission de positrons au 18-α-fluorodésoxyglucose (TEP-FDG) [36, 37], qui doit faire partie intégrante du bilan d’extension des formes localisées [38]. Akiyama et al. ont décrit une atteinte cervicale supérieure dans 9,8 % des cancers du tiers inférieur et une atteinte cœliaque dans 31,8 % des cancers du tiers supérieur [39], ce qui a été confirmé par des séries plus récentes [35]. On sait bien, par ailleurs, qu’en l’absence de curage étendu, le taux de rechute dans ces ganglions distants est faible. Il existe aussi plusieurs séries rapportant des survies prolongées [25], voire de guérison en présence de ganglions métastatiques à distance. Pour toutes ces raisons, plusieurs auteurs ont proposé de requalifier la présence de ganglions métastatiques à distance (cervical ou cœliaque) en stade N2 pour bien signifier la différence de pronostic qui existe avec un stade métastatique à proprement parler (M1b, i.e. viscéral) [25, 35].

Tableau 2 Facteurs pronostiques histologiques des cancers de l’œsophage.

Paramètre

Critère de bon pronostic

Références

Stade T

1-2 versus 3-4

[15, 18, 19, 65]

Stade N

0 versus 1

[18, 19, 22-25]

Micrométastases ganglionnaires

Absence

[29-33]

Nombre de ganglions envahis

1 à 3 versus 4 ou plus

[20, 22, 24, 26]

Ratio de ganglions envahis

Faible (< 0,2)

[15, 20, 22, 27]

Rupture capsulaire ganglionnaire (ADK)

Absence

[26, 28]

Qualité de la résection

Complète (R0)

[18-20, 25, 40]

Réponse au traitement néoadjuvant

pCR

[9, 40-43]

Histologie tumorale

Nous l’avons rappelé, les adénocarcinomes et les carcinomes épidermoïdes de l’œsophage sont deux entités distinctes par leur histologie, le terrain, leurs facteurs prédisposants, leur localisation dans l’œsophage ou bien leur réponse aux traitements, notamment à la radiothérapie. Siewert et al. ont suggéré, à partir d’une série de plus de 1 000 cancers de l’œsophage, que les adénocarcinomes ont un meilleur pronostic que les carcinomes épidermoïdes en analyse multivariée [18]. Cette étude comporte plusieurs biais : tout d’abord, il s’agit d’une étude rétrospective, ensuite, l’amélioration de l’efficacité des traitements a coïncidé avec l’augmentation de l’incidence des adénocarcinomes et la diminution de celle des carcinomes épidermoïdes. Les adénocarcinomes ont donc majoritairement bénéficié des techniques et stratégies les plus récentes. Cependant, une étude de cette dimension ne peut être ignorée, même si les données de la littérature sont par ailleurs contradictoires sur ce sujet [24]. Le degré de différenciation tumorale n’a, en revanche, que peu d’influence pronostique dans la plupart des études.

Analyse de la pièce opératoire

La résection chirurgicale demeure le traitement standard en cas de tumeur localisée. L’analyse histologique de la pièce opératoire, effectuée sur une quantité importante de matériel tumoral, permet de rechercher les critères pronostiques de récidive locale ou métastatique, parmi lesquels, on trouve la qualité de l’exérèse chirurgicale. Une résection macroscopiquement (R2) ou microscopiquement (R1) incomplète est un facteur de mauvais pronostic rapporté par de nombreuses études, pour les deux types histologiques, et également après traitement néoadjuvant [18-20, 25, 40]. Parmi les critères classiquement rapportés sur les comptes rendus histologiques, les emboles lymphatiques sont un facteur de mauvais pronostic reconnu pour les adénocarcinomes [19] mais pas pour les carcinomes épidermoïdes. La présence d’engainement périnerveux n’a pas été retrouvée parmi les critères pronostiques.

