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La prise en charge thérapeutique des cancers bronchiques chez le sujet âgé


Bulletin du Cancer. Volume 95, 57-64, FMC Oncogériatrie, Formation SFC

DOI : 10.1684/bdc.2007.0536

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Jean Trédaniel, Francesco Savinelli, Guillaume Sergent, Guilhem Bousquet, Christine Le Maignan, Christophe Hennequin, Dominique Gossot, Jean-Louis Misset , Service d’oncologie médicale, Hôpital Saint-Louis, 1, avenue Claude Vellefaux, 75010 Paris, Service de radiothérapie, Hôpital Saint-Louis, 1, avenue Claude Vellefaux, 75010 Paris, Département thoracique, Institut mutualiste Montsouris, 42, boulevard Jourdan, 75014 Paris.

Résumé : Le cancer bronchique est la cause première de mortalité par cancer dans le monde. En raison du vieillissement de la population, son incidence augmente chez les sujets âgés. Cependant, en dépit de la nécessité amplement admise de la recherche clinique pour guider la décision thérapeutique, les patients âgés atteints d’un cancer bronchique sont très largement sous-représentés dans les essais cliniques. Or, l’âge en tant que tel ne doit pas constituer un facteur limitant dans le choix du traitement. Les indications chirurgicales doivent rester les mêmes quelles que soient les tranches d’âge. Les sujets âgés porteurs d’un cancer localement avancé peuvent bénéficier d’une association radiochimiothérapie s’ils ont un état général conservé. Dans le cas des patients métastatiques, une monothérapie par vinorelbine, gemcitabine ou docétaxel est l’option actuellement recommandée. Toutefois, les associations comportant un sel de platine peuvent constituer une option raisonnable pour les malades en bon état général et sans déficit organique. La place des nouvelles thérapies biologiques ciblées reste à définir. Il y a un besoin aigu de nouveaux essais thérapeutiques spécifiquement dédiés à cette catégorie de patients.

Mots-clés : cancer bronchique, âge, traitement, pronostic

ARTICLE

Auteur(s) : Jean Trédaniel1, Francesco Savinelli1, Guillaume Sergent2, Guilhem Bousquet1, Christine Le Maignan1, Christophe Hennequin2, Dominique Gossot3, Jean-Louis Misset1

1Service d’oncologie médicale, Hôpital Saint-Louis, 1, avenue Claude Vellefaux, 75010 Paris
2Service de radiothérapie, Hôpital Saint-Louis, 1, avenue Claude Vellefaux, 75010 Paris
3Département thoracique, Institut mutualiste Montsouris, 42, boulevard Jourdan, 75014 Paris

Article reçu le 16 Janvier 2007, accepté le 27 Novembre 2007

En raison de l’augmentation continue de l’espérance de vie, la proportion relative des sujets âgés dans les pays occidentaux s’accroît à un rythme régulier. Ainsi, les estimations font état en 2030 aux Etats-Unis d’un doublement de la population des sujets de plus de 65 ans et même d’un quadruplement de la part que prendra le « grand âge », après 85 ans [1]. En France, la proportion de personnes âgées de 60 ans ou plus augmente au rythme de 0,1 point de pourcentage par an. À partir de 2006 se font sentir les effets de l’arrivée de la première génération du baby-boom (1946) parmi les 60 ans ou plus, ce qui va amorcer une réduction inexorable de la proportion de personnes âgées de 20 à 59 ans [2]. Cela fait que le vieillissement de la population française va s’accentuer entre 2005 et 2050 : alors que 20,8 % de la population résidant en France métropolitaine avait 60 ans ou plus en 2005, cette proportion sera de 30,6 % en 2035 et de 31,9 % en 2050 (source Insee). De même, tandis que 8 % de la population française était âgée de 75 ans et plus en 2005, ces sujets âgés représenteront 10,5 % de la population française en 2025 et 15,6 % en 2050.

L’augmentation de l’incidence des cancers avec l’âge est connue de longue date. Il est également admis que le principal facteur du risque cancérigène lié à l’exposition à la fumée de tabac est justement la durée du tabagisme [3]. Le cancer bronchique est donc l’un des cancers les plus caractéristiques du sujet âgé. D’emblée se trouve ainsi mise en avant une des difficultés que va poser la prise en charge de ces malades du fait des comorbidités fréquentes (essentiellement d’ordre cardiovasculaire et respiratoire) induites par la tabagisme dont ils souffrent parallèlement au cancer bronchique. En conséquence, l’évaluation gériatrique globale du malade prend, dans ce cas précis, une importance toute particulière [4, 5]. À ce titre, la Société internationale d’oncologie gériatrique a développé un outil d’évaluation multidisciplinaire de la personne âgée, le CGA (comprehensive geriatric assessment) qui prend ici toute sa valeur [6].

