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Chimiothérapie et toxicité rénale


Bulletin du Cancer. Volume 95, 96-103, FMC Oncogériatrie, Formation SFC

DOI : 10.1684/bdc.2007.0544

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Vincent Launay-Vacher, Corinne Isnard-Bagnis, Nicolas Janus, Svetlana Karie, Gilbert Deray , Service de néphrologie, hôpital de la Pitié-Salpêtrière, 83, boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris, France.

Résumé : Les médicaments utilisés dans le traitement des cancers présentent des profils de tolérance rénale différents. Parmi les médicaments anticancéreux présentant une potentielle toxicité rénale, les dérivés du platine, le méthotrexate et la gemcitabine sont les mieux connus. Les mécanismes de leur toxicité rénale et les éventuelles méthodes de prévention sont présentés dans cet article. Les médicaments anti-angiogéniques, récemment commercialisés ou en cours de développement présentent également des interactions potentielles avec le rein. En règle, l’optimisation de la tolérance rénale des chimiothérapies anticancéreuses passe par une évaluation appropriée de la fonction rénale des patients, avant et au cours des traitements, à chaque cure en général. Cette évaluation de la fonction rénale doit être réalisée à l’aide des formules de Cockcroft-Gault et/ou aMDRD, la seule valeur de la créatininémie n’étant pas un indice fiable de la fonction rénale réelle. Lorsque la fonction rénale est anormale, une adaptation posologique doit être appliquée, améliorant ainsi la tolérance rénale, mais aussi extrarénale (hématologique par exemple), en réduisant le risque de surdosage médicamenteux chez des patients chez lesquels l’élimination des médicaments est altérée.

Mots-clés : chimiothérapie, platines, méthotrexate, gemcitabine, anti-angiogéniques, tolérance rénale

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Vincent Launay-Vacher, Corinne Isnard-Bagnis, Nicolas Janus, Svetlana Karie, Gilbert Deray

Service de néphrologie, hôpital de la Pitié-Salpêtrière, 83, boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris, France

Article reçu le 30 Novembre 2006, accepté le 19 Novembre 2007

La prise en charge des patients cancéreux est devenue celle de malades au long cours grâce à l’efficacité sans cesse améliorée des thérapeutiques disponibles dans le traitement des cancers : chimiothérapies anténéoplasiques et thérapies ciblées. Aux côtés des progrès réalisés pour optimiser l’efficacité de l’observance des patients au traitement, les questions de la tolérance et de la toxicité médicamenteuse sont devenues un problème majeur. La toxicité rénale de ces thérapeutiques peut être le résultat de modifications hémodynamiques, d’atteintes parenchymateuses et/ou d’obstruction des voies excrétrices. De plus, les anomalies rénales mineures de type altérations fonctionnelles tubulaires (anomalies acidobasiques et électrolytiques), anomalies du sédiment urinaire (hématurie), habituellement associées aux thérapeutiques anticancéreuses, sont souvent sous-estimées. Ainsi, l’incidence réelle de la néphrotoxicité des médicaments anticancéreux est difficile à déterminer. La plupart des épisodes de dysfonction rénale aiguë sont réversibles avec retour à la fonction rénale basale quand le traitement est arrêté. Cependant, des lésions rénales chroniques existent conduisant à une insuffisance rénale fixée ou une protéinurie prolongée. Ainsi, toute défaillance rénale peut contre-indiquer l’utilisation temporaire ou définitive d’une chimiothérapie chez un patient donné ou necessiter une adaptation posologique ou la mise en place de certaines mesures spécifiques. De plus, chez le patient insuffisant rénal chronique, l’incidence des cancers est significative (jusqu’à 6,7 %) et potentiellement plus élevée que chez le patient à fonction rénale normale, même si ces données restent à préciser [1, 2].

