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Radiothérapie et sujet âgé


Bulletin du Cancer. Volume 95, 108-15, FMC Oncogériatrie, Formation SFC

DOI : 10.1684/bdc.2007.0535

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Catherine Durdux, Carole Bauer , Service de radiothérapie, Service de gériatrie, Hôpital européen Georges-Pompidou, 20, rue Leblanc, 75015 Paris.

Résumé : La maladie cancéreuse s’avère particulièrement fréquente chez le sujet âgé de plus de 70 ans. Or, cette classe d’âge représente déjà environ le quart de la population. La prise en charge de patients âgés en cancérologie devient donc une réalité quotidienne. De nombreux types de cancer peuvent être observés chez le patient âgé. Le but de cet article est de faire le point sur les indications et les aspects techniques de radiothérapie propres à l’oncogériatrie. Seront abordés en particulier les modalités pratiques de la radiothérapie chez le sujet âgé, l’intérêt du développement de nouvelles techniques comme la radiothérapie avec modulation d’intensité, l’asservissement respiratoire, la radiothérapie en conditions stéréotaxiques et l’irradiation partielle du sein. Les principales séries publiées démontrent la faisabilité de la radiothérapie curative et palliative pour les localisations les plus usuelles après évaluation gériatrique soigneuse.

Mots-clés : âge, radiothérapie, cancer

ARTICLE

Auteur(s) : Catherine Durdux1, Carole Bauer2

1Service de radiothérapie
2Service de gériatrie, Hôpital européen Georges-Pompidou, 20, rue Leblanc, 75015 Paris

Article reçu le 13 Decembre 2006, accepté le 24 Mai 2007

La maladie cancéreuse s’avère particulièrement fréquente chez le sujet âgé de plus de 70 ans [1]. Or, cette classe d’âge représente déjà environ le quart de la population dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest et la principale caractéristique de l’évolution démographique dans nos contrées est l’accentuation du vieillissement. La prise en charge de patients âgés en cancérologie devient donc une réalité quotidienne.

De nombreux types de cancer peuvent être observés chez le patient âgé. Les plus fréquents sont néanmoins les cancers du sein et de l’endomètre, les cancers de la prostate, les cancers de la sphère ORL, les cancers colorectaux et les cancers bronchiques [2]. La radiothérapie est l’une des principales armes utilisées dans le traitement du cancer. Elle est proposée chez 60 à 70 % des patients au cours de l’évolution du cancer, à visée curative (dans deux tiers des cas) ou palliative. Le nombre de patients âgés confiés à l’oncologue radiothérapeute apparaît donc de plus en plus important. À titre d’exemple, 181 patients de plus de 70 ans (22 %) et 80 de plus de 80 ans (10 %) ont été traités dans le service de radiothérapie de l’hôpital Georges-Pompidou de Paris en 2005.

Le but de cet article est de faire le point sur les indications et les aspects techniques de la radiothérapie externe propres à l’oncogériatrie. Ne seront pas abordées l’utilisation de la curiethérapie et de la radiothérapie métabolique, dont les indications sont beaucoup plus restreintes, et les données de la littérature très limitées chez le sujet âgé.

Données précliniques

L’effet de l’âge sur la toxicité radio-induite a été rapporté sur de multiples modèles animaux. Globalement, cette toxicité semble très peu dépendante du vieillissement mais liée à l’importance du volume irradié et à la dose par fraction [3, 4]. Par contre, les données concernant la radiosensibilité des tumeurs selon l’âge de l’hôte restent très parcellaires et souvent contradictoires selon le modèle considéré [5]. L’oxygénation des cellules tumorales décroîtrait avec l’âge de l’animal porteur [6].

Aspects techniques

Consultation initiale

La consultation initiale avec l’oncologue radiothérapeute fait le plus souvent suite à une décision de réunion multidisciplinaire où la stratégie thérapeutique globale a été déterminée. Il s’agit rarement d’une consultation d’annonce du cancer. Les objectifs essentiels de cette consultation sont d’une part de confirmer l’indication de radiothérapie après interrogatoire et examen du patient et, d’autre part, de l’informer des modalités pratiques et des effets indésirables potentiels. Jusqu’alors, proposer au patient de participer à un essai thérapeutique de radiothérapie était fort difficile, la plupart des essais n’incluant que des patients de moins de 70 ans. Cette consultation doit conduire à l’évaluation a priori de la faisabilité de l’irradiation en fonction de l’indice de performance, des comorbidités et de l’environnement psychosocial du patient. La dépression, le risque de chute, les troubles sensoriels, l’isolement social doivent être dépistés car une bonne prise en charge de ces troubles permet souvent une amélioration et ainsi de meilleures compliance et tolérance du traitement.