Épidémiologie

Les données les plus récentes sur l’épidémiologie du cancer bronchopulmonaire en France sont celles de 2002 : 27 500 nouveaux cas, tous âges confondus, ont été diagnostiqués cette année-là, tandis que 25 799 décès ont été enregistrés [7].

Les données épidémiologiques compilées dans 33 pays sur quatre continents confirment l’augmentation régulière, sur le long terme (1955-1992), de la mortalité par cancer du poumon chez les sujets âgés de 65 à 84 ans [8]. En France, les taux d’incidence, analysés en 1995, augmentaient avec l’âge jusqu’à un pic situé entre 70 et 74 ans chez les hommes (302 cas pour 100 000) et entre 75 et 79 ans chez les femmes (39 cas pour 100 000) [9]. Les projections de l’Institut de veille sanitaire, portant jusqu’en 2014, montrent que la mortalité par cancer bronchique va continuer à augmenter aux grands âges chez les femmes tandis qu’elle devrait se stabiliser chez les hommes (cela étant sans nul doute lié à la diminution du tabagisme masculin alors que le tabagisme féminin a continué à progresser) (tableau 1) [10].

De fait, dans l’étude KBP-2000-CPHG ayant inclus 5 667 malades pris en charge dans 137 hôpitaux généraux, l’âge moyen des sujets était de 64,3 ans mais 33 % de ces malades (32,4 % des hommes et 36 % des femmes) étaient âgés d’au moins 70 ans au diagnostic, et même 6 % de la population avait au moins 80 ans au diagnostic [11]. Comparé aux sujets de moins de 70 ans au diagnostic, le sous-groupe des patients âgés comprenait significativement plus de femmes (17,4 versus 15,2 %, p = 0,04), de non-fumeurs (11,2 versus 5,3 %, p < 0,0001), de patients à l’état général altéré (24,2 versus 14,5 %, p < 0,0001), de carcinomes épidermoïdes (44,5 versus 37,8 %, p < 0,001) mais moins d’adénocarcinomes (27,2 versus 31,5 %, p = 0,0009) et autant de carcinomes à petites cellules (15,9 versus 16,9 %, p = 0,32) ; les résultats étaient semblables au-delà de 80 ans [12].

Analysant rétrospectivement un échantillon de 1 738 malades diagnostiqués entre 1982 et 1997 dans le Bas-Rhin, Foeglé et al. [13] font état de 27 % de malades âgés de plus de 70 ans. Cette proportion de sujets âgés est néanmoins inférieure à celle retrouvée en Écosse [14] (52 % de patients au-delà de 70 ans, dont 14,7 % ont au moins 80 ans), en Suède où l’âge médian est de 71 ans [15], en Irlande (avec, comme en Écosse, 52 % des patients âgés de plus de 70 ans au diagnostic, et même 14 % de sujets âgés de 80 ans et plus) [16] ou aux Pays-Bas (où en 1997, 43 % des nouveaux malades étaient âgés de plus de 70 ans) [17].

Aux Etats-Unis, analysant les données de l’enquête SEER sur la période 1988-1997 portant sur 129 004 cas, Owonikoko et al. [18] soulignent que plus de 50 % des patients sont âgés d’au moins 70 ans au moment du diagnostic et que 14 614 (soit 11 % de la cohorte) ont un âge supérieur ou égal à 80 ans.

L’enquête récemment conduite par l’Intergroupe francophone de cancérologie thoracique (IFCT) a porté sur 1 627 patients âgés de plus de 70 ans (âge médian 76 ans), répartis dans 78 centres. La proportion de non-fumeurs augmentait dans cette population avec l’âge (7,2 % entre 70 et 74 ans, 13,5 % entre 75 et 79 ans et 17,2 % après 80 ans). Le statut non-fumeur était très différent entre les femmes et les hommes, puisque 47 % des femmes étaient non fumeuses au moment du diagnostic du cancer contre 3,3 % des hommes [19].