L’atteinte rénale la plus fréquente au cours du traitement anticancéreux est l’insuffisance rénale aiguë (IRA) caractérisée par une élévation rapide de la créatininémie. L’IRA peut survenir au bout d’une semaine ou plus, particulièrement si le patient a continué le traitement après le début des symptômes. La présence d’une protéinurie élevée (supérieure à 2 g/j) ou à faible taux mais associée à une hématurie microscopique orientera vers une origine glomérulaire de l’atteinte rénale. L’hypertension artérielle prédomine au cours du syndrome glomérulaire ou vasculaire. Ces complications surviennent le plus souvent chez les personnes âgées qui sont à haut risque mais l’évolution fatale reste inhabituelle. Cependant, tout patient présentant une fonction rénale de base altérée, quels que soient le degré d’altération et la sévérité de l’insuffisance rénale, est à risque de toxicité iatrogène, rénale et systémique, en particulier pour les médicaments anticancéreux, dont l’index thérapeutique est étroit. Ces patients présentant une insuffisance rénale de base sont nombreux. Ainsi, l’étude Irma (insuffisance rénale et médicaments anticancéreux), récemment publiée, a montré que la fréquence d’une insuffisance rénale chronique dans une population de 4 684 patients atteints d’une tumeur solide issus de 15 services d’ontologie en France métropolitaine variait globalement de 50 à 60 % (exactement 52,9 à 57,4 %) [2].

Seuls 7,2 % des patients présentaient une créatininémie élevée, confirmant que la créatininémie seule est un mauvais index de la fonction rénale et qu’une évaluation de celle-ci à l’aide de l’une ou l’autre des deux formules recommandées est indispensable (figure 1). Les principaux mécanismes impliqués dans la toxicité rénale des médicaments anticancéreux sont synthétisés dans le tableau 1.

Les sels de platine

Le cisplatine et ses analogues, le carboplatine et l’oxaliplatine, sont parmi les médicaments anticancéreux les plus utilisés, notamment contre divers types de cancer (poumon, testicule, ovaire, col utérin, endomètre, laropharynx, vessie, côlon et rectum) [3, 4]. Dans une méta-analyse portant sur des études cliniques randomisées en phases II et III comparant une chimiothérapie palliative de première ligne avec ou sans sels de platine et incluant 7 633 patients, D’Addario et al. [5] rapportent une néphrotoxicité deux fois plus importante dans le groupe sel de platine. La néphrotoxicité est ainsi l’inconvénient majeur du traitement par cisplatine.

Le cisplatine

L’IRA aux platines, dose-dépendante, est principalement observée pour des doses supérieures à 50 mg/m2. Son incidence augmente avec le nombre de cures réalisées [6]. Elle est très nettement favorisée par l’usage concomitant d’autres traitements néphrotoxiques. Les facteurs de risque de l’IRA au cisplatine sont essentiellement la déshydratation, l’association aux produits de contraste iodés ou à d’autres traitements néphrotoxiques, le mode d’administration (mieux toléré en perfusion continue que sous forme de bolus intraveineux) ou un traitement antérieur par le cisplatine. Elle est largement favorisée par l’administration de cisplatine en hôpital de jour chez les patients qui, s’ils bénéficient d’une hydratation satisfaisante avant et durant la perfusion du cisplatine, présentent souvent des troubles digestifs 24 ou 48 heures après leur sortie alors qu’ils sont dans l’impossibilité de maintenir une hydratation satisfaisante par voie orale du fait des nausées et des vomissements. L’atteinte rénale secondaire au cisplatine se présente habituellement comme une IRA à diurèse conservée, de profil tubulo-interstitiel et en règle générale réversible [7]. L’apparition d’une atteinte tubulaire attestée par l’existence d’une enzymurie et d’une hypomagnésémie sévère, qu’il faut systématiquement rechercher et compenser, d’une faible protéinurie de type tubulaire et/ou d’un trouble de la concentration des urines précèdent l’altération de la filtration glomérulaire. En effet, les fortes doses de cisplatine induisent une nécrose des cellules tubulaires épithéliales alors que les faibles doses détruisent les cellules épithéliales par apoptose [8]. Dans les études antérieures, plus de 70 % des patients traités par le cisplatine développaient une IRA. L’hydratation agressive par du sérum physiologique a permis de réduire cette néphrotoxicité d’environ 50 %. En effet, actuellement il est rapporté que seuls 42 % des patients traités par de fortes doses de cisplatine développent une néphrotoxicité [9]. Il faut noter que l’atteinte rénale liée au cisplatine peut être irréversible même en l’absence d’insuffisance rénale préalable et ce, malgré une hydratation correcte [10].

Le cisplatine est un médicament très lié aux protéines et dont la demi-vie d’élimination plasmatique est de 50 à 60 minutes pour le platine libre. L’élimination est rénale à 90 % avec une phase initiale rapide de 15 à 20 % de la dose en 4 heures puis une phase latente à 70 % de la dose. La prescription du cisplatine doit donc être adaptée à la fonction rénale [11] (tableau 2).