En cas de tumeur localement avancée, un traitement néoadjuvant préopératoire peut être réalisé. L’importance de la réponse à ce traitement est un facteur corrélé au pronostic, que ce soit après chimioradiothérapie néoadjuvante [11, 40-42] ou après chimiothérapie première [43]. Une réponse majeure (réponse complète histologique ou persistance de reliquats minimes) au niveau tumoral ou ganglionnaire est un facteur de bon pronostic.

Facteurs pronostiques dans les traitements par chimioradiothérapie exclusive

Pour les patients recevant un traitement exclusif par chimioradiothérapie, les facteurs de mauvais pronostic identifiés recoupent ceux décrits précédemment. Ils sont cliniques, radiologiques et basés sur le bilan après traitement (tableau 3). Le stade de la maladie [44, 45], l’état général [44, 45] et la perte de poids avant traitement [12, 46] sont des facteurs pronostiques rapportés dans la littérature. Classiquement, la forme bourgeonnante est plus radiosensible que la forme infiltrante, ce qui pourrait s’expliquer par un moindre degré d’hypoxie [47]. On retiendra également la normalité du bilan radiologique et endoscopique en fin de traitement comme facteur de bon pronostic [9, 44, 46, 48].

Tableau 3 Facteurs pronostiques des cancers de l’œsophage après chimioradiothérapie exclusive.

Paramètre

Critère de bon pronostic

Références

Perte de poids

Inférieure à 10 % du poids

[9, 12, 46]

Performance status

0 ou 1

[9, 44, 45]

Réponse à la chimioradiothérapie

Réponse endoscopique complète

[9, 44, 46]

Stade TNM

Peu avancé

[44, 45]

Facteurs moléculaires tumoraux et pronostic

Les marqueurs tumoraux sériques sont des éléments classiques du bilan d’extension des cancers. Dans le cancer de l’œsophage, aucun marqueur sérique n’a montré son intérêt pronostique dans des études prospectives. Aucun dosage n’est donc recommandé en pratique. Les seules études positives sont rétrospectives et concernent le CYFRA 21-1 (cytokeratin fragment 21-1) et l’antigène SCC (squamous cell carcinoma) dans le cas des carcinomes épidermoïdes. Ainsi, Brockmann et al. [49] ont montré qu’un taux élevé de CYFRA 21-1 était spécifique de lésion tumorale, corrélé de manière négative à la survie, et que son élévation précédait de trois mois la rechute clinique. La sensibilité (36 %) est cependant trop faible pour justifier un usage à plus grande échelle. L’antigène SCC, dosé directement ou par le biais de son ARNm (acide ribonucléique messager), est un facteur péjoratif indépendant dans trois études. La plus importante, publiée par Shimada et al., comprend 309 patients. Le taux de SCC y est corrélé au stade TNM et à une survie diminuée en analyse multivariée [50].

De nombreuses études se sont intéressées aux potentiels marqueurs biologiques, pouvant influencer la croissance tumorale ou sa capacité métastatique. Pour éviter une énumération fastidieuse, nous avons réuni les principaux facteurs pronostiques moléculaires dans le tableau 4.

Parmi eux, il faut signaler les mutations de p53, retrouvées comme facteur pronostique indépendant [51, 52] et comme facteur de sensibilité à la chimioradiothérapie [53]. La mesure du taux sérique d’anticorps anti-p53 a été proposée comme méthode de détection de ces mutations. Un taux élevé d’anticorps anti-p53 est retrouvé chez environ 30 % des patients atteints de carcinome épidermoïde de l’œsophage [54]. Il constitue un facteur indépendant de mauvais pronostic et de radiorésistance dans plusieurs études [55]. De même, une baisse d’activité du NF-κB, qui est un facteur anti-apoptotique, est associée à une meilleure réponse à la chimioradiothérapie [56, 57].