Tableau 1 Taux de mortalité par cancer bronchique pour 100 000, en France, observés pour la période 1975-1999 et projetés pour la période 2000-2014, d’après Elstein et al. [10]

Hommes

Age

1975-9

1980-4

1985-9

1990-4

1995-9

2000-4

2005-9

2010-4

70-74

309

327

351

336

348

348

323

319

75-79

323

366

392

393

380

381

384

358

80-84

300

355

394

407

404

370

381

386

85-89

243

316

356

382

386

371

346

358

90-94

180

276

302

311

327

331

324

304

> = 95

144

150

323

321

259

309

307

302

Femmes

Age

1975-9

1980-4

1985-9

1990-4

1995-9

2000-4

2005-9

2010-4

70-74

25

27

34

37

44

51

56

67

75-79

33

36

41

45

52

62

72

80

80-84

39

41

46

51

57

67

79

92

85-89

42

46

53

53

62

70

80

95

90-94

47

47

57

54

62

69

79

90

> = 95

36

40

55

53

51

60

68

77

Les sujets âgés sont-ils traités ?

Relativement peu de données sont disponibles sur le traitement des cancers bronchiques des sujets âgés et cela d’autant plus qu’ils sont sous-représentés dans les essais cliniques ; cela est patent, par exemple, dans les essais du Southwest Oncology Group entre 1993 et 1996 où 39 % des patients inclus sont âgés de plus de 65 ans alors même que cette tranche d’âge représente 66 % des malades traités durant cette période [20]. Même la qualité des essais qui sont spécifiquement dédiés à cette tranche d’âge est souvent discutable : ainsi, revoyant 48 essais cliniques s’adressant à 2 648 patients âgés, recrutés entre 1990 et 2003, Hotta et al. [21] soulignent que le nombre médian de malades inclus par essai n’est que de 36 ! La nécessité d’études spécifiquement dédiées aux sujets âgés a été récemment soulignée par l’analyse rétrospective des essais conduits par le North Central Cancer Treatment Group [22]. Récemment, cependant, une tendance se dégage en faveur d’une meilleure participation des sujets âgés dans les essais cliniques, comme le montre l’essai ECOG4599 qui testait l’intérêt de l’addition du bevacizumab au doublet carboplatine-paclitaxel et dans lequel la proportion des sujets âgés de plus de 70 ans atteignait 26 % [23].

En réalité, de nombreuses études montrent que les patients âgés sont également souvent moins traités que les plus jeunes. Aux Pays-Bas, par exemple, parmi les patients atteints d’un cancer métastatique en 1997, pas moins de 36 % ne reçoivent aucun traitement spécifique mais cette proportion atteint 52 % des malades de plus de 75 ans [17]. Aux Etats-Unis, les données issues de l’enquête SEER montrent que, parmi les patients atteints d’un cancer non à petites cellules de stade localement avancé ou métastatique, ceux âgés de 75 ans et plus sont significativement moins souvent susceptibles de recevoir une chimiothérapie : p < 0,01 [24]. Au contraire, le récent sondage effectué par l’IFCT semble indiquer que les malades français seraient plus volontiers traités que dans les autres pays [25].

Cancers bronchiques non à petites cellules

Ils représentent environ 85 % des cancers du poumon [26]. Leur traitement, chez le sujet âgé, doit répondre aux mêmes principes que chez l’adulte jeune. La décision repose sur l’état général du patient (indice d’activité, degré d’amaigrissement) et le degré d’extension de la maladie (scintigraphie au 18FDG, IRM cérébrale), sans oublier l’exploration fonctionnelle respiratoire. En conséquence, les malades ayant une tumeur localisée au thorax sans adénopathie médiastinale relèvent de la chirurgie, ceux ayant une maladie localisée au thorax mais inopérables sont orientés vers une association radiochimiothérapie alors que les patients métastatiques relèvent d’une chimiothérapie seule. Reste à adapter ces principes à la réalité [5] !

Place de la chirurgie

L’âge ne saurait être en soi une contre-indication chirurgicale [27], y compris chez les sujets très âgés [28, 29]. Plus que l’état-civil, ce sont l’état général et l’absence de comorbidités, notamment neurologiques mais aussi cardiovasculaires et respiratoires, qui doivent peser au moment de la prise de décision. Cela impose que le bilan d’opérabilité soit particulièrement approfondi chez ces malades potentiellement fragiles. L’analyse rétrospective d’une série de 797 patients atteints d’un cancer de stade I montre en effet que la survie est identique (p = 0,35) avant ou après 70 ans [30]. Toutefois, il apparaît, dans la plupart des séries publiées, que les sujets âgés sont moins souvent proposés au chirurgien que les patients plus jeunes. Ainsi, reprenant les patients opérés à l’hôpital Laënnec entre 1984 et 1996, Riquet et al. [31] soulignent que les patients de 70 ans et plus ne représentent que 21,7 % de l’ensemble des malades opérés, ceux de 75 ans que 8,8 % et ceux de 80 ans et plus que 1,9 % des cas.