Cette évaluation peut être difficile, notamment chez les sujets très âgés et apparaissant fragiles de prime abord. L’avis conjoint d’un gériatre ou d’un oncogériatre est volontiers souhaitable. L’évaluation gériatrique peut ainsi permettre de dépister la fragilité et aider le radiothérapeute à adapter le traitement. La fragilité est définie comme une diminution des réserves physiologiques entraînant une moins bonne adaptation au stress, même minime, avec parfois des conséquences irréversibles. L’évaluation gériatrique utilise plusieurs tests validés pour permettre de mieux estimer l’état physiologique de la personne âgée et d’identifier les patients nécessitant une intervention préventive ou thérapeutique. Les activités de la vie quotidienne (ADL) sont nécessaires pour une autonomie de base ; elles incluent les transferts, la toilette, l’élimination, l’habillage et les repas. Les activités instrumentales de la vie quotidienne (IADL) sont nécessaires à une vie seule sans aide ; elles incluent la capacité de prendre les transports en commun, de gérer la prise médicamenteuse, de faire le ménage, de préparer à manger, d’utiliser le téléphone et de gérer son budget. La dépendance d’une de ces activités est associée à une augmentation de la mortalité à 2 ans et la nécessité d’instaurer des aides à domicile. Par ailleurs, l’évaluation de la fragilité physique est actuellement possible à partir d’une classification des paramètres de fragilité incluant : perte de poids involontaire supérieure à 10 % en 1 an, diminution de la force de serrement, épuisement rapide, difficultés à commencer un mouvement, ralentissement des mouvements. Cette classification est intéressante et simple mais elle ne prend pas en compte les comorbidités ni la situation sociale du patient.

Finalement, l’évaluation gériatrique n’est malheureusement pas standardisée ; elle est très longue et ainsi parfois difficilement applicable à tous les patients.

Position de traitement et systèmes de contention

Lorsque l’indication de radiothérapie est posée, la mise en route du traitement fait suite à une succession de procédures techniques visant à optimiser la précision et la reproductibilité de l’irradiation, notamment dans le cadre des irradiations conformationnelles. Le choix de la position de traitement doit être adéquat par rapport à la topographie de la tumeur. Chez le sujet âgé, certaines positions peuvent s’avérer impossibles comme le décubitus ventral souvent utilisé dans les cancers du rectum ou le défléchissement de la tête utile dans les atteintes cervicales des lymphomes hodgkiniens, le plus souvent en raison d’un défaut de mobilité et/ou de pathologies rhumatologiques associées. Une fois définie, la position de traitement doit être maintenue tout le long des séances et de façon identique d’une séance à l’autre.

Un système de contention est en règle conseillé, quel que soit l’âge du patient. Il peut être particulièrement utile chez le sujet âgé pour maintenir une position peu confortable. Par exemple, les contentions personnalisées en mousse de polyuréthane aident grandement au maintien des membres supérieurs relevés au-dessus de la tête requis lors de la radiothérapie des cancers bronchiques ou de l’œsophage inférieur. Le soin et le temps passé à la confection d’un système de contention, complété le cas échéant par divers accessoires d’immobilisation et de confort palliant la rigidité et la dureté de la table de traitement (coussins de dimensions préétablies, repose-genoux…), sont les garants d’une meilleure acceptabilité des séances et possiblement d’une meilleure observance.

Acquisition des données anatomiques

La radiothérapie conformationnelle est devenue un standard dans un grand nombre d’indications curatives. Elle repose avant tout sur l’acquisition des données anatomiques en position de traitement par un scanner permettant la réalisation d’une dosimétrie 3D à l’aide de logiciels adaptés. La problématique essentielle du scanner dosimétrique chez le sujet âgé est celui de l’injection de produits de contraste néphrotoxiques mais permettant une meilleure visualisation de la tumeur et des adénopathies tumorales. En effet, l’altération de la fonction rénale est inéluctable et les clairances observées volontiers inférieures à 50 ml/minute, clairances néanmoins sous-estimées par la formule de Cockcroft mal adaptée au sujet âgé [7]. Le bénéfice/risque doit donc être soigneusement évalué, notamment si se surajoute une néphropathie hypertensive ou diabétique, voire la prise conjointe de médicaments néphrotoxiques (biguanides par exemple).