Chez les patients âgés, le rapport bénéfice/risque du traitement par cisplatine doit être soigneusement évalué et le traitement évité si le bénéfice au plan carcinologique semble très inférieur aux risques toxiques (néphrotoxicité et autres toxicités). Chez le patient en hémodialyse, il est en règle générale conseillé d’éviter la prescription du cisplatine. Cependant, un cas a été rapporté de l’utilisation de cisplatine à la posologie de 25 mg/m2 pendant 3 jours chez un patient hémodialysé avec une tolérance et une efficacité clinique après 2 cures jugées satisfaisantes par les auteurs [12]. Il n’existe aucune donnée dans la littérature concernant les patients en dialyse péritonéale. L’hydratation par le sérum physiologique reste la base du traitement préventif de la néphrotoxicité lors de l’utilisation du cisplatine. Selon le poids du patient et l’état de ses fonctions cardiaques et rénales, une perfusion de 2 L de sérum physiologique toutes les 12 à 24 heures avant le traitement et au moins 24 heures après permet de minimiser les lésions rénales dues à l’usage du cisplatine. L’objectif de l’hydratation est de maintenir au moins une diurèse de 125 mL/h (1,7 L/m2/24 h) [13, 14]. De plus, les traitements anti-émétiques efficaces doivent être administrés concomitamment pour minimiser la déplétion hydrique. L’hydratation intraveineuse par du sérum physiologique devrait dans l’idéal être maintenue au moins 3 jours après l’arrêt du cisplatine. La prévention de la néphrotoxicité du cisplatine peut également être réalisée par l’apport d’amifostine, triphosphate inorganique apportant un radical thiol qui est susceptible de diminuer la toxicité du cisplatine de manière sélective dans le tissu normal sans altérer ses propriétés anticancéreuses [15]. De plus, une supplémentation en magnésium est nécessair, d’autant plus s’il existe une déplétion magnésique qui potentialise la néphrotoxicité du cisplatine. Cependant, chez certains patients, malgré l’hydratation salée agressive et la supplémentation magnésique, le risque d’insuffisance rénale persiste.

Ainsi, d’autres dérivés du platine peuvent être utilisés, comme le carboplatine ou l’oxaliplatine. Le lipoplatine, une formule liposomale nouvelle qui aurait une activité antitumorale équivalente à celle du cisplatine, est actuellement en cours de développement. Des syndromes hémolytiques et urémiques ont été, plus rarement, rapportés avec le cisplatine [16].

Tableau 1 Mécanismes impliqués dans la toxicité rénale des anticancéreux

Mécanisme physiopathologique impliqué

Classe thérapeutique ou médicament

Insuffisance rénale fonctionnelle

Tous les anticancéreux induisant vomissements et diarrhée (cisplatine, cyclophosphamide)

Hypoperfusion rénale par atteinte hémodynamique

Interleukine 2 (par fuite capillaire)

Glomérulopathie

Adriamycine, mitomycine

Toxicité tubulaire directe

Cisplatine, méthotrexate, immunoglobulines intraveineuses, ifosfamide

Obstruction intratubulaire par précipitation du médicament ou de ses métabolites

Méthotrexate

Syndrome hémolytique et urémique

Mitomycine, 5-fluoro-uracile, gemcitabine

Anomalie du bilan de l’eau-hyponatrémie

Vincristine

Insuffisance rénale chronique par néphropathie interstitielle chronique (avec ou sans nécrose papillaire)

Nitroso-urées

Néphropathie immunoallergique

Cisplatine, interféron, cytosine arabinoside



Tableau 2 Adaptation de la posologie du cisplatine à la fonction rénale

Clairance de la créatinine (mL/min)

Posologie

> 60

50 à 120 mg/m2 toutes les 3 à 6 semaines

60-30

25 à 60 mg/m2 toutes les 3 à 6 semaines

30-15

25 à 60 mg/m2 toutes les 3 à 6 semaines

< 15 et HD

25 mg/m2

Le carboplatine

Il s’agit d’une molécule très liée aux protéines dont l’élimination rénale s’effectue sous forme inchangée, 95 % de la dose administrée étant excrétée avant la 25e heure. Le carboplatine est moins néphrotoxique que le cisplatine. Néanmoins, il a été rapporté des cas de toxicité rénale au carboplatine, notamment à fortes doses (supérieures à 1 500-2 000 mg/m2) où l’incidence peut atteindre 29 % avec 8 % de patients hémodialysés [17, 18]. Les mesures de prévention sont donc absolument indispensables avant l’utilisation de cette thérapeutique. Les formules de Calvert [19] et de Chatelut [20] permettent de déterminer la dose totale de carboplatine à administrer à un patient en fonction de l’aire sous la courbe désirée (AUCcible), qui représente l’efficacité attendue, et de la clairance du platine, rénale (DFG – débit de filtration glomérulaire) et extrarénale.