À staging égal, la survie globale à 5 ans est cependant inférieure à celle observée chez les sujets plus jeunes et apparaît d’autant meilleure que l’exérèse est limitée ; aussi, l’indication de la pneumonectomie doit-elle être mûrement réfléchie chez ces patients. Dans ce contexte, la question de l’exérèse limitée par segmentectomie, voire simple résection cunéiforme (wedge resection), se trouve relancée chez les patients âgés porteurs de petites tumeurs, d’autant plus qu’elle est volontiers réalisable par thoracoscopie vidéo-assistée [32]. Inversement, l’exérèse limitée, au risque de ne pas être carcinologique, doit être rejetée. En fait, passée la période péri-opératoire, la mortalité est moins le fait de l’évolution du cancer que des comorbidités fréquemment associées. Ainsi, dans la série rétrospective hollandaise dont l’objectif était de valider la classification TNM de 1997, la survie n’était pas fonction de l’âge jusqu’à 4 ans après l’acte chirurgical et ce n’est qu’ensuite que le taux de mortalité était plus élevé chez les patients les plus âgés [33].

La chimiothérapie adjuvante est désormais un standard pour les patients opérés, tout du moins pour ceux d’entre eux ayant une tumeur classée p de stade II ou III ; la question reste en suspens pour les stades I, notamment IA. Malheureusement, la proportion de sujets âgés inclus dans les essais de chimiothérapie adjuvante est également limitée et il est particulièrement difficile de se faire une opinion pour ce sous-groupe de malades. Dans l’essai IALT, la limite supérieure autorisant l’inclusion dans l’essai était de 75 ans ; 496 malades âgés de 65 à 75 ans, soit 27 % de l’effectif, ont été inclus mais l’analyse de ce sous-groupe ne montre pas de bénéfice à la chimiothérapie postopératoire [34]. L’essai canadien, qui testait l’association cisplatine-vinorelbine chez des patients opérés d’un cancer de stade IB ou II, ne fixait pas de limite supérieure pour l’inclusion des malades et des sujets ont été inclus jusqu’à l’âge de 82 ans ; toutefois, aucune donnée spécifique n’est disponible pour les sujets âgés [35]. Enfin, parmi les essais positifs, l’essai Anita recrutait des patients jusqu’à l’âge de 75 ans ; 554 malades, soit 66 % de l’effectif, étaient âgés d’au moins 55 ans et aucune donnée n’est disponible pour les sujets les plus âgés. Cependant, en analyse multivariée, appartenir à cette tranche d’âge la plus élevée constituait un facteur significatif de mauvais pronostic (p = 0,008) [36]. Parmi les essais négatifs, l’essai italien (Alpi) ne fixait pas de limite supérieure à l’âge d’inclusion ; les malades les plus âgés avaient 76 ans mais aucune donnée les concernant n’est disponible [37]. Dans le versant chirurgical du Big Lung Trial, sur un effectif total de 381 patients, 116 malades (30 %) étaient âgés de 65 à 74 ans et 23 (6 %) étaient âgés de 75 ans et plus. Les résultats de l’essai sont uniformément négatifs, quelle que soit la tranche d’âge considérée [38]. Enfin, l’essai du CALGB ne fixait pas non plus de limite supérieure à l’âge d’inclusion des malades [39, 40]. L’indication d’une chimiothérapie adjuvante chez les sujets âgés ne peut donc se baser sur les données de la littérature et doit relever d’une concertation pluridisciplinaire. Peut-être l’analyse plus approfondie des caractéristiques tumorales, telle que le montre la récente publication testant l’impact de l’expression d’ERCC1 [41], permettra-t-elle dans l’avenir de clarifier la situation ?

Chez certains patients, pour qui les comorbidités font reculer devant la chirurgie, la radiothérapie (appuyée sur ses modalités techniques les plus récentes) peut constituer une alternative satisfaisante, notamment pour son effet symptomatique sur la douleur et l’hémoptysie. Dans cette situation, la destruction tumorale par radiofréquence [42], éventuellement couplée à la radiothérapie externe [43], est également une option à envisager mais qui reste cependant à évaluer.