Paramètres techniques : dose et fractionnement

Les deux questions venant à l’esprit dans la prise en charge en radiothérapie du sujet sont immanquablement : faut-il réduire la dose totale ? faut-il préférer un schéma hypofractionné ?

Le principe de réduction de dose, comme il peut se concevoir en pharmacologie en raison des modifications métaboliques liées à l’âge, apparaît très différent en radiothérapie. En effet, le choix de la dose est avant tout lié au type histologique de la tumeur et aux traitements éventuellement associés au premier rang desquels la chirurgie (radiothérapie exclusive ou pré/postopératoire). Après chirurgie, la dose est essentiellement fonction de la qualité de la résection (R0, R1, R2) et de la présence d’un envahissement ganglionnaire satellite.

De plus, pour de nombreuses tumeurs, il existe un effet-dose dont dépend le contrôle locorégional [8, 9]. À visée curative, il ne paraît donc pas licite d’envisager une réduction de dose. Ausili-Cefaro et al. [10] ont étudié de façon prospective à partir de 1994 le traitement par radiothérapie de 1 809 patients de plus de 70 ans dans le cadre du GROG (Geriatric Radiation Oncology Group) italien. Cinquante-sept pour cent étaient traités à visée curative par radiothérapie exclusive ou couplée à une chirurgie et/ou à une chimiothérapie. Les modalités de la radiothérapie ont été comparées à celles des patients plus jeunes et se sont avérées similaires sans toxicité rédhibitoire. Dans le groupe traité par radiothérapie exclusive, la dose moyenne prévue était de 58 Gy et la dose effectivement délivrée de 57,2 Gy. De même, en cas d’association avec la chirurgie et/ou la chimiothérapie, la dose moyenne prévue était de 52,5 Gy et la dose délivrée de 52 Gy. Des résultats comparables ont été publiés par Wasil et al. [11]. Dans une cohorte de 183 patients âgés de 80 à 98 ans, 226 traitements ont été réalisés entre 1991 et 1995, à visée curative dans la moitié des cas. Soixante-dix-sept pour cent ont été réalisés comme prévu (82 % des indications curatives et 73 % des indications palliatives). Des expériences identiques, certes limitées, ont même été rapportées chez des patients très âgés (≥ 90 ans) en bon état général [12].

Hors essai thérapeutique, l’hypofractionnement impliquant une forte dose par fraction est habituellement réservé aux situations palliatives. Il permet d’obtenir plus rapidement l’effet thérapeutique recherché (antalgique, décompressif, hémostatique…), le risque de toxicité tardive liée à l’augmentation de la dose par fraction étant théoriquement caduque en raison de l’espérance de vie limitée du patient. Si ces schémas hypofractionnés ont bien sûr toute leur place chez le sujet âgé en situation palliative, leur utilisation en situation curative fait débat. Leur justification repose essentiellement sur des considérations logistiques (voir infra), limitant les allers et venues, contrairement au fractionnement classique imposant 4 ou 5 séances hebdomadaires pendant plusieurs semaines en fonction de la dose totale requise. L’espérance de vie du patient, fonction de ses comorbidités, est donc à prendre en compte. Cela dit, certains schémas hypofractionnés, utilisant en règle une dose totale réduite apparaissent comparables au fractionnement classique en termes de contrôle local et de toxicité aiguë et tardive [13, 14]. Dans l’étude randomisée de Baillet et al. [15] incluant des cancers du sein de stades I-II et qui comparait fractionnement classique (45 Gy en 25 fractions) et hypofractionnement (23 Gy en 4 fractions et 17 jours) délivrés dans l’ensemble du sein après tumorectomie-curage suivi d’un complément d’irradiation du lit tumoral par curiethérapie, les résultats cosmétiques étaient comparables dans les deux bras ainsi que le taux de rechute locale. Des résultats prometteurs d’hypofractionnement ont aussi été publiés récemment dans le cancer de prostate [16], utilisant parfois de très fortes doses par fraction [17].

Nouvelles techniques prometteuses chez le sujet âgé

Elles permettent améliorations dosimétriques avec meilleure épargne des organes à risque et/ou simplifications logistiques du traitement. Elles sont pour l’instant en évaluation quels que soient les groupes d’âge considérés.