Chez le patient insuffisant rénal chronique, une hydratation par sérum physiologique doit également être assurée, surtout avec une dose supérieure à 800 mg/m2. Le carboplatine est nettement moins émétisant que le cisplatine, ce qui doit probablement contribuer à sa moindre toxicité.

L’oxaliplatine

L’oxaliplatine est un autre dérivé du platine pour lequel il n’existe pas de données dans la littérature permettant de préciser clairement la néphrotoxicité. Il a été cependant rapporté deux cas de nécrose tubulaire aiguë secondaire à son utilisation [21, 22]. Sa demi-vie d’élimination terminale, qui est de 25 heures, est augmentée chez l’insuffisant rénal mais il n’est néanmoins pas nécessaire de diminuer la dose administrée chez les patients dont la clairance de la créatinine est supérieure à 15 mL/min, d’après les données disponibles dans la littérature [11] (tableau 3).

Tableau 3 Adaptation de la posologie de l’oxaliplatine à la fonction rénale

Clairance de la créatinine (mL/min)

Posologie

> 60

85 mg/m2 toutes les 2 semaines

60-30

85 mg/m2 toutes les 2 semaines

30-15

85 mg/m2 toutes les 2 semaines

< 15 et HD

ND

La carmustine et la lomustine

La carmustine (BCNU) et la lomustine (CCNU) sont des médicaments anticancéreux utilisés dans le traitement des tumeurs cérébrales, du myélome multiple et des lymphomes hodgkiniens ou non hodgkiniens, en association avec d’autres traitements. La BCNU [1,3bis[2-chloroéthyl]1-nitrosourée] peut être utilisée seule ou en association avec d’autres traitements anticancéreux, dont la CCNU [1-[2chloroéthyl]-3[cyclohexyl]-1-nitrosourée] ou la méthyl-CCNU [1[2chloroéthyl]-3[-[4-méthyl cyclohexyl]-1-nitrosourée].

La carmustine est métabolisée en un dérivé N-nitroso qui est sécrété par les cellules tubulaires rénales. Il a été suggéré qu’il est pharmacologiquement actif et que, à de fortes concentrations, il peut générer un composé méthylé actif, potentiellement responsable de sa néphrotoxicité [23]. Soixante à 70 % de la dose sont excrétés dans les urines des 96 heures et 6 à 10 % sous forme de CO2 par voie pulmonaire. On ne retrouve pas de médicament inchangé dans les urines, suggérant que sa toxicité rénale est essentiellement due à ses métabolites.

La toxicité rénale de la carmustine et de la lomustine a été initialement observée dans les essais de développement précliniques de ces médicaments [23]. Dans les premiers essais avec la carmustine, 10 % des patients présentaient des élévations inexpliquées de l’urée plasmatique, mais aucun effet secondaire rénal sévère n’avait été noté [24]. Cependant, plusieurs cas de toxicité rénale avec la lomustine notamment, rapportés par la suite ont remis en question cette notion de bonne tolérance rénale [25-29]. Schacht et al. ont ensuite rapporté une série de cas d’insuffisances rénales chez des patients traités depuis plus d’un an [30]. Ces patients avaient reçu un minimum de 6 cures à une posologie usuelle (200 mg/m2 toutes les 8 semaines). Dix-huit d’entre eux avaient développé une insuffisance rénale notée sur une élévation de l’urée plasmatique à plus de 20 mg/dL et une diminution du débit de filtration glomérulaire mesuré par une clairance à l’inuline. Quatre ont développé une insuffisance rénale terminale, 9 et 16 mois après avoir reçu des traitements ayant duré de 28 à 65 mois. Parmi les cas rapportés, il semble que les patients présentant une toxicité rénale aux nitroso-urées étaient traités sur de longues périodes, avec par conséquent des doses cumulées élevées de médicaments. Ils présentaient fréquemment une hypertension artérielle de base et/ou une altération préexistante de leur fonction rénale. L’atteinte rénale se développe à bas bruit, sans protéinurie ou autre signe précoce de toxicité rénale. Une ponction-biopsie rénale avait été réalisée chez 5 patients, révélant des signes de glomérulosclérose, d’atrophie tubulaire, de fibrose interstitielle et d’inflammation. Ces caractéristiques histologiques ont été également rapportées par Harmon et al. [26] et la prédominance de l’atteinte tubulo-interstitielle suggère que l’atteinte glomérulaire serait plutôt secondaire à une atteinte interstitielle initiale. L’atteinte rénale est progressive, l’IRA reste exceptionnelle, et continue à progresser malgré l’arrêt des médicaments.