Rôle de la radiothérapie pour les cancers non réséquables

L’association radiochimiothérapie (où le cisplatine, qui doit être manié prudemment chez les sujets âgés, tient une place prépondérante) est la base du traitement des cancers bronchiques localisés au thorax mais inopérables, pour raison anatomique et/ou fonctionnelle respiratoire. Néanmoins, cette stratégie expose les sujets âgés à une toxicité, notamment hématologique, œsophagienne et pulmonaire, probablement plus marquée que chez les adultes jeunes. Il n’y a pas suffisamment de données dans la littérature pour guider formellement la décision à l’échelon individuel. Cependant, l’analyse rétrospective de l’essai RTOG9410, qui, schématiquement, comparait une association radiochimiothérapie concomitante à un traitement séquentiel, note dans le sous-groupe des patients âgés d’au moins 70 ans (17 % de la cohorte) une efficacité supérieure du bras concomitant, équivalente d’ailleurs à celle observée chez les patients plus jeunes mais au prix d’une toxicité plus marquée [44]. Un résultat similaire est retrouvé avec l’essai NCCTG 94-24-52 qui évaluait, chez des patients ayant une tumeur de stade IIIA, une chimiothérapie (par étoposide et cisplatine) associée à une irradiation délivrée soit de façon conventionnelle (une fraction quotidienne), soit de façon bifractionnée et introduction d’une pause en cours de traitement (split course) pour anticiper la toxicité. Sur 244 patients évaluables, 63 (26 %) étaient âgés d’au moins 70 ans tandis que 181 (74 %) étaient plus jeunes. Les taux de survie à 2 et 5 ans ont été, respectivement de 39 et 18 % chez les sujets jeunes et de 36 et 13 % chez les plus âgés (p = 0,4). Par contre, une toxicité de grade 4, voire 5, a été observée chez 62 % des sujets jeunes mais chez 81 % des plus âgés (p = 0,007). Cela est surtout vrai des toxicités hématologique (56 versus 78 %, p = 0,003) et pulmonaire (1 versus 6 %, p = 0,02) [45]. Chez les malades les plus fragiles, un traitement séquentiel, mieux toléré, doit donc être discuté.