Radiothérapie conformationnelle avec modulation d’intensité (RCMI)

Il s’agit de la forme la plus aboutie de radiothérapie conformationnelle. Elle repose sur l’optimisation de la dosimétrie par planification inverse, notamment au niveau des organes à risque, rendue possible par variation de fluence en cours d’irradiation. Elle nécessite un plateau technique de radiothérapie performant avec collimateurs multilames, logiciels de dosimétrie appropriés, réseaux informatiques (systèmes record and verify), contrôles de qualité approfondis et une grande disponibilité de l’équipe de physique médicale. Elle est actuellement en développement, principalement dans le traitement des cancers prostatiques et de la tête et du cou mais n’est qu’exceptionnellement utilisée en routine. Son utilisation est le plus souvent discutée cas par cas. Elle semble particulièrement intéressante chez le sujet âgé dans l’optique d’une meilleure préservation des tissus sains visant à limiter les effets indésirables et donc à faciliter la tolérance de l’irradiation. Dans les cancers de prostate, outre les possibilités d’escalade de dose [18], certaines équipes étudient les possibilités de radiothérapie hypofractionnée accélérée [17]. Dans les cancers de la sphère ORL, la RCMI permet d’épargner le tissu salivaire parotidien et de diminuer très significativement le taux de xérostomie radio-induite. Or celle-ci est à l’origine de mycoses et de dénutrition d’installation rapide et souvent sévères chez le sujet âgé [19].

Asservissement respiratoire

Les mouvements respiratoires sont à l’origine d’une imprécision dans le contourage des volumes d’intérêt. De plus, ils imposent une augmentation des marges de sécurité, augmentant ainsi la quantité de tissu sain péritumoral irradié. Dans le cadre des cancers bronchiques, le risque de pneumopathie radique est directement corrélé à la quantité de parenchyme pulmonaire irradié (V20, volume irradié à ≥ 20 Gy) [20]. Divers systèmes sont actuellement disponibles pour limiter l’impact des mouvements respiratoires [21]. Les systèmes de blocage respiratoire volontaire peuvent paraître d’utilisation complexe chez le sujet âgé car ils nécessitent le maintien de plusieurs apnées de courte durée à chaque séance. De plus, l’embout buccal du spiromètre s’adapte souvent mal aux patients édentés. Enfin, ces techniques, requérant une collaboration étroite entre techniciens et patients, sont inadaptées aux patients mal-voyants et/ou mal-entendants. Lorsque le blocage respiratoire n’est pas possible, le système real-time position management (RPM, Varian®) permet cependant de limiter l’impact de la respiration et est utilisable chez tous les patients sans effort particulier.

Radiothérapie en conditions stéréotaxiques (Cyberknife®)

Cette technique fait appel à un accélérateur miniaturisé de 6 mV monté sur un bras robotisé, guidé en temps réel par un système d’imagerie basé sur des tubes de rayons X disposés en position fixe dans la salle de traitement [22]. Il permet la réalisation de traitements de stéréotaxie radiochirurgicale de haute précision, notamment dans les tumeurs spinales ; mais des études de phases I-II ont déjà été publiées dans des localisations tumorales extraneurologiques comme les cancers pancréatiques, bronchiques et prostatiques. Les premiers appareils sont en cours d’installation en France et leur utilisation est très prometteuse chez le sujet âgé en raison de leur haute précision d’une part et de l’utilisation de schémas très hypofractionnés d’autre part. Comme décrit plus haut, cet hypofractionnement prend tout son sens chez le sujet âgé. Certaines études, dans les cancers bronchiques de stades I-II, sont effectuées avec une fraction unique de 30 Gy sans complication sévère [23].

Aspects logistiques

Ils sont à prendre en compte lors de la consultation initiale et peuvent être revus dans le cadre des réunions/consultations de soins de support et lors de la consultation auprès du technicien de radiothérapie si il existe. Leur sous-estimation peut rapidement engendrer un défaut d’observance de la part du patient préjudiciable au pronostic oncologique. Par ailleurs, au sein des services de radiothérapie, l’organisation de la planification quotidienne des séances doit tenir compte si besoin d’un temps supplémentaire de mise en place pour les patients âgés peu autonomes (difficultés pour se mouvoir, se déshabiller…).

Choix du centre de radiothérapie, transports

En dehors de pathologies rares et/ou de recours à une technique particulière non routinière, il importe que le patient âgé soit traité à proximité de son lieu de vie de façon à limiter le temps de transport. Les modalités de transport doivent être envisagées d’emblée et les frais engendrés sont pris en charge par la caisse de sécurité sociale de l’assuré dans le cadre des affections de longue durée.