Il convient de faire plusieurs réserves. Tout d’abord, notre liste (tableau 4) n’a pas prétention d’exhaustivité, tant la littérature est abondante sur le sujet, souvent hétérogène, et parfois contradictoire. Nous nous sommes donc limités aux facteurs pronostiques indépendants démontrés sur des séries relativement grandes. Par ailleurs, il faut préciser que le niveau de preuve apporté par ces publications est faible. En plus du biais de publication qui résulte du fait que la majorité des études négatives n’est pas publiée, et donc que la lecture de la littérature surestime les corrélations pronostiques, il existe plusieurs limites à ces études. Elles proviennent toujours de séries rétrospectives, mélangeant fréquemment les deux types histologiques de cancer de l’œsophage, et sont en majorité issues de séries chirurgicales. Elles peuvent, à juste titre, paraître inadaptées pour les autres stratégies thérapeutiques, notamment les associations chimioradiothérapies.

Tableau 4 Principaux facteurs pronostiques moléculaires des carcinomes œsophagiens.

Paramètre

Fonction

Critère de mauvais pronostic

Type tumoral

Thérapeutique spécifique potentielle ?

Références

HER-2-neu

Autosuffisance en facteurs de croissance

Surexpression

ADK/SCC

Trastuzumab

[66-68]

EGFR

Autosuffisance en facteurs de croissance

Surexpression

SCC

Anti-EGFR (anticorps, TKI)

[69]

p53

Échappement à l’apoptose

Mutation/perte de fonction ; présence d’anticorps anti-p53 à un titre élevé

ADK/SCC

Non

[51, 70]

NF-κB

Échappement à l’apoptose

Surexpression

ADK/SCC

Non

[56]

Cox-2

Échappement à l’apoptose

Surexpression

ADK/SCC

Inhibiteurs de Cox2

[71-73]

VEGF

Capacité d’angiogenèse

Surexpression

SCC

Anti-angiogéniques

[74, 75]

UPA

Infiltration tissulaire

Surexpression

ADK/SCC

Non

[76, 77]

MMP

Infiltration tissulaire

Surexpression

ADK/SCC

Inhibiteurs de MMP

[78, 79]

TIMP

Infiltration tissulaire

Hypoexpression

SCC

Non

[80]

Cadhérine-E ; caténines α et β

CAM : infiltration tissulaire ; métastases

Hypoexpression

ADK/SCC

Non

[81]

ADN cellulaire

Multifactoriel

Aneuploïdie

ADK/SCC

Non

[68, 82]

Combiner les facteurs pronostiques : la solution ?

La simplicité des critères utilisés par la classification TNM explique en partie son succès. Cependant, les facteurs pronostiques des cancers de l’œsophage sont, nous l’avons vu, extrêmement variés et souvent intriqués. Cette multiplicité est un frein à l’utilisation pratique des critères pronostiques. Il est nécessaire, pour pouvoir bénéficier au quotidien des informations fournies, de combiner ces critères dans un modèle pronostique unique, puis de simplifier ce modèle afin de rendre son utilisation possible au lit du patient. Une équipe hollandaise a récemment publié le premier nomogramme adapté aux adénocarcinomes de l’œsophage [27]. Il a été élaboré à partir de critères cliniques et histologiques standard sur une série de 382 patients opérés dans un centre de 1993 à 2003. Les variables retenues dans le modèle simplifié sont le stade T, le ratio de ganglions envahis et la présence d’une rupture capsulaire. Le nomogramme ainsi constitué est pronostique de la survie sans maladie à un, deux et cinq ans, avec une corrélation supérieure à la classification TNM, mais n’a pas encore été validé sur une autre série de patients. Ce modèle est déjà consultable gratuitement sur Internet (www.oesophagus.nl).

Prédire la réponse ?