Intérêt de la chimiothérapie pour les cancers métastatiques

Les cancers métastatiques relèvent exclusivement de la chimiothérapie. À nouveau, un nombre relativement limité d’essais a été consacré à la question du choix des médicaments chez les sujets âgés. L’association standard repose sur un doublet comprenant un sel de platine et, soit la vinorelbine, soit la gemcitabine, soit le paclitaxel, soit le docétaxel. Or aucune étude n’a spécifiquement testé ces différentes combinaisons chez les sujets âgés. Toutefois, des analyses a posteriori (dont plusieurs ne sont pas publiées), de sous-groupes inclus dans des essais plus larges, ont porté sur l’efficacité et la tolérance de ces associations dans ces tranches d’âge (tableau 2). Les doses utilisées sont celles habituellement prescrites (vinorelbine 25-30 mg/m2 par semaine, gemcitabine 1000-1250 mg/m2 à J1, J8, J15 et J28 ou J1, J8 et J21). Reprenant 260 patients traités par cisplatine-gemcitabine, dans le cadre d’un essai qui comparait le doublet cisplatine-gemcitabine au cisplatine seul, Nguyen et al. [46] relèvent que la tolérance au traitement ainsi que le devenir des malades étaient identiques qu’ils soient âgés de plus ou moins 70 ans. Dans une étude déjà ancienne, l’essai ECOG5592, le cisplatine était associé soit à l’étoposide, soit au paclitaxel : 574 patients ont été inclus dans cet essai en 1993 et 1994, 86 (15 %) étaient âgés de 70 ans et plus ; leur comportement a été comparé rétrospectivement à celui des sujets plus jeunes. En dépit de comorbidités significativement plus fréquentes et d’une toxicité hématologique et neuropsychiatrique plus marquée, le taux de réponse, le temps jusqu’à progression et la survie n’ont pas différé entre les deux groupes. Il n’y avait pas non plus de différence dans l’évolution de la qualité de vie des malades en fonction de leur âge [47]. L’essai CALGB9730 a comparé, chez 561 patients, une monothérapie par paclitaxel à l’association paclitaxel + carboplatine ; 155 patients (27 %) étaient âgés d’au moins 70 ans. Sans qu’il y ait de comparaison statistique formelle entre les deux groupes d’âge, leurs résultats, qui sont donnés séparément, ne montrent pas de façon évidente de différence entre les deux groupes [48]. L’étude rétrospective du devenir des 401 patients âgés d’au moins 65 ans, inclus dans l’essai TAX326 (n = 1 218 malades) qui comparait trois doublets (docétaxel-cisplatine, docétaxel-carboplatine, vinorelbine-cisplatine), ne met également pas en évidence de différence entre l’évolution des sujets âgés et celle des patients plus jeunes [49]. L’étude des sujets âgés d’au moins 70 ans (n = 117, sur 608 évaluables, 19 %) inclus dans les deux protocoles SWOG9509 (qui comparait les doublets paclitaxel-carboplatine à vinorelbine-cisplatine) et SWOG 9308 (qui comparait vinorelbine-cisplatine à cisplatine seul) montre une tendance non significative vers une survie plus brève chez les sujets les plus âgés [50]. L’analyse des sujets âgés d’au moins 70 ans, comparés aux plus jeunes, inclus dans l’étude italienne qui testait trois doublets de chimiothérapie (gemcitabine-cisplatine, paclitaxel-carboplatine, vinorelbine-cisplatine) ne montre pas de différence entre les deux groupes, hormis pour le temps jusqu’à échec du traitement qui s’avère raccourci chez les sujets âgés (3,3 versus 4,4 mois, p = 0,025) [51]. Reprenant selon leur tranche d’âge, les données de l’étude ECOG1594 qui testait quatre associations de chimiothérapie, Langer et al. [52] ne retrouvent aucune différence entre les 227 patients âgés de 70 à 80 ans (20 % des 1 139 éligibles enrôlés dans l’étude) et les sujets plus jeunes. L’étude du Lineberger Comprehensive Cancer Center (LCCC) recherchait la durée optimale du traitement chez des patients de stades IIIB et IV à qui était proposée une chimiothérapie par l’association carboplatine-paclitaxel. À nouveau, aucune différence n’est notée selon que les patients inclus dans cette étude avaient plus ou moins de 70 ans à l’inclusion [53]. Enfin, la même démarche appliquée aux essais 8931 et 9130 du CALGB ne retrouve pas non plus de différence de devenir des malades en fonction de leur âge [54].

Seuls quatre essais randomisés de phase III ont été spécifiquement consacrés à cette question (tableau 3). Aucun n’a envisagé une association à base de platine. L’essai princeps est l’étude italienne Elvis qui a comparé, chez 161 patients, tous âgés de 70 ans et plus, soit un traitement purement symptomatique (best supportive care), soit le même traitement mais associé à une monochimiothérapie par vinorelbine. Une prolongation significative de la durée de vie est observée dans le bras chimiothérapie qui s’accompagne également d’une meilleure qualité de vie [55]. Dans un travail du Southern Italy Cooperative Oncology Group (Sicog), l’association gemcitabine-vinorelbine a été comparé à la vinorelbine seule : 120 malades, âgés d’au moins 70 ans, étaient analysables. Le doublet s’est montré nettement supérieur à la monothérapie mais les conclusions de cette étude ont été critiquées en raison des résultats inhabituellement mauvais observés avec le bras vinorelbine, contredisant les données de l’étude précédente. Parmi les explications envisagées pour tenter d’expliquer cette mauvaise évolution, l’inclusion de patients porteurs de métastases cérébrales (qui étaient exclus de l’étude Elvis) ainsi que le taux élevé de malades porteurs de comorbidités (75 % contre moins de 50 % dans le bras vinorelbine de l’essai Elvis) ont été envisagées [56]. Une troisième étude italienne, l’essai Miles, a alors comparé le doublet gemcitabine-vinorelbine à chacun des deux médicaments, utilisés seuls. En fait, dans cet essai, aucun des bras ne s’est révélé supérieur aux deux autres pour ce qui est des paramètres objectifs de réponse et de survie ; l’étude de qualité de vie n’a pas non plus montré de différence entre les groupes ; seule, la toxicité était plus accentuée chez les patients recevant le doublet [57]. Enfin, plus récemment, un essai japonais du West Japan Thoracic Oncology Group a comparé dans cette population quatre cycles, délivrés tous les 21 jours, par docétaxel (à une dose plus faible que celle habituellement administrée, 60 mg/m2) ou vinorelbine (25 mg/m2 à J1 et J8). À nouveau, aucune différence significative n’a été mise en évidence entre les deux groupes pour ce qui est de la survie des malades [58].