Le méthotrexate

Le méthotrexate est un antimétabolite, antagoniste de l’acide folique, qui inhibe la dihydrofolate réductase. Il est largement prescrit dans les indications carcinologiques (leucémies, cancer du sein, carcinome gastrique ou œsophagien, cancer des testicules et lymphomes). Les résultats encourageants récemment observés avec de fortes doses (> 1 g/m2) de méthotrexate associées à la leucovorine dans le traitement des cancers de la tête et du cou et des ostéosarcomes ont conduit à une augmentation de son utilisation. Le méthotrexate fait l’objet d’une élimination rénale à la fois par sécrétion et réabsorption tubulaires [31]. Approximativement, 10 % de la dose est excrétée dans les urines sous forme de 7-hydroxyméthothrexate. Ce métabolite est important car il conduit à la toxicité du méthotrexate, il devient quantitativement important lorsque le méthotrexate est prescrit à une dose supérieure à 50 mg/kg/j. Les données de la littérature sur l’adaptation de la posologie du méthotrexate chez le patient insuffisant rénal sont peu nombreuses et parfois contradictoires. Il en ressort toutefois qu’une adaptation est nécessaire chez le patient insuffisant rénal. Ainsi, une réduction de la posologie de 20 % chez les patients dont la clairance de la créatinine est comprise entre 30 et 60 mL/mn/1,73 m2 est suggérée [11]. Le méthotrexate entraîne des IRA à la fois oliguriques et non oliguriques lorsqu’il est administré à fortes posologies. L’IRA au cours d’un traitement par de fortes doses de méthotrexate met en jeu le pronostic vital du fait de l’exacerbation des autres toxicités du méthotrexate relatives à la rétention tissulaire causée par la dysfonction rénale.

Dans les années 1970, l’insuffisance rénale secondaire au méthotrexate était rapportée chez 30 à 50 % des patients traités et ce, malgré la co-administration de leucovorine. Celle-ci est le plus souvent réversible en 1 à 3 semaines. Néanmoins, cette néphrotoxicité est responsable d’une morbimortalité non négligeable. En effet, 29 des 498 patients traités sur le protocole du National Cancer Institute aux États-Unis (6 %) sont décédés secondairement à l’usage du méthotrexate à forte dose [32]. Cependant, plus récemment, Wiedenmann et al. rapportent une néphrotoxicité limitée (1,8 %) et une mortalité moindre (4,4 %) chez les patients traités avec le méthotrexate à forte dose pour des ostéosarcomes [33].

L’incidence variable de la dysfonction rénale induite par de fortes doses de méthotrexate peut être rattachée à une prédisposition génétique. Le transporteur MRP2 (multidrug resistance protein 2) (ABCC2) permet l’excrétion urinaire active de plusieurs médicaments dont le méthotrexate. Le transporteur MRP2 est exprimé au niveau des cellules tubulaires proximales. Il semblerait qu’une mutation hétérozygote entraînant un remplacement d’acide aminé (l’arginine par la glycine en position 412 au niveau de l’exon 10 du gène codant pour MRP2) soit associée à la nécrose tubulaire induite par le méthotrexate [34]. Ce test génétique peut être ainsi considéré comme un test préthérapeutique chez les patients à risque devant bénéficier d’un traitement par le méthotrexate à forte dose.

La prévention de cette néphrotoxicité doit être prise en charge par une hydratation et une alcalinisation continue associée à de fortes doses de leucovorine. Il est essentiel de vérifier que les patients sont euvolémiques avant le traitement et d’assurer une bonne hydratation et l’alcalinisation des urines durant le traitement. La posologie du méthotrexate doit être adaptée à la fonction rénale.