Hospitalisation, maintien à domicile

Le maintien à domicile doit être privilégié. En effet, pour une irradiation délivrée en fractionnement classique sur plusieurs semaines, l’hospitalisation s’avère très déstructurante chez le sujet âgé, source de désorientation, voire de dépression (syndrome de glissement) [24]. Des aides au maintien à domicile doivent être mises en place dans le cadre des soins de support dès le début du traitement. La consultation hebdomadaire avec l’oncologue radiothérapeute permet de faire le point sur la viabilité de cette organisation, voire de la renforcer par une hospitalisation à domicile et les conseils conjoints du gériatre.

Aspects cliniques

Comorbidités, indice de performance

Il importe d’évaluer et de distinguer les altérations physiologiques liées à l’âge des comorbidités vraies et du retentissement du cancer sur l’état général du patient.

Les altérations physiologiques liées à l’âge, quoique inéluctables, sont très variables d’un patient à l’autre et d’une fonction à l’autre pour un même patient, volontiers difficiles à évaluer avec précision [25]. En revanche, les comorbidités doivent être soigneusement recherchées avant l’établissement de la stratégie thérapeutique globale du cancer. Les troubles cognitifs peuvent être détectés par le minimental status (MMS). En effet, la présence de troubles de la mémoire est souvent prédictive d’une moins bonne tolérance au traitement et d’une augmentation de la mortalité. Différentes échelles d’évaluations gériatriques sont actuellement disponibles, comme l’échelle CIRS-G (cumulative index rating scale-geriatric). L’utilisation du score de Charlson peut être d’une aide précieuse. Il précise l’espérance de vie restante du patient en fonction des pathologies associées au cancer [26]. Une comorbidité notable est retrouvée chez plus de 50 % des patients atteints de cancer et âgés de plus de 60 ans [27]. La plus forte prévalence de comorbidité est retrouvée chez les patients atteints de cancer bronchique et la plus faible chez les femmes ayant un cancer du sein [28]. Les résultats cancérologiques chez ces patients sont très mal connus, l’âge et l’existence de comorbidités les excluant doublement des essais thérapeutiques [29]. Si l’association âge plus comorbidités fait volontiers récuser la chirurgie, certaines études montrent de façon surprenante que le recours à la radiothérapie serait lui aussi moins fréquent que pour des patients plus jeunes [27, 30]. Les interactions entre radiothérapie et comorbidités sont globalement de deux ordres :

  • 1) la pathologie associée rend techniquement impossible la radiothérapie. C’est le cas des patients atteints de démence ou de maladie de Parkinson sévère pour lesquels l’immobilité requise pendant la séance est impossible.
  • 2) la radiothérapie aggrave de façon inacceptable la pathologie associée. Ces situations sont très fréquentes. À titre d’exemple, on peut citer la radiothérapie thoracique chez les patients présentant une bronchopneumopathie chronique obstructive sévère (BPCO).

L’indice de performance est un facteur pronostique majeur en cancérologie, quel que soit l’âge du patient. Chez le patient jeune, il est en règle lié à l’extension et à la gravité de la maladie cancéreuse. Chez le sujet âgé ayant des pathologies associées, ses échelles (OMS, ECOG, Karnofsky) sont souvent mal adaptées car basées sur l’activité physique et la durée de l’alitement journalier. En effet, un patient âgé ayant une arthrose évoluée peut avoir peu d’activité physique en ayant un état général satisfaisant permettant la réalisation de la radiothérapie. L’évaluation de l’indice de performance demande donc une attention particulière avant et pendant le traitement. Yamazaki et al. [31] ont observé davantage d’altération de l’indice de performance chez les sujets âgés (≥ 80 ans) traités par radiothérapie à visée palliative que chez ceux traités à visée curative, remettant en cause l’indication même de radiothérapie palliative chez ces patients.

Traitements cancérologiques associés

La radiothérapie doit être intégrée à la stratégie thérapeutique globale qui peut comporter chirurgie, chimiothérapie, hormonothérapie ou thérapies ciblées. La prise en compte des comorbidités et de l’indice de performance comme discutés ci-dessus s’adresse en fait au schéma thérapeutique dans son ensemble, en sachant que les effets indésirables des différents traitements s’additionnent, voire se potentialisent.