Se fondant sur ces résultats, la recommandation de l’Asco est de proposer aux patients âgés une monothérapie qui peut donc faire appel à la vinorelbine ou à la gemcitabine [59], voire, après les résultats japonais, au docétaxel. Un tel traitement peut être proposé, y compris aux grands âges de la vie, chez des sujets sélectionnés âgés de 80 ans et plus [60]. Dans ce contexte, la disponibilité de la vinorelbine orale peut constituer un appoint intéressant [61]. Les résultats des sous-groupes inclus dans les études testant les associations avec platine n’interdisent pas de proposer ce type de traitement plus agressif aux malades en bon état général et sans comorbidité. Une autre possibilité est de proposer chez ces malades une association sans sel de platine, comme le montre un quatrième essai italien qui comparait soit une monothérapie par gemcitabine ou paclitaxel, soit une bithérapie par gemcitabine- paclitaxel ou gemcitabine-vinorelbine : 264 patients ont été inclus dans l’étude mais, parmi eux, 44 qui n’avaient pas 70 ans ont pu être inclus du fait d’un mauvais indice d’activité (PS = 2). Aucune différence n’est à nouveau notée entre les quatre bras étudiés séparément tandis que le regroupement deux à deux (mono versus bithérapie) est en faveur de la bithérapie [62]. Il est nécessaire que soient poursuivis les essais cliniques, comme le fait l’IFCT qui réalise actuellement un essai de phase III prévoyant d’inclure un total de 520 patients qui seront répartis entre une monothérapie par vinorelbine ou gemcitabine (selon le choix initial des centres) ou une bithérapie par l’association paclitaxel et carboplatine. L’étude Miles 02 est également en cours et teste, chez des patients de 70 ans et plus, en bon état général (PS ≤ 1), une combinaison avec cisplatine versus une monochimiothérapie par gemcitabine.

Même chez des sujets âgés se pose de plus en plus fréquemment la question du traitement à proposer en seconde ligne. Les recommandations actuelles sont de faire appel au docétaxel ou au pémétrexed, voire à l’erlotinib. Mais, à nouveau, aucun essai n’a été consacré à ce problème chez les patients âgés. Nous ne disposons que de l’analyse rétrospective du sous-groupe des malades âgés d’au moins 70 ans (n = 86, 15 %) qui étaient inclus dans l’étude comparant le pémétrexed au docétaxel et qui sont comparés aux malades plus jeunes. Les patients âgés recevant le pémétrexed (n = 47) ou le docétaxel (n = 39) ont eu une durée de survie médiane de 9,5 et 7,7 mois respectivement, qu’il faut comparer à celle des sujets plus jeunes qui était de 7,8 mois après pémétrexed (n = 236) et de 8 mois après docétaxel (n = 249), sans qu’aucune des différences ainsi relevées ne soit significative. La toxicité était cependant moins marquée après le pémétrexed, notamment pour ce qui est du taux de neutropénies fébriles (2,5 versus 19 %, p = 0,025), avec un décès toxique dans le bras docétaxel [63].

Enfin, la place des nouvelles thérapies ciblées reste totalement à définir dans ce contexte [64]. L’addition du bevacizumab au doublet paclitaxel-carboplatine (essai ECOG4599) ne s’est traduite par aucun bénéfice de survie en raison d’une augmentation des toxicités observées [23]. Concernant les inhibiteurs du récepteur à l’epidermal growth factor (EGF), les données sont également très parcellaires : ainsi, le sous-groupe des patients âgés d’au moins 65 ans ne tirait aucun bénéfice du géfitinib dans le cadre de l’étude Isel [65] ; au contraire, l’erlotinib, utilisé dans l’essai canadien BR21, montrait un bénéfice marginal chez les sujets âgés mais la limite d’âge inférieure était fixée ici à 60 ans [66].

Tableau 2 Résultats des analyses par sous-groupes comparant les sujets âgés aux malades plus jeunes dans les essais de phase III testant une association comportant un sel de platine

Essai

Age

RR (%)

TTP (mois)

MS (mois)

1-yr S (%)

2-yr S (%)

p

Réf.