La gemcitabine

La gemcitabine est un analogue nucléotidique actuellement largement utilisé dans différents types de cancer. Son profil de tolérance rénale est plutôt favorable. Ainsi, dans une méta-analyse portant sur 979 patients issus de différentes études, un traitement par 1 250 mg/m2 à J1, J8, J14 et J28 n’a été associé qu’à 7 cas d’insuffisance rénale [35]. Cependant, un certain nombre de patients traités par gemcitabine ont développé une microangiopathie thrombotique (MAT) caractérisée par une anémie hémolytique mécanique associée à une thrombopénie et à des atteintes ischémiques de différents organes. Le tableau clinique peut être dominé par l’IRA (syndrome hémolytique et urémique) ou par une atteinte du système nerveux central (purpura thrombotique thrombocytopénique). Initialement, l’incidence de la MAT induite par la gemcitabine était considérée comme négligeable (0,015 %). Elle semble être sous-estimée puisque l’incidence cumulée actuelle est estimée à 0,31 % avec 67 % des patients nécessitant une dialyse. Récemment, la présentation clinique de la néphrotoxicité induite par la gemcitabine a été réévaluée par Flaumbaum et al. à partir de 29 cas [36]. Une récupération complète ou partielle de la fonction rénale a été notée chez 19 patients dont 2 après une hémodialyse transitoire de 3 à 20 mois, 7 développant une insuffisance rénale terminale et 3 une insuffisance rénale chronique ne nécessitant pas d’épuration extrarénale. Les modalités thérapeutiques utilisées ont comporté des perfusions de plasma frais congelé, une plasmaphérèse et des traitements immunosuppresseurs (corticoïdes ou azathioprine). Les patients traités par gemcitabine doivent donc être surveillés sur les plans hématologique et néphrologique pendant le traitement et durant 3 mois après l’arrêt total. La survenue d’éléments orientant vers une microangiopathie thrombotique nécessite l’arrêt du traitement.

Les anti-angiogéniques

L’angiogenèse joue un rôle important dans la croissance, l’invasion et le développement de métastases au cours des néoplasies. Du fait de son importance cruciale dans la croissance tumorale, son inhibition est devenue un objectif majeur dans le développement de nouveaux médicaments anticancéreux regroupés sous le thème d’anti-angiogéniques.

Cette dernière décennie a été marquée par l’émergence de nouvelles molécules anticancéreuses, appelées thérapeutiques ciblées, différentes de la chimiothérapie conventionnelle et de la radiothérapie quant à leur potentiel d’efficacité et de spécificité antitumorales. Parmi ces molécules cibles, les inhibiteurs de l’angiogenèse occupent une place privilégiée. Leurs cibles thérapeutiques potentielles incluent le VEGF (vascular epidermal growth factor) circulant et ses récepteurs membranaires. Ainsi, sont déjà sur le marché ou en cours de développement, des molécules dirigées contre le VEGF (le bevacizumab, anticorps monoclonal humanisé, et le VEGF-Trap) ou des petites molécules inhibitrices des tyrosine kinases constituant le domaine intracellulaire du récepteur VEGF (sunitinib, sorafenib, AG013736, valatinib…). Leurs effets rénaux les plus communément rapportés sont l’hypertension artérielle et la protéinurie avec cependant des expressions histologiques variables.

Le bevacizumab

Dans une étude de phase III, Hurwitz et al. [37] rapportent une incidence d’hypertension artérielle de grade 3 chez les patients recevant du bevacizumab et une chimiothérapie de 11 % comparée à 2,3 % pour ceux recevant le même régime thérapeutique sans le bevacizumab. L’incidence de l’hypertension artérielle tous grades confondus est de 22,4 %. Aucun épisode de crise hypertensive ou de décès secondaire à l’hypertension artérielle n’a été relevé. Kabbinavar et al. [38] rapportent que 19 patients sur 104 (18 %) ont présenté une hypertension artérielle, 47 % d’entre eux un antécédent d’hypertension artérielle. Avec 10 mg/kg/dose de bevacizumab, l’incidence de l’hypertension artérielle, dose-dépendante, tous grades confondus est de 28 %. En effet, elle varie de 25 à 11 % respectivement dans les groupes forte dose (10 mg/kg) versus faible dose (5 mg/kg). De même, dans le résumé des caractéristiques du produit (RCP), il est noté que l’incidence de l’hypertension artérielle chez les patients recevant du bevacizumab en association avec du 5-fluoro-uracile (5FU) est plus élevée (60 à 67 %) comparativement à un groupe témoin ne recevant pas de bevacizumab (43 %). Il en est de même de l’hypertension artérielle sévère (7 à 10 versus 2 % chez les patients non traités par bevacizumab). Le mécanisme de cette hypertension artérielle reste mal défini. L’une des hypothèses serait l’inhibition du VEGF.