Soins de support

Ils doivent être envisagés d’emblée et réévalués lors de la consultation hebdomadaire en cours de traitement avec le radiothérapeute. La surveillance du poids et de l’état nutritionnel reste une priorité. Les compléments alimentaires doivent être largement utilisés, en respectant les régimes induits par la radiothérapie (sans résidu, sans lactose…) et/ou préexistants (diabétique, sans sel…) et en s’aidant volontiers de la consultation de diététique. Si les apports oraux restent insuffisants, le recours à une alimentation entérale ou, plus volontiers, parentérale par le biais d’une hospitalisation à domicile doit être mis en œuvre sans retard. L’apparition d’une déshydratation, souvent multifactorielle (nausées, vomissements, diarrhées iatrogènes, perte de la sensation de soif, prise de diurétiques…) peut engendrer d’autres complications : chutes par hypotension, troubles du rythme par hypokaliémie, etc. La correction de l’anémie doit être prise en compte le plus tôt possible par la prescription d’érythropoïétine. Hormis son impact potentiel sur l’efficacité de la radiothérapie, l’anémie peut aggraver une cardiopathie ischémique et le pronostic fonctionnel des patients insuffisants respiratoires.

Principales indications et résultats

Cancer bronchique

Sur le plan technique, les irradiations thoraciques doivent prendre en compte scrupuleusement les organes à risque que constituent le poumon, le cœur et l’œsophage. L’irradiation peut être compliquée par la présence d’un pacemaker qui ne doit pas être irradié. Cela dit, la présence de rayonnement électomagnétique est source éventuelle de dysfonctionnement et ce, quelle que soit la topographie de l’irradiation ; le pacemaker doit donc être régulièrement vérifié par le cardiologue.

De nombreuses études ont démontré que la radiothérapie était faisable chez les sujets âgés atteints d’un cancer bronchique. Dans une revue portant sur 1 208 patients traités par radiothérapie à visée curative dans le cadre de 6 essais de l’EORTC, Pignon et al. [32] ne retrouve aucun effet de l’âge sur le taux d’œsophagite, de pneumopathie radique ni sur l’indice de performance. Seule la perte de poids semble plus importante dans le sous-groupe de patients âgés de plus de 80 ans. Pour Hayakawa et al. [33] qui rapportent une série de 97 patients âgés de plus de 75 ans traités par radiothérapie exclusive (60 Gy en 6 semaines, stades I-IIIB), une altération de l’indice de performance est observée chez seulement 5 % des patients de 75-79 ans et 8 % des 80 ans et plus, rendant tout à fait acceptable l’indication de radiothérapie À l’inverse, dans une revue portant sur 246 patients traités par radiochimiothérapie, Schild et al. [34] mentionnent une toxicité supérieure (myélosuppression, pneumopathie radique) chez les patients de plus de 70 ans mais sans retentissement sur la survie. Dans un essai de phase III associant cisplatine-étoposide et comparant radiothérapie normofractionnée à un schéma bifractionné dans les cancers à petites cellules, le même auteur signale que les patients de plus de 70 ans ont une perte de poids et une altération de l’indice de performance significativement plus importantes que les patients plus jeunes mais là encore sans effet sur la survie [35]. L’association d’une chimiothérapie à l’irradiation, bien que devenue le standard du traitement des cancers bronchiques inopérables, est à envisager avec précaution chez les patients âgés fragiles en raison de sa toxicité aiguë très nettement supérieure à celle de la radiothérapie exclusive. Dans l’ensemble de ces essais, les doses aux organes à risque ne sont pas précisées (V20 pulmonaire, longueur d’œsophage irradiée…), pouvant expliquer les différences de tolérance observées. Pour Pergolizzi et al. [36], une irradiation en involved field pourrait se justifier chez les patients les plus âgés et/ou ayant un score de Charlson d’au moins 2 [36].