Gem-P versus P

< 70

29

-

9,4

-

-

NS

46

≥ 70

15

-

7,7

-

-

ECOG5592

< 70

21,5

4,37

9,05

38

14

NS

47

≥ 70

23,3

4,30

8,53

29

12

CALGB9730 (P/CP)

< 70

15/28

-

6,8/9,0

33/38

-

NA

48

≥ 70

21/36

-

5,8/8,0

31/35

-

TAX326

< 65

-

-

11,0/9,7/10,1

44/37/41

19/17/13

NS

49

DP/DC/VP

≥ 65

-

-

12,6/9,0/9,9

52/39/41

24/19/17

SWOG 9509, 9308

< 70

-

4,2

8,6

40

16

NS

50

≥ 70

-

3,9

6,9

30

10

ECOG 1594

< 70

22,1

3,71

8,15

32,8

10,6

NS

52

≥ 70

24,5

3,75

8,25

35,2

13,7

LCCC

< 70

20

3

7,8

30

14

NS

53

≥ 70

27

4,8

7,1

33

7



Tableau 3 Essais randomisés de chimiothérapie consacrés exclusivement aux sujets âgés

Essai

n

PS

Traitement

RR (%)

MS (semaines)

1-yr S

p

Réf.

Elvis

161

0-2

BSC

-

21

14

0,03

55

Vinorelbine

19,7

28

32

Sicog

120

0-2

Vinorelbine

15

18

13

< 0,01

56

Gem-vin

22

29

30

Miles

698

0-2

Vinorelbine

18

36

38

NS

57

Gemcitabine

16

28

28

Gem-vin

21

30

30

WJTOG

182

0-2

Vinorelbine

9,9

9,9 (mois)

36,7

NS

58

Docétaxel

22,7

14,3 (mois)

58,6

Comella et al.

264 (220 > 70 ans)

0-2

Gemcitabine

18

5,1 (mois)

29

NS

62

Paclitaxel

13

6,4 (mois)

25

Gem-pacl

32

9,2 (mois)

44

Gem-vin

23

9,7 (mois)

32

Cancers à petites cellules

Ils ne représentent plus que 15 % des cancers du poumon [26]. La proportion de sujets âgés est en augmentation, comme dans le cas des cancers non à petites cellules. La problématique de leur traitement est globalement identique à celle des cancers non à petites cellules [67, 68], dominée par l’association d’un sel de platine et de l’étoposide et marquée également par le besoin aigu d’essais cliniques qui soient spécifiques à cette tranche d’âge [69]. Il faut cependant souligner que, dans le cas de cette tumeur dont la chimiosensibilité a été rapidement reconnue, le recours à un traitement uniquement symptomatique s’avère moins souvent justifié que lorsqu’il s’agit d’un cancer non à petites cellules. Des essais déjà anciens ayant par ailleurs montré la supériorité d’une association administrée par voie veineuse à la monothérapie par l’étoposide oral [70, 71].

Conclusion

L’âge ne saurait constituer par lui-même une contre-indication au traitement du cancer du poumon. La probabilité de survie diminue cependant avec le vieillissement [72]. Du fait de la fréquence des comorbidités et de l’altération des fonctions physiologiques avec les années, la prise en considération d’une évaluation gériatrique globale, associée à la recherche d’une qualité de vie la moins altérée possible, est un maillon indispensable du processus de décision thérapeutique. Cela étant acquis, les indications chirurgicales doivent rester les mêmes quelles que soient les tranches d’âge. En l’absence de données spécifiques publiées, l’intérêt d’une chimiothérapie adjuvante doit être discuté au cas par cas. Il n’y a pas de raison pour refuser de principe l’accès des malades âgés à une irradiation curatrice, y compris dans le cadre d’une association radiochimiothérapie concomitante même si la toxicité de ces traitements est habituellement plus prononcée dans ce contexte. Concernant le groupe des patients métastatiques, une monochimiothérapie avec un agent de nouvelle génération (vinorelbine, gemcitabine ou docétaxel) est actuellement l’option recommandée [59, 73]. Chez les patients en bon état général et sans déficit organique marqué, les associations à base de platine peuvent constituer une option raisonnable. La place des thérapies biologiques ciblées est totalement à définir. Surtout, afin d’éviter les biais de sélection qui risquent de surévaluer l’efficacité des traitements dans l’analyse rétrospective des essais publiés, il est indispensable que des études cliniques spécifiques soient dédiées à cette catégorie de malades [73-75]. Enfin, ne méconnaissons pas la nécessité criante de structures de soins de suite et de confort, particulièrement indispensables chez des patients âgés et souvent socialement isolés.

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