Les paramètres cliniques et histologiques, énumérés précédemment, cherchent tous à évaluer l’extension tumorale afin de déterminer le pronostic de la maladie. Ils ne permettent, en revanche, pas de prédire l’efficacité du traitement pour un malade donné. La réponse à la chimioradiothérapie est très variable d’un patient à l’autre ; elle dépend de multiples caractéristiques de la tumeur, de son environnement et du patient lui-même. Prédire son efficacité permettrait d’orienter le choix thérapeutique vers la chirurgie exclusive, une triple combinaison ou bien la chimioradiothérapie exclusive. D’où l’intérêt de la mise en évidence de marqueurs moléculaires ou tissulaires de réponse au traitement. De plus, cette recherche pourrait permettre la définition de nouvelles cibles thérapeutiques. Dans le cas des cancers œsophagiens, deux approches apparaissent actuellement prometteuses, l’utilisation de la TEP-FDG pour évaluer de manière précoce la réponse au traitement et l’analyse pharmacogénomique.

La première méthode est l’utilisation de l’imagerie fonctionnelle de la tumeur. Depuis peu [38], la réalisation d’une TEP-FDG est recommandée dans le bilan d’extension des cancers de l’œsophage opérables. L’intensité de la fixation tumorale du 18-FDG à la TEP initiale, mesurée par la SUVmax (standardized uptake value) a été corrélée au stade TNM [58]. Elle est dans une étude le principal facteur pronostique indépendant de survie [58]. Par ailleurs, et de manière plus intéressante, la TEP semble être prédictive de la réponse aux traitements médicaux antitumoraux. Une équipe a testé l’intérêt de réaliser une TEP de manière précoce, en début de traitement, dans les adénocarcinomes œsophagiens localement avancés [59]. Ils ont montré qu’une baisse de 35 % ou plus de la SUVmax, entre la TEP préthérapeutique et celle réalisée à j14 après le début de la chimiothérapie néoadjuvante, était prédictive de la réponse histologique et de la survie. Sur 65 patients, les taux de réponse complète histologique et de survie à trois ans étaient, respectivement, de 44 et 70 % pour les « répondeurs métaboliques » et de 5 et 35 % pour les non-répondeurs [59]. Ils en concluent que la TEP, réalisée au 14e jour du début de la chimiothérapie, permet de prédire la réponse histologique et d’épargner ce traitement aux patients qui n’ont que peu de chance d’en bénéficier. Cette équipe a récemment publié un essai prospectif monocentrique qui valide cette stratégie [43]. Bien que prometteuse, cette étude a pour principale limite de s’inscrire dans une stratégie de chimiothérapie néoadjuvante. Or, le traitement standard demeure, à l’heure actuelle, la chimioradiothérapie néoadjuvante. Pour Levine et al., une baisse de la SUVmax, après chimioradiothérapie de dix points ou plus, est prédictive de réponse complète histologique [60]. Cependant, l’inflammation pariétale postradiothérapie œsophagienne peut être à l’origine de faux-positifs de la TEP qui risquent de minimiser son intérêt pronostique. Actuellement, il est encore recommandé d’attendre quatre à six semaines après la radiothérapie avant de réaliser la TEP, ce qui limite son intérêt prédictif. Wieder et al. [48] ont étudié l’intérêt de réaliser une TEP-FDG 14 jours après le début de la chimioradiothérapie préopératoire dans les carcinomes épidermoïdes de l’œsophage. Dans une série prospective de 38 patients, ils montrent qu’une diminution de la SUVmax de 30 % ou plus est un facteur prédictif indépendant de la réponse histologique (figure 1) au taux de résection complète R0 et à la survie globale. La diminution de la fixation entre la TEP-FDG préthérapeutique et à 14 jours du début du traitement était un facteur prédictif plus puissant que la diminution de fixation entre la TEP-FDG initiale et celle réalisée quatre semaines après la fin du traitement. Ils ne retrouvaient que peu de faux-positifs liés à une œsophagite. La TEP-FDG apparaît donc comme une technique permettant de prédire le pronostic (SUVmax élevée initiale) des cancers de l’œsophage et l’efficacité des traitements (diminution de la SUVmax après traitement ou à j14 du début du traitement). La TEP est en passe de devenir le premier facteur prédictif utilisable en pratique quotidienne dans les cancers de l’œsophage. La standardisation des méthodes de mesure de la SUV doit, pour cela, être poursuivie. Des essais randomisés dédiés à cette question demeurent cependant nécessaires, afin de confirmer la possibilité de fonder des stratégies thérapeutiques sur les modifications du métabolisme tumoral en cours de traitement.