En effet, le VEGF est un stimulateur de l’oxyde nitrique, un vasodilatateur (sane angiogenesis). L’inhibition du VEGF favoriserait ainsi une vasoconstriction entraînant une hypertension artérielle. Des études chez l’animal et chez l’homme suggèrent qu’une expression adaptée du VEGF est nécessaire pour le maintien de la structure et des fonctions du glomérule rénal. L’hyper ou la sous-expression du VEGF exposent au développement d’une glomérulopathie. Par exemple, un taux élevé du récepteur soluble R1 du VEGF prédit le développement d’une prééclampsie avec protéinurie et hypertension artérielle. Dans les études animales, le VEGF est exprimé au niveau du podocyte alors que ses récepteurs (VEGF-R1 et VEGF-R2) sont exprimés au niveau des cellules endothéliales glomérulaires. Sa sous-expression ou son expression hétérozygote podocytaire conduit à une endothéliose avec dépôts hyalins accompagnée d’un syndrome néphrotique tel que retrouvé au cours de la prééclampsie. À l’opposé, son hyperexpression podocytaire entraîne également l’apparition d’une protéinurie secondaire à une forme collapsante du floculus. Ainsi, une expression optimale du VEGF, ni trop importante ni trop faible, est essentielle pour maintenir la structure et les fonctions du glomérule rénal normal [39].

Chez les patients cancéreux traités par un anti-VEGF, il existe très peu de données histologiques provenant de biopsies rénales. Il est, à l’heure actuelle, impossible d’établir un profil anatomoclinique responsable de la protéinurie. Par ailleurs, la protéinurie induite par le bevacizumab peut être en partie volodépendante, secondaire à l’augmentation de la pression intraglomérulaire du fait de l’hypertension artérielle. De plus, elle peut être secondaire à l’utilisation d’autres médicaments néphrotoxiques fréquemment employés chez les patients cancéreux. Ainsi, il est important de prêter attention aux médicaments utilisés en association lors d’un traitement par le bevacizumab. Deux patients ayant eu une protéinurie de grade 3 ont bénéficié d’une ponction-biopsie rénale. Pour le premier traité concomitamment par le pamidronate durant les deux dernières années, l’histologie rénale conclut à une hyalinose segmentaire et focale avec glomérule scléreux [40]. L’histologie rénale du deuxième patient conclut à une glomérulonéphrite cryoglobulinémique [41]. L’hypertension artérielle et la protéinurie ont également été rapportées comme étant fréquentes au cours du traitement par le sunitinib, le sorafenib, l’AG13736 et sous VEGF-Trap.

Le sunitinib

Les effets secondaires les plus fréquemment rencontrés au cours du traitement par sunitinib incluent l’hypertension artérielle (15 à 28 %) et l’asthénie (42 à 47 %). Dans deux études de phase II chez des patients atteints de carcinome rénal métastasé, une hypertension artérielle a été rapportée chez 48 sur 169 patients (28 %) avec, chez 6 % d’entre eux, une hypertension artérielle de grade 3 versus 1 % chez les patients sous placebo. Aucune hypertension de grade 4 n’a été rapportée. La réduction de dose ou l’arrêt temporaire du traitement couplé au traitement antihypertenseur a permis un contrôle de la pression artérielle [42].

Le sorafenib

Dans une étude incluant 202 patients traités pour cancer du rein métastasé avec le sorafenib pendant 12 semaines, les auteurs rapportent une hypertension artérielle chez 86 patients (43 %) de grade 3-4 chez 62 d’entre eux (31 %). Quarante-six pour cent de ces patients ont nécessité un traitement antihypertenseur, aucun n’étant décédé de l’hypertension artérielle [43]. Dans l’étude de Veronese et al., 75 % des 20 patients traités pour cancer du rein métastatique ont présenté une augmentation de leur pression artérielle systolique de plus de 10 mm de mercure (Hg) et, chez 12 (60 %), une augmentation de plus de 20 mmHg était observée après 3 semaines de traitement par le sorafenib [44]. Parmi 28 patients atteints de divers cancers solides, une hypertension artérielle a été retrouvée chez 5 (17,9 %) après 3 à 4 semaines de traitement par le sorafenib [45].

Autres

Trente-trois pour cent des patients (n = 17) traités par AG013736 ont développé une hypertension artérielle ayant nécessité l’arrêt du traitement chez un. Six (12 %) ont présenté une hypertension artérielle de grade 3-4 [46]. Il en est de même au cours d’une étude randomisée VEGF Trap contre placebo [47].