Cancer du sein

Les questions propres à la radiothérapie mammaire chez la femme âgées sont : peut-on éviter cette radiothérapie après chirurgie ? doit-on adapter les volumes d’irradiation ? De nombreux essais randomisés ont démontré que la radiothérapie adjuvante après chirurgie conservatrice diminuait de façon significative le taux de récidive locale dans les formes infiltrantes et dans les formes intracanalaires, qu’il y ait ou non un envahissement ganglionnaire. Dans les formes infiltrantes, la dose de radiothérapie est de 50 Gy en 5 semaines dans l’ensemble du sein suivi d’un complément d’irradiation au niveau du lit tumoral. Mais chez la femme de plus de 60 ans, l’intérêt du complément disparaît [37]. Par ailleurs, des essais comparant radiothérapie + tamoxifène à tamoxifène seul après chirurgie conservatrice d’une tumeur hormonosensible chez les patientes de 70 ans et plus ont été récemment publiés ; ils démontrent un taux plus élevé de récidives locales dans le bras tamoxifène exclusif sans impact sur la survie [38, 39]. Si les radiations ionisantes s’avèrent nécessaires pour un contrôle local optimal, l’observance de la radiothérapie est médiocre chez la femme âgée ayant plusieurs comorbidités associées [40], à l’origine des techniques d’irradiation partielle du sein. Celles-ci sont en cours d’évaluation ; elles regroupent notamment la curiethérapie à haut débit de dose utilisant de nouveaux systèmes comme le Mammosite®, la radiothérapie conformationnelle hypofractionnée du lit tumoral ou l’irradiation peropératoire par rayons X de basse énergie (système Targit®) ou par électrons (système Eliot®). Cette dernière est proposée aux patientes de plus de 70 ans ayant une tumeur de moins de 2 cm sans atteinte du ganglion sentinelle dans le cadre d’un essai de phase II conduit au centre de lutte contre le cancer de Montpellier.

L’irradiation des aires ganglionnaires doit être décidée avec précaution. Celle de la chaîne mammaire interne peut être source de complications cardiaques, bien que l’utilisation systématique d’électrons et d’une dosimétrie précise sur coupes tomodensitométriques minimise ce risque [41]. De même, l’irradiation de l’aisselle favorise le risque de lymphœdème du membre supérieur, notamment après chirurgie ganglionnaire. Ces lymphœdèmes peuvent s’avérer très handicapants chez la femme âgée utilisant cannes ou béquilles pour se déplacer.

Enfin, la radiothérapie, éventuellement hypofractionnée, peut être une alternative la chirurgie mammaire en cas de contre-indication à l’anesthésie, notamment en association à l’hormonothérapie [42, 43].

Cancers pelviens

Ils regroupent les cancers utérins, vésicoprostatiques et rectaux, très souvent traités par radiothérapie exclusive ou non. Les cancers prostatiques sont au premier plan, l’âge médian au diagnostic étant de 72 ans et son incidence de l’ordre de 1 200 cas pour 100 000 après 75 ans. Sur le plan technique, la présence d’une prothèse de hanche, de densité élevée, doit être prise en compte dans la dosimétrie. Dans l’ensemble de ces localisations, les organes à risque sont avant tout l’intestin grêle et le rectum, la vessie et les têtes fémorales. Les complications radiques aiguës sont fréquentes à partir d’une dose de 20-30 Gy, à type de pollakiurie, brûlures mictionnelles, ténesmes, faux besoins et diarrhée. Les complications tardives sont devenues plus rares depuis le développement de la radiothérapie conformationnelle ; elles sont bien documentées dans la littérature mais sans mention de l’effet de l’âge. Pignon et al. [43] ont évalué de façon rétrospective la tolérance aiguë et tardive de l’irradiation pelvienne chez le sujet âgé à partir de 9 essais de l’EORTC regroupant 1 619 patients (tumeurs utérines, du rectum, du canal anal, de la prostate et de la vessie). Pour des résultats en survie comparables aux cohortes plus jeunes, sauf peut-être pour les tumeurs du rectum plus défavorables (p = 0,004), le risque de nausées-vomissements et la détérioration de l’indice de performance sont significativement plus fréquents chez les sujets plus jeunes ; les complications urinaires aiguës et l’ensemble des complications tardives ne sont pas influencées par l’âge. Pour les cancers de la prostate, la radiothérapie n’est pas systématique ; l’attitude thérapeutique chez le sujet âgé repose en premier lieu sur l’espérance de vie au diagnostic. Si celle-ci est inférieure à 10 ans, une simple surveillance sera proposée aux patients asymptomatiques ayant une tumeur T1-T2 et une hormonothérapie exclusive sera discutée pour les stades T3 et/ou lors de l’apparition de symptômes. Pour une espérance de vie de plus de 10 ans, la stratégie thérapeutique rejoint celle des patients plus jeunes, la radiothérapie s’adressant avant tout aux tumeurs T3. Geinitz et al. [44] ont comparé les résultats et la tolérance d’une irradiation conformationnelle à 70 Gy chez des patients de plus de 75 ans à une cohorte plus jeune traitée selon les mêmes modalités pendant la même période (1994-2000). Aucune différence en termes d’effets indésirables aigus et tardifs n’a été observée et la survie à 4 ans sans récidive biologique était de 76 % dans le groupe âgé et de 61 % dans le groupe plus jeune avec une bonne comparabilité des groupes en termes pronostiques (p = 0,042) ; cette étude récente corrobore des essais plus anciens n’utilisant pas ou que partiellement des modalités conformationnelles [45].