L’étude des voies de signalisation impliquées dans la réponse aux antitumoraux a récemment fourni des pistes de réflexion pour expliquer la variabilité de l’efficacité des traitements chez différents patients atteints d’une même tumeur. Ainsi, un niveau d’expression élevé de ERCC1 est un facteur prédictif de l’absence d’efficacité de la chimiothérapie adjuvante à base de cisplatine des cancers pulmonaires non à petites cellules [61]. Dans la même veine, et concernant les carcinomes de l’œsophage, Wu et al. ont appliqué la technique d’analyse du polymorphisme d’un seul nucléotide (single nucleotide polymorphism : SNP) à plusieurs dizaines de gènes impliqués dans le métabolisme du cisplatine, de la 5-fluoro-uracile (5-FU) et dans la réponse aux radiations ionisantes. Ils corrèlent, sur une série rétrospective de 210 patients, la présence de mutations à risque (c’est-à-dire modifiant la fonction de la protéine) et le taux de rechute locale ou la survie globale [62]. Les gènes étudiés sont, par exemple, MTHFR (methylenetetrahydrofolate reductase, voie d’action de la 5-FU), le gène MDR1 (multidrug resistance 1, voie du cisplatine) ou encore XRCC1 (X-ray repair cross complementing protein 1, impliqué dans la réparation des lésions des bases : BER). Paradoxalement, aucun des polymorphismes liés à la réparation des cassures double-brins ne semble impliqué dans la radiosensibilité. Cependant, les résultats de cette étude sont issus de tests statistiques multiples sur une série rétrospective et sont donc soumis à de nombreux biais. Ils sont, par ailleurs, en contradiction avec ceux publiés par une autre équipe sur une série de 38 patients atteints d’adénocarcinome de l’œsophage [63]. Il convient donc de les confirmer de manière prospective.

En utilisant une technique de micro-arrays sur 19 biopsies réalisées avant chimioradiothérapie, il a été possible de définir un profil génétique spécifique de la réponse à la chimioradiothérapie [64]. Ce profil contient plusieurs gènes impliqués dans la cascade apoptotique.

Et en pratique ?

À l’heure actuelle, les principaux facteurs pronostiques des cancers de l’œsophage demeurent des facteurs cliniques (état général du patient, perte de poids, hémoglobinémie initiale), ceux liés à l’extension tumorale (stade TNM, importance des micrométastases ganglionnaires, ratio de ganglions envahis, rupture capsulaire), à la qualité de la résection (R0), à la réponse aux traitements médicaux néoadjuvants ou exclusifs (bilan d’imagerie et endoscopique). Leur intégration dans des modèles à plusieurs variables de type nomogramme permettra peut-être d’améliorer leur valeur prédictive. Les facteurs pronostiques moléculaires, qui permettent d’appréhender la biologie tumorale, sont une approche en développement pour affiner la prédiction du devenir des patients. Ils permettront peut-être l’utilisation de thérapeutiques ciblées selon le profil biologique tumoral.

À côté de cette démarche classique, se développent des stratégies de prédiction de la réponse aux traitements antitumoraux. La diminution de la fixation tumorale à la TEP-FDG, entre le bilan initial et 14 jours après le début du traitement, apparaît prédictive, pour la chimiothérapie comme pour la chimioradiothérapie, de la réponse histologique, de la qualité de la résection et de la survie globale. La détermination d’un profil génétique de sensibilité aux thérapeutiques antitumorales offre une autre approche de la prédiction de la réponse. L’amélioration de ces techniques et la confirmation de leur intérêt par des essais prospectifs ouvriront la voie d’une oncologie prédictive des cancers de l’œsophage. Elles permettront dans le futur d’adapter individuellement les stratégies thérapeutiques à chaque patient et à chaque tumeur.

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