Les inhibiteurs de l’enzyme de conversion ou les antagonistes des récepteurs AT1 de l’angiotensine II sont habituellement utilisés pour réduire la protéinurie au cours des poussées tensionnelles du diabète sucré et des pathologies glomérulaires. Il n’y a pas de preuve à l’heure actuelle qu’une telle thérapeutique puisse être efficace pour réduire la protéinurie chez les patients traités par médicaments anti-angiogéniques. Dans l’attente de données spécifiques sur le traitement à proposer à ces patients, il est important d’établir une surveillance de la pression artérielle (avant la mise sous traitement et toutes les 2 semaines avant et pendant les cures, voire plus fréquemment s’il apparaît une hypertension artérielle). Pour la protéinurie, la détermination du rapport protéinurie/créatinine urinaire à partir d’un simple spot urinaire est une méthode de surveillance aisée et reproductible.

Prévention de la toxicité rénale des anticancéreux

D’une manière générale, la prévention de la toxicité rénale des anticancéreux passe toujours par l’évaluation précise de la fonction rénale, à l’aide de la formule de Cockcroft et Gault [48] ou de la formule aMDRD [49], et l’adaptation de la dose et du mode d’administration au niveau de débit de filtration glomérulaire. Une bonne hydratation doit être assurée, à l’aide de sérum salé isotonique, l’utilisation de sérum glucosé pouvant être délétère pour la tolérance rénale. La fonction rénale doit être surveillée, ainsi que l’éventuelle survenue d’anomalies du sédiment urinaire, d’une protéinurie et d’une hypertension artérielle. Les autres traitements néphrotoxiques doivent être évités ainsi que l’injection de produits de contraste iodés (figure 1).

Il semble utile, à la lumière des atteintes rénales tardives qui sont observées chez les patients ayant reçu des traitements anticancéreux, de surveiller la fonction rénale de façon annuelle chez ces patients (tableau 4).

Tableau 4 Modalités pratiques de prévention de la toxicité rénale des anticancéreux

Mesures générales

Avant la chimiothérapie

  • Évaluation de la fonction rénale (Cockcroft, MDRD, bandelette urinaire confirmée par ECBU et protéinurie des 24 heures avant le début du traitement)
  • Vérification de l’état d’hydratation (examen clinique, ionogramme urinaire, pression artérielle)


Pendant la chimiothérapie

  • Hydratation (sérum physiologique 250 mL/h 6 à 8 heures avant la chimiothérapie)
  • Prévention des complications digestives (anti-émétiques)
  • Contrôle biologique de la créatininémie, de l’ionogramme
  • Magnésémie, kaliémie si cisplatine
  • Surveillance de la diurèse, pression artérielle
  • Éviter les médicaments néphrotoxiques associés (aminosides, anti-inflammatoires non stéroïdiens, produits de contraste iodés, bisphosphonates et en particulier le zolédronate)


Après la chimiothérapie

• Si traitement ambulatoire, prescrire un contrôle biologique à distance (5 à 8 jours après)

Avant la cure suivante

  • Vérifier que la fonction rénale est restée normale ou redevenue normale
  • Noter l’augmentation de créatinine induite par la cure antérieure pour éventuellement adapter la dose suivante


Mesures spécifiques

Gemcitabine, interféron

• Bilan d’hémolyse (schizocytes, haptoglobine, hémoglobine) pour dépister un syndrome hémolytique et urémique

Cisplatine

• Kaliémie, magnésémie, natrémie

Ifosfamide

  • Recherche de signes biologiques de tubulopathie (phosphorémie, uricémie, kaliémie, glycosurie, protéinurie tubulaire)
  • Surveillance à long terme de la créatininémie (IRC retardée)


Interleukine 2

  • Arrêt des antihypertenseurs pendant le traitement
  • Perfusion de solutés de remplissage (solution salée isotonique +++) pour lutter contre l’hypovolémie (capillary leak syndrome)
  • Auscultation pulmonaire fréquente et mesure de l’oxygénation capillaire
  • Arrêt de l’interleukine 2 si la saturation en oxygène est < 95 % sous 4 L d’O2 (masque ou sonde)
  • Si hypotension, utiliser les vasopresseurs (plutôt la phényléphrine, éviter la dobutamine)
  • Intérêt de la dopamine 2-4 μg/kg/min discuté
  • Corriger l’hypokaliémie, l’hypomagnésémie, l’hypocalcémie, l’hypophosphorémie
  • Considérer l’administration par voie sous-cutanée continue mieux tolérée


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