Cancers de la tête et du cou

Les cancers de la sphère ORL peuvent rapidement retentir sur l’état général du sujet âgé, notamment en cas d’odynophagie ou de dysphagie, source de dénutrition, voire de déshydratation, rapide. Dans ce type de tumeurs, la radiothérapie est une arme thérapeutique majeure, remplaçant volontiers la chirurgie souvent mutilante. Les modalités pratiques (fractionnement, association à une chimiothérapie…) requièrent une évaluation gériatrique soigneuse avant la mise en route du traitement [46]. En effet, la tolérance de ce type d’irradiation est souvent médiocre en raison de la mucite, de la xérostomie radio-induite et des mycoses secondaires. La xérostomie peut être réduite par l’utilisation de RCMI épargnant les parotides [19] ou par celle d’amifostine comme radioprotecteur. Cependant, l’amifostine, administrée par voie intraveineuse avant chaque séance d’irradiation, alourdit le traitement quotidien et n’est pas dénuée d’effets indésirables [47]. Dans le même esprit que pour ses études précédentes, Pignon et al. [48] ont évalué survie et toxicité chez 1 589 patients inclus dans les essais de radiothérapie exclusive de la sphère ORL dans le cadre de l’EORTC. Aucune différence en termes de survie, de mucite, de perte de poids de plus de 10 % et de séquelles tardives n’a été observée en fonction de l’âge ; seule la toxicité fonctionnelle aiguë a été significativement plus importante chez les patients les plus âgés. Dans l’ensemble de ces études, il n’est cependant pas mentionné les comorbidités ni les fragilités particulières des patients investigués. Par contre, la toxicité des associations radiochimiothérapie, standard des formes localement avancées, est significativement plus importante que celle observée lors d’une irradiation exclusive et peut-être rédhibitoire chez le patient âgé fragile [49]. De même, si la méta-analyse de Bourhis et al. [50] démontre l’intérêt d’une irradiation hyperfractionnée par rapport à une irradiation normofractionnée chez les patients de moins de 50 ans, ce bénéfice disparaît au-delà, voire s’inverse, chez les patients de plus de 70 ans.

Quant aux tumeurs cérébrales, plusieurs études ont démontré la faisabilité d’une irradiation hypofractionnée sans différence significative en termes de survie ou de complications en comparaison avec une radiothérapie normofractionnée [51]. Récemment, une étude de phase III a comparé soins de support et radiothérapie classique à 50 Gy chez 85 patients de plus de 70 ans en bon état général porteurs d’un glioblastome ou d’un astrocytome de haut grade. Les médianes de survie étaient respectivement de 29,1 et 16,9 semaines, p = 0,002) mais sans différence en termes de qualité de vie [52]. La décision de radiothérapie ne doit donc pas être systématique mais se discuter cas par cas.

Cancers cutanés (baso et spinocellulaires)

Ce sont des tumeurs fréquentes chez le sujet âgé, représentant 20 % des cancers de l’homme et 10 % des cancers de la femme au-delà de 65 ans. Si la chirurgie a une place de choix dans leur prise en charge thérapeutique, la radiothérapie (contacthérapie ou électronthérapie) est volontiers proposée chez le sujet âgé. Le niveau de dose et le fractionnement (classique, 1 à 3 fractions hebdomadaires…) dépendent de la topographie et de la taille de la lésion. Une curiethérapie à l’iridium à bas débit de dose peut aussi être proposée, notamment pour les lésions péri-orificielles du visage.

Conclusion

La radiothérapie est une arme thérapeutique majeure dans le traitement des cancers. Les sujets âgés doivent en bénéficier au même titre que les plus jeunes car la tolérance aiguë et tardive reste tout à fait acceptable chez ces patients sous réserve d’une surveillance régulière adéquate et d’une évaluation gériatrique soigneuse avant la mise en route du traitement. Devant le vieillissement de la population dans les contrées occidentales et l’incidence des cancers, l’intégration des oncogériatres dans la décision multidisciplinaire devient indispensable [53].

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